monde, à se servir de tout le monde, à se défier de tout le monde, à ne
se faire aucun scrupule de se raccommoder avec des gens qui lui avaient
fait du mal, et qu'elle avait juste sujet de haïr et de vouloir perdre;
«car, dit-il, la règle de conduite des princes ne doit jamais être la
passion de la haine ou de l'amour, mais l'intérêt et l'avantage de
l'État et le soutien de leur autorité[446].» On voit que la politique
de la reine tendait à faire offrir son alliance à tous les partis, pour
écraser le parti contraire; mais elle y mettait pour condition première
de l'aider à effectuer le rappel de son ministre. Mazarin, par sa
correspondance, paraît avoir été assez certain de la fidélité de Le
Tellier; mais nous voyons, par une lettre et un mémoire envoyés à la
reine, que Mazarin considérait Servien, de Lyonne et Chavigny comme les
soutiens du prince de Condé. La princesse Palatine était l'âme du parti
de madame de Longueville, qu'elle cherchait à entraîner du côté de
celui de la reine et de Mazarin, avec lequel elle était en
correspondance secrète. La duchesse d'Aiguillon, artificieuse et
intéressée, se servait du respectable Vincent de Paul, de madame de
Saujeon et de Le Tellier, pour faire agir le duc d'Orléans dans un sens
contraire à Mazarin, et pour créer des obstacles au retour de ce
ministre, qu'elle n'aimait pas[447]. Ce que Mazarin surtout s'attachait
à démontrer à la reine, comme le plus grand danger pour l'autorité du
roi, qui dans quatre mois devait être majeur, c'était de donner trop de
puissance au prince de Condé[448]. Par cette raison, il ne voulait pas
que l'on favorisât l'ambition des maréchaux du Dognon, Palluau,
Gramont, qui, ainsi que Chavigny, Servien et de Lyonne, étaient du
parti de ce prince[449]. Il écrivit cependant à de Lyonne; mais c'était
pour lui adresser des reproches. Selon lui, le prince de Condé avait
réduit le _ministériat_ en république.
[446] MAZARIN, _Lettres_, etc., p. 76 (à M. de Lyonne, mai 1651).
[447] _Documents historiques_, _Lettres de_ MAZARIN _à la reine,
et Mémoire dans le Bulletin de la Société de l'Histoire de
France_, t. II, p. 1, 15, 17, etc.--_Lettres du cardinal_ MAZARIN
_à la reine, à la princesse Palatine, etc., écrites pendant sa
retraite hors de France_, en 1651 et 1652; Paris, 1836, in-8º,
p. 44.
[448] MAZARIN, _Lettres_, etc., p. 47.
[449] _Ibid._, p. 62 et 63.
Ce qu'il y a surtout de remarquable dans les lettres que Mazarin
pendant son exil écrivit à la reine, c'est la vive expression contenue
dans quelques-unes de ses sentiments pour elle, qui laisse peu de doute
sur la nature de leur liaison[450]. Il lui conseille de plier jusqu'à
la majorité du jeune roi, qui dans quelques mois devait avoir treize
ans accomplis[451]; et elle conforme sa conduite envers le duc
d'Orléans, le parlement et Condé, à ce conseil; simulant et dissimulant
toujours[452].
[450] _Ibid._, p. 71. Voyez la 3e partie de ces _Mémoires_, p.
471.
[451] Conférez la lettre du 11 mai 1651, p. 30, 38.
[452] Pag. 192, _lettre_ 30.
Au milieu de toutes ces intrigues politiques et galantes, de ces
ruptures et de ces coupables négociations avec les ennemis de l'État,
de ces projets d'assassinats ou d'arrestations nouvelles; quand on
craignait que le roi ne s'enfuit, quand on redoutait que les princes ne
voulussent l'enlever, la capitale semblait plongée dans le délire de la
joie, dans le tumulte des plaisirs. Jamais autant de bals et de fêtes;
jamais autant de gaieté et d'insouciance apparente; jamais les
promenades publiques aussi fréquentées, les théâtres aussi encombrés de
spectateurs[453]. A Saint-Maur, la comédie, la chasse, la bonne chère,
contribuaient à grossir le nombre de ceux qui se préparaient à la
guerre civile[454]. Partout les visages paraissaient calmes, et tous
les cœurs étaient agités. C'était au milieu d'une contredanse que
Monglat apprenait la nouvelle de l'armement de Paris; c'était parmi les
pompeuses réunions, les jeux et les divertissements de tous genres, que
le prétendant d'Angleterre, le frivole Charles II, de retour de sa
malheureuse expédition, oubliait l'échec qu'il venait d'éprouver, et
son trône perdu, et la sauvage Écosse par lui abandonnée. C'était aussi
au milieu des fêtes splendides dont elle gratifiait deux fois la
semaine toute la haute société[455], que MADEMOISELLE refusait la main
de ce monarque dépossédé, plus courageux qu'heureux, plus aimable que
grand. Enivrée des hommages dont elle était l'objet, elle s'imaginait
déjà être reine de France, et prévoyait peu que celui qu'elle refusait
dût régner un jour. Elle était bien loin de penser que, pour obtenir
une couronne qu'on ne pensait pas à lui donner, elle en perdait une qui
lui était offerte. Cependant, longtemps après, en écrivant ses
Mémoires, malgré les regrets que le souvenir de ces temps devait lui
faire éprouver, nous voyons qu'elle aimait à se rappeler le brillant et
joyeux carnaval de cette année, comme une des plus riantes époques de
sa vie.
[453] MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 275.--RETZ, t. XLV, p. 299,
382.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 108.--PARFAICT, _Hist. du Théastre
françois_, t. VII, p. 289 à 319.--MONTPENSIER, t. XLI, p.
299.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 108.
[454] LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LII, p. 78.
[455] MONTPENSIER, t. XLI, p. 121, 145, 146, 152, 155.--LORET,
_Muse historique_, liv. III, p. 17 (14 janvier 1652); p. 21
(février).--_Vie de Jacques II, roi d'Angleterre, d'après les
Mémoires écrits de sa main_, 1819, in-8º, t. I, p. 69 à
70.--MONTPENSIER, _Mém._, t. XLI, p. 156. Conférez la troisième
partie de ces _Mémoires_, chapitre XIV, p. 239 et suiv.
Madame de Sévigné ne prit part ni à ces intrigues ni à ces plaisirs.
Elle termina aussi promptement qu'elle put les affaires qui l'avaient
amenée à Paris, et elle repartit aussitôt pour aller dans sa terre des
Rochers se livrer à sa douleur, et passer dans la solitude les premiers
temps d'un veuvage qui ne devait finir qu'avec sa vie. Scarron, ami de
son mari, avait envoyé chez elle avant son départ, pour lui faire
connaître combien il regrettait que ses souffrances et ses infirmités
ne lui permissent pas d'aller lui faire en personne ses compliments de
condoléance. Il s'affligeait de ce qu'il était forcé de laisser
échapper, même dans cette triste occasion, le plaisir de la voir au
moins une fois avant de mourir. Madame de Sévigné, touchée de ses
regrets, et peut-être aussi flattée de ses louanges (car à cette époque
le pauvre Scarron, à l'apogée de sa réputation, était aussi le célèbre
Scarron), lui fit dire que puisqu'il ne pouvait venir chez elle, elle
lui promettait qu'aussitôt après son retour elle irait lui rendre
visite. C'est alors que Scarron la pria, dans le style burlesque qui
lui était familier, d'exécuter avant son départ une si séduisante
promesse, parce que plus tard il ne serait plus temps, attendu qu'il
serait mort. Madame de Sévigné partit, mais après avoir écrit à Scarron
de ne pas mourir avant son retour, et avant qu'elle l'eût vu. Cette
plaisanterie était permise avec un homme qui avait résolu de ne prendre
rien au sérieux, pas même la douleur, pas même la mort. Ce fut alors
qu'il lui écrivit la lettre suivante:
LETTRE DE SCARRON A MADAME DE SÉVIGNÉ.
«Madame,
«J'ai vécu de régime le mieux que j'ai pu, pour obéir au
commandement que vous m'avez fait de ne mourir point que vous ne
m'eussiez vu. Mais, madame, avec tout mon régime, je me sens tous
les jours mourir d'impatience de vous voir. Si vous eussiez mieux
mesuré vos forces et les miennes, cela ne serait pas arrivé. Vous
autres dames de prodigieux mérite, vous vous imaginez qu'il n'y a
qu'à commander: nous autres malades, nous ne disposons pas ainsi
de notre vie. Contentez-vous de faire mourir ceux qui vous voient
plus tôt qu'ils ne veulent, sans vouloir faire vivre ceux qui ne
vous voient pas aussi longtemps que vous le voulez; et ne vous en
prenez qu'à vous-même de ce que je ne puis obéir au premier
commandement que vous m'avez jamais fait, puisque vous aurez hâté
ma mort, qu'il y a grande apparence que pour vous plaire j'aurais
de bon cœur reçue aussi bien qu'un autre. Mais ne
pourriez-vous pas changer le genre de mort? Je ne vous en serais
pas peu obligé. Toutes ces morts d'impatience et d'amour ne sont
plus à mon usage, encore moins à mon gré; et si j'ai pleuré cent
fois pour des personnes qui en sont mortes, encore que je ne les
connusse point, songez à ce que je ferai pour moi-même, qui
faisais état de mourir de ma belle mort. Mais on ne peut éviter
sa destinée, et de près et de loin vous m'auriez toujours fait
mourir. Ce qui me console, c'est que si je vous avais vue, j'en
serais mort bien plus cruellement. On dit que vous êtes une
dangereuse dame, et que ceux qui ne vous regardent pas assez
sobrement en sont bien malades, et ne la font guère longue. Je me
tiens donc à la mort qu'il vous a plu de me donner, et je vous la
pardonne de bon cœur. Adieu, madame; je meurs votre
très-humble serviteur; et je prie Dieu que les divertissements
que vous aurez en Bretagne ne soient point troublés par le
remords d'avoir fait mourir un homme qui ne vous avait jamais
rien fait.
Et du moins souviens-toi, cruelle,
Si je meurs sans te voir,
Que ce n'est pas ma faute.
«La rime n'est pas trop bonne; mais à l'heure de la mort on songe
à bien mourir, plutôt qu'à bien rimer[456].»
[456] _Les dernières Œuvres de M. Scarron_, 1669, t. I, p. 21;
édit. de 1700, t. I, p. 12.--_Œuvres de M. Scarron_, 1737,
in-12, t. I, p. 43. L'intitulé est: _A madame de Sévigny la
veuve_, selon la manière habituelle d'écrire ce nom
alors.--Conférez RICHELET, _Les plus belles Lettres françoises
sur toutes sortes de sujets, tirées des meilleurs auteurs, avec
les noms_; 4e _édition_, 1708, t. I, p. 50.
CHAPITRE XXII.
1651.
Réflexion sur l'état de l'âme quand un événement change notre
destinée.--Courage des femmes dans l'adversité.--Caractère de
madame de Sévigné.--Résolution qu'elle prend de consacrer sa vie
à ses enfants.--Réflexions qui ont dû la déterminer.--Grandeur de
son sacrifice.--Motifs tirés de la conduite de son mari.--Aveux
qu'elle fait sur les deux années les plus heureuses de sa
vie.--Ce qu'elle dit du temps de son existence écoulé depuis son
veuvage.--Elle se replace sous la tutelle de l'abbé de Livry.--Il
remet ses affaires en ordre.--Elle quitte les Rochers, et revient
à Paris à l'entrée de l'hiver.--Citation de la Gazette de Loret à
ce sujet.--Elle va rendre visite à Scarron.--Vers qu'il lui
adresse.--État de Paris lorsqu'elle y arriva.--Tumulte au
parlement le 21 octobre.--Lit de justice.--Majorité du roi
déclarée.--Déjà il sait dissimuler.--Il signe l'ordonnance du
rappel de Mazarin.--Position de la cour à l'égard de Condé.--La
reine mère se décide à le poursuivre.--Elle sort de Paris avec le
roi.--Le cardinal de Retz se trompe en croyant qu'il aurait pu
empêcher ce départ.--Quelle était la position du cardinal de Retz
à l'égard des partis.--Changements opérés dans les intentions et
les projets du président Molé et de la princesse Palatine.--Le
parti de Condé et celui de la Fronde s'affaiblissent.--Embarras
de la reine.--Conduite du parlement, ses désirs et ses
craintes.--Progrès de l'anarchie.--Preuve tirée de la conduite du
comte du Dognon.--Désordre dans les finances.--Mazarin rentre en
France, accompagné d'une armée.--Le parlement charge en vain le
duc d'Orléans d'exécuter ses arrêts.--Pourquoi le pouvoir
échappait au duc d'Orléans.
Quand un événement inattendu rompt subitement le cours de notre
destinée, notre âme, étonnée du coup qui la frappe, semble d'abord
douter d'elle-même, l'altération qu'elle éprouve réagit sur tout ce qui
nous environne. Le monde nous apparaît sous un nouvel aspect; toutes
nos illusions s'évanouissent. Dans nos longues rêveries, nous
soumettons à un nouvel examen nos idées, nos opinions, et même nos
affections. Nous interrogeons nos souvenirs; et le passé se montre
alors sous un jour tout nouveau. Il semble qu'après avoir terminé toute
une existence, avant d'en recommencer une autre, et de s'élancer vers
un douteux avenir, on éprouve le besoin d'examiner autour de soi le sol
sur lequel on se trouve transporté et les écueils qu'il faudra
surmonter dans cette nouvelle carrière où le sort nous précipite. Cette
nécessité réveille alors souvent en nous une puissance de réflexion,
une force de résolution, que nous n'avions jamais connues; notre nature
même semble changée. On a vu des individus soumis à une telle influence
acquérir tout à coup, comme par un don surnaturel, les qualités et les
vertus nécessaires à leur nouvelle vie. Pour justifier ces réflexions,
l'exemple d'hommes longtemps inconnus et médiocres sous des conditions
communes, qui soudainement, dans de grandes circonstances ou de grands
revers, ont montré un courage et déployé des facultés qu'on ne leur
aurait pas soupçonnés, ne manquerait pas; mais ces heureuses et
étonnantes métamorphoses sont peut-être encore plus fréquentes et plus
remarquables parmi les femmes; elles présentent du moins des contrastes
plus frappants, plus étonnants. Quelque timide que soit une femme,
quelque bornée même que soit son intelligence, il est rare qu'elle ne
surprenne pas ceux qui la connaissent par une énergie et une présence
d'esprit propres à la tirer des crises les plus difficiles, lorsqu'un
sentiment profond l'anime, et surtout lorsque c'est celui de l'amour
maternel. L'histoire nous en fournit d'illustres exemples. Plusieurs
reines régentes ont fait voir dans les orages de leur courte
administration une sérénité de caractère et une habileté dont peu
d'hommes eussent été capables. Mais les faits les plus décisifs en ce
genre ne sont pas ceux que l'histoire puisse consigner dans ses
annales, puisqu'ils ont surtout lieu dans les conditions privées, où
les sentiments naturels ont bien plus de force que dans les cours, que
parmi les grands, condamnés aux tourments de l'ambition et de l'envie.
Madame de Sévigné, qui, sous une apparence de légèreté, joignait à une
sensibilité exquise une grande élévation d'âme, eut dans la solitude où
elle s'était renfermée tout le temps de faire les réflexions que lui
suggéraient sa nouvelle position et le malheur qu'elle venait
d'éprouver. Agée seulement de vingt-cinq ans; déjà célèbre par son
esprit, son amabilité, ses attraits; libre de choisir entre un grand
nombre de concurrents qui allaient se disputer sa main; assez versée
dans la connaissance du monde pour espérer de faire un bon choix, elle
pouvait, par un nouveau mariage, accroître sa fortune, et se promettre
un bonheur que son premier époux semblait ne lui avoir fait connaître
que pour lui en rendre la privation plus pénible. Mais elle se donnait
un maître, elle en donnait un à ses enfants; elle faisait tort à leur
fortune, si une nouvelle famille, résultant d'un nouvel hymen,
nécessitait la division de son bien en un plus grand nombre de parts.
Pouvait-elle se flatter alors de conserver les mêmes sentiments pour
les deux chères créatures sorties de son sein? Une tendresse plus
partagée serait-elle toujours aussi vive? Malgré ses résolutions,
pouvait-elle être certaine de ne pas préférer un jour les enfants d'un
mari vivant à ceux d'un mari qui n'existait plus, les enfants de celui
qui la rendait heureuse aux enfants de celui qui n'avait payé son
amour que par l'abandon et l'infidélité? N'est-ce pas d'ailleurs une
des nécessités comme un des bienfaits de la nature, que l'inclination
des mères pour leurs enfants soit toujours en raison des besoins qu'ils
ont d'elles, et que l'enfant le plus jeune, ou le plus débile, soit
toujours celui qu'elles préfèrent? Tout était donc en faveur des
derniers survenants, et au détriment de leurs aînés. Pouvait-elle, de
plus, espérer que le soin de plaire à un nouvel époux, les dissipations
du monde qui en seraient la conséquence, ne l'empêcheraient pas de
diriger l'éducation de ce fils et de cette fille, objets de toutes ses
affections, de toutes ses pensées? Qui sait si cette tendresse même ne
deviendrait pas une occasion de discorde et de contrariété entre elle
et son époux? si elle ne serait pas forcée, pour ne pas nuire à l'union
conjugale, de comprimer le plus fort comme le plus vertueux de tous ses
penchants? Si donc un nouveau mariage lui promettait des jouissances et
de la sécurité pour son avenir, il n'offrait pour ses enfants que
pertes et que dangers. Après avoir fait toutes ces réflexions, madame
de Sévigné n'hésita pas, et prit la résolution de se condamner toute sa
vie au veuvage, de consacrer à ses enfants toute son existence.
Lorsqu'on songe aux embarras de fortune que lui avait créés son mari,
aux domaines qu'il lui fallait régir, et qui se trouvaient aux deux
extrémités du royaume, à ses inclinations pour le plaisir, aux mœurs
de cette époque, à tous les genres de séduction auxquels une jeune
femme de la classe élevée était sans cesse en butte, on ne peut
s'empêcher de reconnaître qu'il y eut dans la résolution de madame de
Sévigné un grand héroïsme maternel; et cette résolution, elle l'exécuta
de manière à se rendre digne de servir de modèle à toutes les mères.
S'il est vrai d'affirmer que madame de Sévigné ne put trouver que dans
sa tendresse pour ses enfants la force nécessaire pour consommer un
sacrifice qui tant que dura sa jeunesse devait se renouveler à tous les
instants, cependant on peut croire aussi que la conduite que tint son
premier mari a pu lui faciliter ce sacrifice, en lui inspirant des
craintes pour un second mariage. Les témoignages irrécusables de Bussy
et de Tallemant ne nous laissent aucun doute qu'elle n'aimât son mari;
et nous avons vu précédemment que longtemps après elle ne put sans
s'évanouir supporter la vue de ceux qui avaient causé sa mort; mais
nous avons son propre témoignage pour nous convaincre qu'elle n'était
point aveugle sur ses défauts, et que si dans les premiers temps de
leur union elle a joui de quelque bonheur, ce bonheur fut passager.
Elle ressentit vivement la tyrannie dont plus tard il la rendit
victime.
Trois ans seulement après la mort du marquis de Sévigné, dans une
lettre écrite le 1er octobre 1654, madame de Sévigné s'étonne que
Ménage lui ait parlé avec tant d'éloge du grand prieur de Malte, Hugues
de Rabutin, brave gentil-homme, dit son neveu de Bussy, mais brusque,
et d'une politesse telle qu'un corsaire en peut avoir[457]. Elle
rappelle que le marquis de Sévigné l'appelait toujours _mon oncle le
pirate_; et elle ajoute: «Il s'était mis dans la fantaisie que c'était
sa bête de ressemblance, et je trouve qu'il avait assez raison[458].»
Vers la fin de sa vie, en 1687, à l'âge de soixante ans, elle s'excuse
envers Bussy de ne pouvoir lui donner les dates des changements de
charge de son fils, et ajoute: «Je confonds quasi toutes les années,
parce qu'il n'y en a qu'une ou deux dans mon imagination qui aient
mérité d'y demeurer et d'y tenir place[459].» La curiosité de Bussy fut
excitée par cet aveu; et, dans la réponse qu'il lui fit, il l'interroge
ainsi: «Je voudrais bien savoir quelles sont les deux de vos années qui
méritent de rester dans votre mémoire. D'une autre que vous, je dirais
que c'est l'année où vous fûtes mariée, et celle où vous devîntes
veuve[460].» Madame de Sévigné lui répond: «Je n'avais retenu de dates
que l'année de ma naissance et celle de mon mariage; mais sans
augmenter le nombre, je m'en vais oublier celle où je suis née, qui
m'attriste et qui m'accable [parce qu'elle lui rappelle son âge], et je
mettrai à la place celle de mon veuvage, et le commencement d'une
existence qui a été assez douce et assez heureuse, sans éclat et sans
distinction: mais elle finira plus chrétiennement que si elle avait eu
de grands mouvements; et c'est en vérité le principal[461].»
[457] BUSSY, _Mémoires_, t. II, p. 62, édit. in-12, 1721; t. II,
p. 274 de l'édit. in-4º.
[458] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 1er octobre 1654, t. I, p. 28, édit.
M.; t. I, p. 36, édit. G. de S.-G.
[459] SÉVIGNÉ, _Lettres_ (en date du 31 mai 1687), t. VII, p.
446, édit. de M.
[460] SÉVIGNÉ, _lettre de Bussy_, 4 juin 1687, t. VII, p. 419,
édit. de M.
[461] SÉVIGNÉ, 17 juin 1687, t. VII, p. 454, édit. de M.
Ainsi, madame de Sévigné n'eut jamais lieu de se repentir de la
résolution qu'elle avait prise. Aussitôt après la mort de son mari,
elle se remit sous la tutelle de l'excellent abbé de Livry, du moins
pour la gestion de ses affaires, qui étaient dans une grande confusion.
Après le gain de plusieurs procès et quelques années d'une sévère
économie, les dettes furent payées, les terres remises en bon état, et
l'ordre partout établi[462]. Cela se fit sans que madame de Sévigné
fût obligée de se retirer du monde. Elle y reparut même avant la fin de
son veuvage[463], et au milieu des événements qui occupaient alors
toute la France. Loret crut devoir annoncer, dans la _Gazette_ du 19
novembre 1651, comme une nouvelle qui intéressait toute la capitale, le
retour de cette jolie veuve:
Sévigné, veuve, jeune et belle,
Comme une chaste tourterelle
Ayant d'un cœur triste et marri
Lamenté monsieur son mari,
Est de retour de la campagne,
C'est-à-dire de la Bretagne;
Et, malgré ses sombres atours
Qui semblent ternir ses beaux jours,
Vient augmenter dans nos ruelles
L'agréable nombre des belles[464].
[462] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 2 septembre 1687, t. VII, p. 470.
[463] M. DE SAINT-SURIN, _Notice_, p. 61, dit à tort qu'elle ne
reparut qu'en 1654.
[464] LORET, _Muse historique_, liv. II, t. I, p. 157.
Fidèle à sa promesse, madame de Sévigné alla voir Scarron aussitôt
après son arrivée; ce qui lui valut, de la part du pauvre malade, ce
mauvais madrigal qui a été recueilli dans ses œuvres[465]:
Bel ange en deuil qui m'êtes apparue,
Je suis charmé de votre vue:
Je ne l'aurais pas cru
Que vous fussiez de tant d'attraits pourvue.
Sont-ils de votre cru?
Ou, si l'on vous les vend, enseignez-moi la rue
Où vous prenez de si charmants attraits
Qui charment de loin et de près.
[465] SCARRON, _Œuvres_, 1737, in-18, t. VIII, p. 427,
_Madrigal à madame de Sévigné_.
Lorsque madame de Sévigné revint à Paris après huit mois d'absence,
tout y paraissait tranquille, et les habitants de cette grande
capitale, naguère si agités, ne semblaient penser qu'à leurs plaisirs:
mais c'était un calme entre deux tempêtes. Le parlement, les princes,
la cour, le cardinal Mazarin, occupaient tous les esprits; tous étaient
attentifs à leurs moindres actions; ils étaient les sujets de tous les
entretiens. Il semblait, dit madame de Motteville, que Paris était
toute la France[466]. On prévoyait, on redoutait de nouvelles crises.
Les partis venaient de se livrer à tous leurs emportements: effrayés de
leurs excès, ils négociaient, et cherchaient à éviter les maux où
devait les plonger la guerre civile; mais ils voulaient tous y parvenir
sans rien sacrifier de leurs prétentions. Comme ils étaient tous sans
bonne foi, sans conscience, ils ne pouvaient s'inspirer aucune
confiance; ils parlaient sans cesse de conciliation, ils tâchaient de
se tromper, de s'écraser mutuellement. L'arène de leurs débats, depuis
que les chefs de la Fronde s'étaient secrètement réunis avec la
cour[467], avait été transportée des rues et des places publiques dans
le sein même du parlement. Tout le monde avait été glacé d'effroi en
apprenant les détails de cette fameuse journée du 21 août, lorsque les
partisans du coadjuteur et ceux du prince de Condé, occupant, comme
deux armées en présence, tous les postes du Palais de Justice, au
dedans et au dehors, avaient tiré l'épée, et avaient été sur le point
de souiller le temple des lois par un affreux carnage[468]. Dans cette
journée, Gondi avait failli être écrasé entre les deux énormes
battants des portes de la grand'chambre, et poignardé par les ordres de
La Rochefoucauld. Peu après, Condé, irrité de voir que Gondi était le
seul obstacle qui empêchât le duc d'Orléans de se réunir à lui, résolut
de faire enlever ce prélat factieux et de le retenir en captivité.
L'habile Gourville se chargea de l'exécution de ce projet, qui n'avorta
que par une cause toute fortuite[469].
[466] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 271.
[467] Ibid., _Mém._, t. XXXIX, p. 274.
[468] Ibid., _Mém._, t. XXXIX, p. 267.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p.
293.--TALON, t. LXII, p. 242.