[412] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mém._, t. IV, p. 301, éd. in-8º; t.

VII, p. 217, éd. in-12.--_Lettres de feu Balzac à M. Conrart_,

1659, in-18, p. 195, _lettre_ 24. Voy. la _Lettre de Lacger à

Balzac_, en date du 2 mars 1652.

[413] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mém._, t. IV, p. 303, édit. in-8º;

t. VII, p. 219, édit. in-12.

Le chevalier d'Albret, frère cadet de Miossens, bien fait, aimable,

spirituel, se mit à faire sa cour à madame de Gondran; mais il ne put

parvenir à supplanter le marquis de Sévigné, qui par une constante

assiduité, par des plaisirs variés et continuels, par l'or qu'il

prodiguait pour elle, la retenait dans ses liens. D'Albret y renonça,

après s'être vu quatre fois de suite refuser la porte. Il ne pouvait

douter qu'en lui faisant cette espèce d'affront, madame de Gondran

n'eût cédé aux désirs ou à la volonté de son amant. Il était donc déjà

fort mal disposé envers Sévigné, lorsqu'on lui dit que celui-ci s'était

permis avec sa maîtresse des railleries sur son compte, et qu'il avait

tenu des propos tendant à le déprécier, sinon sous le rapport de

l'honneur, du moins sous celui des femmes. C'était Lacger, qui, avec

toute l'habileté et la perfidie de la haine et de la vengeance, avait

inventé cette fable, et l'avait racontée au chevalier d'Albret, en lui

donnant toutes les couleurs de la vraisemblance. Pour s'en éclaircir,

le chevalier d'Albret pria le marquis de Soyecour, son ami, de demander

à Sévigné lui-même s'il avait réellement tenu à son sujet le discours

qu'on lui prêtait[414]. Sévigné dit à Soyecour qu'il n'avait jamais

parlé au désavantage du chevalier d'Albret; en même temps, ne voulant

pas avoir l'air de redouter un rival, il ajouta qu'il ne lui disait

cela que pour rendre hommage à la vérité, mais nullement pour se

justifier, parce qu'il ne le faisait jamais que l'épée à la main.

[414] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 86.

Sur cette réponse on se donna rendez-vous derrière le couvent de

Picpus, le vendredi 3 février 1651, à midi. De part et d'autre on fut

exact. Le marquis de Sévigné, qui avait fait porter les épées, dit

d'abord au chevalier d'Albret qu'il n'avait jamais dit de lui ce qu'on

lui avait rapporté, et qu'il était son serviteur. Les deux antagonistes

s'embrassèrent. Le chevalier d'Albret dit ensuite qu'il ne fallait pas

moins se battre. Sévigné répondit qu'il l'entendait bien ainsi, et

qu'il ne s'était pas rendu en ce lieu pour s'en retourner sans rien

faire. Aussitôt on s'écarte, et le combat commence. Sévigné porte trois

ou quatre bottes à son adversaire, qui eut son haut-de-chausses percé,

mais ne fut point blessé. Sévigné veut récidiver; il se découvre:

Albret prend son temps et pare; Sévigné se précipite sur son

adversaire, reçoit un coup d'épée qui lui traverse le corps, et tombe.

On le ramène à Paris: dès que les chirurgiens eurent examiné sa

blessure, ils déclarèrent qu'elle était mortelle. Il expira, en effet,

le lendemain, regrettant de mourir à vingt-sept ans. Ses amis, ou

plutôt ses compagnons de plaisir, étaient accourus auprès de lui. Parmi

eux se trouvait Gondran, celui de tous qui était le plus sincèrement

affligé de sa perte[415].

[415] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 185-187.

CHAPITRE XXI.

1651.

Le marquis de Sévigné peu regretté du monde.--Il était

dissipateur et fâcheux.--Explication de ce mot.--Madame de

Sévigné fut violemment affligée de la mort de son mari.--Signes

qu'elle donne de sa douleur deux ans après l'événement.--Elle

revient à Paris aussitôt qu'elle l'a appris.--Elle est obligée de

s'adresser à madame de Gondran pour avoir des cheveux de son mari

et son portrait.--État de Paris lorsque madame de Sévigné y

arriva.--Tout y était en fermentation.--La cour et le roi gardés

dans la capitale.--Condé mauvais politique.--Habileté de la reine

régente.--Ses manœuvres pour ravoir son ministre.--La reine

est soupçonnée à tort d'avoir voulu faire emprisonner le

coadjuteur.--Condé quitte Paris, et se retire à Saint-Maur.--Les

députés de la noblesse demandent la convocation des états

généraux.--La reine et le parlement s'y opposent.--La reine

régente travaille à diviser les partis.--La plupart des agents de

toutes ces intrigues étaient des femmes.--Détails sur la

princesse Palatine.--Mademoiselle de Chevreuse.--La duchesse de

Lesdiguières.--Mademoiselle de Longueville.--Mademoiselle de

Montpensier.--Madame de Rhodes.--La duchesse de Montbazon.--La

duchesse de Châtillon.--La duchesse de Longueville.--Fêtes

données dans la capitale.--Nouveautés théâtrales.--Mariages du

duc de Mercœur et de mademoiselle de Mancini.--Brillant

carnaval.--Madame de Sévigné passe son deuil dans la

solitude.--Se dispose à retourner en Bretagne.--Scarron lui écrit

pour se plaindre de ne l'avoir pas vue.--Elle lui promet d'aller

lui rendre visite à son retour de Bretagne.

Quoique le marquis de Sévigné fût bien fait, d'une figure agréable;

quoiqu'il ne manquât ni d'esprit ni d'amabilité, qu'il fût homme

d'honneur, et ne fût ni méchant, ni trompeur, ni perfide, si ce n'est

envers sa femme, ce qui comptait peu, même alors, cependant il ne fut

point regretté[416]. Il s'était partout acquis la réputation d'un de

ces hommes qu'on désignait par le nom de fâcheux, c'est-à-dire de ceux

qui occupent sans cesse les autres d'eux-mêmes, et se rendent par là

fatigants et importuns. De plus il était dissipateur; et les

dissipateurs sont toujours besoigneux. Bien loin de pouvoir être utiles

à leurs amis, ils leur sont souvent à charge; leur prodigalité ne

s'exerce qu'au profit des usuriers, des parasites et des flatteurs, ou

des femmes sans honneur, sans conscience et sans délicatesse. Il y a

donc des défauts et un genre d'inconduite qui nuisent plus à un homme

dans l'estime et dans l'affection des autres, que des vices reconnus,

que certaines actions coupables; car on voit des hommes qui, malgré ce

double cachet de réprobation, conservent encore dans l'adversité des

amis sincères et dévoués. C'est qu'il est des vices qui peuvent

s'allier avec de nombreuses et fortes vertus, et des torts graves qui

n'excluent ni l'élévation de l'âme ni un cœur capable de sympathiser

avec les autres. Au lieu que le double caractère de fâcheux et de

dissipateur implique un égoïsme profond; et l'égoïsme repousse toutes

les résolutions généreuses, ne tient aucun compte des autres, resserre

et concentre toute l'existence dans le moi individuel. Il est l'opposé

de l'amitié et de l'amour, qui ne connaissent de vie et de bonheur que

par l'expansion des sentiments, la réciprocité des services, l'échange

du dévouement, des affections et des jouissances.

[416] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 188.

Cependant il fallait bien que le marquis de Sévigné possédât quelques

qualités aimables, puisqu'il fut aimé de sa femme. La douleur que

madame de Sévigné ressentit de la perte de son mari fut sincère,

violente et durable. Elle s'évanouit la première fois qu'elle revit,

dans une assemblée, le chevalier d'Albret; et deux ans après le duel

Tallemant la vit, dans un bal, pâlir et presque défaillir à la vue de

Soyecour. En apercevant Lacger dans une allée de Saint-Cloud, où elle

se promenait, elle dit: «Voilà l'homme du monde que je hais le plus,

par le mal que m'ont fait ses indiscrétions.» Deux officiers aux

gardes, qui se trouvaient près d'elle, lui offrirent de le fustiger

devant elle: «Gardons-nous-en bien, dit-elle; il est avec plusieurs de

mes parents, auxquels vous ne voudriez pas faire affront.» Et elle se

détourna avec son cortége dans une autre allée du parc, pour éviter de

rencontrer Lacger[417].

[417] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires_, t. IV, p. 303; t. VII, p.

219, édit. in-12.

Aussitôt que madame de Sévigné eut appris en Bretagne que son mari

s'était battu en duel, elle revint en toute hâte à Paris; mais elle

n'arriva point assez tôt pour lui rendre les derniers devoirs. Le bruit

courut même que n'ayant de lui ni portrait ni cheveux, elle en avait

fait la demande à madame de Gondran, qui y satisfit sur-le-champ. De

son côté, madame de Sévigné renvoya à madame de Gondran toutes les

lettres que celle-ci avait écrites au marquis de Sévigné. Tallemant dit

que ces lettres étaient, pour le style et l'indécence des expressions,

semblables à celles que, plus jeune, madame de Gondran avait autrefois

adressées à la Roche-Giffart[418].

[418] _Ibid._, t. IV, p. 303, in-8º; t. VII, p. 218, in-12.

Jamais Paris n'avait eu un aspect plus alarmant que lors du tragique

événement qui força madame de Sévigné à y revenir; jamais le Palais de

Justice, le Palais-Royal, le Luxembourg, l'archevêché, les hôtels des

princes et des grands seigneurs, n'avaient présenté le spectacle de

tant d'agitations tumultueuses, de tant de changements rapides, de

passions ardentes, d'intrigues compliquées. Cette capitale se

remplissait de gens de guerre, que les princes, le duc de Beaufort, le

coadjuteur, le duc d'Orléans, y appelaient. Poursuivi par la haine de

tous les partis, Mazarin avait été obligé de céder enfin à l'orage. Il

s'était déterminé à fuir; et la crainte de voir s'échapper à sa suite

le roi et la reine régente avait soulevé le peuple de Paris, et y avait

fait prévaloir l'influence du duc d'Orléans et du coadjuteur, qui

s'était rendu maître de l'esprit de ce prince. Toutes les portes

étaient gardées; aucune femme même ne pouvait sortir du Palais-Royal

sans ôter son masque et décliner son nom[419]. A toute heure du jour,

et même de la nuit, des émissaires du duc d'Orléans, des officiers de

la garde bourgeoise, pénétraient dans le palais pour s'assurer si le

roi s'y trouvait; et ils forçaient la reine régente à le leur montrer.

Le monarque enfant, par sa beauté, ses grâces, le calme de son sommeil,

saisissait de respect et d'amour ceux qui étaient admis à le

contempler. Ceux-ci rendaient compte au peuple de leur mission, en

termes qui faisaient partager à la multitude attentive les sentiments

que la vue du roi leur avait inspirés; et, au milieu de leurs actes les

plus séditieux, ils portaient ainsi un remède à la sédition[420].

[419] RETZ, _Mém._, t. XLV et XLVI.--MOTTEVILLE, _Mémoires_, t.

XXXIX, p. 152 et 162.--MONTPENSIER, _Mémoires_, t. XLI, p. 127.

[420] MONGLAT, _Mém._, t. L., p. 282, 290.--DUPLESSIS, _Mém._, t.

LVII, p. 363-366.

La reine régente, dans le dessein de sortir de la captivité, avait été

obligée de rendre la liberté au prince de Condé, ainsi qu'à son frère

et à son beau-frère. Ils étaient rentrés dans Paris en vainqueurs, aux

acclamations de tout le peuple, de la noblesse et du parlement.

Mazarin, qui s'était rendu au Havre pour implorer la protection du

prisonnier qu'il était venu délivrer, était sorti du royaume. On crut

son autorité pour toujours anéantie; mais un petit nombre de

courtisans, qui lisaient dans le cœur de la reine, en jugèrent

autrement, et durent à la conduite habile qu'ils tinrent dans ces

circonstances la haute fortune où ils s'élevèrent dans la suite.

Nul doute que dans le premier moment Condé n'eût pu enlever facilement

la régence à la reine, dépourvue de son premier ministre et reconnue

incapable de gouverner par elle-même; mais alors la direction des

affaires appartenait de droit au duc d'Orléans, dont Condé était

jaloux. Condé aima mieux conserver la régence à la reine, et, en ne se

séparant ni du duc d'Orléans ni de la Fronde, se rendre redoutable au

gouvernement et le forcer de compter avec lui[421]. Si cette union des

princes entre eux et avec le parti de la Fronde avait subsisté, le

rétablissement de l'autorité royale eût été impossible; et le

commencement du règne de Louis XIV, qui, quoique âgé seulement de

treize ans accomplis, allait, d'après une loi exceptionnelle, être

déclaré majeur, aurait offert le spectacle, si fréquent dans nos

annales, d'un État en proie aux déchirements des factions et aux

horreurs de l'anarchie.

[421] RETZ, _Mém._, t. XLV, p. 477.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p.

64.--JOLY, t. XLVII, p. 148.

Mais, par bonheur pour la France et pour la reine régente, Condé était

aussi mauvais politique que grand guerrier. Il ne tint aucune des

promesses qu'il avait faites aux chefs de la Fronde, auteurs de sa

délivrance[422]. Le mariage du prince de Conti et de mademoiselle de

Chevreuse, qui avait été la base du traité, et entraînait d'autres

engagements, fut rompu sans aucun égard[423]. La reine régente, pour

parvenir au rappel de son ministre, eut l'habileté de déguiser sa

marche, et choisit d'abord pour le remplacer Chavigny, ennemi personnel

de Mazarin; puis elle négocia avec tout le monde, et opposa habilement

la Fronde au prince de Condé, celui-ci au duc d'Orléans[424], le

parlement à l'assemblée de la noblesse, l'aversion contre Mazarin à la

crainte qu'inspirait le coadjuteur[425]. L'autorité royale, tout

affaiblie qu'elle était, devint pour elle un puissant moyen d'influence

par les faveurs qu'elle avait à distribuer, par les espérances qu'elle

faisait naître. Enfin la reine se prévalait aussi d'un commencement de

popularité acquise par le renvoi de son ministre, et par sa fermeté,

son calme, sa douceur au milieu des émeutes populaires[426]. Ses

ministres, qu'elle abusait, n'avaient que les apparences du pouvoir; ce

qu'il avait de réel, Mazarin le possédait tout entier. De Bruhl, le

lieu de son exil, il gouvernait la France; la reine ne prenait aucune

résolution sans qu'elle lui eût été inspirée par lui, ou sans qu'il

l'eût approuvée. Condé, au contraire, ne faisait rien, ne résolvait

rien qu'on n'eût prévu longtemps d'avance, et qui ne fût aussitôt

divulgué par les indiscrétions de son parti, ou par les siennes. Il

révoltait par son orgueil, et décourageait par ses indécisions et ses

défiances. Effrayé de son isolement, déjà il était entré en négociation

avec les Espagnols, et songeait à la guerre. On le sut, et les projets

les plus violents furent proposés contre lui. D'Harcourt et

d'Hocquincourt s'offrirent de le tuer. Le coadjuteur, dans ses

Mémoires, insinue que la reine le désirait, et qu'il s'y opposa. Madame

de Motteville, au contraire, prétend que le coadjuteur avait conçu le

crime, et que la reine s'y refusa. Il y a calomnie de part et d'autre.

Nous apprenons, par les Mémoires de Monglat, que Gondi et Anne

d'Autriche rejetèrent également ce parti, proposé par de vils et

ambitieux courtisans[427]. Mais si on ne voulut pas faire assassiner ce

prince, on résolut de s'en défaire en le faisant arrêter de nouveau.

Prévenu à temps par Chavigny[428], Condé quitta Paris, et se retira à

Saint-Maur, appelant autour de lui tous ses amis. C'était annoncer la

guerre civile. Elle n'effrayait pas la reine régente, parce qu'elle

rendait nécessaire le rappel de son ministre[429].

[422] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 184, 209-212.--JOLY, t. XLVII, p.

102.--CLAUDE JOLY, t. XLVII, p. 491-497.

[423] LORET, _Muse historique_, t. I, p. 5.--RETZ, _Mém._, t.

XLV, p. 280 à 287.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 213.--CLAUDE JOLY,

t. XLVII, p. 494-497.

[424] NEMOURS, _Mémoires_, t. XXXIV, p. 384-502.--MONTPENSIER,

_Mém._, t. XLI, p. 29 et 130.--GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p.

151-158.

[425] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 188.--NEMOURS, t. XXXIV, p. 487.

[426] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 191.

[427] RETZ, _Mém._, t. XLV, p. 290-292.--MOTTEVILLE, _Mém._, t.

XXXIX, p. 184.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 289.--CLAUDE JOLY,

_Mém._, t. XLVII, p. 490.

[428] GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 153.

[429] MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 304.--CHAVAGNAC, _Mém._, 1699, t.

I, p. 125.

Pour éviter d'en venir à cette extrémité, une pensée salutaire avait

germé parmi les députés de la noblesse des provinces, réunis à Paris au

nombre de plus de huit cents. Ils avaient adressé une requête à la

reine régente, pour qu'elle convoquât les états généraux[430]. La reine

promit qu'ils seraient assemblés à Tours, aussitôt après que la

majorité du roi serait déclarée; et l'assemblée des nobles,

satisfaite, se sépara. C'était tout ce qu'on désirait; cette réunion

inquiétait l'autorité, et on était pressé d'y mettre un terme. Pour

s'en délivrer, on lui fit une promesse qu'on n'avait pas intention de

tenir. Il était facile de l'éluder: si on excepte cette masse d'hommes

éclairés et sincères amis de leur pays, qui dans les temps de troubles

ne forment point de factions, parce qu'ils se tiennent éloignés de

toutes, personne ne voulait les états généraux. Tous les partis

s'accordaient donc à rejeter cette mesure: le gouvernement, parce

qu'elle aurait ajouté à ses embarras et restreint son autorité; le

parlement, parce qu'elle lui aurait ôté ce grand privilége d'être le

protecteur du peuple et le gardien des libertés publiques; les princes,

parce qu'elle aurait diminué leur influence et mis des bornes à leur

illégale puissance. Cependant le duc de La Rochefoucauld est forcé

d'avouer qu'alors les états généraux eussent sauvé le royaume[431].

Cela était vrai; quoique, un siècle et demi plus tard, ils le

plongèrent dans l'abîme des révolutions.

[430] GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 143.--MONGLAT, t. I, p. 282.

[431] LA ROCHEFOUCAULD, _Mémoires_, t. LII, p. 64.

La reine régente, pour rompre les alliances qui s'étaient formées entre

les partis, fut contrainte de prendre des engagements qu'elle aurait

voulu rompre, et elle se vit entraînée à consentir à l'élévation de ses

ennemis, ou plutôt des ennemis de Mazarin: par là elle les rendit plus

redoutables[432]; et il fut plus difficile de prévoir quelle serait

l'issue de la guerre civile, qu'on ne cherchait pus trop à éviter.

Ainsi, Gondi parvint par la cour, et malgré la cour, au but où tendait

depuis longtemps son ambition: il fut nommé cardinal. Condé, dont la

reine aurait voulu atténuer l'influence, reçut le gouvernement de

Guienne, qui conférait une autorité presque absolue sur une des plus

vastes et des plus guerrières provinces de France. Il est remarquable

que les agents principaux de toutes ces grandes intrigues furent des

femmes; que ce furent elles qui les firent réussir, en préparèrent ou

en précipitèrent les résultats, au gré de leurs passions ou de leurs

intérêts particuliers. Ainsi, la reine régente, entourée des ennemis de

Mazarin, forcée de dissimuler, et se défiant de ceux de sa propre

maison qui détestaient ce ministre[433], ou d'hommes timides, qui

craignaient de se mettre à dos le gouvernement et les princes, montra

souvent autant de résolution, de fermeté et de présence d'esprit que

celui pour lequel elle se sacrifiait. Elle fut parfaitement secondée

par la duchesse de Navailles, qui entretenait une correspondance active

avec Mazarin[434]. Ce fut mademoiselle de Longueville qui détacha son

père du parti des princes et le réconcilia avec la reine[435]. La

princesse Palatine, après avoir si habilement manœuvré pour faire

cesser la captivité des princes, se montra également adroite pour

servir la reine, quand elle vit que Condé lui refusait son influence

pour porter aux finances le marquis de la Vieuville, père de son

amant[436]. La duchesse de Chevreuse, qui avait fait du mariage de sa

fille avec Conti l'une des conditions de la liberté des princes, se

tourna subitement du côté de la reine quand elle s'aperçut que Condé,

après avoir recueilli les avantages d'une des deux clauses du traité,

cherchait à éluder l'autre. C'est alors que, de concert avec la

duchesse de Lesdiguières, qui était de la maison de Gondi[437], elle

forma entre le coadjuteur et la reine cette alliance dont le mystère

fut pendant quelque temps d'autant plus impénétrable, que, pour

conserver son influence et nuire plus efficacement au prince de Condé,

il fut permis au coadjuteur de seconder, dans le parlement et dans la

Fronde, les haines populaires contre Mazarin. Ainsi, pendant que Gondi

était d'accord avec ce ministre, il agissait de manière à faire croire

qu'il était son plus mortel ennemi[438]. MADEMOISELLE, fille du premier

lit de Gaston d'Orléans, à qui sa naissance, ses grands biens, son

caractère altier donnaient l'importance d'un personnage politique,

s'offrait de servir la reine régente auprès de son père, ou contre son

père; mais elle ne prétendait à rien moins, pour prix de son appui, que

de se faire reine, et d'épouser le jeune monarque son cousin, dont

l'âge était si fort au-dessous du sien. Elle s'agitait sans cesse pour

parvenir à son but, mais sans avancer d'un pas; et, selon les

alternatives de l'accroissement ou de la diminution de ses espérances,

elle flottait continuellement entre le parti d'Orléans ou celui de la

cour, sans en tromper aucun, mais sans se donner franchement et sans

retour ni à l'un ni à l'autre[439]. Le duc d'Orléans était conseillé

par sa femme Marguerite de Lorraine[440] et par l'abbé de la Rivière.

La duchesse de Bouillon avait pris un grand ascendant sur son mari,

homme de tête et de mérite[441]. Madame de Rhodes gouvernait le garde

des sceaux Châteauneuf[442]; madame de Montbazon, le duc de

Beaufort[443]. La duchesse de Longueville, par haine pour la duchesse

de Chevreuse et pour sa fille, brouillait le parti des princes avec la

Fronde, et ménageait la reine régente, pour n'être pas forcée

d'exécuter la promesse qu'elle avait faite à tous les siens d'aller en

Normandie rejoindre son mari: elle poussait à la guerre civile, contre

leur intention et leurs désirs, les princes de Condé et de Conti ses

frères, le duc de Nemours, son amant, et le duc de La Rochefoucauld,

qu'elle lui avait donné pour rival. En même temps elle entretenait des

intelligences avec la princesse Palatine, et par elle avec la reine,

dans le but de se rendre à la fois utile et redoutable au parti des

princes comme à celui de la cour[444].

[432] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 203.--GUY-JOLY,

_Mémoires_, t. XLVII, p. 147.

[433] MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 279.--RETZ, t. XLV, p. 319.--LA

ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 64.

[434] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 4, 109, 148, 164, 191,

192.

[435] NEMOURS, _Mém._, t. XXXIV, p. 481, 491, 492.--MOTTEVILLE,

t. XXXIX, p. 240.

[436] RETZ, t. XLV, p. 282.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 165, 186,

215.--JOLY, t. XLVII, p. 153.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p.

50.--MONGLAT, t. L, p. 29.

[437] TALON, _Mém._, t. LXII, p. 226.--Cardinal MAZARIN, _Lettres

publiées par Ravenel_, 1836, in-8º, p. 16 et 17.--Les

rendez-vous du mademoiselle de Chevreuse et du coadjuteur se

donnaient chez la marquise de Rhodes; le coadjuteur trompait

alors la princesse de Guémené, dont il était l'amant. Voyez,

ci-dessus, chap. VII, p. 98.

[438] GUY-JOLY, t. XLVII, p. 151, 153.--RETZ, _Mém._

[439] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 315.

[440] RETZ, t. XLV, p. 376; t. XLVI, p. 5.--TALON, t. LXII, p.

226.

[441] LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 98.

[442] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 211.--JOLY, t. XLVII, p. 152.

[443] RETZ, t. XLV, p. 406. Voyez ci-dessus, chap. VII, p. 98.

[444] NEMOURS, _Mém._, t. XXXIV, p. 484, 491, 492,

510.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 179, 181, 203, 210, 240, 296,

319.--JOLY, t. XLVII, p. 144, 185.--CONRART, t. XLVIII, p.

225.--LA ROCHEFOUCAULD, t. LII, p. 72.--TALON, t. LXII, p.

225.--CHAVAGNAC, 1699, in-12, t. I, p. 124.--MONGLAT, t. I, p.

305.

Mazarin était instruit de toutes ces intrigues par sa correspondance,

par la _Gazette_ imprimée, par des gazettes à la main[445]; il savait

en démêler les ressorts avec une admirable sagacité; il en informait

la reine, et lui envoyait de longs mémoires pour l'éclairer sur les

intentions de ceux qui dirigeaient ses conseils, et pour lui enseigner

les moyens de faire concourir tous les partis à son rappel et au

rétablissement de son autorité. Il y intéressait sa religion, et son

affection pour lui: «Je vous conjure, lui disait-il dans sa lettre du

12 mai 1651, de bien considérer ce mémoire et la lettre qui

l'accompagne au moins trois fois, quand ce ne serait qu'en trois jours.

Vous le pouvez faire dans vos retraites; et croyez que cela importe au

service de Dieu, du roi, au vôtre, et à celui du plus passionné pour la

moindre de vos volontés.»

[445] MAZARIN, _Lettres à la reine, à la princesse Palatine_,

etc., 1836, in-8º, p. 60, 61.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 20 / 38 段