Sévigné, la trouva endormie; et comme il attendait qu'on l'éveillât,
Sévigné arriva de la campagne. Celui-ci ayant su de mon page, que je
n'avais pas instruit là-dessus, ne prévoyant pas que le mari dût
arriver si tôt, ayant su, dis-je, qu'il avait une lettre de ma part à
sa femme, la lui demanda sans rien soupçonner; et l'ayant lue à l'heure
même, lui dit de s'en retourner, qu'il n'y avait nulle réponse à faire.
Vous pouvez juger comme je le reçus: je fus sur le point de le tuer,
voyant le danger où il avait exposé ma cousine; et je ne dormis pas une
heure de cette nuit-là. Sévigné, de son côté, ne la passa pas meilleure
que moi; et le lendemain, après de grands reproches qu'il fit à sa
femme, il lui défendit de me voir. Elle me le manda, en m'avertissant
qu'avec un peu de patience tout cela s'accommoderait un jour[389].»
[389] BUSSY DE RABUTIN, _Hist. am. des Gaules_, édit. de Liége,
p. 33 à 39 de la suite de l'_Histoire d'Ardelise_, t. I, p.
251-257 de l'édition 1754, in-12; p. 230 de l'édit. de Liége,
1666, in-18, avec la sphère, intitulée _édition nouvelle_.
Ainsi Bussy ne recueillit d'autre fruit de ses intrigues que de se voir
expulsé de chez une parente dont la société lui était devenue d'autant
plus nécessaire qu'il en avait toujours joui depuis son enfance, et
qu'il n'en avait jamais si bien apprécié les douceurs et les agréments
qu'à l'époque où il se trouvait forcé d'y renoncer.
CHAPITRE XIX.
1651.
Des cause qui éteignent le patriotisme et produisent les
émigrations.--État des partis en France.--Projet de former une
colonie en Amérique.--Il s'établit une compagnie pour exploiter
la Guyane et faire le commerce d'esclaves.--Scarron et Ninon sont
au nombre de ceux qui veulent émigrer.--La crainte d'une nouvelle
persécution avait déterminé Ninon à s'expatrier; cependant, ni
elle ni Scarron ne s'embarquent.--Ninon quitte le marquis de
Sévigné, qui est remplacé par Rambouillet de la Sablière.--Vassé
succède à Rambouillet.--Citation des Mémoires de
Tallemant.--Désintéressement de Ninon.--Elle refuse les dons du
marquis de Sévigné.--L'abbé de Livry force madame de Sévigné à se
séparer de biens de son mari.--Jugement que porte Tallemant sur
celui-ci.--Madame de Sévigné s'engage pour son mari.--Remontrance
de Ménage à ce sujet.--Repartie un peu libre de madame de Sévigné
à Ménage.--Pourquoi les éditeurs de madame de Sévigné ont été
obligés de changer dans ses lettres quelques expressions.
Quand le gouvernement est dans toute son intégrité, les peuples songent
moins aux avantages qu'aux abus qu'entraîne l'exercice d'une puissance
toujours trop faible pour protéger l'État contre les intérêts privés
qui lui font sans cesse la guerre, toujours trop forte pour n'être pas
tentée d'usurper sur les droits individuels et les libertés publiques.
Mais lorsque, après un bouleversement d'État, la puissance
gouvernementale se trouve incapable, par son affaiblissement, d'assurer
le règne des lois; quand un pays est déchiré par les partis, qui
suppriment tour à tour et exercent avec violence un pouvoir éphémère,
alors les victimes de ces révolutions successives, et ceux qui ne
partagèrent jamais les fureurs des factieux ni les bassesses des
ambitieux, désespérant de voir une fin aux maux de leur patrie, s'en
détachent, et cherchent souvent dans d'autres contrées une existence
plus tranquille, ou du moins l'espérance d'un meilleur avenir;
sentiment qui ne s'éteint jamais dans le cœur de l'homme, et qui est
à la fois le mobile de ses efforts et l'appui de son courage.
Tels étaient les motifs qui agissaient sur les esprits au commencement
de l'année 1651, et qui favorisèrent en France les projets d'une
colonisation en Amérique. A cette époque, tous les partis s'étaient
réunis contre celui qui voulait les dominer tous; ils désiraient tous
également que l'on mît fin à la captivité des princes, parce que chacun
d'eux espérait pouvoir se faire un appui de leur autorité, et un moyen
de leur influence, pour anéantir leurs adversaires. Le parti de la cour
même avait aussi cette espérance. Les princes furent donc mis en
liberté. Mais cette réparation tardive d'une grande injustice
affaiblissait encore l'autorité de la reine régente et de son ministre,
qui s'en étaient rendus coupables; et l'on ne pouvait que prévoir des
troubles plus grands encore que ceux qu'on avait vus, lorsque le parti
des princes, longtemps opprimé, viendrait encore ajouter son action à
la fermentation produite par le parti de la cour, celui du parlement et
celui de la Fronde.
Des quatre nations bornées par la mer Atlantique, la nation française
était la seule qui ne se fût point mise en mesure d'entrer dans le
partage des richesses que promettait le Nouveau Monde. Cependant
quelques aventuriers français, au commencement du dix-septième siècle,
s'étaient fixés à Cayenne; et en 1643 des négociants de Rouen avaient
en vain cherché à tirer parti de cet établissement.
En 1651 une compagnie se forma, qui obtint du gouvernement la
concession de cette colonie, et réunit à Paris sept à huit cents
individus disposés à s'y transporter. Les contrées qu'entouraient la
mer et les grands fleuves Amazone et Orénoque, n'étaient pas alors,
comme aujourd'hui, considérées comme des lieux d'exil et de mort, comme
des pays humides et malsains, et souvent visités par des fièvres
pestilentielles. Au contraire, on ajoutait foi aux brillantes
descriptions qu'en avaient données ceux qui les premiers en firent la
découverte, l'Espagnol Orellana et le célèbre Walter Ralegh[390]. On
croyait, d'après leurs relations, qu'il existait dans l'intérieur une
contrée qu'on désignait par le nom magnifique de _el Dorado_; qu'elle
renfermait des mines d'or, et des pierreries plus riches que toutes
celles du Pérou; et on se faisait l'idée la plus délicieuse de la
beauté du pays, de la douceur et de la salubrité de son climat. Les
belles fleurs, les oiseaux brillants, les animaux singuliers qu'on en
tirait et qu'on transportait en Europe, semblaient ne laisser aucun
doute sur la réalité de ces illusions. On citait des vieillards qui
s'étaient guéris de la goutte par un voyage à l'île Martinique[391]; et
il semblait qu'il suffisait de se transporter dans le Nouveau Monde
pour se délivrer de tous les maux et pour y jouir du bonheur et de la
santé. Un grand nombre de personnes notables de Paris, après avoir pris
des actions dans la nouvelle compagnie, fatiguées du gouvernement
comme des partis qui lui étaient opposés, avaient résolu de se joindre
à la nouvelle colonie. Indépendamment des richesses qu'on espérait
recueillir, on se croyait certain de faire une prompte et rapide
fortune par l'achat et la vente des esclaves dont on avait besoin pour
la culture des îles, genre de trafic que l'opinion publique ne
proscrivait pas. Dans le nombre de ces émigrants se trouvait la femme
d'un maréchal de France. L'infortuné Scarron avait placé une petite
somme dans cette entreprise; et, entraîné comme malgré lui par les
sollicitations de ses amis, qui le flattaient de pouvoir guérir ses
infirmités par les bienfaits d'un meilleur climat, il se décida à
s'embarquer[392]. Ninon prit aussi la même résolution. Un événement
bien futile en apparence, mais qui eut des suites graves, l'avait
forcée à cette étrange détermination. Plusieurs jeunes seigneurs
dînaient chez elle un jour de carême; un des convives jeta par la
fenêtre un os de poulet qui tomba dans la rue, sur l'épaule d'un prêtre
de la paroisse de Saint-Sulpice. Le curé se plaignit à l'abbé de
Saint-Germain des Prés. Avant l'édit de 1674, qui réunit les justices
particulières au Châtelet de Paris, cet abbé avait droit de juridiction
sur le faubourg Saint-Germain des Prés. Un fait bien simple en lui-même
fut représenté comme une atteinte grave envers la religion, comme un
dessein prémédité d'insulter à ses ministres[393]. La reine régente,
irritée, voulait faire enfermer Ninon; mais on apaisa tout avec de
l'argent. La résolution que Ninon prit alors de s'embarquer désarmait
ses antagonistes; ils n'osèrent plus l'attaquer, et ils gardaient le
silence en présence des clameurs occasionnées par l'annonce de son
prochain départ. Ceux qui s'étaient accoutumés à la voir (et le nombre
en était grand) ne pouvaient penser sans les plus vifs regrets qu'ils
allaient être privés d'elle pour longtemps, et peut-être pour toujours:
hommes puissants à la cour et dans la haute société, leurs plaintes
bruyantes et amères retentissaient dans tous les cercles, et ils
n'épargnaient ni ceux ni celles dont le rigorisme et l'intolérance
amenaient de tels résultats.
[390] Conférez l'article _Ralegh_, dans la _Biographie
universelle_, et dans les _Vies de plusieurs Personnages
illustres_, t. I, p. 260.
[391] SCARRON, _Œuvres_, 1737, in-12, t. I, p. 55 de
l'histoire des ouvrages de Scarron, et p. 41 du texte, _Lettre à
Sarrazin_.
[392] _Histoire de M. Scarron_, par la Martinière, 1737, dans les
_Œuvres_, t. I, p. 55; et _Lettre à Sarrazin_, p. 41 du
texte.--LORET, liv. II, p. 179, _lettre_ 52, en date du 31
décembre 1651.
[393] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mém._, t. IV, p. 316, édit. in-8º;
ou t. VII, p. 231.
Cependant la première embarcation pour la nouvelle colonie eut lieu;
elle consistait en sept cents individus, tant hommes que femmes;
Scarron et Ninon n'étaient point du nombre[394]. Il est probable que
leur trajet dans le Nouveau Monde devait se faire sur un navire
particulier. Quoi qu'il en soit, ce délai leur fut utile. Cette
nouvelle tentative de colonisation fut encore plus malheureuse que les
précédentes, et, de même que Scarron, Ninon ne partit point.
[394] LORET, liv. III, p. 57, _lettre_ en date du 19 mai 1652.
Il semblait que cette circonstance dût être fâcheuse pour madame de
Sévigné, mais elle lui était indifférente. Déjà l'inconstance de Ninon,
mieux que n'aurait pu faire son absence, avait cessé de la lui rendre
redoutable; déjà Rambouillet de la Sablière, dont le nom a conservé
quelque célébrité, plus par sa femme que par ses madrigaux, avait fait
congédier Sévigné. Tallemant des Réaux[395] était le beau-frère de
Rambouillet. Ce fut lui qui l'introduisit chez Ninon. Après avoir parlé
du voyage qu'elle fit à Lyon, et de sa liaison avec Sévigné, il ajoute:
«M. de Rambouillet eut son tour; durant sa passion, personne ne la
voyait que celui-là. Il allait bien d'autres gens chez elle, mais ce
n'était que pour la conversation, et quelquefois pour souper; car elle
avait un ordinaire assez raisonnable; sa maison était passablement
meublée: elle avait une chaise [une voiture] fort propre. Elle écrivit
en badinant à Rambouillet: «Je crois que je t'aimerai trois mois; c'est
trois siècles pour moi.» Charleval ayant trouvé chez elle ce
jouvenceau, qu'il n'y avait pas encore vu, s'approcha de l'oreille de
la belle, et lui dit: «Ma chère, voilà qui a bien l'air d'être un de
vos caprices[396].»
[395] Conférez la _Vie de Rambouillet de la Sablière_, dans les
_Poésies diverses de Rambouillet de la Sablière et Fr. de
Maucroix_, 1825, in-8º; et l'article _Sablière_, dans la
_Biographie universelle_.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_,
t. IV, p. 274, in-8º; t. VII, p. 189.--WALCK, _Vie de plusieurs
Personnages célèbres_, t. II, p. 227.
[396] TALLEMANT DES RÉAUX, t. IV, p. 314, in-8º; et t. VII, p.
229, in-12.
Le règne de Rambouillet ne fut pas plus long que celui du marquis de
Sévigné; il fut supplanté par Vassé, qui recueillit ainsi le fruit de
sa longue persévérance. Comme Coulon et d'Aubijoux, Vassé, se plut à
user de ses richesses pour satisfaire sa vanité, et à faire parade
d'une conquête dont il était glorieux; et ce fut aussi la cause qui la
lui fit perdre.
Tallemant remarque à ce sujet que Ninon ne voulut rien recevoir du
marquis de Sévigné qu'une bague de peu de valeur: peut-être eût-il été
à désirer pour madame de Sévigné que son mari eût conservé plus
longtemps une maîtresse aussi désintéressée; il n'en continua pas
moins, après l'avoir perdue, de donner en ce genre de nouveaux sujets
de peine à sa femme. Les nouvelles liaisons qu'il contracta
contribuèrent, ainsi que son défaut d'ordre, à déranger sa fortune. Ce
fut alors que madame de Sévigné se sépara de biens d'avec lui; mais
elle ne put s'y déterminer qu'après y avoir été en quelque sorte
contrainte par les instances de l'abbé de Livry. Celui-ci ne put
empêcher que, peu de temps après cette séparation, elle ne se rendît
caution pour M. de Sévigné d'une somme de cinquante mille écus. Ménage,
qui n'aimait pas le marquis, ne put se contenir quand il apprit ce
nouvel engagement. Usant des droits d'une ancienne amitié, il gronda
vivement madame de Sévigné de cette faiblesse, et lui dit: «Madame, une
femme prudente ne doit jamais placer de si fortes sommes sur la tête
d'un mari.--Pourvu que je ne mette que cela sur sa tête, que
pourra-t-on me dire?» répondit-elle[397].--Nous n'eussions pas
reproduit cette grivoise repartie, si elle ne servait à faire ressortir
une singularité du caractère de madame de Sévigné, dont nous avons déjà
parlé: c'est que le besoin de gaieté qu'éprouvait cette femme
spirituelle la rendait très-libre dans ses propos, et que son
imagination n'était pas aussi chaste que sa raison et sa conscience.
«Sévigné, dit Tallemant, n'était point un honnête homme: il ruinait sa
femme, qui est une des plus agréables de Paris. Elle chante, elle
danse, elle a de l'esprit, elle est vive, et ne peut se tenir de dire
ce qu'elle croit joli, quoique assez souvent ce soient des choses un
peu gaillardes: même elle en affecte, et trouve moyen de les faire
venir à propos[398].»
[397] TALLEMANT, t. IV, p. 300, édit. in-8º, t. VII, p. 216,
édit. in-12.
[398] _Ibid._, p. 299, in-8º; t. VII, p. 217, édit. in-12.
Ce n'est pas seulement ceux qui ont eu occasion de voir madame de
Sévigné et de s'entretenir avec elle qui confirment cette observation,
mais ce sont ses lettres mêmes. Ceux qui les ont les premiers livrée à
l'impression sous le règne de Louis XV, à l'époque de la plus grande
dépravation des mœurs en France, ont cru nécessaire de changer
quelques expressions, et d'adoucir certains passages, par trop libres,
pour ne pas choquer la délicatesse du public de leur temps. Le plus
savant et le plus exact éditeur de madame de Sévigné n'a pas osé
rétablir dans son édition ces parties du texte telles qu'il les
trouvait dans les lettres autographes qu'il a collationnées, et s'est
déterminé à laisser subsister les changements que les précédents
éditeurs y avaient faits; et il est telle repartie échappée à madame de
Sévigné dans la vivacité du dialogue, citée par Tallemant, que nous ne
voudrions pas reproduire dans ces Mémoires. Chose étrange, que nous
soyons devenus plus scrupuleux et plus susceptibles qu'une _précieuse_
formée à l'école de Rambouillet!
CHAPITRE XX.
1651.
Sévigné conduit sa femme en Bretagne, et revient à Paris.--Il
devient amoureux de madame de Gondran.--Détails sur madame de
Gondran et sa famille.--Ses amours avec la Roche-Giffart,
lorsqu'elle était demoiselle Bigot.--Ses autres amants
lorsqu'elle fut mariée.--Sévigné obtient ses faveurs.--Il
emprunte à mademoiselle de Chevreuse ses pendants d'oreilles,
pour les prêter à madame de Gondran.--Comment l'abbé de Romilly
s'y prend pour l'humilier.--Le bruit court que le marquis de
Sévigné s'est battu en duel.--Alarme que cette nouvelle cause à
madame de Sévigné.--Le chevalier d'Albret fait sa cour à madame
de Gondran.--Il ne peut réussir.--Le bruit court que le marquis
de Sévigné a fait des plaisanteries sur son compte.--Le chevalier
d'Albret provoque Sévigné en duel.--Ils se battent.--Sévigné est
blessé, et meurt.
Le marquis de Sévigné, pour se livrer avec moins de contrainte à sa vie
licencieuse et désordonnée, avait conduit sa femme en Bretagne, à sa
terre des Rochers; il l'y avait laissée, et était revenu à Paris. Après
avoir été quitté par Ninon, il devint amoureux de madame de Gondran,
qui s'était acquis à Paris une certaine célébrité par sa beauté et ses
galanteries. Pour ce qui concerne sa beauté, je dois faire observer
cependant que Tallemant, en parlant de cette nouvelle inclination de
Sévigné, interrompt souvent son récit en disant: «Pour moi, j'eusse
mieux aimé sa femme.» Et Bussy a fait la même réflexion sur toutes les
maîtresses de Sévigné.
Madame de Gondran était la fille de Bigot de la Honville, secrétaire du
roi, et contrôleur général des gabelles. Elle perdit sa mère fort
jeune; et son père, ne jugeant pas à propos de la garder avec lui, la
mit sous la tutelle de sa sœur aînée, mariée à Louvigny, secrétaire
du roi[399]. Madame de Louvigny, femme modeste et retirée, vit tout à
coup sa maison envahie par un grand nombre de jeunes gens de la cour et
de la ville, qu'attiraient la beauté et plus encore les coquetteries de
sa sœur[400]. Madame de Louvigny n'osa point faire refuser sa porte
à des personnes qui par leur rang, beaucoup au-dessus du sien,
commandaient des égards; et elle ne put empêcher sa sœur de se
plaire dans leurs entretiens, et d'être l'objet de leurs attentions et
de leurs civilités. Cependant le nombre s'en accroissait sans cesse, et
il n'était bruit dans Paris, parmi les jeunes seigneurs coureurs des
belles, que de la charmante _Lolo_. C'est par ce surnom, diminutif du
nom de Charlotte, qui était le sien, qu'on avait pris l'habitude de
désigner mademoiselle Bigot de la Honville. Son père, tous ses parents,
et surtout sa sœur, pensèrent que, pour éviter les dangers des
inclinations qu'elle manifestait, il fallait se hâter de la marier. Un
parti se présentait: c'était de Gondran, un des fils de Galland, avocat
célèbre[401]. Le fils aîné de Galland s'était aussi distingué dans la
carrière du barreau, et soutenait dignement un nom que son père avait
illustré. Quant à de Gondran, il était paresseux, glouton, ivrogne,
brutal[402]. Aucune qualité personnelle ne le recommandait, mais il
était riche. Il devint très-amoureux de la jeune Bigot. Elle n'avait
pour lui ni affection ni estime. Aussi, malgré les avantages qu'il
pouvait offrir sous le rapport de la fortune, le père et les parents de
mademoiselle Bigot se refusaient à favoriser ses prétentions. Mais on
s'aperçut bientôt que la jeune fille avait formé une liaison amoureuse
avec la Roche-Giffart[403], gentilhomme breton, et marié. On se hâta
d'accepter les offres de Gondran, et on lui accorda mademoiselle Bigot.
Moins épris et moins stupide, il eût été facile à de Gondran de prévoir
le sort qui l'attendait. Conrart, qui nous fournit ces détails, décrit
de la manière suivante les préliminaires de ce mariage: «Pendant que
mademoiselle Bigot était accordée, nombre de galants étaient tous les
jours chez sa sœur à lui en conter, se mettant à genoux devant elle,
et faisant toutes les autres badineries que font les amoureux: le
pauvre futur était en un coin de la chambre avec quelqu'un des parents
à s'entretenir, sans oser presque approcher d'elle ni lui rien
dire[404].»
[399] Qu'il ne faut pas confondre avec le comte de Louvigny,
depuis duc de Gramont.
[400] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 192.
[401] LORET, liv. V, p. 39, 18 mars 1654.
[402] TALLEMANT DES RÉAUX, t. IV, p. 288, édit. in-8º; t. VII,
p. 190, édit. in-12.
[403] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 111 et 190.--Duchesse DE
NEMOURS, _Mém._, t. XXXIV, p. 531.--RETZ, _Mém._, t. XLVI, p.
124.--TALLEMANT DES RÉAUX, t. IV, p. 270 à 298, in-8º; ou t.
VII, p. 192-197.
[404] CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 190.
Mademoiselle Bigot, devenue madame de Gondran, n'en continua pas moins
sa liaison avec la Roche-Giffart. Le secret de cette liaison fut
longtemps bien gardé; mais la femme de la Roche-Giffart, ayant conçu
quelque soupçon, força le secrétaire de son mari, et y trouva vingt
lettres de madame de Gondran, toutes plus libres et plus passionnées
les unes que les autres[405]. L'éclat que madame de la Roche-Giffart
fit de cette aventure autorisa la belle-mère de madame de Gondran,
chez laquelle cette derrière demeurait, à la surveiller de près. Elle
l'empêcha de recevoir le chevalier de Guise, quoique son mari y
consentît. Cependant, à l'abri de la soutane, elle laissa s'introduire
auprès d'elle le jeune abbé d'Aumale, beau comme un ange, selon
l'expression du cardinal de Retz[406], et beaucoup plus dangereux que
ne l'eût été le chevalier de Guise. Cet abbé fut nommé depuis
archevêque de Reims; puis, après la mort de son aîné, qui fut tué en
duel par le duc de Beaufort, il devint duc de Nemours, et épousa, au
grand étonnement du monde, mademoiselle de Longueville[407], dont nous
avons parlé.
[405] TALLEMANT, _Mém._, t. VII, p. 185 à 214, édit. in-12.
[406] RETZ, _Mém._, année 1650, t. XLV, p. 183.
[407] _Gallia christiana_, t. IX, p. 162.--NEMOURS, _Mém._, t.
XXXIV, p. 379, 380, 462.--MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 241.
Le même motif qui avait protégé l'abbé d'Aumale contre les soupçons de
la belle-mère de madame de Gondran, permit aussi à l'abbé de
Romilly[408] de fréquenter sa maison[409]. Cet abbé, impudent,
débauché, sujet à l'ivresse, compromit la femme de Gondran par ses
propos indiscrets. La belle-mère était âgée, prude et acariâtre; sa
belle-fille, par ses complaisances, ses souplesses et ses flatteries,
sut se la rendre favorable, et finit enfin par obtenir la liberté de
recevoir tous ceux qui lui convenaient. Sévigné fut de ce nombre, et
obtint ses faveurs; il plaisait aussi à son mari, qu'il menait partout
avec lui; il le mettait de tous les festins, de tous les
divertissements et de toutes les fêtes qu'il donnait à madame de
Gondran. Pour elle il se montra plus prodigue qu'il n'avait jamais
été. Elle désira, pendant le carnaval, pouvoir se parer des superbes
pendants d'oreilles qu'elle avait vus à mademoiselle de Chevreuse. Le
marquis de Sévigné eut, pour la satisfaire, la faiblesse d'aller chez
mademoiselle de Chevreuse, et la pria de lui prêter ses pendants
d'oreilles pour mademoiselle de La Vergne. Mademoiselle de Chevreuse
les lui remit; il les porta sur-le-champ à sa maîtresse, qui se montra
le même soir au bal avec ce riche ornement. Tout le monde reconnut
aussitôt les pendants d'oreilles de mademoiselle de Chevreuse; et
plusieurs personnes, le lendemain, lui témoignèrent leur étonnement
qu'elle eût pu se décider à prêter cette parure à madame de Gondran. Le
marquis de Sévigné, craignant les reproches de mademoiselle de
Chevreuse, alla voir mademoiselle de La Vergne, lui avoua tout, et fit
si bien par ses instances et ses prières, qu'il la décida à empêcher
qu'on ne découvrît son honteux stratagème. Mademoiselle de La Vergne
alla chez mademoiselle de Chevreuse pour lui faire ses remercîments, et
mit en même temps sur son compte le prêt qui avait été fait à madame de
Gondran[410]. Celle-ci ainsi que son mari se trouvaient, au moyen des
dépenses du marquis de Sévigné, en communauté de plaisirs avec toute la
jeune noblesse: le mari et la femme commencèrent bientôt à dédaigner la
bourgeoisie, et même leurs anciens amis et leurs propres parents, qui
appartenaient comme eux à cette classe; ils répétaient souvent qu'il
n'y avait que les gens de cour qui fussent aimables. Cette ridicule
vanité donna envie à plusieurs des amants de madame de Gondran de se
venger d'elle. L'abbé de Romilly, dans un moment d'ivresse, tint sur
son compte en présence de son mari les propos les plus grossiers et
les plus insultants[411]. Un nommé Lacger[412], qui fut secrétaire des
commandements de la reine Christine, se plut à raconter dans un bal
cette scène étrange. Tout fut redit au marquis de Sévigné, qui devint
furieux. Pour punir l'outrage fait à sa maîtresse, il s'était proposé
de donner des coups de canne à Lacger, dans une nombreuse assemblée où
il croyait le rencontrer. Mais Lacger, averti à temps, n'y parut point.
Ces circonstances, dénaturées et racontées diversement, firent dire que
Sévigné s'était battu en duel, et avait reçu un coup d'épée. Cette
fausse nouvelle courut les provinces, et parvint jusqu'en Bretagne.
Madame de Sévigné, alarmée, écrivit à son mari une lettre pleine de
tendres reproches et d'inquiétude sur sa santé. Cette lettre sur ce
faux duel parvint au marquis quatre jours[413] avant le duel véritable
où il succomba, et qui nous reste à raconter.
[408] TALLEMANT DES RÉAUX, t. VII, p. 205, édit. in-12.
[409] _Ibid._, t. IV, p. 290; t. V, p. 340, in-8º; ou t. IX, p.
205, édit. in-12.--CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 191.
[410] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mém._, t. IV, p. 302, édit. in-8º;
t. VII, p. 218, édit. in 12.
[411] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 191.