Elle se rétablit, et quand sa convalescence fut terminée, elle reparut

dans le monde plus belle encore qu'elle n'était avant sa maladie. Elle

reprit son genre de vie habituel, et devenue plus hardie elle se montra

plus gaie, plus folâtre que dans sa première jeunesse. Ses liaisons

avec le marquis de Jarzé et le chevalier de Méré datent de cette

époque[369].

[369] MÉRÉ, _Œuvres_, t. I, p. 196, _lettre_ 88.--MORÉRI, t.

VII, p. 479.

Ninon fit, en 1648, un voyage à Lyon déguisée en homme, et courant la

poste à franc étrier pour atteindre ce beau Villars, que sa mine

héroïque fit surnommer Orondate[370]. Elle le quitta ou en fut

quittée, et alla se renfermer au couvent. Elle plut aux religieuses par

son enjouement, et le cardinal-archevêque de Lyon lui rendit de

fréquentes visites. Peut-être, d'après les dispositions à la retraite

qu'elle semblait montrer, conçut-il l'espérance de lui faire changer de

conduite, et de la ramener à la religion par ses raisonnements et ses

pieuses exhortations; mais cette tâche était difficile. Du Plessis de

Richelieu, cardinal-archevêque de Lyon, était le frère aîné du

ministre, et autant il le surpassait en vertus et en piété, autant il

lui était inférieur par l'esprit et les talents[371].

[370] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 313; ou t.

VII, p. 228, édit. in-12. Le beau Villars était le père du

maréchal.

[371] TALLEMANT DES RÉAUX, t. VII, p. 228.--_Biographie

universelle_, t. XXXVIII, p. 33.

Ninon revint à Paris, et signala son retour par une aventure dont la

singularité piquante devint pendant quelques jours l'objet des

entretiens de toutes les sociétés de la capitale avides de scandale.

Navailles, qui fut depuis créé duc et maréchal de France, était un des

plus jolis hommes et un des mieux faits de son temps. Ninon ne l'avait

jamais vu. Elle se promenait au Cours, et aperçut le maréchal de

Gramont qui faisait approcher de lui un cavalier. Celui-ci descendit de

cheval, et monta dans la voiture du maréchal. Ce cavalier était

Navailles. Ninon, après l'avoir considéré attentivement, lui fit dire

qu'à la sortie du Cours elle désirait lui parler. Navailles se rendit

avec empressement à cette invitation. Ninon le fait monter dans son

carrosse, l'emmène, lui fait servir un bon souper, et le conduit

ensuite elle-même dans une chambre à coucher élégamment ornée; puis

elle lui dit de se mettre au lit, lui fait espérer qu'il aura bientôt

compagnie, et se retire. Navailles s'était ce jour-là levé de

très-bonne heure pour chasser, et il avait passé la plus grande partie

de la journée à cet exercice violent: cependant la délicieuse attente

de la promesse qui lui avait été faite le tint longtemps éveillé; mais

la fatigue qu'il avait éprouvée, la mollesse de sa couche, le firent

enfin succomber au sommeil. Ninon entre doucement dans sa chambre, et

emporte ses habits. Le lendemain de grand matin, revêtue de l'uniforme

du dormeur, l'épée au côté, le chapeau à plumet enfoncé sur la tête, la

folle femme s'approche du lit où reposait Navailles, profondément

endormi; elle frappe du pied la terre, et prononce des paroles de mort

et de vengeance. Navailles se réveille en sursaut, s'imaginant que

c'est un rival qui veut l'assassiner. «Point de surprise, dit-il, au

nom de Dieu point de surprise! je suis homme d'honneur, et je vous

donnerai satisfaction.» Ninon ôte le chapeau qui lui couvre la tête,

laisse les longs flots de ses beaux cheveux retomber sur ses épaules,

et éclate de rire. Ce nouveau caprice ne subsista pas aussi longtemps

que Navailles aurait dû l'espérer, d'après d'aussi heureux

commencements; il dura encore trois mois: au bout de ce temps Navailles

se vit forcé, non sans de douloureux regrets, de céder la place à un

successeur[372].

[372] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 312; ou t.

VII, p. 227, édit. in-12.

Le nombre des poursuivants de Ninon augmentait en raison de sa

célébrité; et l'émulation que l'ardeur de lui plaire excitait souvent

entre tant de rivaux amenait des altercations, dont elle avait bien de

la peine à prévenir les suites dangereuses. C'est ce que Scarron a

exprimé à sa manière burlesque et cynique dans ses _Adieux au_

_Marais_, où il parle de toutes les beautés célèbres de ce quartier de

Paris[373]:

Adieu, bien que ne soyez blonde,

Fille dont parle tout le monde,

Charmant esprit, belle Ninon.

La maîtresse d'Agamemnon

N'eut jamais rien de comparable

A tout ce qui vous rend aimable,

Était sans voix, était sans luth,

Et mit pourtant les Grecs en rut:

Tant est vrai que fille trop belle

N'engendre jamais que querelle.

[373] SCARRON, _Œuvres_, 1737, t. VIII, p. 32.

Cependant la vie licencieuse de Ninon et le trouble qu'elle portait

dans les familles, peut-être aussi un zèle vrai et désintéressé pour le

maintien des bonnes mœurs, suscitèrent contre elle un parti nombreux

et puissant. On s'adressa à la reine-mère pour faire cesser un scandale

qu'elle avait, dit-on, trop longtemps toléré. Ninon était _demoiselle_,

c'est-à-dire noble de naissance; et comme telle, selon les mœurs et

les habitudes de ce temps, placée sous la surveillance de l'autorité;

elle se trouvait, plus qu'une simple bourgeoise, obligée de se

conformer aux volontés de la cour. La reine lui envoya l'ordre de se

retirer dans un couvent. Un exempt fut chargé de l'exécution du cette

lettre de cachet. Ninon, à qui il la présenta, la lut, et remarqua

qu'on n'y avait désigné aucun couvent particulier. «Monsieur, dit-elle

à l'exempt, puisque la reine a tant de bontés pour moi que de me

laisser le choix du couvent où elle veut que je me retire, je choisis

celui des grands Cordeliers[374].» L'exempt, stupéfait, ne répliqua

rien, et on alla porter cette réponse à la reine, qui, selon

Saint-Simon et Chavagnac, la trouva si plaisante qu'elle laissa Ninon

en repos[375]; mais, selon des récits plus vraisemblables, cette

affaire se passa tout autrement. Des amis puissants de Ninon, les ducs

de Candale et de Mortemart, et surtout le prince de Condé,

intervinrent, et elle ne dut qu'à leurs sollicitations de continuer à

jouir de son indépendance. Il est certain que pendant que Ninon se

trouvait ainsi menacée d'être frappée par l'autorité le prince de

Condé, qui depuis longtemps n'avait eu avec elle que des relations de

simple amitié, l'ayant aperçue dans son carrosse, fit arrêter le sien,

en descendit, et alla chapeau bas saluer Ninon, en présence de la foule

étonnée. Cette marque de déférence et de respect de la part du

vainqueur de Rocroi et de Lens envers celle qu'on traitait de

courtisane imposa silence à ses ennemis. Cependant le bruit avait couru

dans Paris qu'on voulait la mettre aux Filles repenties; «ce qui serait

bien injuste, disait le comte de Bautru, car elle n'est ni fille ni

repentie[376].»

[374] GASPARD COMTE DE CHAVAGNAC, _Mém._, t. I, p.

57-59.--SAINT-SIMON, _Mém._, édit. 1829, t. IV, p. 420, ch.

34.--VOLTAIRE, _Mélanges, lettre sur mademoiselle de Lenclos_, t.

XLIII, p. 464, édit. de Renouard.--TALLEMANT DES RÉAUX,

_Historiettes_, t. IV, p. 316; t. VII, p. 231, édit. in-12.

[375] CHAVAGNAC, édit. 1699, t. I, p. 59.

[376] _Ménagiana_, t. II, p. 130.--BRET, p. 60.

Il est présumable que la peur causée par ces menaces de l'autorité

détermina Ninon à s'abstenir de choisir ses amants parmi les gens de

cour. Du moins pendant quelque temps les financiers et les gens de robe

eurent des succès auprès d'elle. Elle engagea dans ses liens Émery, le

surintendant des finances, auquel elle fit succéder Coulon, conseiller

au parlement de Paris, grand frondeur, fort riche, et qui surpassa

pour elle en magnificence le surintendant lui-même. Émery, avant de

devenir amoureux de Ninon, vivait depuis longtemps avec la femme de

Coulon, fille de Cornuel, contrôleur général des finances, dont la

femme fut si célèbre par son esprit et ses bons mots[377]. Lorsque

Coulon enleva à Émery sa maîtresse, on trouva qu'il y avait entre ces

deux hommes une sorte de parité de procédés, une application plaisante

de la loi du talion; et cette double intrigue donna lieu à quelques

chansons insipides, mais auxquelles la malignité publique prêta cours

dans le monde; on les a recueillies dans les volumineux recueils

manuscrits de vaudevilles et de couplets relatifs aux événements de

cette époque[378]. De tous les amants de Ninon, Coulon fut celui qui

sut le mieux lui faire agréer le faste et le luxe dont il affectait de

se parer auprès de celle qu'il aimait. Mais il eut tort de compter ce

moyen au nombre de ceux qui pouvaient fixer l'humeur volage de sa

maîtresse. Elle n'aimait ni la pompe ni le fracas dans ses plaisirs, et

revint bientôt à la prédilection qu'elle avait toujours montrée pour

les gens de cour, la haute noblesse, et les militaires; classe d'hommes

qui à cette époque avait un avantage marqué sur toutes les autres, par

tout ce qui peut plaire et contribuer aux agréments de la vie sociale.

[377] VOLTAIRE, t. XLIII, p. 464.--TALLEMANT DES RÉAUX, t. VII,

p. 226.

[378] TALLEMANT DES RÉAUX, t. IV, p. 311, in-8º.--CONRART,

_Mém._, t. XLVIII, p. 238.--_Chansons historiques, ms. de mon

cabinet_, en 8 vol. in-folio, t. II, p. 203, verso.--RETZ,

_Mém._, t. XLV, p. 244.--MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 126.

Coulon fut congédié pour le comte d'Aubijoux, dont Ninon s'éprit

fortement. Il était homme d'esprit et de mérite, riche, et d'une

ancienne famille; il fut gouverneur de la ville et citadelle de

Montpellier, et lieutenant général pour le roi dans l'Albigeois[379].

C'est dans ses jardins, près de Toulouse, que furent supposés tracés

les vers du voyage de Chapelle et de Bachaumont, si souvent cités. Il

mourut dans cette même retraite, le dernier de son nom, le 9 novembre

1656[380]. Pour lui Ninon abandonna le Marais, et alla demeurer au

faubourg Saint-Germain. Ce changement de quartier ne diminua pas son

penchant à l'inconstance: il sembla, au contraire, l'augmenter, en lui

facilitant les moyens de faire de nouvelles connaissances.

[379] COMPAYRE, _Études historiques sur l'Albigeois_; Albi, 1845,

in-8º, p. 112-119.

[380] DE LA CHESNAYE DES BOIS, _Dictionnaire de la Noblesse_,

1770, in-4º, t. I, p. 504; t. VI, p. 58.--CHAPELLE, _Œuvres_,

édit. 1755, in-12, p. 38 et 40, édit. 1826, in-8º, p.

29.--TALLEMANT, _Historiettes_, t. IV, p. 311; ou t. VII, p. 226;

et t. V, p. 288; ou t. IX, p. 154.

Ninon, par sa nouvelle demeure, était devenue la voisine de l'abbé de

Bois-Robert et de madame Paget[381], femme d'un maître des requêtes

fort riche, homme à bonnes fortunes, qui partagea assez longtemps, avec

le beau duc de Candale, les faveurs de la comtesse d'Olonne, si

scandaleusement célèbre[382]. Madame Paget, que de Somaize[383] nomme

au nombre des illustres précieuses du faubourg Saint-Germain, était à

la fois prude et galante. Lorsqu'elle allait à l'église, elle se

trouvait souvent placée près de Ninon; en attendant le prédicateur,

elle prenait plaisir à s'entretenir avec elle sans la connaître; et

elle eut un grand désir de savoir le nom d'une femme si spirituelle et

si belle. Elle s'aperçut qu'un de ses amis, un nommé du Pin, trésorier

des Menus-Plaisirs, saluait cette étrangère; et aussitôt elle l'arrêta

pour obtenir de lui les informations qu'elle désirait. Du Pin ne jugea

pas à propos de lever l'incognito que Ninon avait gardé. Il répondit

donc que c'était madame d'Argencourt de Bretagne, qui était sortie de

sa province pour un procès qu'elle avait à Paris; et il équivoqua et

plaisanta sur ce nom de d'Argencourt. Madame Paget n'eut rien de plus

pressé que d'offrir ses services, et même au besoin les secours de sa

bourse, à la prétendue madame d'Argencourt; elle lui nomma les nombreux

amis quelle avait dans le parlement, et dont la protection pouvait lui

assurer le gain de son procès. Elle insista avec chaleur pour qu'elle

acceptât ses offres, et l'assura qu'elle ne pouvait avoir de plus

grande joie que d'être utile à une aussi aimable personne. Ninon, qui

avait beaucoup de peine à garder son sérieux, témoigna à madame Paget

sa reconnaissance, et lui dit qu'elle profiterait de ses offres

obligeantes si le besoin s'en présentait. Comme Ninon finissait de

parler, l'abbé de Bois-Robert vint à passer, et la salua. Madame Paget,

étonnée, interrogea Ninon pour savoir d'où elle connaissait cet abbé.

«Il est mon voisin, répondit Ninon, depuis que je loge au faubourg, et

il vient souvent me voir.» Alors madame Paget crut devoir prémunir la

belle étrangère contre les dangers d'une telle liaison, et, pour lui

prouver jusqu'à quel point elle devait la redouter, elle lui dit que

l'abbé de Bois-Robert faisait sa société habituelle de la trop célèbre

Ninon, dont elle se mit à parler en termes très-injurieux. Ninon, sans

se déconcerter, lui dit: «Ah, madame! il ne faut pas croire tout ce

qu'on dit de cette Ninon; on en dit peut-être autant de vous et de

moi: la médisance n'épargne personne.» Au sortir de l'église, l'abbé de

Bois-Robert, qui ne savait rien de la méprise de madame Paget,

s'approcha d'elle en lui disant: «Vous avez bien causé avec Ninon.»

Madame Paget devint furieuse de cette mystification, et ne pouvait la

pardonner ni à du Pin ni à Ninon. Mais bientôt elle se rappela le

plaisir qu'elle avait éprouvé dans ses entretiens avec cette femme

extraordinaire; elle regretta de ne plus pouvoir en jouir, et elle

employa ce même du Pin pour trouver les moyens de la revoir encore.

Cette entrevue se fit dans le jardin d'un oculiste nommé Thévenin,

allié à la famille Paget; les voisins avaient la faculté d'entrer à

toute heure dans ce jardin et de s'y promener. Ce fut madame Paget qui,

dans ce lieu, aborda Ninon la première, et elles conversèrent ensemble

avec la même amitié et le même abandon qu'auparavant, sans qu'il fût en

rien question de la feinte qui avait eu lieu, et de ce qui s'était

passé précédemment[384].

[381] DE BOIS-ROBERT-METEL, _Œuvres poétiques_, 1659, in-8º,

p. 303; _Stances à madame Paget_. Ces stances prouvent le

voisinage.

[382] BUSSY DE RABUTIN, _Histoire amoureuse des Gaules_, p. 11 à

21, édit. de Liége in-18; p. 14 à 21, édit. de 1754, in-12.

[383] DE SOMAIZE, _Dictionnaire des Précieuses_, t. II, p. 87;

_Polénie_, p. 30 _de la Clef_.

[384] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, 1834, in 8º, t. IV,

p. 316; sur l'entrevue de Ninon avec la présidente Tamboneau,

voyez t. V, p. 300; ou t. IX, p. 165, édit. in-12.

Après avoir donné au comte d'Aubijoux quelques successeurs dont nous

ignorons les noms, Ninon parut un instant disposée à céder aux

instances du comte de Vassé. Celui-ci avait cherché à séduire la

marquise de Sévigné; et, par une sorte de justice de la destinée, ce

fut le marquis de Sévigné qui lui enleva la conquête de Ninon, et qui

lui fit donner son congé au moment même où il croyait son succès

assuré[385].

[385] BUSSY-RABUTIN, _Hist. amoureuse des Gaules_, t. I, p. 154,

édit. 1754, in-12; et dans l'édition de Liége, p. 36 de la suite

de l'_Histoire d'Ardelise_; et p. 227, édit. de Liége, 1666 (sans

nom d'auteur).

CHAPITRE XVIII.

1651.

Bussy toujours amoureux de madame de Sévigné cherche à la

séduire.--Il devient le confident de son mari et le sien.--Parti

qu'il tire de cette position.--Il instruit madame de Sévigné de

la liaison de son mari avec Ninon.--Le courroux qu'elle en

ressent engage Bussy à se déclarer.--Récit qu'il fait lui-même

des suites de sa déclaration.--Madame de Sévigné parle à son mari

de sa liaison avec Ninon.--Bussy persuade au marquis de Sévigné

que ce n'est pas lui qui en avait instruit sa femme.--Bussy écrit

à madame de Sévigné pour lui reprocher son indiscrétion, et

l'engage en même temps à se venger de son mari.--Le marquis de

Sévigné intercepte cette lettre, et défend à sa femme de voir

Bussy.

Bussy, qui, malgré son récent mariage, était toujours épris de sa

cousine, ne la perdait pas de vue. Il avait eu l'adresse de se

concilier l'amitié et la confiance de son mari. Celui-ci l'avait pris

pour confident de ses désordres; peut-être il les encourageait. A

l'égard de madame de Sévigné, au contraire, Bussy jouait le rôle d'ami

et de conciliateur: il semblait compatir à ses peines; il lui offrait

ses bons offices et son influence auprès de son époux; il recevait les

témoignages de reconnaissance de sa cousine pour l'intérêt qu'il

mettait à servir sa tendresse conjugale. Par cette conduite, il était

parvenu à déguiser ses projets, à écarter toute défiance, à se rendre

nécessaire: il avait habitué madame de Sévigné à ne lui rien cacher, à

se confier à lui avec l'abandon le plus entier. Puis, quand il

s'aperçut que les brusqueries de Sévigné, sa froideur, ses fréquentes

infidélités, avaient commencé à lui aliéner le cœur de sa femme, il

pensa qu'il était temps de se montrer à elle sous un autre aspect. Il

voulut se hâter d'arriver au but où il tendait depuis longtemps avec

tant de patience et de persévérance. L'amitié que sa cousine avait pour

lui, les éloges qu'elle donnait à son esprit, la familiarité produite

par un commerce intime et habituel, furent, de la part d'un homme aussi

vain et aussi présomptueux, autant de signes interprétés en faveur de

sa passion. Il ne douta point que celle qui en était l'objet ne la

partageât, et il crut trouver une occasion favorable de faire taire ses

scrupules en l'instruisant de la liaison de Ninon avec le marquis de

Sévigné, dont celui-ci lui avait fait confidence lorsque cette liaison

était encore ignorée de tout le monde. Quand il vit madame de Sévigné

courroucée de ce nouvel outrage, et douloureusement affectée de l'éclat

qu'il ferait dans le monde, Bussy se crut au comble de ses vœux, et

ne craignit pas de se démasquer entièrement. Mais il faut l'entendre

faire lui-même le récit de sa perfidie, et ne pas oublier qu'il a écrit

dans le but de diffamer sa cousine, avec laquelle, ainsi que nous le

dirons plus tard, il s'était brouillé. Il faut donc, en le lisant,

faire la part des expressions que lui arrachent le dépit et l'orgueil

humiliés, expressions qu'il a depuis démenties de la manière la plus

forte, et avec toutes les marques du plus sincère repentir. Dans tout

le reste, son récit est parfaitement exact; et ce qui le prouve, c'est

que madame de Sévigné, qui se plaignit par la suite de ce qu'il avait,

par cet écrit satirique, calomnié ses sentiments et noirci son

caractère[386], ne l'accusa jamais d'avoir altéré la vérité des

faits[387].

[386] SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 26 juil. 1668, no 53, t. I,

p. 127, édit. 1820.

[387] BUSSY, _Hist. am. des Gaules_, t. I, p. 251 de l'édit.

1754; p. 33 de la suite de l'_Histoire d'Ardelise_, dans l'édit.

de Liége, _ibid._; _Hist. am. de la France_, 1710, p. 293; p.

224, édit. de Liége, 1666, in-18.

«Voilà, mes chers, le portrait de madame de Sévigné. Son bien, qui

accommodait fort le mien, parce que c'était un parti de ma maison,

obligea mon père de souhaiter que je l'épousasse; mais, quoique je ne

la connusse pas alors si bien que je fais aujourd'hui, je ne répondis

point au dessein de mon père. Certaine manière étourdie dont je la

voyais agir[388] me la faisait appréhender, et je la trouvais la plus

jolie fille du monde pour être la femme d'un autre. Ce sentiment-là

m'aida fort à ne la point épouser; mais comme elle fut mariée un peu de

temps après moi, j'en devins amoureux; et la plus forte raison qui

m'obligea d'en faire ma maîtresse fut celle qui m'avait empêché de

souhaiter d'être son mari.

[388] Il y a dans l'édition de Liége, sans date, p. 33, et dans

celle avec la date de 1666, p. 225: «Certaine manière effrontée

que je lui voyais.»

«Comme j'étais son proche parent, j'avais un fort grand accès chez

elle, et je voyais les chagrins que son mari lui donnait tous les

jours; elle s'en plaignait à moi bien souvent, et me priait de lui

faire honte de mille attachements ridicules qu'il avait. Je la servis

en cela quelque temps fort heureusement; mais enfin le naturel de son

mari l'emportant sur mes conseils, de propos délibéré je me mis à être

amoureux d'elle, plus par la commodité de la conjoncture que par la

force de mon inclination.

«Un jour donc que Sévigné m'avait dit qu'il avait passé la veille la

plus agréable nuit du monde, non-seulement pour lui, mais pour la dame

avec qui il l'avait passée: Vous pouvez croire, ajouta-t-il, que ce

n'est pas avec votre cousine; c'est avec Ninon.--Tant pis pour vous,

lui dis-je; ma cousine vaut mille fois mieux; et je suis persuadé que

si elle n'était pas votre femme elle serait votre maîtresse.--Cela

pourrait bien être, me répondit-il.

«Je ne l'eus pas si tôt quitté, que j'allai tout conter à madame de

Sévigné.--Il y a bien de quoi se vanter à lui, dit-elle en rougissant

de dépit.--Ne faites pas semblant de savoir cela, lui répondis-je; car

vous en voyez la conséquence.--Je crois que vous êtes fou, reprit-elle,

de me donner cet avis, ou que vous croyez que je suis folle.--Vous le

seriez bien plus, madame, lui répliquai-je, si vous ne lui rendiez la

pareille, que si vous lui redisiez ce que je vous ai dit. Vengez-vous,

ma belle cousine, je serai de moitié dans la vengeance; car enfin vos

intérêts me sont aussi chers que les miens propres.--Tout beau,

monsieur le comte! me dit-elle, je ne suis pas si fâchée que vous le

pensez.

«Le lendemain, ayant trouvé Sévigné au Cours, il se mit avec moi dans

mon carrosse. Aussitôt qu'il y fut:--Je pense, dit-il, que vous avez

dit à votre cousine ce que je vous contai hier de Ninon, parce qu'elle

m'en a touché quelque chose.--Moi! lui répliquai-je, je ne lui en ai

point parlé, monsieur; mais, comme elle a de l'esprit, elle m'a dit

tant de choses sur le chapitre de la jalousie, qu'elle rencontre

quelquefois juste. Sévigné s'étant rendu à une si bonne raison, me

remit sur le chapitre de sa bonne fortune; et, après m'avoir dit mille

avantages qu'il y avait d'être amoureux, il conclut par me dire qu'il

le voulait être toute sa vie, et même qu'il l'était alors de Ninon

autant qu'on le pouvait être; qu'il s'en allait passer la nuit à

Saint-Cloud avec elle et avec Vassé, qui leur donnait une fête, et

duquel ils se moquaient ensemble.

«Je lui redis ce que je lui avais dit mille fois, que quoique sa femme

fût sage, il en pourrait faire tant qu'enfin il la désespérerait; et

que, quelque honnête homme devenant amoureux d'elle dans le temps qu'il

lui ferait de méchants tours, elle pourrait peut-être chercher des

douceurs dans l'amour et dans la vengeance, qu'elle n'aurait pas

envisagée dans l'amour seulement. Et là-dessus nous étant séparés,

j'écrivis cette lettre à sa femme:

_Lettre._

«Je n'avais pas tort hier, madame, de me défier de votre

imprudence: vous avez dit à votre mari ce que je vous ai dit.

Vous voyez bien que ce n'est pas pour mes intérêts que je vous

fais ce reproche; car tout ce qui m'en peut arriver est de perdre

son amitié, et pour vous, madame, il y a bien plus à craindre.

J'ai pourtant été assez heureux pour le désabuser. Au reste,

madame, il est tellement persuadé qu'on ne peut être honnête

homme sans être toujours amoureux, que je désespère de vous voir

jamais contente si vous n'aspirez qu'à être aimée de lui. Mais

que cela ne vous alarme pas, madame; comme j'ai commencé de vous

servir, je ne vous abandonnerai pas en l'état où vous êtes. Vous

savez que la jalousie a quelquefois plus de vertu pour retenir un

cœur que les charmes et le mérite; je vous conseille d'en

donner à votre mari, ma belle cousine, et pour cela je m'offre à

vous. Si vous le faites revenir par là, je vous aime assez pour

recommencer mon premier personnage de votre agent auprès de lui,

et me faire sacrifier encore pour vous rendre heureuse; et s'il

faut qu'il vous échappe, aimez-moi, ma cousine, et je vous

aiderai à vous venger de lui en vous aimant toute ma vie.»

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 18 / 38 段