dans des proportions parfaites; la jambe fine, la main petite et
potelée; les bras, le cou et la gorge admirables par leurs contours
gracieux; la peau blanche, le teint légèrement coloré: elle avait cette
sorte d'embonpoint modéré qui annonce une santé ferme et constante. Sa
tête présentait un ovale régulier; ses cheveux étaient châtain brun;
ses sourcils, noirs, bien séparés et bien arqués; ses yeux, grands et
noirs, ombragés par de longues paupières, qui en tempéraient l'éclat.
Son nez et son menton, bien modelés, étaient dans une harmonie parfaite
avec le reste de ses traits; ses lèvres vermeilles, un peu saillantes
et relevées vers les coins, et ses dents du plus bel émail, rangées
avec une régularité remarquable, donnaient à sa bouche et à son sourire
un attrait inexprimable[336]. Sa physionomie était à la fois ouverte,
fine, tendre et animée. Quand rien ne l'affectait, et dans l'habitude
de la vie, elle paraissait froide et indolente; mais au moindre objet
qui faisait sortir son âme de cet état de repos, que la multiplicité de
ses émotions semblait lui rendre nécessaire, toute sa personne
paraissait transformée; ses traits se passionnaient, le son de sa voix
allait au cœur; la grâce de ses gestes et de ses poses, l'expression
de ses regards, tout en elle charmait les sens et excitait leur
ardeur[337]. Parfaitement décente dans la manière de se vêtir, elle ne
montrait de ses attraits que ce que la mode chez les femmes de mœurs
sévères ne leur permettait pas de cacher. De riches habillements ne la
couvraient jamais; ils étaient toujours de la plus élégante simplicité
et de la plus exquise fraîcheur.
Telle était Ninon. Quand Homère nous raconte l'arrivée d'Hélène à
Troie, il dépeint non-seulement les jeunes guerriers, mais les
vieillards, ravis à son aspect. L'influence de la beauté est générale,
et l'âge même ne nous en garantit pas. Qu'on juge donc de l'impression
que dut faire une femme telle que nous l'avons dépeinte, dans un siècle
de galanterie et de volupté, à une époque où plaire aux dames et s'en
faire aimer semblait être un des plus grands besoins, une des
principales occupations de la vie! Tout ce qu'il y avait de beau, de
brillant et d'illustre parmi les jeunes seigneurs de la cour, ceux même
qui comptaient des conquêtes dans les rangs les plus élevés,
s'empressèrent d'accroître le nombre des adorateurs de Ninon, et
briguèrent ses faveurs. Dans le nombre on remarqua le jeune duc
d'Enghien, depuis si célèbre sous le nom de grand Condé; le comte de
Miossens, depuis maréchal d'Albret; le comte de Palluau, depuis
maréchal de Clérambault; le marquis de Créqui, le commandeur de Souvré,
le marquis de Vardes, le marquis de Jarzé, le comte de Guiche[338], le
beau duc de Candale, Châtillon, le prince de Marsillac, le comte
d'Aubijoux, Navailles, et plusieurs autres.
[336] GÉDÉON TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 310 à
320, 1re édition; t. VII, p. 224 et 225, 2e
édition.--DOUXMESNIL, _Mém. et Lettres_, p. 10.
[337] DOUXMESNIL, _Mém. et Lettres_, p. 12.
[338] SOMAIZE, _Grand Dictionnaire des Précieuses_, p. 53.
Ninon jouissait d'un patrimoine modique, mais suffisant pour la rendre
indépendante. L'intérêt n'eut aucune part à ses choix; et même dans le
second période de sa vie elle s'abstint de rien accepter de ses amants
ou de ses amis qui eût quelque valeur[339]. Mais dans sa jeunesse,
moins prudente et moins réservée, elle ne se refusa pas à entraîner
dans d'assez grandes prodigalités ceux que lui asservissait l'amour: il
lui semblait que c'était là une preuve de plus de l'effet de ses
charmes, dont elle se plaisait à essayer la puissance. Comme les
despotes, qui ne croient pas régner s'ils n'abusent de leur pouvoir,
c'est envers ceux qui étaient les plus disposés au faste et à la
magnificence qu'elle se montrait plus difficile. Un de ses
contemporains nous apprend qu'alors on distinguait les adorateurs de
Ninon en trois classes: les payants, les martyrs, et les favoris. Mais
bien souvent les payants n'arrivaient pas à être classés parmi les
favoris; et lorsqu'ils devenaient exigeants, elle n'en voulait ni comme
amis ni comme amants. Tallemant des Réaux rapporte dans ses Mémoires
qu'à Lyon un nommé Perrachon, frère d'un avocat célèbre[340], en fut
tellement épris, qu'il la pria d'accepter de lui une superbe maison,
sans réclamer d'elle d'autre faveur que la permission de la voir
quelquefois. Elle y consentit, et l'acte de donation se fit; mais
Perrachon ayant manifesté d'autres intentions, elle lui rendit sa
maison, et le congédia. Un nommé Fourreau, homme fort riche, grand
gourmet, qui savait par elle-même qu'il ne devait rien espérer d'elle
que le plaisir d'être admis dans sa société, ne s'exposa jamais à être
traité comme Perrachon. Sa générosité fut sans bornes comme son
désintéressement. Quand elle avait besoin de répandre quelques
bienfaits ou d'acquitter quelques dépenses, elle tirait sur lui, comme
sur un banquier, des billets au porteur, qui commençaient toujours par
ces mots: «Fourreau payera,» et Fourreau payait toujours. Ce fut Ninon
qui se lassa la première de faire payer Fourreau, et qui cessa de tirer
sur lui[341].
[339] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. VII, p. 229, édit.
in-12.--VOLTAIRE, _Lettres sur Lenclos_, t. XLIII.
[340] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, 1834, in-8º, t. IV,
p. 114; ou t. VII, p. 229, in-12. Voyez, sur Perrachon l'avocat,
_le Faux satirique puni_; Lyon, 1696, in-8º.
[341] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 315; ou t.
VII, p. 230, édit. in-12.--SCARRON, _Épître à Fourreau_,
_Œuvres_, t. VIII, p. 131.
Ceux qu'on nommait ses martyrs se trouvaient dans les rangs de ses amis
les plus chéris, de ceux pour lesquels elle ne connaissait pas
l'inconstance, de ceux qui ne la quittaient presque jamais et dont la
société lui était nécessaire, mais qui cependant se trouvaient
malheureux par la contemplation de ses appas et auraient voulu avoir
part à ses faveurs. On remarquait parmi eux Saint-Évremond,
Regnier-Desmarais, la Mesnardière et le gentil et spirituel Charleval.
Elle se plaisait tant avec ce dernier, qu'il eut toujours l'espoir de
la fléchir, sans que jamais elle lui ait rien accordé. Mais quoiqu'elle
ne demandât point dans ses amants les qualités qui rendirent le marquis
de Soyecour si fameux dans les annales de la galanterie[342], cependant
elle ne put jamais se résoudre à essayer d'un homme dont Scarron, en
faisant allusion à la délicatesse de son corps et à la finesse de son
esprit, disait qu'il avait été nourri par les Muses avec du
blanc-manger et du blanc de poulet; ce qui ne l'empêcha pas de vivre
jusqu'à l'âge de quatre-vingt ans[343]. Tallemant des Réaux nomme
encore au nombre des martyrs de Ninon le comte de Brancas, et un jeune
homme nommé Moreau, fils du lieutenant civil, remarquable par les
agréments de sa figure et de son esprit; il faillit succomber à l'excès
de sa passion pour Ninon.
Quelques-uns de ceux qui composaient le cortége habituel de Ninon ne
supportaient pas aussi patiemment ses refus, et n'acceptaient point le
martyre; alors ils cessaient de vouloir être comptés au nombre de ses
amis, lorsqu'ils avaient perdu l'espoir de parvenir dans les rangs de
ses favoris. Tel fut le grand prieur de Vendôme, qui, désespérant de
l'emporter sur ses rivaux, se retira en lui faisant remettre ce
quatrain injurieux:
Indigne de mes feux, indigne de mes larmes,
Je renonce sans peine à tes faibles appas;
Mon amour te prêtait des charmes,
Ingrate, que tu n'avais pas.
Elle lui renvoya sur-le-champ son quatrain ainsi parodié:
Insensible à tes feux, insensible à tes larmes,
Je te vois renoncer à mes faibles appas:
Mais si l'amour prête des charmes,
Pourquoi n'en empruntais-tu pas[344]?
[342] BRET, p. 94.
[343] VIGNEUL DE MARVILLE (Bonaventure d'Argonne), _Mélanges
d'Histoire et de Littérature_, t. II, p. 243.
L'abbé de Châteauneuf a dit de Ninon que ses amants n'avaient pas de
plus dangereux rivaux que ses amis, parce qu'en effet on savait que
personne ne pouvait fixer son inconstance. Tout le monde connaît la
singulière précaution que prit avec elle La Châtre, colonel général des
Suisses, son amant favorisé. Il se voyait obligé de partir pour
l'armée: dans un moment où le regret d'une séparation le rendait
l'objet des plus tendres caresses, il demanda à son amante de lui
signer un billet par lequel elle promettait de lui être fidèle jusqu'à
son retour. A peine La Châtre fut-il parti, que Ninon choisit un autre
amant; et dans le moment même de son infidélité, la promesse qu'elle
avait faite lui revenant en mémoire, elle ne put s'empêcher de s'écrier
en riant: «Ah! le bon billet qu'a La Châtre!» L'amant favorisé demanda
à Ninon l'explication de ces paroles; elle la lui donna. Il raconta la
chose; ce qui, dit Saint-Simon, accabla La Châtre d'un ridicule qui
gagna jusqu'à l'armée[345].
[344] BRET, p. 24 et 25.
[345] SAINT-SIMON, _Mémoires_, édit. 1829, t. IV, p.
320.--BUSSY-RABUTIN, _Œuvres mêlées_, t. III des _Mémoires_,
p. 264.--_Discours de Bussy à ses Enfants_, 1694, p. 161.
Cette humeur volage de Ninon laissait de l'espérance à tous ses
poursuivants, surtout aux amis qui étaient toujours là pour en
profiter. Ainsi, aucun des martyrs ne désespérait de pouvoir passer
dans la classe des favoris. D'ailleurs elle-même les encourageait dans
cet espoir, non par coquetterie, non par calcul, mais parce qu'en effet
elle n'était jamais certaine de ses propres dispositions. A ceux de ses
plus intimes amis qui la pressaient trop vivement, elle disait souvent:
«Attends mon caprice.» Ses liaisons amoureuses n'étaient en effet à ses
yeux que des caprices des sens. Interrogée sur le nombre de ses amants,
Tallemant des Réaux lui a entendu répondre: «J'en suis à mon
dix-huitième caprice. J'en suis à mon vingtième caprice[346].»
On conçoit facilement tout ce qu'un tel mode d'existence donnait
d'activité à cette jeunesse qui entourait Ninon et composait ses
cercles; combien sa seule présence excitait le désir de plaire; combien
on calculait avec impatience la durée de ses caprices, et comment celui
qui parvenait à la tenir plus longtemps engagée semblait, en quelque
sorte, faire tort à tous les autres.
J'ai dit que le sentiment n'avait aucune part aux liaisons amoureuses
de Ninon; il faut cependant admettre une exception à cette assertion,
mais une seule exception dans tout le cours de sa vie. Une seule fois
Ninon connut l'amour, ses peines, ses anxiétés, ses emportements, ses
jalousies. Le marquis de Villarceaux fut le seul qui sut lui inspirer
une passion forte et durable, peut-être parce qu'il fut pour elle
l'amant le plus passionné, celui dont le cœur était le plus
véritablement épris. Les familiarités de Ninon avec ses amis donnèrent
à Villarceaux de telles craintes, lui occasionnèrent tant de jalousie,
qu'il en tomba malade[347]. La douleur de Ninon fut alors excessive; et
pour qu'il ne doutât pas de ses intentions de se consacrer uniquement à
lui, elle coupa ses beaux cheveux, et les lui envoya. Il fut si
vivement touché de cette marque de tendresse, qu'il guérit.
Villarceaux, pour mieux s'assurer de sa précieuse conquête, l'emmena en
Normandie, dans le château de Varicarville, son ami. Ninon amoureuse,
Ninon se consacrant à un seul homme, fut un désappointement des plus
violents pour toute cette brillante jeunesse dont elle faisait les
délices, pour toutes les sociétés dont elle était l'âme. Ce fut à cette
époque que Saint-Évremond lui adressa cette jolie élégie où, après lui
avoir rappelé ses triomphes sur le duc de Châtillon et le duc
d'Enghien, il tâche de lui faire honte de son asservissement actuel, et
où il lui rappelle ses propres maximes:
Écoutez donc un avis salutaire,
Sachez de moi ce que tous devez faire.
Un dieu chagrin s'irrite contre vous:
Tâchez, Philis, d'apaiser son courroux.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il faut brûler d'une flamme légère,
Vive et brillante, et toujours passagère;
Être inconstante aussi longtemps qu'on peut:
Car un temps vient que ne l'est pas qui veut[348].
[346] TALLEMANT DES RÉAUX, t. IV, p. 314; ou t. VII, p. 229,
édit. in-12.
[347] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, 1834, in-8º, t. IV,
p. 318; ou t. VII, p. 232, édit. in-12.
[348] SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres_, t. II, p. 92, édit. de 1753.
Mais la passion de Ninon pour Villarceaux date de l'année 1652, et est
ainsi postérieure de deux ans au choix qu'elle fit de Sévigné. Ceci me
rappelle qu'il est nécessaire à mon sujet de raconter ce qu'on sait de
cette femme célèbre antérieurement à cette époque, et de reprendre
l'ordre chronologique des faits qui la concernent, que le désir de la
faire connaître à mes lecteurs m'a fait abandonner. A cet égard, les
Mémoires de Tallemant des Réaux me serviront de guide. Il dit que
Villarceaux avait été le dernier amant de Ninon; il est donc évident
qu'il écrivait à l'époque même de cette liaison, et il nous fournit un
des témoignages les plus rapprochés des faits qu'il raconte.
Ninon était encore très-jeune lorsque son père, M. de Lenclos,
gentil-homme de Touraine de la suite du duc d'Elbeuf, fut forcé de
sortir de France pour avoir tué en duel le comte de Chabans, d'une
manière peu honorable[349], Lenclos jouait fort bien du luth[350], et
communiqua ce talent à sa fille. C'était son seul enfant, et il avait
pris plaisir à la former. Elle fit de si grands progrès dans la
musique, et dansait la sarabande avec tant de grâce, qu'elle fut, avec
sa mère, invitée dans les cercles les plus brillants du Marais; et dans
un âge aussi précoce elle se fit déjà remarquer par la vivacité de son
esprit. Son père, homme d'une vie peu réglée, lui avait inculqué des
principes conformes à ceux qu'il avait lui-même adoptés. Sa mère,
nommée Abra Raconis, demoiselle de l'Orléanais, était au contraire
très-pieuse, et avait cherché à inspirer à sa fille des sentiments
semblables aux siens, et à combattre, autant qu'il était en elle, les
effets de l'éducation paternelle; mais ce fut en vain; la fougue des
sens entraînait la jeune Ninon, et l'empêchait d'écouter les sages
conseils d'une mère que pourtant elle chérissait tendrement.
[349] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. VII, p. 225, édit.
in-12; t. V, p. 202, édit. in-8º.
[350] Conférez TALLEMANT DES RÉAUX, t. VII, p. 225--DOUXMESNIL,
_Mém. et Lettres_, p. 4.--VOLTAIRE, _Mélanges_, t. XLIII, p. 48.
Saint-Étienne, capitaine des chevau-légers, homme d'une bravoure
extraordinaire, qui ne dut sa fortune qu'à son épée, fut le premier
amant de Ninon[351]. Il s'était présenté pour l'épouser, et la
séduisit. Si l'on s'en rapporte à Segrais et à Voltaire[352], il
paraîtrait que le cardinal de Richelieu en voyant la jeune Ninon ne put
s'empêcher de ressentir des désirs. Saint-Étienne aurait été son
intermédiaire; il portait les billets que l'Éminence adressait à Ninon,
et rapportait les réponses. «Ce fut la seule fois, dit Voltaire,
qu'elle se donna sans consulter son goût.» Cette assertion n'est
peut-être pas exacte, même en supposant que l'anecdote soit véritable.
Voltaire a négligé de rappeler les dates; et il a cru que lorsque Ninon
fut en âge de pouvoir inspirer de l'amour, Richelieu approchait du
terme de sa vie: le goût de l'antithèse a fait dire à Voltaire que
Ninon avait eu les dernières faveurs de ce grand ministre, et qu'elle
lui avait accordé ses premières. Mais il n'a pas fait attention qu'en
1632, lorsque Ninon avait seize ans, Armand de Richelieu n'en avait que
quarante-sept; il était donc encore alors dans la force de l'âge, et
tout le monde sait qu'il avait une fort belle figure. Voltaire ajoute
que Richelieu fit à Ninon une pension de deux mille livres. Elle
comptait au nombre de ses amis plusieurs créatures du cardinal[353]; et
peut-être une pension généreusement accordée sur leur sollicitation
par le ministre pour cette jeune et noble orpheline, peu favorisée par
la fortune, a-t-elle donné lieu à la supposition d'une liaison qui
n'exista point. Le récit du comte de Chavagnac est plus obscur et plus
invraisemblable encore que celui de Voltaire; il le tenait de son
frère, qui avait été l'amant de Marion de Lorme. Ce fut Marion de
Lorme, selon Chavagnac, que Richelieu chargea d'offrir à la jeune Ninon
cinquante mille écus pour prix de ses faveurs; et Ninon, qui depuis la
mort de Cinq-Mars vivait avec un conseiller au parlement, refusa,
dit-on, l'offre magnifique du cardinal[354].
[351] LA CHESNAYE DES BOIS, _Dictionnaire de la Noblesse_, t.
XII, p. 442.--TALLEMANT, _Historiettes_, t. IV, p. 31; ou t. VII,
p. 225, édit. in-12.
[352] SEGRAIS, _Mémoires et Anecdotes_, t. II des _Œuvres_, p.
133.--VOLTAIRE, _Œuvres_, édit. de Renouard, t. XLIII, p. 463.
[353] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. VII, p. 232 et 236,
édit. in-12.
[354] CHAVAGNAC (Gaspard), _Mémoires_, 1699, in-12, t. I, p.
57.--_Ibid._, 3e édit., 1701, in-12.--BRET, p. 24 et 28.
Quoi qu'il en soit de ces assertions diverses et contradictoires, il
est certain que s'il a existé une liaison entre Richelieu et Ninon,
elle fut longtemps ignorée. Tallemant des Réaux, qui se montre
très-bien instruit des anecdotes scandaleuses de son temps, et prend
plaisir à les raconter, dans le long article qu'il a consacré à Ninon
ne nous dit rien de sa liaison avec le cardinal de Richelieu; et il
nous apprend que le chevalier de Rarai succéda à la passion qu'elle
avait eue pour Saint-Étienne. Ce Rarai ou Raré nous paraît être le même
personnage que Scarron a mentionné dans sa légende des eaux de Bourbon:
Raré, cet aimable garçon[355],
Lequel a si bonne façon?
[355] SCARRON, _Œuvres_, t. I, p. 18.--TALLEMANT, t. VII, p.
225, édit. in-12; ou t. IV, p. 310.
Le chevalier de Raré était le fils de madame de Raré, gouvernante des
filles de Gaston, duc d'Orléans; il fut tué le 17 août 1655, au siége
de Condé. S'il n'y a pas confusion de deux personnages du même nom ou
de la même famille, Raré aurait été de la maison de Grignan; et la
femme qu'il épousa, et dont il eut au moins un enfant, devrait être
comptée au nombre des amies de madame de Sévigné, car elle est souvent
mentionnée dans sa correspondance[356].
[356] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 466.--MONTPENSIER, t. XLI, p.
313.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 401, édit. de Monmerqué; t.
VII, p. 142, édit. de G. de S.-G. (_lettre_ en date du 31 juillet
1680).--SAINT-SIMON, _Mém._, t. VIII, p. 154. Sur les de Lancy,
marquis de Rarai, cousins maternels de mademoiselle de Sévigné,
voyez la troisième partie de ces _Mémoires_, p. 133.
Il paraît, d'après une circonstance peu importante rapportée par
Tallemant des Réaux[357], qu'à l'époque de son intrigue avec Raré,
Ninon était surveillée de près par sa mère; ce qui prouverait qu'elle
avait été bien précoce en ses amours, puisqu'il est certain qu'elle
perdit sa mère en 1630, avant d'avoir atteint l'âge de quinze ans. La
douleur qu'elle ressentit fut si vive, que le lendemain même de cette
perte fatale elle alla se jeter dans un couvent, et annonça l'intention
d'y rester[358]. Cette résolution ne dura pas. Son père mourut l'année
suivante, âgé de cinquante ans. Ainsi à quinze ans Ninon se trouva
maîtresse de sa fortune et de ses actions. Elle sortit du couvent, et
reprit facilement le goût du monde.
[357] TALLEMANT DES RÉAUX, t. VII, p. 226, édition in-12; t. IV,
p. 312, édition in-8º.
[358] TALLEMANT DES RÉAUX, _ibid._--BRET, p. 40.--DOUXMESNIL, p.
6.--SCARRON, _Épître à Sarrazin_, t. VIII, p. 98, édit. de 1737.
La jeune orpheline fut d'abord accueillie avec empressement dans toutes
les sociétés du Marais où elle avait été reçue du vivant de sa mère.
Scarron, qui habitait aussi ce quartier du monde élégant, et qui d'un
petit abbé au teint frais, à la taille svelte et bien prise, beau
danseur, habile musicien, était devenu, par l'horrible maladie qui
l'avait défiguré, l'objet de la pitié de ce même monde où il avait
autrefois brillé, nous apprend, dans une de ses épîtres, quelles
étaient les dames qui présidaient aux cercles où Ninon était admise, et
qui toutes demeuraient dans ce quartier. C'étaient la princesse de
Guéméné, la duchesse de Rohan, la marquise de Piennes, la maréchale de
Bassompierre; mesdames de Maugiron, de Villequier, de Blerancourt, de
Lude, de Bois-Dauphin (Souvré), la marquise de Grimault[359]. Plusieurs
des femmes que nous venons de nommer étaient loin d'être
irréprochables; cependant toutes blâmèrent sévèrement la conduite de la
jeune Ninon, et s'accordèrent à ne plus la recevoir chez elles. Les
sociétés de Ninon en femmes se trouvèrent donc réduites à Marion de
Lorme[360], qui avait été célèbre par sa beauté et le scandale de sa
vie; à la comtesse de la Suze, et à quelques autres _précieuses_ qui
avaient secoué le joug de l'opinion.
[359] SCARRON, _Œuvres_, t. VIII, p. 28.--CONRART, _Mém._, t.
XLVIII, p. 81.
[360] SCARRON, _Adieu au Marais et à la place Royale_, t. VIII,
p. 33.
Ce fut lors de son inclination pour Coligny, marquis d'Andelot, depuis
duc de Châtillon[361], que Ninon jeta le masque et bannit toute
contrainte. Cette conquête lui acquit dans tout Paris une célébrité qui
s'était auparavant renfermée dans le cercle des sociétés dont elle
faisait le charme. Avant cette époque, le secret de ses amours avait
été si bien gardé, que l'on crut généralement que Châtillon avait été
sa première inclination. Cette croyance était celle de Saint-Évremond,
qui lui rappelle à elle-même cet accord ravissant de deux êtres qui
aiment pour la première fois:
Ce beau garçon dont vous fûtes éprise
Mit dans vos mains son aimable franchise[362].
Il était jeune, il n'avait point senti
Ce que ressent un cœur assujetti:
Et jeune encore, vous ignoriez l'usage
Des mouvements qu'excite un beau visage;
Vous ignoriez la peine et le plaisir
Qu'ont su donner l'amour et le désir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Jamais les nœuds d'une chaîne si sainte
N'eurent pour vous ni force ni contrainte;
Une si douce et si tendre amitié
Ne vit jamais un tourment sans pitié;
Les seuls soupirs que l'amour nous envoie
Furent mêlés à l'excès de la joie,
Et les plaisirs sans cesse renaissants
Remplirent l'âme et comblèrent les sens[363].
[361] CHAVAGNAC, _Mémoires_; Besançon, 1699, in-12, t. I, p. 57
et 105.--BUSSY, _Mém._, t. I, p. 82.
[362] Ce mot veut dire liberté, indépendance, dans le langage de
ce temps; on pourrait en citer cent exemples.
[363] SAINT-ÉVREMOND, t. II, p. 88.
L'illustration d'une grande naissance était un des moindres avantages
qui distinguaient Gaspard de Châtillon. Sa belle taille, son air noble,
fier et doux, son teint frais et animé, ses grands yeux noirs et
brillants, son esprit enjoué, son caractère complaisant, ses manières
élégantes et polies, le rendaient un des hommes les plus séduisants de
son temps. Renommé pour sa valeur dans les combats, il promettait à la
France un grand capitaine, lorsqu'il fut tué dans la guerre de la
Fronde, à l'attaque du pont de Charenton[364].
[364] CHAVAGNAC, _Mémoires_, t. I, p. 195.
A Châtillon succéda Miossens, depuis maréchal d'Albret; ce Miossens,
dit Scarron,
. . . . . . . aux maris si terrible,
Ce Miossens à l'amour si sensible,
Mais si léger en toutes ses amours,
Qu'il change encore, et changera toujours[365].
[365] SCARRON, _Épître chagrine_ ou _Satire_ II, t. VIII, p. 206.
C'est Miossens[366], Charleval et d'Elbène que Tallemant accuse d'avoir
le plus contribué à inspirer à Ninon ces principes épicuriens et
irréligieux dont elle faisait profession dans sa jeunesse, et qu'elle
mettait en pratique. Nous avons déjà fait mention de Charleval.
D'Elbène fut d'abord capitaine-lieutenant des chevau-légers, puis
chambellan de Gaston, duc d'Orléans. Il était connu par l'originalité
de son esprit et son insouciance pour les affaires; et il vécut toute
sa vie de ses dettes, comme un autre de ses revenus[367]. C'est
Miossens qui, par son faste, donna le plus d'éclat aux déréglements de
Ninon. Cependant il fut promptement supplanté près d'elle par le jeune
duc d'Enghien (depuis le grand Condé), tout resplendissant alors des
premiers lauriers de la victoire. C'est ce que Saint-Évremond rappelle
encore à Ninon dans la pièce de vers que nous avons déjà citée:
Un maréchal, l'ornement de la France,
Rare en esprit, magnifique en dépense,
Devint sensible à tous vos agréments,
Et fit son bien d'être de vos amants.
Ce jeune duc qui gagnait des batailles,
Qui sut couvrir de tant de funérailles
Les champs fameux de Norlingue et Rocroi,
Qui sut remplir nos ennemis d'effroi,
Las de fournir des sujets à l'histoire,
Voulant jouir quelquefois de sa gloire,
De fier et grand rendu civil et doux,
Ce même duc allait souper chez vous.
Comme un héros jamais ne su repose,
Après souper il faisait autre chose;
Et sans savoir s'il poussait des soupirs,
Je sais au moins qu'il aimait ses plaisirs[368].
[366] TALLEMANT, _Historiettes_, t. IV, p. 315; ou t. VII, p.
230; t. V, p. 293; ou t. IX, p. 158.--DE LA CHESNAYE DES BOIS,
_Dictionnaire de la Noblesse_, t. X, p. 143.--BRET, _Vie de
Ninon_, p. 23.
[367] LA CHESNAYE DES BOIS, _Dictionnaire de la Noblesse_, t. VI,
p. 14.--RETZ, _Mém._, t. XLV, p. 56.--CHAPELLE et BACHAUMONT, p.
7 de l'éd. 1755.--_Lettre de Ninon à S.-Évremond_, dans
DOUXMESNIL, p. 194.
[368] SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres_, t. II, p. 89 et 90.
Ce fut peu de temps après sa liaison avec le duc d'Enghien, à l'âge de
vingt-deux ans, c'est-à-dire en 1638, que Ninon de Lenclos fit une
longue maladie, qui la conduisit aux portes du tombeau. Elle crut sa
fin prochaine; entourée de ses nombreux amis et songeant à la brièveté
de la vie, elle dit à toute cette jeunesse qui s'affligeait de la
perdre: «Hélas! je ne laisse au monde que des mourants.»