de l'_Épître dédicatoire_, et p. 28; _ibid._, édit. de 1700, t.
I, p. 16; _ibid._, édit. de 1737, in-18, t. I, p. 47.
LETTRE DE SCARRON A MADAME RENAUD DE SÉVIGNÉ.
«Madame,
«Encore que je n'aie pas si souvent l'honneur de vous voir que quantité
de beaux esprits et de beaux hommes, qui font si souvent chez vous de
grosses assemblées, je vous prie de croire qu'il n'y a ni bel homme ni
bel esprit qui vous honore tant que moi. Cela étant si vrai qu'il n'y a
rien de plus vrai, je crois que vous m'obtiendrez de votre
grande-duchesse une lettre pour le gouvernement du Havre, afin qu'il
facilite notre gouvernement. Quand je dis votre grande-duchesse, je
dirais aussi bien la mienne, si j'osais; mais je sais assez bien régler
mon ambition pour un poëte. Vous ne serez pas aujourd'hui quitte avec
moi pour une importunité; je vous prie de donner les placets que je
vous envoie à M. de Barillon et à ceux de sa chambre qui sont connus de
vous. Je baise humblement les mains à monseigneur de Sévigné, à
mademoiselle de La Vergne, toute lumineuse, toute précieuse, toute,
etc., et à vous, madame, à qui je suis de toute mon âme,
«Madame,
«Votre très-humble et très-affectionné serviteur,
«SCARRON.»
Comme on le voit par les dernières lignes, cette lettre a été écrite
antérieurement au mariage de mademoiselle de La Vergne avec le comte de
La Fayette; et alors madame de Sévigné, la marquise, n'avait point vu
Scarron, quoique son mari fût fort lié avec lui et se plût dans sa
société. Ainsi que nous le dirons par la suite, elle ne fit
connaissance avec ce poëte qu'après être devenue veuve; mais nous ne
devons pas différer les éclaircissements qui peuvent expliquer cette
singularité.
La maison de Scarron, toujours fréquentée par les nombreux admirateurs
de l'esprit burlesque et bouffon, devint vers l'époque dont nous nous
occupons le rendez-vous général des frondeurs. Gondi y allait souvent,
et y menait tous ses amis; ceux du prince de Condé s'y réunissaient
aussi, et nulle part on ne faisait des soupers où l'un fût plus à
l'aise, où régnât une gaieté plus franche, mais en même temps plus
licencieuse[321]. Scarron s'était rendu cher à la Fronde, en partageant
son animosité contre Mazarin. Quoique pensionné par la reine, il n'en
fut pas moins ardent à poursuivre le ministre par ses épigrammes et par
ses satires. Le ressentiment d'auteur se joignait en lui à la malignité
de l'homme de parti. Scarron avait dédié au cardinal Mazarin son poëme
du _Typhon_, le premier qu'il ait composé dans le genre burlesque, et
aussi le meilleur; le ministre n'y fit aucune attention. Scarron exhala
son dépit dans une satire intitulée _la Mazarinade_[322], avec une
telle violence, qu'il est difficile de comprendre comment un amas
d'injures sans gaieté comme sans esprit, écrit dans le style le plus
cynique, n'a pas révolté généralement les lecteurs de ce temps, de
quelque parti qu'ils fussent. Bien loin de là, cette satire eut un
succès prodigieux, non-seulement parmi le peuple, mais encore parmi les
personnages de la Fronde de l'esprit le plus cultivé: tant il est vrai
que les partis se plaisent à nourrir leur haine des plus grossiers
aliments, et à se précipiter dans tous les excès quand ils entrevoient
par là les moyens d'accroître ou d'accélérer leur vengeance. On dit que
Mazarin lui-même, qu'un déluge de libelles plus virulents les uns que
les autres avait trouvé impassible, ne put se contenir en lisant _la
Mazarinade_, et qu'il ressentit vivement, et n'oublia jamais, les
outrages qu'elle contenait[323].
[321] SEGRAIS, _Œuvres_, t. II, p. 110, édit. de 1756
in-12.--SCARRON, _Œuvres_, t. I, p. 46.
[322] SCARRON, _Œuvres_, 1737, in-12, t. I, p. I-XIII.--JOLY,
_Mémoires_, t. XLVII, p. 53.
[323] SEGRAIS, _Mémoires_, t. II des _Œuvres_, p. 98 et 123.
Scarron, devenu ainsi célèbre par son esprit, et encore plus par
l'usage qu'il en faisait, était quelquefois invité chez les dames dont
les maris étaient les habitués de ses réunions. Il se faisait
transporter (car il ne pouvait marcher) chez la duchesse de
Lesdiguières, chez la marquise de Villarceaux, la duchesse d'Aiguillon,
mesdames de Fiesque, de Brienne, la marquise d'Estissac, mesdemoiselles
de Hautefort, de Saint-Mégrin, d'Escars, la présidente de Pommereul. Il
se montrait alors le plus réjouissant des causeurs; mais celles qui
goûtaient le plus sa société n'osaient fréquenter ses réunions. Celui
qui tolérait dans sa maison les désordres de sa propre sœur, qui
même en plaisantait, et disait que le marquis de Tresmes lui faisait
des neveux, non à la mode de Bretagne, mais à la mode du Marais[324],
ne pouvait recevoir chez lui que des femmes qui avaient banni tous les
scrupules de la pudeur. Aussi toutes celles que l'on y voyait étaient
de cette sorte. C'était la célèbre Marion de Lorme, qui mourut dans le
cours de cette année 1650[325]; la comtesse de la Suze, qu'on disait
avoir changé de religion afin de ne voir son mari ni dans ce monde ni
dans l'autre; Ninon de Lenclos, qu'il suffit de nommer, et que nous
allons faire connaître plus particulièrement à nos lecteurs. A cette
liste il faut ajouter encore quelques femmes auteurs: madame
Deshoulières et la célèbre mademoiselle Scudéry.
[324] _Vie de Scarron_, t. I de ses _Œuvres_, édit. de 1737;
t. I, p. 41.--LA BEAUMELLE, _Mémoires de Maintenon_, t. I, p.
155.--SEGRAIS, _Mémoires anecdot._, t. II, p. 105.
[325] LORET, _Muse historique_, liv. I, p. 22.
En dépit de ses infirmités, du délabrement de sa fortune, des guerres
civiles et des procès de famille, Scarron conservait sa gaieté, et les
inclinations de sa jeunesse: il aimait les femmes, le vin, la bonne
chère, la poésie et les beaux-arts. Assiégé sans cesse par tous les
genres de souffrances, victime de tous les événements publics et
privés, plus la nature et la destinée faisaient d'efforts pour
l'accabler sous le poids des calamités, plus il semblait s'attacher à
les narguer par son étonnant courage: non-seulement il les supportait,
mais il ne paraissait pas même les ressentir. Stoïcien d'une nouvelle
espèce, et bien plus véritablement tel que ceux qui dans l'antiquité se
paraient de ce titre pompeux; bien plus vrai surtout, bien plus franc
dans sa philosophie, il n'avait rompu avec aucun de ses goûts; et
quoiqu'il perdît chaque jour les moyens de les satisfaire, il ne
voulait pas reconnaître la nécessité d'y renoncer, tant qu'un souffle
de vie lui restait pour éprouver les impressions du plaisir. Ainsi on
apprend avec étonnement que, malgré la réduction qu'avaient éprouvé
ses revenus, il continuait toujours à acheter des tableaux. Dans sa
jeunesse, il avait cultivé la peinture avec assez de succès; il s'était
trouvé (en 1634) à Rome avec le Poussin; et nous lisons dans les
lettres de ce grand peintre que pendant la Fronde (en 1649-1650) il
s'occupait à Rome de deux tableaux qui lui avaient été commandés par
Scarron: l'un des deux devait représenter un sujet bachique[326].
[326] NICOLAS POUSSIN, _Lettres_, 1824, in-8º, p. 297 et 317;
_lettres_ en date du 7 février 1649, et du 29 mai 1650.
La marquise de Sévigné, qui, bien loin d'être prude, a mérité le
reproche d'avoir été un peu trop libre dans ses expressions, était
cependant du nombre des jeunes femmes que la licence de Scarron et le
cynisme de ses écrits effarouchaient. Il était d'ailleurs tellement
difforme, qu'il dit dans plusieurs de ses lettres qu'on interdisait sa
vue aux femmes enceintes; et, d'après les descriptions que nous avons
de sa personne, il ne paraît pas que cette assertion fût seulement une
plaisanterie, ni qu'elle eût rien d'exagéré. Enfin, une des femmes avec
lesquelles Scarron se plaisait le plus était Ninon de Lenclos; et nos
lecteurs seront, dans le chapitre suivant, instruits des motifs
qu'avait la marquise de Sévigné pour éviter tous les lieux où elle
pouvait se rencontrer avec cette femme, alors si scandaleusement
célèbre.
Quelques-unes de ces causes, ou peut-être toutes ces causes réunies,
ont empêché longtemps la marquise de Sévigné non-seulement d'admettre
Scarron dans sa société, mais même de le voir, quoique ce fût alors une
mode de l'avoir vu, et que par ses difformités mêmes il fût devenu
l'objet d'une curiosité que chacun s'empressait de satisfaire. C'est ce
dont lui-même se plaint amèrement, quand il dépeint, dans une de ses
épîtres, le campagnard qui dans Paris séjourne,
Et, n'ayant rien à faire tous les jours,
Lui rend visite avant l'heure du Cours,
Comme on va voir un lion de la foire[327].
[327] SCARRON, _Épître chagrine au maréchal d'Albret_,
_Œuvres_, 1737, t. I, p. 216.
Madame Renaud de Sévigné, qui tenait chez elle des assemblées de beaux
esprits, n'avait pas les mêmes motifs que la marquise pour éviter
Scarron, et elle en avait plusieurs pour rechercher sa société. Aussi
est-ce à elle qu'il s'adresse pour obtenir, par la lettre que nous
avons transcrite, des recommandations pour le gouverneur du Havre,
neveu de la duchesse d'Aiguillon, qu'il appelle sa grande-duchesse. Le
placet pour le président Barrillon était probablement relatif au procès
que Scarron perdit contre sa belle-mère, quelque temps après; et ce qui
excuse en partie l'éditeur qui a le premier publié cette lettre, en
1669, d'avoir cru qu'elle était adressée à la marquise de Sévigné,
c'est que celle-ci était alors liée avec Barillon autant que, de son
vivant, l'avait été madame Renaud de Sévigné[328]. Mais ce qui est dit
à la fin de cette lettre sur mademoiselle de La Vergne aurait dû, avec
un peu d'attention, lui faire apercevoir son erreur. Remarquons de
quelle manière Scarron fait l'éloge de cette jeune personne, «toute
lumineuse, dit-il, toute _précieuse_.» Ce mot _précieuse_ était alors
la louange la plus grande que l'on pût faire d'une femme. C'est parmi
les précieuses que se trouvaient les meilleures amies et les
protectrices de Scarron: c'est dans les rangs des précieuses qu'il
obtenait le plus de succès, car en tout genre les extrêmes se touchent.
Depuis que le mot _précieuse_ a changé de signification, il n'a été
remplacé par aucun autre. Dans son acception primitive il exprimait par
un seul mot la grâce et la dignité des manières unies à la culture de
l'esprit et aux talents, l'accord parfait du bon goût et du bon ton; en
un mot, tout ce qui dans les hauts rangs de la société peut donner
l'idée d'une femme accomplie. Tout cela se trouvait alors renfermé dans
cette courte phrase: «C'est une précieuse.»
[328] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 296; t. II, p. 394; t. VIII,
p. 287, 299, 306, 363; t. IX, p. 464.
CHAPITRE XVII.
1650.
Le marquis de Sévigné devient amoureux de Ninon de Lenclos.--Le
mari, le fils et le petit-fils de madame de Sévigné s'attachent à
Ninon.--Nécessité de bien connaître les circonstances de sa vie
pour éclaircir les faits qui se rattachent à celle de madame de
Sévigné.--Époques de la naissance et de la mort de Ninon.--Trois
périodes à distinguer dans sa longue vie.--Différences qui les
caractérisent.--Fixité de ses principes.--Son inconstance en
amour.--Sa constance en amitié.--Portrait de sa personne.--Noms
de ses principaux amants.--Sa conduite envers les plus riches;
elle les distingue en trois classes.--Jugement de Châteauneuf à
son sujet.--Célébrée par les poëtes.--Épigramme du grand prieur
de Vendôme contre elle.--Sa réplique.--Billet qu'elle donne à La
Châtre.--Sa passion pour le marquis de Villarceaux.--Aventures de
sa jeunesse.--Noms de ses premiers amants.--Admise d'abord dans
la haute société du Marais.--Ses amours avec le duc de
Châtillon.--Avec le duc d'Enghien.--Vers de Saint-Évremond à ce
sujet.--Elle fait une maladie grave.--Mot qu'elle dit, croyant
mourir.--Son trait d'espiéglerie envers Navailles.--Querelles
produites par les passions qu'elle excite.--La reine régente veut
la faire enfermer au couvent.--Réponse de Ninon à
l'exempt.--Marque insigne de considération que lui donne le grand
Condé.--Sa liaison avec Émery et les gens de finance.--Avec
Coulon.--Avec d'Aubijoux.--Le comte de Vasse fait sa cour à la
marquise de Sévigné, et est supplanté auprès de Ninon par le
marquis de Sévigné.
Un peu avant l'époque du mariage de madame de La Vergne, dont nous
venons de parler, le cœur de madame de Sévigné fut contristé par un
malheur dont elle semblait plus que toute autre femme devoir être
préservée. Jeune, belle, mère de deux enfants charmants, dont l'un
continuait le nom de l'ancienne famille dans laquelle elle était
entrée, pleine d'esprit, d'attraits, de grâce et d'enjouement, quelle
autre femme pouvait mieux qu'elle se flatter de captiver un époux
qu'elle aimait, et dont ses actions et sa conduite devaient lui
concilier la tendresse? Nous avons déjà remarqué qu'il n'en fut pas
ainsi. Madame de Sévigné eut à supporter les fréquentes infidélités
d'un homme qu'aucun sentiment de devoir ne retenait, et qui trouvait
dans la vertu même de sa femme des motifs pour se livrer avec plus de
sécurité à la vie licencieuse dont il avait contracté l'habitude; mais
du moins le cœur n'était pour rien dans ces liaisons passagères, et
l'obscurité de celles qui en subissaient la honte les avait dérobées
jusqu'alors à la malignité publique, et peut-être même à la
connaissance de celle qu'elles offensaient. Mais madame de Sévigné
apprit enfin (nous dirons bientôt par qui) que son mari se trouvait
engagé dans les liens de la plus dangereuse des beautés du jour, de
celle qu'on ne pouvait se résoudre à quitter, même lorsqu'on n'en était
plus aimé, et qui, tel qu'un souverain altier, avait le privilége
d'enchaîner à sa suite, et de retenir à sa cour, ses favoris
disgraciés. Elle sut que le marquis de Sévigné était devenu l'amant
préféré de Ninon de Lenclos.
Elle ne pouvait douter que cet attachement, trompant l'espoir de
nombreux rivaux, allait être partout divulgué, et que personne
n'ignorerait l'affront qu'elle se trouvait forcée de subir et la
douleur qu'elle en ressentait.
Ninon de Lenclos avait alors trente-quatre ans, et par conséquent dix
ans de plus que madame de Sévigné; et non-seulement elle lui enleva le
cœur de son mari, mais elle inspira une folle passion à son fils,
fut aimée de son petit-fils, et fit ainsi subir dans la même famille,
après sa jeunesse écoulée, l'influence de ses attraits et la puissance
de ses séductions à trois générations successives. L'antiquité païenne
eût été moins que nous surprise d'un fait aussi singulier, et moins
embarrassée pour s'en rendre compte: elle n'eût pas manqué d'y voir un
effet de la volonté des dieux, un résultat de la fatalité et du destin,
un prodige de la mère des Amours. La superstition du moyen âge eût
infailliblement expliqué la chose par le pouvoir du démon, par des
conjurations et des sorcelleries. Quant à nous, rejetons d'un siècle
qui repousse toute illusion, nous avons à faire connaître quels sont
les enchantements naturels qui produisirent de tels effets, et nous ne
pouvons y parvenir qu'en recherchant tout ce qui peut nous donner une
idée exacte de la personne et du caractère de cette femme séduisante.
Née le 15 mai 1616, et morte le 17 octobre 1705[329], Anne de Lenclos a
vécu près de quatre-vingt-dix ans. Ornement de la fin du règne de Louis
XIII, elle a brillé dans la régence, et a parcouru presque en entier le
long règne de Louis XIV. Elle expira avant que les revers des dernières
années de ce règne mémorable eussent terni la gloire du grand roi.
Comme pour les personnes qui ont joui de l'existence dans toute sa
durée, on doit distinguer dans sa vie trois phases différentes: la
jeunesse, l'âge mûr, et la vieillesse. Mais pour Ninon de Lenclos,
cette distinction ne suffit pas; elle n'est pas assez tranchée. On peut
dire d'elle que dans les trois âges de sa longue carrière, par ses
relations avec le monde, elle a été trois personnes différentes. Dans
tous les temps l'histoire de sa vie se trouve mêlée avec celle de
madame de Sévigné, à laquelle elle a survécu; aussi nous aurons souvent
occasion de parler d'elle dans ces Mémoires. Nous dirons donc seulement
ici ce qu'elle fut dans sa jeunesse et ce qu'elle a été depuis, jusqu'à
l'époque où elle commença à se faire aimer du marquis de Sévigné.
[329] Et non en 1706. Conférez _Hist. de la vie et des ouvrages
de La Fontaine_, 3e édition, p. 448.--DE B*** (de Bret),
_Mémoires sur la vie de Lenclos_, 1751, in-12.--DOUXMESNIL,
_Mémoires et Lettres pour servir à l'Histoire de la vie de
mademoiselle de Lenclos_, 1751.--VOLTAIRE, _Œuvres_, édit. de
Renouard, t. XLIII, p. 470; _Dictionnaire Philosophique_, t.
XXXV, p. 224.
Mais il est impossible d'obtenir une image fidèle de cette femme
extraordinaire dans un des divers périodes de sa vie, si on ne les
compare pas entre eux; et rien ne peut mieux servir à établir d'une
manière courte et précise les différences qui les caractérisent, que
les noms mêmes par lesquels il fut d'usage de la désigner dans ces
trois âges différents. Dans sa vieillesse, c'est, pour tout le monde,
mademoiselle de Lenclos; madame de Sévigné elle-même ne la mentionne
jamais alors que par ce nom, et elle en parle d'une manière conforme à
la considération dont celle-ci jouissait parmi les femmes de la haute
société, qui lui savaient gré de l'heureuse influence qu'elle y
exerçait. Il en était de même parmi les hommes les plus graves, les
plus élevés en dignités, qui s'honoraient d'être admis chez elle. Dans
l'âge mûr, c'est Ninon de Lenclos, blâmée pour ses opinions en matière
de religion, redoutée encore pour ses séductions, mais avec laquelle le
monde s'habituait à compter; recherchée pour son esprit et son
amabilité, et s'acquérant chaque jour de plus en plus l'estime
générale, par la loyauté de son caractère et la sûreté de son commerce.
Pour Saint-Évremond, pour les esprits forts et les libertins, comme on
les appelait alors, c'est-à-dire les incrédules en religion, Ninon de
Lenclos était à cette époque un sage, sous les atours des Grâces;
c'était la moderne Léontium[330]. Dans sa jeunesse brillante et
désordonnée, c'est pour ses nombreux adorateurs la charmante Ninon;
mais le plus souvent, et surtout pour mademoiselle de Longueville, pour
madame de Sévigné, pour toutes les dames de haut parage, pour le
gazetier Loret, qui est leur parasite et leur écho, c'est la Ninon, la
dangereuse Ninon, Ninon la courtisane[331].
[330] SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres_, 1753, in-12, t. V, p. 173.
[331] LORET, _Muse historique_, liv. II, 1651, p. 14.
Qu'on ne croie pas que ces différences aient été les résultats des
changements et des modifications qu'éprouvent souvent les natures les
plus fermes et les plus énergiques pendant le cours d'une longue vie.
Le temps a bien pu altérer les attraits de Ninon de Lenclos, mais il
n'a eu aucune prise sur ses principes et sur son caractère. Jamais
femme ne s'est montrée sous ce rapport plus constante et plus d'accord
avec elle-même. De bonne heure formée au scepticisme et à une sagesse
toute mondaine par la lecture de Montaigne et de Charron, elle se
montra éprise des charmes de la société. Elle se fit aimer de toutes
les personnes qui lui en faisaient goûter les jouissances. Son âme
s'abandonna tout entière à l'amitié; elle chérit toutes les vertus,
perfectionna en elle toutes les qualités qui font naître ou consolident
ce sentiment. Quant à l'amour, elle ne le considérait que comme un
besoin des sens, auquel la nature n'a attaché le plus vif de tous les
plaisirs que pour nous ôter la volonté de lui résister. Selon elle, ce
besoin ne produit en nous qu'un penchant aveugle, qui n'est fondé
sur aucun mérite de l'objet aimé, et qui n'engage à aucune
reconnaissance[332]. Abandonnée à elle-même dès l'âge de quinze
ans[333], son ardente constitution lui fit peut-être de cette
licencieuse doctrine une nécessité; et le degré d'intensité avec lequel
cette nécessité pesa sur sa vie explique toute la différence qu'on
observe chez elle dans les trois périodes dont nous avons parlé. Dans
le premier, elle fut dominée par ses désirs; dans le second, elle put
composer avec eux; dans le dernier, elle s'en vit entièrement délivrée;
et sa raison forte, pure et radieuse, débarrassée de l'obstacle qui
l'offusquait, brilla dans toute sa clarté, et lui concilia tous les
suffrages. Sa société fut alors recherchée par les femmes avec autant
d'empressement que par les hommes.
[332] L'abbé DE CHATEAUNEUF, _Dialogue sur la Musique des
Anciens_, 1725.
[333] DOUXMESNIL, _Mémoires et Lettres pour servir à l'Histoire
de Ninon de Lenclos_, 1751, in-12, p. 6.
Si dans l'effervescence de la jeunesse Ninon ne se fit aucun scrupule
sur le nombre de ses amants, elle se montra pourtant très-délicate sur
le choix. Tout ce qui était vulgaire, tout ce qui s'éloignait de cette
politesse exquise, de cette élégance de manières dont elle avait
contracté l'habitude, ne lui inspirait que du dégoût. Sous tous ces
rapports, c'était une véritable _précieuse_. Mais, à part ces formes et
ces apparences extérieures qui alors distinguaient fortement de la
bourgeoisie les hautes classes de la société, Ninon n'était guidée dans
ses liaisons amoureuses que par l'intérêt de ses plaisirs; et comme les
sens que le cœur ne domine pas ont essentiellement besoin de
variété, elle était dans ses amours d'une extrême légèreté. Non qu'elle
eût recours aux perfidies ou aux infidélités: gardant toujours son
indépendance quand elle voulait quitter un amant, elle lui déclarait
ses intentions, et ne le traitait pas alors comme ami avec moins
d'affection[334]. Mais il fallait qu'il se soumît, et cédât la place à
son rival: ni soupirs, ni plaintes, ni gémissements, n'y pouvaient
rien. S'il avait fait résistance, il aurait cessé d'être son ami et
d'user du privilége de la voir. Il n'en était pas un que cette crainte
ne retînt; tant cette femme enchanteresse savait captiver par les
charmes de sa conversation, tant elle exerçait de puissance sur ceux
qui l'approchaient[335]! D'ailleurs, le succès d'un rival n'empêchait
pas qu'on eût l'espoir de le supplanter un jour, et en ne désertant pas
la place, l'heureux moment du retour pouvait arriver, et arrivait
quelquefois.
[334] SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres_, t. IV, p. 306, _lettres à
Ninon_.--VOLTAIRE, _Lettres sur Ninon, Mélanges_, t. XLIII _des
Œuvres_.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. IV, p. 420 à 423.
[335] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques et complets_, 1829,
in-8º, ch. XXXIV, t. IV, p. 420.--LA MESNARDIÈRE, _Poésies_,
1656, in-fol., p. 65.
Afin d'attirer autour d'elle une cour nombreuse d'adorateurs assez
fervents pour se montrer dociles à ses capricieux désirs, il n'était
pas besoin qu'elle fît aucun effort: la nature y avait pourvu.