[320] _Dernières Œuvres de_ SCARRON, 1669, in-12, t. I, p. 2

de l'_Épître dédicatoire_, et p. 28; _ibid._, édit. de 1700, t.

I, p. 16; _ibid._, édit. de 1737, in-18, t. I, p. 47.

LETTRE DE SCARRON A MADAME RENAUD DE SÉVIGNÉ.

«Madame,

«Encore que je n'aie pas si souvent l'honneur de vous voir que quantité

de beaux esprits et de beaux hommes, qui font si souvent chez vous de

grosses assemblées, je vous prie de croire qu'il n'y a ni bel homme ni

bel esprit qui vous honore tant que moi. Cela étant si vrai qu'il n'y a

rien de plus vrai, je crois que vous m'obtiendrez de votre

grande-duchesse une lettre pour le gouvernement du Havre, afin qu'il

facilite notre gouvernement. Quand je dis votre grande-duchesse, je

dirais aussi bien la mienne, si j'osais; mais je sais assez bien régler

mon ambition pour un poëte. Vous ne serez pas aujourd'hui quitte avec

moi pour une importunité; je vous prie de donner les placets que je

vous envoie à M. de Barillon et à ceux de sa chambre qui sont connus de

vous. Je baise humblement les mains à monseigneur de Sévigné, à

mademoiselle de La Vergne, toute lumineuse, toute précieuse, toute,

etc., et à vous, madame, à qui je suis de toute mon âme,

«Madame,

«Votre très-humble et très-affectionné serviteur,

«SCARRON.»

Comme on le voit par les dernières lignes, cette lettre a été écrite

antérieurement au mariage de mademoiselle de La Vergne avec le comte de

La Fayette; et alors madame de Sévigné, la marquise, n'avait point vu

Scarron, quoique son mari fût fort lié avec lui et se plût dans sa

société. Ainsi que nous le dirons par la suite, elle ne fit

connaissance avec ce poëte qu'après être devenue veuve; mais nous ne

devons pas différer les éclaircissements qui peuvent expliquer cette

singularité.

La maison de Scarron, toujours fréquentée par les nombreux admirateurs

de l'esprit burlesque et bouffon, devint vers l'époque dont nous nous

occupons le rendez-vous général des frondeurs. Gondi y allait souvent,

et y menait tous ses amis; ceux du prince de Condé s'y réunissaient

aussi, et nulle part on ne faisait des soupers où l'un fût plus à

l'aise, où régnât une gaieté plus franche, mais en même temps plus

licencieuse[321]. Scarron s'était rendu cher à la Fronde, en partageant

son animosité contre Mazarin. Quoique pensionné par la reine, il n'en

fut pas moins ardent à poursuivre le ministre par ses épigrammes et par

ses satires. Le ressentiment d'auteur se joignait en lui à la malignité

de l'homme de parti. Scarron avait dédié au cardinal Mazarin son poëme

du _Typhon_, le premier qu'il ait composé dans le genre burlesque, et

aussi le meilleur; le ministre n'y fit aucune attention. Scarron exhala

son dépit dans une satire intitulée _la Mazarinade_[322], avec une

telle violence, qu'il est difficile de comprendre comment un amas

d'injures sans gaieté comme sans esprit, écrit dans le style le plus

cynique, n'a pas révolté généralement les lecteurs de ce temps, de

quelque parti qu'ils fussent. Bien loin de là, cette satire eut un

succès prodigieux, non-seulement parmi le peuple, mais encore parmi les

personnages de la Fronde de l'esprit le plus cultivé: tant il est vrai

que les partis se plaisent à nourrir leur haine des plus grossiers

aliments, et à se précipiter dans tous les excès quand ils entrevoient

par là les moyens d'accroître ou d'accélérer leur vengeance. On dit que

Mazarin lui-même, qu'un déluge de libelles plus virulents les uns que

les autres avait trouvé impassible, ne put se contenir en lisant _la

Mazarinade_, et qu'il ressentit vivement, et n'oublia jamais, les

outrages qu'elle contenait[323].

[321] SEGRAIS, _Œuvres_, t. II, p. 110, édit. de 1756

in-12.--SCARRON, _Œuvres_, t. I, p. 46.

[322] SCARRON, _Œuvres_, 1737, in-12, t. I, p. I-XIII.--JOLY,

_Mémoires_, t. XLVII, p. 53.

[323] SEGRAIS, _Mémoires_, t. II des _Œuvres_, p. 98 et 123.

Scarron, devenu ainsi célèbre par son esprit, et encore plus par

l'usage qu'il en faisait, était quelquefois invité chez les dames dont

les maris étaient les habitués de ses réunions. Il se faisait

transporter (car il ne pouvait marcher) chez la duchesse de

Lesdiguières, chez la marquise de Villarceaux, la duchesse d'Aiguillon,

mesdames de Fiesque, de Brienne, la marquise d'Estissac, mesdemoiselles

de Hautefort, de Saint-Mégrin, d'Escars, la présidente de Pommereul. Il

se montrait alors le plus réjouissant des causeurs; mais celles qui

goûtaient le plus sa société n'osaient fréquenter ses réunions. Celui

qui tolérait dans sa maison les désordres de sa propre sœur, qui

même en plaisantait, et disait que le marquis de Tresmes lui faisait

des neveux, non à la mode de Bretagne, mais à la mode du Marais[324],

ne pouvait recevoir chez lui que des femmes qui avaient banni tous les

scrupules de la pudeur. Aussi toutes celles que l'on y voyait étaient

de cette sorte. C'était la célèbre Marion de Lorme, qui mourut dans le

cours de cette année 1650[325]; la comtesse de la Suze, qu'on disait

avoir changé de religion afin de ne voir son mari ni dans ce monde ni

dans l'autre; Ninon de Lenclos, qu'il suffit de nommer, et que nous

allons faire connaître plus particulièrement à nos lecteurs. A cette

liste il faut ajouter encore quelques femmes auteurs: madame

Deshoulières et la célèbre mademoiselle Scudéry.

[324] _Vie de Scarron_, t. I de ses _Œuvres_, édit. de 1737;

t. I, p. 41.--LA BEAUMELLE, _Mémoires de Maintenon_, t. I, p.

155.--SEGRAIS, _Mémoires anecdot._, t. II, p. 105.

[325] LORET, _Muse historique_, liv. I, p. 22.

En dépit de ses infirmités, du délabrement de sa fortune, des guerres

civiles et des procès de famille, Scarron conservait sa gaieté, et les

inclinations de sa jeunesse: il aimait les femmes, le vin, la bonne

chère, la poésie et les beaux-arts. Assiégé sans cesse par tous les

genres de souffrances, victime de tous les événements publics et

privés, plus la nature et la destinée faisaient d'efforts pour

l'accabler sous le poids des calamités, plus il semblait s'attacher à

les narguer par son étonnant courage: non-seulement il les supportait,

mais il ne paraissait pas même les ressentir. Stoïcien d'une nouvelle

espèce, et bien plus véritablement tel que ceux qui dans l'antiquité se

paraient de ce titre pompeux; bien plus vrai surtout, bien plus franc

dans sa philosophie, il n'avait rompu avec aucun de ses goûts; et

quoiqu'il perdît chaque jour les moyens de les satisfaire, il ne

voulait pas reconnaître la nécessité d'y renoncer, tant qu'un souffle

de vie lui restait pour éprouver les impressions du plaisir. Ainsi on

apprend avec étonnement que, malgré la réduction qu'avaient éprouvé

ses revenus, il continuait toujours à acheter des tableaux. Dans sa

jeunesse, il avait cultivé la peinture avec assez de succès; il s'était

trouvé (en 1634) à Rome avec le Poussin; et nous lisons dans les

lettres de ce grand peintre que pendant la Fronde (en 1649-1650) il

s'occupait à Rome de deux tableaux qui lui avaient été commandés par

Scarron: l'un des deux devait représenter un sujet bachique[326].

[326] NICOLAS POUSSIN, _Lettres_, 1824, in-8º, p. 297 et 317;

_lettres_ en date du 7 février 1649, et du 29 mai 1650.

La marquise de Sévigné, qui, bien loin d'être prude, a mérité le

reproche d'avoir été un peu trop libre dans ses expressions, était

cependant du nombre des jeunes femmes que la licence de Scarron et le

cynisme de ses écrits effarouchaient. Il était d'ailleurs tellement

difforme, qu'il dit dans plusieurs de ses lettres qu'on interdisait sa

vue aux femmes enceintes; et, d'après les descriptions que nous avons

de sa personne, il ne paraît pas que cette assertion fût seulement une

plaisanterie, ni qu'elle eût rien d'exagéré. Enfin, une des femmes avec

lesquelles Scarron se plaisait le plus était Ninon de Lenclos; et nos

lecteurs seront, dans le chapitre suivant, instruits des motifs

qu'avait la marquise de Sévigné pour éviter tous les lieux où elle

pouvait se rencontrer avec cette femme, alors si scandaleusement

célèbre.

Quelques-unes de ces causes, ou peut-être toutes ces causes réunies,

ont empêché longtemps la marquise de Sévigné non-seulement d'admettre

Scarron dans sa société, mais même de le voir, quoique ce fût alors une

mode de l'avoir vu, et que par ses difformités mêmes il fût devenu

l'objet d'une curiosité que chacun s'empressait de satisfaire. C'est ce

dont lui-même se plaint amèrement, quand il dépeint, dans une de ses

épîtres, le campagnard qui dans Paris séjourne,

Et, n'ayant rien à faire tous les jours,

Lui rend visite avant l'heure du Cours,

Comme on va voir un lion de la foire[327].

[327] SCARRON, _Épître chagrine au maréchal d'Albret_,

_Œuvres_, 1737, t. I, p. 216.

Madame Renaud de Sévigné, qui tenait chez elle des assemblées de beaux

esprits, n'avait pas les mêmes motifs que la marquise pour éviter

Scarron, et elle en avait plusieurs pour rechercher sa société. Aussi

est-ce à elle qu'il s'adresse pour obtenir, par la lettre que nous

avons transcrite, des recommandations pour le gouverneur du Havre,

neveu de la duchesse d'Aiguillon, qu'il appelle sa grande-duchesse. Le

placet pour le président Barrillon était probablement relatif au procès

que Scarron perdit contre sa belle-mère, quelque temps après; et ce qui

excuse en partie l'éditeur qui a le premier publié cette lettre, en

1669, d'avoir cru qu'elle était adressée à la marquise de Sévigné,

c'est que celle-ci était alors liée avec Barillon autant que, de son

vivant, l'avait été madame Renaud de Sévigné[328]. Mais ce qui est dit

à la fin de cette lettre sur mademoiselle de La Vergne aurait dû, avec

un peu d'attention, lui faire apercevoir son erreur. Remarquons de

quelle manière Scarron fait l'éloge de cette jeune personne, «toute

lumineuse, dit-il, toute _précieuse_.» Ce mot _précieuse_ était alors

la louange la plus grande que l'on pût faire d'une femme. C'est parmi

les précieuses que se trouvaient les meilleures amies et les

protectrices de Scarron: c'est dans les rangs des précieuses qu'il

obtenait le plus de succès, car en tout genre les extrêmes se touchent.

Depuis que le mot _précieuse_ a changé de signification, il n'a été

remplacé par aucun autre. Dans son acception primitive il exprimait par

un seul mot la grâce et la dignité des manières unies à la culture de

l'esprit et aux talents, l'accord parfait du bon goût et du bon ton; en

un mot, tout ce qui dans les hauts rangs de la société peut donner

l'idée d'une femme accomplie. Tout cela se trouvait alors renfermé dans

cette courte phrase: «C'est une précieuse.»

[328] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 296; t. II, p. 394; t. VIII,

p. 287, 299, 306, 363; t. IX, p. 464.

CHAPITRE XVII.

1650.

Le marquis de Sévigné devient amoureux de Ninon de Lenclos.--Le

mari, le fils et le petit-fils de madame de Sévigné s'attachent à

Ninon.--Nécessité de bien connaître les circonstances de sa vie

pour éclaircir les faits qui se rattachent à celle de madame de

Sévigné.--Époques de la naissance et de la mort de Ninon.--Trois

périodes à distinguer dans sa longue vie.--Différences qui les

caractérisent.--Fixité de ses principes.--Son inconstance en

amour.--Sa constance en amitié.--Portrait de sa personne.--Noms

de ses principaux amants.--Sa conduite envers les plus riches;

elle les distingue en trois classes.--Jugement de Châteauneuf à

son sujet.--Célébrée par les poëtes.--Épigramme du grand prieur

de Vendôme contre elle.--Sa réplique.--Billet qu'elle donne à La

Châtre.--Sa passion pour le marquis de Villarceaux.--Aventures de

sa jeunesse.--Noms de ses premiers amants.--Admise d'abord dans

la haute société du Marais.--Ses amours avec le duc de

Châtillon.--Avec le duc d'Enghien.--Vers de Saint-Évremond à ce

sujet.--Elle fait une maladie grave.--Mot qu'elle dit, croyant

mourir.--Son trait d'espiéglerie envers Navailles.--Querelles

produites par les passions qu'elle excite.--La reine régente veut

la faire enfermer au couvent.--Réponse de Ninon à

l'exempt.--Marque insigne de considération que lui donne le grand

Condé.--Sa liaison avec Émery et les gens de finance.--Avec

Coulon.--Avec d'Aubijoux.--Le comte de Vasse fait sa cour à la

marquise de Sévigné, et est supplanté auprès de Ninon par le

marquis de Sévigné.

Un peu avant l'époque du mariage de madame de La Vergne, dont nous

venons de parler, le cœur de madame de Sévigné fut contristé par un

malheur dont elle semblait plus que toute autre femme devoir être

préservée. Jeune, belle, mère de deux enfants charmants, dont l'un

continuait le nom de l'ancienne famille dans laquelle elle était

entrée, pleine d'esprit, d'attraits, de grâce et d'enjouement, quelle

autre femme pouvait mieux qu'elle se flatter de captiver un époux

qu'elle aimait, et dont ses actions et sa conduite devaient lui

concilier la tendresse? Nous avons déjà remarqué qu'il n'en fut pas

ainsi. Madame de Sévigné eut à supporter les fréquentes infidélités

d'un homme qu'aucun sentiment de devoir ne retenait, et qui trouvait

dans la vertu même de sa femme des motifs pour se livrer avec plus de

sécurité à la vie licencieuse dont il avait contracté l'habitude; mais

du moins le cœur n'était pour rien dans ces liaisons passagères, et

l'obscurité de celles qui en subissaient la honte les avait dérobées

jusqu'alors à la malignité publique, et peut-être même à la

connaissance de celle qu'elles offensaient. Mais madame de Sévigné

apprit enfin (nous dirons bientôt par qui) que son mari se trouvait

engagé dans les liens de la plus dangereuse des beautés du jour, de

celle qu'on ne pouvait se résoudre à quitter, même lorsqu'on n'en était

plus aimé, et qui, tel qu'un souverain altier, avait le privilége

d'enchaîner à sa suite, et de retenir à sa cour, ses favoris

disgraciés. Elle sut que le marquis de Sévigné était devenu l'amant

préféré de Ninon de Lenclos.

Elle ne pouvait douter que cet attachement, trompant l'espoir de

nombreux rivaux, allait être partout divulgué, et que personne

n'ignorerait l'affront qu'elle se trouvait forcée de subir et la

douleur qu'elle en ressentait.

Ninon de Lenclos avait alors trente-quatre ans, et par conséquent dix

ans de plus que madame de Sévigné; et non-seulement elle lui enleva le

cœur de son mari, mais elle inspira une folle passion à son fils,

fut aimée de son petit-fils, et fit ainsi subir dans la même famille,

après sa jeunesse écoulée, l'influence de ses attraits et la puissance

de ses séductions à trois générations successives. L'antiquité païenne

eût été moins que nous surprise d'un fait aussi singulier, et moins

embarrassée pour s'en rendre compte: elle n'eût pas manqué d'y voir un

effet de la volonté des dieux, un résultat de la fatalité et du destin,

un prodige de la mère des Amours. La superstition du moyen âge eût

infailliblement expliqué la chose par le pouvoir du démon, par des

conjurations et des sorcelleries. Quant à nous, rejetons d'un siècle

qui repousse toute illusion, nous avons à faire connaître quels sont

les enchantements naturels qui produisirent de tels effets, et nous ne

pouvons y parvenir qu'en recherchant tout ce qui peut nous donner une

idée exacte de la personne et du caractère de cette femme séduisante.

Née le 15 mai 1616, et morte le 17 octobre 1705[329], Anne de Lenclos a

vécu près de quatre-vingt-dix ans. Ornement de la fin du règne de Louis

XIII, elle a brillé dans la régence, et a parcouru presque en entier le

long règne de Louis XIV. Elle expira avant que les revers des dernières

années de ce règne mémorable eussent terni la gloire du grand roi.

Comme pour les personnes qui ont joui de l'existence dans toute sa

durée, on doit distinguer dans sa vie trois phases différentes: la

jeunesse, l'âge mûr, et la vieillesse. Mais pour Ninon de Lenclos,

cette distinction ne suffit pas; elle n'est pas assez tranchée. On peut

dire d'elle que dans les trois âges de sa longue carrière, par ses

relations avec le monde, elle a été trois personnes différentes. Dans

tous les temps l'histoire de sa vie se trouve mêlée avec celle de

madame de Sévigné, à laquelle elle a survécu; aussi nous aurons souvent

occasion de parler d'elle dans ces Mémoires. Nous dirons donc seulement

ici ce qu'elle fut dans sa jeunesse et ce qu'elle a été depuis, jusqu'à

l'époque où elle commença à se faire aimer du marquis de Sévigné.

[329] Et non en 1706. Conférez _Hist. de la vie et des ouvrages

de La Fontaine_, 3e édition, p. 448.--DE B*** (de Bret),

_Mémoires sur la vie de Lenclos_, 1751, in-12.--DOUXMESNIL,

_Mémoires et Lettres pour servir à l'Histoire de la vie de

mademoiselle de Lenclos_, 1751.--VOLTAIRE, _Œuvres_, édit. de

Renouard, t. XLIII, p. 470; _Dictionnaire Philosophique_, t.

XXXV, p. 224.

Mais il est impossible d'obtenir une image fidèle de cette femme

extraordinaire dans un des divers périodes de sa vie, si on ne les

compare pas entre eux; et rien ne peut mieux servir à établir d'une

manière courte et précise les différences qui les caractérisent, que

les noms mêmes par lesquels il fut d'usage de la désigner dans ces

trois âges différents. Dans sa vieillesse, c'est, pour tout le monde,

mademoiselle de Lenclos; madame de Sévigné elle-même ne la mentionne

jamais alors que par ce nom, et elle en parle d'une manière conforme à

la considération dont celle-ci jouissait parmi les femmes de la haute

société, qui lui savaient gré de l'heureuse influence qu'elle y

exerçait. Il en était de même parmi les hommes les plus graves, les

plus élevés en dignités, qui s'honoraient d'être admis chez elle. Dans

l'âge mûr, c'est Ninon de Lenclos, blâmée pour ses opinions en matière

de religion, redoutée encore pour ses séductions, mais avec laquelle le

monde s'habituait à compter; recherchée pour son esprit et son

amabilité, et s'acquérant chaque jour de plus en plus l'estime

générale, par la loyauté de son caractère et la sûreté de son commerce.

Pour Saint-Évremond, pour les esprits forts et les libertins, comme on

les appelait alors, c'est-à-dire les incrédules en religion, Ninon de

Lenclos était à cette époque un sage, sous les atours des Grâces;

c'était la moderne Léontium[330]. Dans sa jeunesse brillante et

désordonnée, c'est pour ses nombreux adorateurs la charmante Ninon;

mais le plus souvent, et surtout pour mademoiselle de Longueville, pour

madame de Sévigné, pour toutes les dames de haut parage, pour le

gazetier Loret, qui est leur parasite et leur écho, c'est la Ninon, la

dangereuse Ninon, Ninon la courtisane[331].

[330] SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres_, 1753, in-12, t. V, p. 173.

[331] LORET, _Muse historique_, liv. II, 1651, p. 14.

Qu'on ne croie pas que ces différences aient été les résultats des

changements et des modifications qu'éprouvent souvent les natures les

plus fermes et les plus énergiques pendant le cours d'une longue vie.

Le temps a bien pu altérer les attraits de Ninon de Lenclos, mais il

n'a eu aucune prise sur ses principes et sur son caractère. Jamais

femme ne s'est montrée sous ce rapport plus constante et plus d'accord

avec elle-même. De bonne heure formée au scepticisme et à une sagesse

toute mondaine par la lecture de Montaigne et de Charron, elle se

montra éprise des charmes de la société. Elle se fit aimer de toutes

les personnes qui lui en faisaient goûter les jouissances. Son âme

s'abandonna tout entière à l'amitié; elle chérit toutes les vertus,

perfectionna en elle toutes les qualités qui font naître ou consolident

ce sentiment. Quant à l'amour, elle ne le considérait que comme un

besoin des sens, auquel la nature n'a attaché le plus vif de tous les

plaisirs que pour nous ôter la volonté de lui résister. Selon elle, ce

besoin ne produit en nous qu'un penchant aveugle, qui n'est fondé

sur aucun mérite de l'objet aimé, et qui n'engage à aucune

reconnaissance[332]. Abandonnée à elle-même dès l'âge de quinze

ans[333], son ardente constitution lui fit peut-être de cette

licencieuse doctrine une nécessité; et le degré d'intensité avec lequel

cette nécessité pesa sur sa vie explique toute la différence qu'on

observe chez elle dans les trois périodes dont nous avons parlé. Dans

le premier, elle fut dominée par ses désirs; dans le second, elle put

composer avec eux; dans le dernier, elle s'en vit entièrement délivrée;

et sa raison forte, pure et radieuse, débarrassée de l'obstacle qui

l'offusquait, brilla dans toute sa clarté, et lui concilia tous les

suffrages. Sa société fut alors recherchée par les femmes avec autant

d'empressement que par les hommes.

[332] L'abbé DE CHATEAUNEUF, _Dialogue sur la Musique des

Anciens_, 1725.

[333] DOUXMESNIL, _Mémoires et Lettres pour servir à l'Histoire

de Ninon de Lenclos_, 1751, in-12, p. 6.

Si dans l'effervescence de la jeunesse Ninon ne se fit aucun scrupule

sur le nombre de ses amants, elle se montra pourtant très-délicate sur

le choix. Tout ce qui était vulgaire, tout ce qui s'éloignait de cette

politesse exquise, de cette élégance de manières dont elle avait

contracté l'habitude, ne lui inspirait que du dégoût. Sous tous ces

rapports, c'était une véritable _précieuse_. Mais, à part ces formes et

ces apparences extérieures qui alors distinguaient fortement de la

bourgeoisie les hautes classes de la société, Ninon n'était guidée dans

ses liaisons amoureuses que par l'intérêt de ses plaisirs; et comme les

sens que le cœur ne domine pas ont essentiellement besoin de

variété, elle était dans ses amours d'une extrême légèreté. Non qu'elle

eût recours aux perfidies ou aux infidélités: gardant toujours son

indépendance quand elle voulait quitter un amant, elle lui déclarait

ses intentions, et ne le traitait pas alors comme ami avec moins

d'affection[334]. Mais il fallait qu'il se soumît, et cédât la place à

son rival: ni soupirs, ni plaintes, ni gémissements, n'y pouvaient

rien. S'il avait fait résistance, il aurait cessé d'être son ami et

d'user du privilége de la voir. Il n'en était pas un que cette crainte

ne retînt; tant cette femme enchanteresse savait captiver par les

charmes de sa conversation, tant elle exerçait de puissance sur ceux

qui l'approchaient[335]! D'ailleurs, le succès d'un rival n'empêchait

pas qu'on eût l'espoir de le supplanter un jour, et en ne désertant pas

la place, l'heureux moment du retour pouvait arriver, et arrivait

quelquefois.

[334] SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres_, t. IV, p. 306, _lettres à

Ninon_.--VOLTAIRE, _Lettres sur Ninon, Mélanges_, t. XLIII _des

Œuvres_.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, t. IV, p. 420 à 423.

[335] SAINT-SIMON, _Mémoires authentiques et complets_, 1829,

in-8º, ch. XXXIV, t. IV, p. 420.--LA MESNARDIÈRE, _Poésies_,

1656, in-fol., p. 65.

Afin d'attirer autour d'elle une cour nombreuse d'adorateurs assez

fervents pour se montrer dociles à ses capricieux désirs, il n'était

pas besoin qu'elle fît aucun effort: la nature y avait pourvu.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 16 / 38 段