quoique ayant perdu de son énergie par son union avec la cour,
conservait cependant sa haine contre le premier ministre. Il n'était
pas au pouvoir de Gondi de faire cesser entièrement ces dispositions
hostiles; mais il pouvait empêcher qu'elles ne fussent mises en action
d'une manière dangereuse. Gondi agit d'abord dans ce sens avec bonne
foi, et fut fidèle dans les premiers moments à l'accord qu'il avait
fait avec la reine. Peut-être qu'on eût pu le rattacher alors pour
toujours au parti de la cour; mais Mazarin ne put croire que le
coadjuteur, si fertile en ruses, doué de tant de finesse, fût capable
de générosité et de franchise. Dans la pratique de la vie, la défiance
a ses dangers comme l'aveugle confiance; et on échoue aussi bien pour
n'avoir pas voulu croire à la vertu, que pour n'avoir pas su deviner le
vice. Mazarin jugeait d'après lui-même un homme qui lui ressemblait
sous beaucoup de rapports, mais non pas sur tous. D'ailleurs, il
craignait qu'il ne cherchât à lui enlever l'affection de la reine; et
cette crainte n'était pas sans motifs. Gondi se vit en butte aux
soupçons et ensuite aux machinations du pouvoir, qui travaillait à le
perdre, tandis que lui compromettait pour le pouvoir son influence et
sa popularité. Il se hâta, pour la reconquérir, de se jeter avec tout
son parti du côté des princes, et ne vit de salut que dans leur
délivrance. Cette alliance de deux camps depuis si longtemps ennemis
fut conclue entre le coadjuteur et la princesse Palatine, et rendue
tellement ferme et secrète par la confiance que ces deux chefs de parti
s'inspiraient mutuellement, que Mazarin, qui redoutait sans cesse cette
union, qui la soupçonnait toujours, ne la connut d'une manière certaine
que quand elle éclata par ses effets[292].
[292] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 103; t. XLI, p. 115,
116.--JOLY, t. XLVII, p. 114 à 116.--LENET, t. LIII, p. 478.
Le parlement formait un quatrième parti. Non que cette compagnie fût
unanime; mais il y avait dans son sein une honorable majorité qui
repoussait également les frondeurs, les séditieux et le ministre. Le
parlement aurait donc été disposé à se réunir au parti des princes, et
à lui prêter appui; mais il eût fallu pour cela que les chefs de ce
parti renonçassent à se lier avec les étrangers. Turenne et madame de
Longueville s'étaient joints aux Espagnols pour combattre la France. La
princesse de Condé, les ducs de Bouillon et de La Rochefoucauld, qui
s'étaient renfermés dans Bordeaux, avaient fait alliance avec eux, et
en avaient reçu des secours en argent. Les envoyés espagnols à Paris
conféraient journellement avec les chefs de l'ancienne comme de la
nouvelle Fronde.
Gaston, qui aurait pu être le modérateur de tous les partis, en formait
à lui seul un cinquième. Ses irrésolutions empêchaient qu'il ne donnât
de force à aucun des autres, mais il formait à tous un obstacle
redoutable. Son inclination comme son intérêt auraient dû ne le jamais
faire dévier du parti de la cour; et il lui fut toujours opposé. Poussé
par sa jalousie contre Condé et contre le premier ministre, il agissait
d'une manière contraire à ses désirs. Il ne manquait cependant ni
d'esprit, ni de finesse, ni même d'une sorte d'éloquence; et le
chef-d'œuvre de l'adresse de Gondi fut d'avoir su, selon le besoin
de ses desseins, mettre Gaston avec la Fronde contre les princes, et
ensuite pour les princes contre Mazarin.
La complication et la multiplicité des partis n'était rien en
comparaison de celle des intérêts privés, qui se croisaient tellement
et en tant de sens divers, qui tournaient avec une telle mobilité, que,
dans l'ignorance où l'on était des motifs secrets des principaux
acteurs de cette scène si vive, si mêlée, si turbulente, on ne
concevait plus rien à leurs actions, et on était disposé quelquefois à
les regarder tous comme des insensés, plus ennemis d'eux-mêmes qu'ils
ne l'étaient de leurs antagonistes.
Si l'on en croyait les libelles du temps, et surtout la satire en vers
qui fit condamner le poëte Marlet[293] à être pendu, l'obstination que
mettait la reine régente à exposer la couronne de son fils en gardant
un ministre détesté de tous s'expliquerait naturellement par une raison
toute différente de la raison d'État. L'avocat général Talon, madame de
Motteville et la duchesse de Nemours[294] disculpent Anne d'Autriche
sous ce rapport. Ce sont trois témoins respectables et sincères; sans
nul doute, ce qu'ils ont dit, ils l'ont pensé. Mais MADAME, duchesse
d'Orléans, Élisabeth-Charlotte, affirme dans sa correspondance[295]
qu'Anne d'Autriche avait épousé secrètement le cardinal Mazarin, qui
n'était point prêtre. Elle dit qu'on connaissait tous les détails de ce
mariage, et que l'on montrait de son temps, au Palais-Royal, le chemin
dérobé par lequel Mazarin se rendait de nuit chez la reine. Elle
observe que ces mariages clandestins étaient fréquents à cette époque,
et cite celui de la veuve de Charles Ier, qui épousa secrètement son
chevalier d'honneur. On peut penser qu'Élisabeth-Charlotte n'a pu
écrire que d'après la tradition, et que ses récits ne peuvent
contre-balancer les assertions des personnages contemporains que nous
avons rapportées. Mais certains faits sont souvent mieux connus
longtemps après la mort des personnes qu'ils concernent, que de leur
vivant ou des temps voisins de leur décès; ils ne sont entièrement
dévoilés que lorsqu'il n'existe plus aucun motif pour les tenir
secrets. On ne peut douter des sentiments de la reine pour Mazarin,
lorsqu'on lit une lettre qu'elle lui écrivit en date du 30 juin 1660,
dont on possède l'autographe[296]; l'aveu qu'elle fit dans son oratoire
à madame de Brienne[297]; les confidences de madame de Chevreuse au
cardinal de Retz[298]. D'ailleurs, quels qu'aient été les motifs de
l'attachement d'Anne d'Autriche pour Mazarin, il est certain qu'ils
étaient tout-puissants sur elle. Elle se prêta à tous les projets que
formait son ministre pour accroître son pouvoir et sa fortune. La
guerre de Bordeaux s'alluma parce que Mazarin voulait faire épouser une
de ses nièces par le duc de Candale, fils du duc d'Épernon; et pour ne
pas laisser partir, faute de solde, les Suisses lorsque leur secours
était le plus nécessaire, Anne d'Autriche mit ses pierreries en gage,
et ne voulut pas souffrir que Mazarin répondit de la somme qu'il
fallait payer[299].
[293] GUY-PATIN, _Nouveau Recueil de Lettres choisies_, t. V, p.
31.
[294] TALON, _Mémoires_, t. LXII, p. 64.--MOTTEVILLE, t. XL, p.
304 à 308.--NEMOURS, t. XXXIV, p. 472 et 382.
[295] _Mémoires sur la cour de Louis XIV et de le régence,
extraits de la correspondance allemande d'_ÉLISABETH-CHARLOTTE,
DUCHESSE D'ORLÉANS, _mère du régent_, 1823, in-8º p.
319.--_Ibid._, _Mémoires et fragments historiques_, édit. 1832,
p. 330.
[296] _Lettre d'Anne d'Autriche au cardinal Mazarin_, en date du
30 juin 1660, mss., Biblioth. Royale; et IIIe partie, p. 471.
[297] LOMÉNIE DE BRIENNE, _Mém._, 1828, t. II, p. 40, 42, 43, et
p. 337.
[298] RETZ, _Mémoires_, t. XLV, p. 415 à 417, et p. 303 de
l'édit. 1836.
[299] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 47.
Gaston d'Orléans, après avoir consenti à l'emprisonnement des princes,
ne se décidait à entrer dans le projet de leur délivrance que sous la
promesse du mariage de sa fille, la duchesse d'Alençon, avec le duc
d'Enghien, fils du grand Condé[300]. La Rochefoucauld et Turenne
songeaient alors souvent moins à leur gloire ou au succès de leur
parti, qu'à ce qui pouvait être utile à la duchesse de Longueville,
dont ils désiraient se faire aimer. De plus obscures liaisons, qui ont
échappé même à l'abondance anecdotique des Mémoires de ce temps,
semblent aussi avoir exercé leur influence sur la conduite des plus
hauts personnages. Dans une lettre que Gondi avait écrite à Turenne, et
qu'il observe avoir été honnêtement folle, il ne déguise pas qu'au
milieu de beaucoup de motifs sérieux qu'il donnait à ce grand guerrier
pour le déterminer à la paix, il n'oubliait pas de l'entretenir de
l'espoir de revoir une petite grisette de la rue des Petits-Champs, que
Turenne aimait de tout son cœur[301]. Les plus faibles causes
avaient action sur des hommes qui, tous jeunes et ardents, suivaient
des partis différents, mais sans préjugés, sans principes, sans
conviction, sans haine et sans attachement. Les femmes jouaient dans
tous ces événements des rôles importants, auxquels le genre de
galanterie et de culte envers la beauté mis en honneur par l'hôtel de
Rambouillet n'était pas étranger. Ainsi on ne pouvait rien espérer du
duc de Beaufort, même dans ce qui le touchait le plus, si on ne s'était
avant assuré du consentement de la duchesse de Montbazon, qui avait sur
lui tout pouvoir. Nemours, amoureux de la duchesse de Châtillon, aimée
du prince de Condé, embrassait avec chaleur la cause de ce prince,
parce que sa maîtresse l'y excitait; et la duchesse de Nemours
s'employait de toutes ses forces pour procurer la liberté au prince de
Condé, dans l'espérance qu'il surveillerait la duchesse de Châtillon,
et empêcherait les infidélités de son mari. Enfin, le garde des sceaux
Châteauneuf, septuagénaire, tournait au gré de cette madame de Rhodes
que Bussy nous a déjà fait connaître lorsqu'elle était demoiselle de
Romorantin.
[300] GUY-JOLY, _Mémoires_, t. XLVII, p. 115.
[301] RETZ, _Mémoires_, t. XLV, p. 148, ou p. 209 de l'édit.
1836.
Gondi lui-même, malgré la supériorité de son esprit, se laissait aller,
par suite de ses inclinations pour les femmes, à des imprudences et à
des indiscrétions qui mettaient sa vie en danger et faisaient avorter
ses mesures les mieux concertées. Pour apaiser la jalousie de
mademoiselle de Chevreuse, il se permit une expression méprisante sur
la reine, qui fut redite, et qui devint la cause de la haine violente
qu'elle conserva toujours contre lui. La princesse de Guéméné, furieuse
d'avoir été abandonnée, offrit à la reine, si elle voulait y consentir,
de faire disparaître le coadjuteur en l'attirant chez elle, et en le
confinant dans un souterrain de son hôtel. Gondi sut qu'on avait formé
le projet de l'assassiner; et lorsqu'il allait à l'hôtel de Chevreuse,
il plaçait, pour sa sûreté, des vedettes en dehors de la porte de cet
hôtel, et tout près des sentinelles de la reine qui gardaient le
Palais-Royal[302], sans faire attention à l'effet que produisait cet
excès d'insolence et de scandale. Avec tous les talents propres à
dominer les partis, il ne pouvait s'attirer la confiance d'aucun. Il
regardait toute alliance avec l'étranger comme odieuse et impolitique;
et cependant, lorsque ses embarras augmentaient il prêtait l'oreille à
l'envoyé de l'archiduc, et même à celui de Cromwell[303]. En même
temps, plein d'admiration pour le comte de Montrose, qu'il appelait un
héros à la Plutarque, il se liait avec lui d'une étroite amitié, et
l'aidait de tout son crédit dans les efforts qu'il faisait pour
rétablir sur le trône le roi légitime de la Grande-Bretagne. Gondi
semblait, en un mot, se montrer jaloux d'épuiser tous les contrastes.
Lorsque le nœud du drame où il s'était engagé fut devenu tellement
compliqué par ses intrigues qu'il n'entrevit plus la possibilité de le
dénouer, il chercha les moyens de se retirer de la scène avec le plus
d'avantages possible pour les siens et pour lui, et à obtenir le
chapeau de cardinal. Le mariage de mademoiselle de Chevreuse avec le
prince de Conti devint la condition essentielle de toutes les
négociations qu'il entamait soit avec la cour, soit avec la duchesse de
Chevreuse: celle-ci, Caumartin et madame de Rhodes, l'aidaient
puissamment dans ses intrigues[304]. Les souvenirs d'une ancienne et
étroite amitié, l'habitude d'une familiarité contractée dans la
jeunesse, donnaient auprès de la reine des moyens d'influence à la
duchesse de Chevreuse, si constante dans ses haines, si inconstante
dans ses amours. La reine, qui d'ailleurs se trouvait encore
malheureuse par les obstacles que lui opposaient tant de factions, lui
avait rendu en partie sa confiance. La duchesse de Chevreuse semblait
aussi avoir les mêmes intérêts que Gondi, puisque, ainsi que lui, elle
désirait vivement l'union de sa fille avec un prince du sang. Mais elle
avait de grandes sommes à réclamer du gouvernement, et le succès de ses
réclamations dépendait de la décision du premier ministre: elle
ménageait donc Mazarin, et négociait en même temps avec lui et avec
l'ancienne et la nouvelle Fronde. Elle mettait à profit pour elle-même
l'influence que ses liaisons à la cour, avec le coadjuteur et avec les
princes, lui donnaient dans tous les partis. Elle était aidée dans ses
intrigues par le marquis de Laigues, homme de courage, mais de peu de
sens[305], qui, lors de son exil à Bruxelles, s'était déclaré son amant
pour se rendre important dans le parti de la Fronde, qu'il avait
embrassé. Comme il ne restait plus à la duchesse de Chevreuse des appas
de sa jeunesse que leur ancienne célébrité[306], elle n'avait pas
toujours beaucoup à se louer de l'humeur et des procédés de
Laigues[307]. Celui-ci avait été jusque alors tout dévoué au
coadjuteur; mais Gondi s'aperçut bientôt que Laigues entrait dans des
projets différents des siens. Afin d'avoir quelqu'un qui pût lui
répondre de la duchesse de Chevreuse, il aurait voulu substituer auprès
d'elle d'Hacqueville à Laigues. D'Hacqueville était l'ami particulier
de Gondi et aussi celui de madame de Sévigné; et secondé par madame de
Chevreuse et madame de Rhodes, Gondi aurait réussi à faire expulser
Laigues, si d'Hacqueville avait voulu consentir à ce projet. Nul homme
n'était plus obligeant que d'Hacqueville; mais, malgré le désir qu'il
montrait d'être utile à ses amis, il recula devant cette continuelle
immolation de lui-même. Peut-être aussi était-il trop honnête homme
pour se prêter à un tel rôle[308].
[302] RETZ, _Mémoires_, t. LXV, p. 185.
[303] _Ibid._, t. LXV, p. 151.
[304] _Ibid._, t. XLV, p. 157 et 158, 192 et 197.--JOLY, t.
XLVII, p. 93, 111 et 114.
[305] RETZ, _Mémoires_, t. XLIV, p. 408.
[306] LOMÉNIE, comte de BRIENNE, t. I, p. 317.
[307] RETZ, _Mémoires_, t. XLV, p. 157; t. XLVII, p. 271.
[308] _Le secret ou les véritables causes de la détention et de
l'élargissement de MM. les princes de Condé et de Conti, et le
duc de Longueville, avec un exact recueil de toutes les
délibérations du parlement dans les assemblées qui ont été faites
pour leur liberté et pour l'éloignement du cardinal Mazarin, où
sont exposés tous les raisonnements de chacun de Messieurs dans
leurs opinions_; 1651, in-4º de 84 pages, p. 25, 26 et 29, et p.
45.
Madame de Sévigné, tout entière à son mari et à ses enfants, était
étrangère à toutes ces intrigues; mais elle était liée avec les
personnes qui secondaient les projets du coadjuteur, et par conséquent
avec la duchesse de Chevreuse. Un article de la _Muse historique de
Loret_ (quelle étrange Muse!) nous prouve combien la liaison de madame
de Sévigné avec cette duchesse était intime. Dans le mois de juillet de
cette année 1650, au retour de la promenade du Cours, où la haute
société allait alors en voiture prendre le frais, le marquis et la
marquise de Sévigné donnèrent un souper splendide à la duchesse de
Chevreuse. La manière bruyante dont éclata la joie des frondeurs fit
ressembler ce repas nocturne à une petite orgie; et par cette raison il
devint un moment l'objet des entretiens de la capitale. Voici comment
s'exprime à ce sujet le rimeur gazetier, dans sa feuille du 26 juillet
1650:
On fait ici grand'mention
D'une belle collation
Qu'à la duchesse de Chevreuse
Sévigné, de race frondeuse,
Donna depuis quatre ou cinq jours,
Quand on fut revenu du Cours.
On y vit briller aux chandelles
Des gorges passablement belles:
On y vit nombre de galants;
On y mangea des ortolans;
On chanta des chansons à boire;
On dit cent fois non--oui--non, voire.
La Fronde, dit-on, y claqua:
Un plat d'argent on escroqua;
On répandit quelque potage,
Et je n'en sais pas davantage[309].
[309] LORET, _Muse historique_, liv. I, p. 28, _lettre_ 10.
On voit, d'après ces détails, que déjà les manières et les habitudes du
grand monde se ressentaient de la licence des guerres civiles, et
qu'elles ne ressemblaient plus à celles dont l'hôtel de Rambouillet
offrait encore le modèle épuré. Il serait possible aussi qu'il y eût
quelque exagération dans le récit de Loret; il était du parti de la
cour; il recevait de Mazarin une pension de deux cents écus, et
détestait la Fronde. Sa gazette en vers était adressée à sa
protectrice, mademoiselle de Longueville, d'autant plus contraire à la
Fronde que sa belle-mère était l'héroïne de ce parti. Mademoiselle de
Longueville est cette princesse qui nous a laissé des Mémoires; elle
épousa le duc de Nemours, et il est souvent fait mention d'elle dans
les écrits de ce temps, quoiqu'elle ne se soit mêlée dans aucune
intrigue, qu'elle n'ait participé à aucun événement. Son immense
fortune, les lumières de son esprit, la hauteur de ses sentiments, ses
grands airs, la sévère dignité de ses manières, l'énergie de son
caractère, en ont fait pendant la régence, et durant le long règne de
Louis XIV, un personnage à part, qui ne se soumit à aucune influence,
et ne permettait pas plus au monarque absolu de faire varier ses
déterminations, qu'à la mode de changer les formes de son
habillement[310].
[310] MONTPENSIER, _Mém._, t. XLII, p. 182 et 183; t. XLI, p.
57.--LORET, liv. I, p. 9.--MOTTEVILLE, t. XXXVIII, p. 275.--SAINT
SIMON, t. I, p. 251; t. V, p. 425.--PETITOT, _Notice_, t. XXXIV,
p. 381.
CHAPITRE XVI.
1650-1651.
Mariage de madame de La Vergne avec le chevalier de
Sévigné.--Détails sur mademoiselle de La Vergne.--Sa
correspondance avec Costar.--Explications de certains passages
des lettres de ce dernier.--Lettres de Scarron à madame Renaud de
Sévigné.--Erreur de l'éditeur sur ces lettres.--La maison de
Scarron était fréquentée par toute la haute société de la
Fronde.--Scarron était recherché par des femmes différentes de
rang et de réputation.--Licence de ses mœurs; sa difformité,
ses dispositions joyeuses.--Il aimait les beaux-arts, et
commandait des tableaux au Poussin.--Scarron devient à la mode,
et est importuné par les visites.--Pourquoi la marquise de
Sévigné ne voyait point Scarron.--Explication de la lettre de
Scarron à madame Renaud de Sévigné.--Remarque sur le mot
_précieuse_.--Cause de l'erreur des éditeurs de Scarron.
A la fin de cette même année il y eut un événement inattendu dans la
famille des Sévignés, qui probablement fut la cause de la longue et
étroite liaison de la marquise de Sévigné avec une des femmes les plus
justement célèbres de ce siècle, l'auteur de la _Princesse de Clèves_
et de _Zaïde_.
Madame de La Vergne épousa en secondes noces le chevalier Renaud de
Sévigné, dont il a été fait mention précédemment[311]. Il paraît qu'en
l'épousant elle lui donna l'usufruit de tous ses biens après sa mort.
Ce mariage et les conditions du contrat ne plurent pas à mademoiselle
de La Vergne; voici comme le gazetier Loret en parle dans sa feuille
du 1er janvier 1651:
Madame, dit-on, de La Vergne,
De Paris, et non pas d'Auvergne,
Voyant un front assez uni
Au chevalier de Sévigni,
Galant homme, et de bonne taille
Pour bien aller à la bataille,
D'elle seule prenant aveu,
L'a réduit à rompre son vœu;
Si bien qu'au lieu d'aller à Malte,
Auprès d'icelle il a fait halte
En qualité de son mari,
Qui n'en est nullement marri,
Cette affaire lui semblant bonne.
Mais cette charmante mignonne
Qu'elle a de son premier époux
En témoigne un peu de courroux;
Ayant cru, pour être fort belle,
Que la fête serait pour elle;
Que l'Amour ne trempe ses dards
Que dans ses aimables regards;
Que les filles fraîches et neuves
Se doivent préférer aux veuves,
Et qu'un de ces tendrons charmants
Vaut mieux que quarante mamans.
[311] Voyez ci-dessus, ch. XII, p. 180; ch. XIII, p. 187, et
LORET, _Muse historique_, liv. II, p. 2.--GUY-JOLY, _Mémoires_,
t. XLVII, p. 52.
Mademoiselle de La Vergne, fille d'Aymar de La Vergne, gouverneur du
Havre, auquel elle dut son éducation, avait près de dix-neuf ans
lorsque sa mère se remaria[312]. Déjà elle-même était recherchée pour
sa beauté et son esprit, et donnait de l'emploi aux poëtes. Ménage, qui
lui avait enseigné le latin et l'italien, avait composé pour elle des
vers qui valent beaucoup mieux que ceux qu'elle lui a inspirés
lorsqu'elle fut devenue comtesse de La Fayette[313].
[312] Conférez _Lettres_ de mesdames de Villars, de Coulanges, de
la Fayette, et de Ninon de Lenclos, 1803, in-12, t. II, p.
3.--_Lettres de Sévigné_, t. I, p. 127 de la _Notice_
SAINT-SURIN.--GROUVELLE, _Lettres de Sévigné_, t. I, p. CXVII.
[313] MENAGII _Poemata_, éd. 3e, p. 320; 4e éd., p. 283; 7e
édit., p. 272.
L'abbé Costar, l'ami de Ménage, et aussi celui de Voiture et de Balzac,
archidiacre du Mans, lieu de sa résidence, où il était recherché,
autant à cause de ses bons dîners que de sa réputation de bel
esprit[314], entretenait avec mademoiselle de La Vergne une
correspondance suivie. Il lui envoyait les livres qu'il composait,
comme à une des personnes dont il ambitionnait le plus le suffrage; il
aimait à recevoir ses lettres. Dans une de celles qu'il lui écrit, il
lui donne l'épithète d'_incomparable_[315]; dans une autre, il lui
parle de l'extrême joie qu'il a de l'avoir revue si belle, si
spirituelle, si pleine de raison. Ailleurs il lui demande «si elle
jouit paisiblement de la chère compagnie de ses pensées et de celle de
monsieur et de madame de Sévigné,» c'est-à-dire de celle de sa mère et
de son beau-père, retirés alors avec elle dans leur château de
Champiré, près de Segré, en Anjou[316]. La mère de mademoiselle de La
Vergne mourut cinq ou six ans après avoir contracté ce second mariage,
puisque la lettre de condoléance écrite au sujet de sa mort, par
Costar, est adressée non à mademoiselle de La Vergne, mais à madame la
comtesse de La Fayette. Or, mademoiselle de La Vergne ne fut mariée au
comte de La Fayette qu'en 1655, et le recueil où cette lettre se trouve
fut achevé d'imprimer le 1er mars 1657. C'est donc entre ces deux
dates que Renaud de Sévigné devint veuf[317]; et c'est aussi à sa
femme, et non à la marquise de Sévigné, qu'est adressée la lettre de
Costar que Richelet a reproduite dans le _Recueil des plus belles
Lettres françaises_[318].
[314] _Ménagiana_, t. I, p. 283; t. II, p. 76; t. III, p. 296.
[315] COSTAR, _Lettres_, 1657, in-4º, p. 547; _lettres_ 97, p.
540; _lettres_ 194, 548 et 549; _lettres_ 197-198.
[316] _Ibid._, p. 545, 548 et 549; _lettres_ 196, 198.
[317] COSTAR, _Lettres_, 1er recueil, t. I, p. 852, _lettre_
200.
[318] _Ibid._, t. I, p. 892, _lettre_ 354.--RICHELET, _Recueil
des plus belles Lettres françaises_, t. II, p. 515.
Ces éclaircissements étaient nécessaires pour que la similitude des
noms ne produisît pas la confusion des faits et des personnes.
Ce n'est pas que Costar ne connût aussi la marquise de Sévigné: nous
verrons bientôt qu'il partageait l'admiration qu'elle excitait; mais il
était lié moins intimement avec elle qu'avec son amie. Celui dont on
disait qu'il était le plus galant des pédants et le plus pédant des
galants, devait moins plaire à la gaie et folâtre marquise de Sévigné
qu'à la sérieuse et savante comtesse de La Fayette[319].
[319] _Ménagiana_, t. II, p. 76.--TALLEMANT, t. IV, p. 98, 1re
édit.; t. VII, p. 1-14, 2e édit.
Si les lettres de Costar réclament une grande attention, à cause du
manque de dates et de désignation précise des personnes auxquelles
elles sont adressées, ici elles nous garantissent de l'erreur que
pourrait nous faire commettre la ressemblance des noms. Il n'en est pas
de même des lettres de Scarron publiées après sa mort: là se trouve
précisément le genre de méprise contre lequel nous avons dû prémunir
les lecteurs. L'éditeur qui le premier a publié les œuvres posthumes
de Scarron a trouvé, parmi les papiers de ce poëte burlesque qui lui
furent remis par d'Elbène, son ami, le brouillon ou la copie d'une
lettre adressée à madame de Sévigné[320]. N'en connaissant pas la date,
il s'est imaginé à tort qu'elle concernait la marquise de Sévigné, et
il place son nom en tête. Cependant il est évident que cette lettre,
comme celle de Costar que nous venons de mentionner, a été adressée à
madame de Sévigné, femme du chevalier, et non à la marquise; et il est
inutile pour le but que nous nous proposons, de la transcrire ici.