d'être détrompé par l'inutilité de ses efforts: jamais il ne s'était
laissé guider par d'autre motif que par son ambition, sa cupidité et
les autres passions qui le dominaient. Quoique mécontent du prince de
Condé, il n'avait pas hésité à suivre son parti, parce que c'était en
même temps celui de la cour, dont il attendait des grâces. Lorsque la
paix fut faite, il se disposait à quitter le prince et à s'attacher à
Mazarin, qui était devenu la source des faveurs, tandis que Condé
perdait tous les jours de son crédit. Bussy avait consenti, dans ce
but, à vendre à Guitaut sa charge de capitaine de chevau-légers; Condé
le pressait de conclure. Le 18 janvier 1650 Bussy était allé rendre ses
devoirs au prince, qui lui demanda si son affaire avec Guitaut était
terminée, ajoutant que l'argent de ce dernier était tout prêt. C'était
le prince qui le lui prêtait. Bussy promit de terminer cette affaire
sans perdre de temps; et en effet telle était son intention[273]. Mais
le soir même il apprit que le prince de Condé, le prince de Conti, son
frère et le duc de Longueville, avaient été arrêtés au Palais-Royal, au
sortir du conseil, et conduits à Vincennes comme prisonniers
d'État[274].
[273] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 190 de l'édit. in-12, et p. 238 de
l'édit. in-4º.
[274] RETZ, _Mémoires_, t. XLV, p. 102, ou p. 191 de l'édit. 1836
de M. Champollion-Figeac.--ARNAULD, t. XXXIV, p. 287.--BRIENNE,
t. XXXVI, p. 160.--JOLY, t. XLVII, p. 97.
Cet événement inattendu, qui frappa de stupeur la cour, Paris, la
France entière, paraîtrait inexplicable, si les Mémoires des principaux
acteurs qui occupaient alors la scène politique, et qui pour cette
seule année forment plusieurs volumes, ne nous avaient fait connaître
jusque dans les plus petits détails les luttes secrètes des partis, la
complication des intérêts individuels, la multiplicité des intrigues,
qui rendirent un tel acte de l'autorité non-seulement possible, mais
nécessaire. Autrement, on ne pourrait comprendre comment la reine et
son ministre purent arbitrairement et injustement faire arrêter et
conduire en prison le vainqueur de Rocroi et de Lens, le héros qui
avait deux fois sauvé la France et la capitale des armes de l'Espagne,
le prince du sang qui avait soutenu l'autorité du roi contre les
Parisiens révoltés, le plus éminent des pairs de France; et cela sans
qu'il eût conspiré contre l'État, sans qu'il pût être accusé d'aucun
délit. On ne pourrait même deviner pourquoi toute la cour avait à se
féliciter d'une si violente et si injuste rigueur; pourquoi le
parlement, dont Condé avait maintenu l'autorité contre les séditieuses
émeutes de la Fronde, ne songea pas à réclamer contre une telle
atteinte portée aux lois du royaume, aux conventions protectrices de la
liberté individuelle faites entre lui et le gouvernement; pourquoi,
enfin, le peuple de Paris fit des feux de joie en apprenant la
captivité de ce même prince dont il fêta depuis le retour par d'autres
feux de joie, et des acclamations non moins unanimes et non moins
bruyantes[275].
[275] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 7.--JOLY, t. XLVII, p.
100.--MONGLAT, t. L, p. 217.
Notre sujet exige que les lecteurs connaissent l'enchaînement des
scènes politiques qui amenèrent de si étranges résultats.
L'accommodement fait l'année précédente était plutôt une trêve entre
les partis qu'une paix solide. Le parlement avait conservé le droit de
s'assembler et de délibérer sur les affaires d'État, ce que la cour
avait voulu empêcher; et Mazarin resta ministre, quoique le parlement,
le peuple, les princes mêmes eussent désiré qu'il cessât de l'être. Ce
qui prolonge l'infortune des États, c'est que rarement parmi les hommes
qui se montrent les plus actifs et les plus habiles au renversement
d'un gouvernement, il s'en trouve qui soient capables de le conduire;
et quand ils existent, le sort s'arrange presque toujours de manière à
ce que les circonstances les empêchent de se placer au premier rang.
C'était à Gaston, oncle du roi, lieutenant général du royaume,
qu'appartenait, de concert avec la régente, la principale direction des
affaires; mais Gaston se reconnaissait lui-même trop faible et trop
incapable pour prétendre à se charger d'un tel fardeau. Il ne voulait
rien décider, et se trouvait offensé quand on décidait sans lui. Jaloux
de l'influence de Mazarin, plus jaloux encore de celle de Condé, aucun
des deux ne pouvait prétendre à gouverner avec lui; et cependant Gaston
était assez puissant pour avoir un parti et empêcher qu'on ne pût
gouverner sans lui: propre à s'opposer à tout, inhabile à rien
exécuter. Lors même qu'Anne d'Autriche eût consenti à éloigner son
ministre, à vaincre sa répugnance pour la Fronde et les frondeurs, elle
n'aurait pu former un gouvernement avec les chefs de ce parti. Le duc
de Beaufort, son chef nominal, était sans instruction et sans esprit.
Gondi, son véritable chef, homme éloquent, spirituel, hardi, habile
dans la conduite des affaires, dans l'art de se faire des partisans,
brave, généreux, loyal même quand il suivait les mouvements de son âme
et ses inclinations naturelles, était sans foi, sans scrupule, sans
retenue, sans prévoyance, quand il s'abandonnait à ses passions, qui
le poussaient sans cesse à un libertinage excessif et hors de raison.
Un tel homme n'eût pu remplacer celui qui s'était depuis longtemps
formé aux affaires de France sous un maître tel que Richelieu; qui,
profondément dissimulé, était inaccessible à tout sentiment qui aurait
pu déranger les calculs de son ambition. D'ailleurs, ainsi que Mazarin,
Gondi eût eu contre lui les princes, et n'eût pu résister à leurs
nombreux partisans. Gondi avait, par l'ascendant de ses talents, une
grande influence dans le parlement de Paris; mais on s'y défiait de
lui, et cette compagnie, dans sa composition hétérogène, offrait plutôt
des moyens à l'opposition que des forces au gouvernement. Condé, à qui
l'État devait sa gloire et le roi sa sûreté, était donc le seul sur
lequel Anne d'Autriche aurait pu s'appuyer; mais ce jeune héros était
sans capacité pour les affaires. Il n'aurait donc pu remplir le vide
qu'eût laissé la retraite de Mazarin. Condé, dont l'orgueil était
encore exalté par les flatteries des jeunes seigneurs qui formaient sa
cour, et qu'on appelait les petits maîtres, n'usait de l'influence que
sa position lui donnait que pour arracher de Mazarin les places et les
grâces dont il pouvait disposer: lui et ses adhérents se montraient
insatiables. Ainsi, Condé se rendait redoutable et odieux à Mazarin, et
se faisait détester du peuple comme soutien de Mazarin, en même temps
qu'il choquait, par son arrogance, le parlement, déjà indisposé contre
lui à cause de son avidité et de son ambition[276].
[276] TALON, _Mém._, t. LXII, p. 65-105.
Tel était l'état des choses, lorsque des circonstances singulières, qui
accompagnèrent le meurtre d'un des domestiques de Condé, firent croire
à ce prince que les chefs de la Fronde avaient conspiré contre lui
pour l'assassiner. Il crut, par ce crime, avoir trouvé une occasion
d'anéantir cette faction dans la personne de ses chefs, et il intenta
un procès en parlement contre les auteurs de ce meurtre. La voix
publique en indiquait particulièrement deux, Beaufort et Gondi; et
Condé, par son accusation, espérait les forcer à quitter Paris, où ils
trouvaient dans le peuple leur principal moyen d'influence. Mais en
attaquant ainsi, et pour ainsi dire corps à corps, les deux hommes les
plus populaires, Condé ne ménageait pas davantage le premier ministre.
Il se conduisait avec lui avec tant de hauteur et d'arrogance, que la
jeune noblesse qui entourait ce prince, lorsqu'elle voulait le flatter,
appelait Mazarin son esclave[277]. Un gentil-homme nommé Jarzé, attaché
à Condé, s'imagina follement que la reine régente avait du goût pour
lui; et il osa lui faire parvenir une déclaration d'amour. La reine, en
présence de toute la cour, le tança en termes très-durs sur sa ridicule
fatuité, et lui défendit de jamais paraître devant elle. Le prince de
Condé se prétendit blessé de l'affront fait à Jarzé; et dès le
lendemain il alla voir le premier ministre, et exigea insolemment que
Jarzé fût reçu le soir même chez la reine. Anne d'Autriche se soumit,
mais ne put supporter une telle humiliation sans chercher à s'en
venger. Dans le cœur d'une femme, tout ressentiment cède à celui de
l'orgueil irrité. Un billet écrit au coadjuteur, de la main même d'Anne
d'Autriche, amena près d'elle ce singulier archevêque, ce tribun si
redouté. Des négociations avaient précédé cette entrevue. Les
conditions de l'accord furent facilement stipulées. Gondi, avec une
inexprimable adresse et un bonheur extraordinaire, se joua au milieu
des intrigues qui en furent la suite. Il parvint à se rendre le
confident de Gaston; il le fit renoncer à son favori l'abbé de la
Rivière; il l'engagea dans la coalition qui venait de s'opérer entre la
cour et la Fronde, et il obtint son assentiment pour l'arrestation des
trois princes. Tout réussit: la reine régente, au moment du conseil,
donna l'ordre fatal, puis se renferma dans son oratoire. Elle fit
mettre à ses côtés l'enfant-roi, afin qu'il priât Dieu de concert avec
elle pour obtenir l'heureux achèvement d'un acte tyrannique, qui devait
produire dans le royaume de nouveaux malheurs et rallumer le feu des
guerres civiles[278].
[277] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 4.--MONTPENSIER, t.
XLI, p. 78.--GUY-JOLY, t. XLVII, p. 93.
[278] RETZ, _Mémoires_, t. XIV, p. 102.--L'ABBÉ ARNAULD,
_Mémoires_, t. XXXIV, p. 287.--BRIENNE, _Mémoires_, t. XXXVI, p.
160.--JOLY, t. XLVII, p. 97.--MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p.
7.--MONGLAT, t. L, p. 217.
Aussitôt que Bussy connut l'arrestation du prince de Condé, il alla
trouver Guitaut, et lui proposa de signer le traité, sur lequel ils
étaient tombés d'accord; mais Guitaut s'y refusa, disant que l'argent
dont il avait besoin devait être fourni par le prince, dont la
captivité empêchait l'exécution de la promesse qu'il avait faite. Alors
Bussy n'osa se déclarer pour la cour, comme il en avait le projet,
parce que Condé l'aurait privé, et à bon droit, du prix de sa charge de
capitaine-lieutenant des chevau-légers. Toutefois, il ne s'empressa pas
de prendre parti pour un prince dont il croyait avoir à se plaindre. Il
s'abstint d'aller au Palais-Royal; mais il ne rejoignit pas les autres
officiers du prince de Condé, qui s'étaient renfermés dans Stenay et
dans Bellegarde. Pour pouvoir garder une sorte de neutralité et tarder
à se déclarer, il profita des soins et des préparatifs qu'exigeait son
mariage projeté avec Louise de Rouville, cousine issue de germain de
Marguerite de Lorraine, seconde femme de Gaston, duc d'Orléans. La mère
de Bussy et son oncle le grand prieur de France le pressaient de
conclure cette union, dans l'espoir de voir continuer le nom des
Rabutins, dont Bussy était le seul rejeton mâle. Ce mariage se fit au
mois de mai[279]. Dès lors, quoique le parlementent eût enregistré sans
opposition la déclaration royale qui faisait connaître les motifs de
l'arrestation des princes, quoique la Normandie et la Bourgogne se
fussent soumises à la cour, cependant une partie de la Guienne, la
ville et le parlement de Bordeaux, avaient levé l'étendard de la
révolte et s'étaient déclarés pour Condé. Turenne et la duchesse de
Longueville avaient, pour soutenir la cause des princes captifs,
rassemblé des troupes à Stenay. Un fort parti s'était formé pour eux
dans le parlement de Paris et dans toute la France. Toute la noblesse
était à juste titre révoltée d'un acte aussi inique d'oppression envers
un prince du sang, et envers un guerrier qui avait rendu de si grands
services à l'État. Bussy, sans se priver du droit qu'il avait au
remboursement de sa charge, ne pouvait hésiter plus longtemps à prendre
le parti de Condé; il se déclara donc pour lui. Clémence de Maillé,
femme du prince, qui dans cette crise déploya un courage et une force
de caractère dont personne, et son époux moins que tout autre, ne
l'aurait crue capable, s'était échappée de Chantilly, et s'était
renfermée dès le 14 avril dans Montrond[280]. Ce château, qui depuis
l'année 1621 appartenait à la maison de Condé, était alors bien
fortifié, et dominait la petite ville de Saint-Amand dans le
Bourbonnais. La princesse quitta Montrond pour se rendre à Bordeaux, où
elle arriva le 15 juin[281]. Les ducs de Bouillon et de La
Rochefoucauld, aidés du parlement et du peuple, se disposaient à y
soutenir un siége contre l'armée royale; et la princesse, qui s'y était
renfermée avec eux, envoya un exprès à Paris, pour donner l'ordre aux
comtes de Bussy, de Tavannes et de Chastelux de se rendre à Montrond.
Elle écrivit en particulier à Bussy pour l'engager, lorsqu'il serait
dans le pays, à faire tous ses efforts, à user de l'influence que lui
donnait sa qualité de lieutenant de roi de Nivernais, pour se rendre
maître de la Charité-sur-Loire[282]. Bussy obéit; et, après avoir reçu
à Montrond ses commissions, il ouvrit la campagne en Berry par
l'enlèvement d'une partie du régiment d'infanterie du comte de
Saint-Aignan.
[279] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 194 de l'édit. in-12, et p. 243 de
l'édit. in-4º.--BUSSY, _Discours à ses Enfants_, 1694, in-12, p.
240.
[280] LENET, _Mém._, t. LIII, p. 157.
[281] MOTTEVILLE, t. XXXIX, p. 41.
[282] LENET, _Mémoires_, t. LIII, p. 157.
Cependant ni la guerre ni le mariage conclu avec Louise de Rouville ne
purent triompher de la passion que Bussy avait conçue pour sa cousine
et le distraire de ses projets sur elle. Il l'avait laissée à Paris,
toujours fidèle au parti de Gondi ou de la Fronde, et par conséquent
actuellement dans celui de la cour et de Mazarin, réuni à celui de la
Fronde, ou ayant fait avec ce parti un pacte momentané contre l'ennemi
commun. Ainsi madame de Sévigné se trouvait contraire au parti des
princes, dans lequel Bussy était engagé. Le sort semblait s'attacher à
placer le cousin et la cousine, qui toujours désiraient se réunir, dans
des camps opposés et ennemis. Launay-Liais, ce gentil-homme breton dont
nous avons parlé[283], que madame de Sévigné avait recommandé à Bussy,
et qu'il avait pris à son service, désira se rendre à Paris. Bussy le
lui permit, et saisit cette occasion, que peut-être lui-même avait fait
naître, pour envoyer à sa cousine la lettre suivante, datée de Montrond
le 2 juillet[284]:
LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.
«Au camp de Montrond, ce 2 juillet 1650.
«Je me suis enfin déclaré pour M. le Prince, ma belle cousine; ce n'a
pas été sans de grandes répugnances, car je sers contre mon roi un
prince qui ne m'aime pas. Il est vrai que l'état où il est me fait
pitié; je le servirai donc pendant sa prison comme s'il m'aimait; et
s'il en sort jamais, je lui remettrai sa lieutenance, et je le
quitterai aussitôt pour rentrer dans mon devoir.
«Que dites-vous de ces sentiments-là, madame? Mandez-moi, je vous prie,
si vous ne les trouvez pas grands et nobles. Au reste, écrivons-nous
souvent, le cardinal n'en saura rien; et s'il venait à le découvrir et
à vous faire donner une lettre de cachet, il est beau à une femme de
vingt ans d'être mêlée dans les affaires d'État. La célèbre madame de
Chevreuse n'a pas commencé de meilleure heure. Pour moi, je vous
l'avoue, ma belle cousine, j'aimerais assez à vous faire faire un
crime, de quelque nature qu'il fût. Quand je songe que nous étions déjà
l'année passée dans des partis différents, et que nous y sommes encore
aujourd'hui, quoique nous en ayons changé, je crois que nous jouons aux
barres. Cependant votre parti est toujours le meilleur; car vous ne
sortez point de Paris, et moi je vais de Paris à Montrond, et j'ai
peur qu'à la fin je n'aille de Montrond au diable.
«Pour nouvelles, je vous dirai que je viens de défaire le régiment de
Saint-Aignan; si le mestre de camp y avait été en personne, je n'en
aurais pas eu si bon marché.
«Le sieur de Launay-Liais vous dira la vie que nous faisons; c'est un
garçon qui a du mérite, et que par cette considération je servirai
volontiers; mais la plus forte sera parce que vous l'aimez, et que je
croirai vous faire plaisir. Adieu, ma belle cousine.»
[283] Voyez ci-dessus, chap. IX, p. 122; et SÉVIGNÉ, _Lettres_,
t. I, p. 15, no 10, édit. M.; t. I, p. 16, édit. G. de S.-G.
[284] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 196 de l'édit. in-12.
Launay-Liais avait accompagné Bussy lorsqu'il partit de Paris en poste
avec Tavannes, Chastelux et Chavagnac, et quelques autres officiers de
Condé, pour se rendre à Montrond. Bussy et ses compagnons avaient tous
pris, pour leur sûreté, des noms supposés. Launay-Liais voulut les
imiter, et semblait éprouver de la difficulté à choisir un nom pour
lui; Tavannes, qui trouva sa vanité ridicule, lui dit: «Prenez le nom
que j'ai adopté, et je m'appellerai Launay-Liais; plus certain de me
cacher avec ce nom mieux que qui que ce soit dans la compagnie.» Bussy,
qui rapporte dans ses Mémoires[285] ce trait humiliant pour ce pauvre
gentil-homme, eut beaucoup à se louer de ses services et de sa
fidélité. Quand Bussy fut obligé de se rendre à Paris, et d'y demeurer
déguisé, afin de conférer avec le duc de Nemours sur les moyens de
servir la cause des princes, il avoue que Launay-Liais était le seul en
qui il pût avoir une confiance entière. Deux mois plus tard, Bussy fut
forcé de se déguiser encore pour se rendre en Bourgogne; la mort de sa
mère l'obligeait à participer de sa personne à l'arrangement de ses
affaires. Ce fut encore Launay-Liais qu'il employa pour achever
heureusement ce voyage difficile, et dangereux pour lui dans les
circonstances où il se trouvait. Bussy fit jouer à Launay-Liais le rôle
du maître, et le faisait marcher en avant; tandis que lui, affublé
d'une perruque noire, avec un emplâtre sur l'œil, et de tout point
méconnaissable, suivait à cheval comme domestique, et portait la
valise[286]. Jamais l'on ne vit un plus grand nombre de déguisements et
de travestissements, même de la part des plus hauts personnages, que
pendant les quatre années que dura la Fronde. Les aventures qui les
rendaient nécessaires, ou auxquelles ils donnaient lieu, surpassaient
tout ce que les auteurs des comédies espagnoles, alors à la mode,
avaient imaginé de plus étrange, de plus inattendu et de plus
romanesque.
[285] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 193 de l'édit. in-12; et de l'édit.
in-4º, p. 242.
[286] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 199-201 de l'édit. in-12; et de
l'édit. in-4º, t. I, p. 249 et 251.
CHAPITRE XV.
1650.
L'arrestation des princes augmente le nombre des partis.--On en
compte cinq.--Celui de Mazarin.--Celui de Condé, ou la nouvelle
Fronde.--Celui de l'ancienne Fronde, ou de Gondi.--Celui du
parlement.--Celui de Gaston.--Noms des chefs et des principaux
personnages de chaque parti.--Leurs caractères, leurs
intrigues.--Nature de l'attachement d'Anne d'Autriche pour son
ministre.--Motifs qui faisaient agir Mazarin, Gaston, La
Rochefoucauld, Turenne, Châteaubriand, Nemours, Gondi, et la
duchesse de Chevreuse.--Madame de Sévigné, liée avec la duchesse
de Chevreuse, lui donne un souper splendide.--Citation de la
_Gazette_ de Loret à ce sujet.--Loret appartenait au parti de la
cour.--Sa _Gazette_ était dédiée à mademoiselle de Longueville;
caractère de cette princesse.
L'arrestation des princes avait singulièrement compliqué les événements
de la scène politique; elle avait déplacé tous les intérêts, et au lieu
de réunir les partis et de les comprimer, elle en avait augmenté le
nombre. On en comptait cinq, représentés par autant de chefs
principaux, autour desquels se groupaient toutes les affections et
toutes les ambitions particulières.
D'abord le parti de Mazarin, seul contre tous, dont Servien, la
marquise de Sablé, et quelques autres personnages de la cour, étaient
plutôt les complices intéressés que les partisans[287]. Ce parti avait
pour appui l'habileté de son chef, la prédilection invincible,
l'inébranlable fermeté d'Anne d'Autriche, et le nom du roi. C'était là
toute sa force, mais cette force était immense; c'était elle qui lui
assurait l'obéissance d'hommes éclairés et consciencieux, tels que les
Palluau, les Duplessis-Praslin, les Saint-Simon, ayant une grande
influence dans l'armée; les Brienne, dans la diplomatie; les Talon, les
de Mesmes[288], dans la magistrature. Ces hommes obéissaient au premier
ministre par honneur, et par suite de leurs habitudes monarchiques. Au
milieu des déchirements des partis, ils ne voyaient d'autorité légitime
que dans la reine régente: mais ils souhaitaient, aussi vivement
peut-être que ceux des partis contraires, que Mazarin fût éloigné. Cet
étranger les exposait tous à l'animosité publique qui le poursuivait.
Anne d'Autriche employa souvent les artifices familiers à son sexe pour
détourner leur opposition dans le conseil, et calmer leurs
mécontentements.
[287] BRIENNE, _Mémoires_. t. XXXVI, p. 161, 165.--LENET,
_Mémoires_, t. LIII, p. 479.
[288] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 47.--TALON,
_Mémoires_, t. LXII, p. 60.
Le parti des princes, que les succès des ennemis de la France durant
leur captivité rendaient de jour en jour plus populaires et plus
intéressants, était composé de toute la jeune noblesse. De ces chefs
apparents, le seul capable de le diriger était le duc de Bouillon. Mais
pour conduire un parti il faut s'identifier avec lui, se dévouer à lui
tout entier; et le duc de Bouillon avait des vues particulières,
étrangères, ou même contraires, à l'intérêt de son parti; et avant cet
intérêt il plaçait celui du maintien ou de l'élévation de sa maison. La
duchesse de Longueville, la princesse de Condé, La Rochefoucauld et
Turenne n'avaient ni assez de finesse, ni assez d'habileté en
intrigues, pour pouvoir diriger ce parti et lutter contre Mazarin; mais
ils étaient secondés par trois hommes qui, quoique obscurs,
déployèrent dans ces circonstances difficiles des talents
extraordinaires. C'était Lenet, qui ne quittait pas la princesse de
Condé, et la servait de sa plume et de ses conseils; c'était Montreuil,
frère de l'ami de madame de Sévigné, dont nous avons parlé. Montreuil,
quoiqu'il n'ait jamais rien publié, fut de l'Académie Française, et il
était secrétaire du prince de Condé. Il sut, par une adresse infinie,
et en imaginant sans cesse de nouveaux moyens, correspondre avec les
princes, et mettre toujours en défaut la vigilance de leurs
gardiens[289]. C'était surtout Gourville, qui, après avoir porté la
livrée comme valet de chambre du duc de La Rochefoucauld, était devenu
son homme d'affaires, son confident, son ami; Gourville, qui sous un
air épais cachait l'esprit le plus fin, le plus délié, le plus fécond
en ressources; persuasif, insinuant, énergique, prompt, réfléchi;
sachant arriver au but par la route directe; ou, sous les regards des
opposants, l'atteindre inaperçu, par voies souterraines et tortueuses:
homme qui jamais ne connut de situation, quelque désespérée qu'elle
fût, sans avoir la confiance qu'il pourrait en sortir. Les plus habiles
considéraient-ils une affaire comme perdue, Gourville survenait,
donnait de l'espoir, promettait de s'en mêler: aussitôt le succès était
certain et l'échec impossible.
[289] PELLISSON, _Hist. de l'Académie Française_, 1749, in-4º,
p. 182, 261, 363.--RETZ, t. XLV, p. 163.--GUY-JOLY, t. XLVII, p.
102.
Cependant Gourville n'était pas même encore, sous le rapport de
l'habileté, le premier de son parti. Le personnage qui méritait ce
titre était une femme: c'était Anne de Gonzague, princesse Palatine.
Par son penchant à la galanterie, elle n'échappait point aux faiblesses
de son sexe; mais par son calme imperturbable au milieu des plus
violentes agitations, par la hauteur de ses vues, la profondeur de ses
desseins, la justesse et la rapidité de ses résolutions, l'art de tout
faire concourir à son but, elle montra dans toute sa vigueur le
caractère de l'homme d'État et l'âme du conspirateur[290]. Sa
générosité l'avait portée à tout faire pour tirer les princes de
prison; elle y travaillait constamment. Et tel est l'ascendant des
talents et d'une volonté énergique, que c'est à ses conseils que se
soumettaient tous les partisans des princes, c'est à elle
qu'aboutissaient les fils de toutes les intrigues[291].
[290] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXIX, p. 45-78.--GOURVILLE, t.
XXXV, p. 266 et suiv.--RETZ, t. XLV et XLVI.--GUY-JOLY, t. XLVII.
[291] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXIX, p. 29.