troubles précurseurs de la guerre civile, madame de Sévigné avait été
retenue par son mari loin de la capitale; elle était accouchée d'une
fille, celle-là même qui devait remplir une si grande place dans son
existence, et devenir pour elle la source de tant de tendresse,
d'inquiétudes, de plaisirs et de tourments. Les noms de baptême donnés
à cette enfant, devenue, sous le nom de Grignan, plus célèbre par les
lettres de sa mère que par l'antique noblesse de celui qu'elle épousa,
furent Françoise-Marguerite. Le jour précis et le lieu de sa naissance
ne sont pas connus avec certitude. Tout porte à croire cependant que
mademoiselle de Sévigné est née à la terre des Rochers. Nous avons vu
que madame de Sévigné se trouvait encore à l'abbaye de Ferrières le 15
novembre. Elle revint à Paris à la fin de ce même mois: elle y trouva
toute la cour. La reine régente, accompagnée du roi son fils, avait
fait son entrée dans la capitale, la veille de la Toussaint, au bruit
des acclamations de joie de tout le peuple[251].
[251] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXVIII, p. 100.
Madame de Sévigné retrouva encore à Paris son cousin Bussy et le gai et
spirituel Marigny. Il revenait de Suède[252]. Aussitôt après son
retour, le coadjuteur s'était empressé de se l'attacher; il employait
utilement sa muse joviale, burlesque et populaire, à ridiculiser tous
ceux qui se montraient contraires à ses projets[253]. Marigny, le
1er janvier 1649, envoya, sous le titre d'étrennes à la marquise de
Sévigné, pour lui souhaiter la bonne année, les vers suivants, écrits
dans ce mauvais style grotesque si fort à la mode alors:
Adorable et belle marquise,
Plus belle mille fois qu'un satin blanc tout neuf;
Au premier jour de l'an mil sept cent quarante-neuf,
Je vous présenterais de bon cœur ma franchise;
Mais les charmes que vous avez
Depuis quelque temps me l'ont prise.
Je ne sais si vous le savez[254].
[252] Voyez la _Correspondance de Chanut_, mss., Bibl. du Roi, t.
I, _lettre_ du 13 janvier.
[253] RETZ, _Mémoires_, t. XLIV, p. 281-302, t. XLV, p. 54 et 59.
[254] Charles DE SERCY, _Poésies choisies_, 2e partie, 1653,
in-12, p. 217.--_Œuvres de_ MARIGNY, 1670, in-12, p.
94.--_Recueil des plus belles pièces des poëtes français_, 1692,
t. IV, p. 200.
Bussy, de plus en plus amoureux de sa cousine, continuait à se montrer
très-assidu auprès d'elle. Il s'était habilement insinué dans la
confiance de son mari. Admis comme parent dans la familiarité la plus
intime des deux époux, il était souvent témoin des brusqueries de
Sévigné envers sa femme; il écoutait avec une apparente sympathie les
plaintes de celle-ci sur les infidélités répétées du marquis et sur les
peines qu'elle en éprouvait. Abusant de l'inexpérience de sa jeune
cousine, il acceptait le rôle de conciliateur, dont elle le chargeait,
avec une feinte répugnance, mais avec une joie secrète. Elle croyait
qu'il employait dans l'intérêt de son bonheur conjugal l'ascendant que
lui donnaient sur le marquis de Sévigné la supériorité de son esprit et
l'amitié qu'il paraissait avoir pour lui. Peut-être aussi, sans qu'elle
s'en doutât, madame de Sévigné aimait-elle à trouver dans les soins,
les flatteries et la conversation d'un homme aussi aimable et aussi
spirituel que Bussy, un dédommagement aux délaissements d'un époux dont
les manières à son égard faisaient un si grand contraste avec celles de
son cousin; et le besoin d'être consolée n'était pas le seul motif qui
lui faisait prolonger ses entretiens avec le consolateur. Les lettres
qui nous restent d'elle et les ménagements qu'elle eut toujours pour
Bussy, même après les torts les plus grands qu'un homme puisse avoir
envers une femme, donnent lieu de le croire[255]. Quoi qu'il en soit,
Bussy n'en doutait pas, et un caractère moins présomptueux que le sien
en eût été également persuadé. Aussi écrivait-il et agissait-il en
conséquence: quoiqu'il n'ignorât pas tous les scrupules qu'il avait à
vaincre, il était plein d'espoir, et de jour en jour moins réservé dans
son langage. A mesure que les torts du mari se multipliaient, et qu'ils
froissaient et humiliaient le cœur d'une épouse dont la tendresse,
l'esprit et les attraits devaient la garantir de tout outrage, Bussy
devenait plus entreprenant. Il se croyait près du but qu'il avait tant
désiré atteindre, lorsque, par une fatalité qui semblait lui être
particulière dans ses amours avec sa cousine, il se vit subitement
séparé d'elle par un événement qui non-seulement compromettait le
succès de sa longue attente, mais les destinées de la France entière.
[255] BUSSY, _Histoire amoureuse des Gaules_, p. 34 et 37,
édition sans date; _Histoire amoureuse des Gaules_, 1754, in-12,
t. I, p. 251.
Le lendemain du jour des Rois, le 7 janvier, on apprit que la reine
régente, qui avait reçu la veille et tenu son cercle comme à
l'ordinaire, était partie dans la nuit avec le roi et toute sa cour, et
qu'elle s'était retirée à Saint-Germain. Elle fut suivie par le duc
d'Orléans et le prince de Condé. La première guerre civile, ou la
première guerre de Paris, commença aussitôt[256].
[256] MOTTEVILLE, _Mémoires_, t. XXXVIII, p. 139, 155.--RETZ,
_Mémoires_, t. XLIV, p. 284.--LA ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LI, p.
460.--OMER TALON, _Mém._, t. LXI, p. 380.--GUY-JOLY, _Mém._, t.
XLVII, p. 45.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 141.
Le duc de Longueville se rendit en Normandie. Il était le gouverneur de
cette province, et il voulait la faire déclarer contre la cour et pour
la Fronde. Il emmena avec lui un grand nombre de gentils-hommes, et
entre autres le marquis de Sévigné, dont les hauts faits les plus
remarquables dans cette guerre furent, si l'on en croit le spirituel
Saint-Évremond, d'avoir su en mainte occasion faire rire son altesse le
gouverneur par ses quolibets et son esprit goguenard[257]. Son oncle
Renaud de Sévigné joua un rôle plus important. Le coadjuteur lui donna
le commandement du régiment qu'il fit lever à ses frais pour la défense
de Paris; et comme Gondi avait aussi le titre d'archevêque de Corinthe,
on nomma le régiment que commandait Renaud de Sévigné, le régiment de
Corinthe. Quand ce corps eut été battu dans une sortie, les royalistes
appelèrent cette déroute _la première aux Corinthiens_, plaisanterie
qui fit rire les frondeurs eux-mêmes[258]. Renaud de Sévigné fut encore
employé par le coadjuteur dans quelques-unes des nombreuses
négociations qu'on pouvait dire être continuelles en ces temps de
trouble, où l'on ne se déclarait presque jamais pour un parti sans
offrir en même temps des conditions, pour prix de sa défection, au
parti contraire. Renaud de Sévigné fut pendant la Fronde considéré
comme un personnage assez notable pour que le cardinal de Retz, dans
une de ses conférences avec la reine et Mazarin, ne voulût point faire
sa paix avec la cour sans le comprendre au nombre de ceux pour lesquels
il réclamait des indemnités pécuniaires[259]. Il demandait pour lui
22,000 livres, ou 44,000 fr. de notre monnaie actuelle. Aucune mention
ne fut faite alors du marquis de Sévigné. L'expédition où il avait été
employé n'eut aucun succès. Plusieurs nobles, et entre autres
Saint-Évremond, refusèrent de se joindre au duc de Longueville; et le
projet qu'il avait de faire révolter la Normandie échoua par l'arrivée
du comte d'Harcourt, que la reine se hâta d'envoyer dans cette
province[260].
[257] SAINT-ÉVREMOND, _Retraite de M. le duc de Longueville_,
_Œuvres_, 1753, t. II, p. 12.
[258] RETZ, _Mémoires_, t. XLIV, p. 321.--JOLY, _Mém._, t. XLVII,
p. 52.
[259] RETZ, _Mémoires_, t. XLV, p. 99.
[260] DE MAIZEAUX, _Vie de Saint-Évremond_, dans les _Œuvres
de_ SAINT-ÉVREMOND, t. I, p. 20; t. II, p. 1.
La duchesse de Longueville n'alla point rejoindre la cour ni son mari;
elle se déclara pour la Fronde, et resta dans Paris. Toutes les femmes
des seigneurs qui avaient embrassé le même parti imitèrent son exemple.
Madame de Sévigné fut de ce nombre: elle n'accompagna point son mari en
Normandie, et resta dans la capitale. Les courageuses résolutions de
tant de beautés d'un haut rang, qui avaient dans l'armée des
assiégeants leurs frères, leurs parents, leurs amis, excitèrent parmi
les bourgeois et le peuple un enthousiasme extraordinaire, et accrurent
encore le feu de la sédition.
Bussy, que la reine n'avait pas mis dans le secret de son évasion,
s'échappa avec peine de Paris, maudissant Mazarin, la guerre, et sa
position, qui le forçaient de se séparer de sa cousine, de servir le
prince de Condé, dont il était mécontent, et de suivre la cour, qui ne
lui payait point les deux années d'appointements dus pour sa
lieutenance de Nivernais[261]. Cependant il obéit avec zèle aux ordres
qui lui furent donnés. Il tira du Nivernais les régiments qui y étaient
en quartier, et d'Autun les chevau-légers du prince de Condé; il
conduisit toutes ces troupes à Saint-Denis, où il fut placé sous les
ordres du maréchal Duplessis-Praslin[262]. Bussy envoya un de ses
laquais à Paris, pour lui ramener ses chevaux de carrosse; et pour
qu'on les laissât sortir de la ville, il les fit passer pour être ceux
de son oncle le grand prieur du Temple. Il ne négligea pas en cette
occasion d'écrire à sa cousine, et lui envoya la lettre suivante[263]:
LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.
«A Saint-Denis, 5 février 1649.
«J'ai longtemps balancé à vous écrire, ne sachant si vous étiez devenue
mon ennemie ou si vous étiez toujours ma bonne cousine, et si je devais
vous envoyer un laquais ou un trompette. Enfin, me ressouvenant de vous
avoir ouïe blâmer la brutalité d'Horace pour avoir dit à son beau-frère
qu'il ne le connaissait plus depuis la guerre déclarée entre leurs
républiques, j'ai cru que l'intérêt de votre parti ne vous empêcherait
pas de lire mes lettres; et pour moi, je vous assure que, hors le
service du roi mon maître, je suis votre très-humble serviteur.
«Ne croyez pas, ma chère cousine, que ce soit ici la fin de ma lettre:
je vous veux dire encore deux mots de notre guerre. Je trouve qu'il
fait bien froid pour faire garde. Il est vrai que le bois ne nous coûte
rien ici, et que nous y faisons _grande chère_ à bon marché. Avec tout
cela il m'y ennuie fort; et sans l'espérance de vous faire quelque
plaisir au sac de Paris, et que vous ne passerez que par mes mains, je
crois que je déserterais. Mais cette vue me fait prendre patience.
«J'envoie ce laquais pour me rapporter de vos nouvelles, et pour me
faire venir mes chevaux de carrosse, sous le nom de notre oncle le
grand prieur. Adieu, ma chère cousine.»
[261] BUSSY, _Mémoires_, édit. in-12, t. I, p. 171, 173, 176;
édit. de 1696, in-4º, t. I, p. 214, 215 et 219.
[262] RETZ, _Mém._, t. XLIV, p. 319.--Maréchal DUPLESSIS,
_Mémoires_, t. LVII, p. 291.
[263] SÉVIGNÉ, _Lettres_, no 7, t. I, p. 11 édit. de
Monmerqué.--BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 174, édit. in-12; et de
l'édit. in-4º, t. I, p. 218.--Cette lettre est mal datée dans
les éditions.
Le lendemain du jour qui suivit le départ de cette lettre, Bussy partit
de Saint-Denis dans la nuit, aux flambeaux, par un froid excessif; et
au lever de l'aurore sa cavalerie se trouva rangée entre le parc de
Vincennes et Conflans. Condé attaqua Charenton et s'en empara, mais
seulement après trois combats meurtriers. Le marquis de Chaulieu du
côté des frondeurs, et Gaspard de Coligny, duc de Châtillon, du côté
des royalistes, y furent tués[264]. Les frondeurs s'étaient emparés de
Brie-Comte-Robert. On forma le projet de reprendre cette place, dans le
dessein où l'on était d'affamer Paris. Le maréchal de Grancey eut cette
commission, et le maréchal Duplessis-Praslin fut chargé de protéger ses
opérations avec un corps de troupes. Les chevau-légers de Bussy en
faisaient partie. Il marcha donc pour cette expédition, qui ne dura que
huit jours[265]. Revenu dans son cantonnement de Saint-Denis, Bussy
apprit que les gens du maréchal la Mothe-Houdancourt avaient rencontré
sur la route ses chevaux que son cocher lui amenait, et qu'ils s'en
étaient emparés. Bussy se décida à envoyer un trompette au maréchal
pour les réclamer, et en même temps il chargea le trompette de la
lettre suivante pour madame de Sévigné[266]:
LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.
«Saint-Denis, le 5 mars 1649.
«C'est à ce coup que je vous traite en ennemie, Madame, en vous
écrivant par mon trompette. La vérité est que c'est au maréchal de la
Mothe que je l'envoie, pour le prier de me renvoyer les chevaux du
carrosse du grand prieur notre oncle, que ses domestiques ont pris
comme on me les amenait. Je ne vous prie pas de vous y employer, car
c'est votre affaire aussi bien que la mienne; mais nous jugerons, par
le succès de votre entremise, quelle considération on a pour vous dans
votre parti; c'est-à-dire que nous avons bonne opinion de vos généraux,
s'ils font le cas qu'ils doivent de vos recommandations.
«J'arrive présentement de notre expédition de Brie-Comte-Robert, las
comme un chien. Il y a huit jours que je ne me suis déshabillé: nous
sommes vos maîtres, mais il faut avouer que ce n'est pas sans peine. La
guerre de Paris commence fort à m'ennuyer. Si vous ne mourez bientôt de
faim, nous mourrons de fatigue; rendez-vous, ou nous allons nous
rendre. Pour moi, avec tous mes autres maux, j'ai encore une extrême
impatience de vous voir. Si M. le cardinal (_Mazarin_) avait à Paris
une cousine faite comme vous, je me trompe fort, ou la paix se ferait
à quelque prix que ce fût; tant y a que je la ferais, moi, si j'étais à
sa place, car, sur ma foi, je vous aime fort.»
[264] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 176 de l'édit. in-12, et p. 219
de l'édit. in-4º.--GUY-JOLY, _Mém._, t. XLVII, p. 56.--LA
ROCHEFOUCAULD, _Mém._, t. LI, p. 465--MOTTEVILLE, _Mém._, t.
XXXVIII, p. 183--MONTPENSIER, t. XLI, p. 47 et 50.--RETZ, _Mém._,
t. XLIV, p. 325.--MONGLAT, _Mém._, t. L, p. 158.--OMER TALON,
_Mém._, t. LXI, p. 104.--AVRIGNY, _Mémoires chronologiques_, t.
II, p. 425.--_Mémoires de ***, pour servir à l'hist. du
dix-septième siècle_, t. LVIII, p. 102.--_Fastes des Rois des
maisons de Bourbon et d'Orléans_, 1697, in-8º, p. 190.
[265] MONGLAT, _Mémoires_, t. L, p. 159.--DUPLESSIS, _Mém._, t.
LVII, p. 295.--OMER TALON, _Mém._, t. LXI, p. 424.
[266] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 177, édit. in-12; de l'édit.
in-4º, t. I, p. 221.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. 1, p. 12, no 3.
Madame de Sévigné s'employa d'une manière active pour faire rendre à
son cousin ses chevaux; mais le maréchal de la Mothe s'y refusa. Elle
répondit à la lettre de Bussy, et lui apprit le mauvais succès de sa
négociation. On voit, par la réponse qu'il lui adressa le même jour,
l'empressement qu'il mettait à saisir toutes les occasions de
correspondre avec elle, et le plaisir qu'il avait à la railler sur les
défaites de son parti[267].
[267] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 177, et p. 222 de l'édit.
in-4º.--_Lettres de Sévigné_, t. I, p. 13, no 9.--Cette lettre
est mal daté dans les éditions.
LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.
«Saint-Denis, le 6 mars 1649.
«Tant pis pour ceux qui vous ont refusé mes chevaux, ma belle cousine;
je ne sais pas si cela leur fera grand profit, mais je sais bien que
cela ne leur fait pas grand honneur. Pour moi, je suis tout consolé de
cette perte, par les marques d'amitié que j'ai reçues de vous en cette
rencontre. Pour M. de la Mothe, _maréchal_ de la Ligue, si jamais il
avait besoin de moi, il trouverait un chevalier peu courtois.
«Mais parlons un peu de la paix: qu'en croit-on à Paris? L'on en a ici
fort méchante opinion: cela est étrange que les deux partis la
souhaitent, et qu'on n'en puisse venir à bout.
«Vous m'appelez insolent, de vous avoir mandé que nous avions pris
Brie. Est-ce que l'on dit à Paris que cela n'est pas vrai? Si nous en
avions levé le siége, nous aurions été bien inquiets; car pour vos
généraux, ils ont eu toute la patience imaginable: nous aurions tort de
nous en plaindre.
«Voulez-vous que je vous parle franchement, ma belle cousine? Comme il
n'y a point de péril pour nous à courre avec vos gens, il n'y a point
aussi d'honneur à gagner: ils ne disputent pas assez la partie, nous
n'y avons point de plaisir; qu'ils se rendent, ou qu'ils se battent
bien. Il n'y a, je crois, jamais eu que cette guerre où la fortune
n'ait point eu de part: quand nous pouvons tant faire que de vous
trouver, c'est un coup sûr à nous que de vous battre, et le nombre ni
l'avantage du lieu ne peuvent pas seulement faire balancer la victoire.
«Ah! que vous m'allez haïr, ma belle cousine! toutes les fleurettes du
monde ne pourront pas vous apaiser.»
Cette paix que Bussy désirait tant fut conclue six jours après la
lettre que nous venons de citer. Elle fut consentie le 11 mars entre la
reine et les commissaires du parlement; mais on ne le sut à Paris que
le 13, et la déclaration royale qui en réglait les dispositions ne fut
approuvée par le parlement que le 1er avril. On convint d'une trêve
de trois jours entre les parties belligérantes, à partir du jour où les
commissaires du parlement étaient tombés d'accord des conditions de la
paix avec la reine. On renouvelait cette trêve tous les trois jours
avant qu'elle fût expirée, afin de procurer au parlement le temps de
délibérer et de donner son approbation. Bussy, dans cet intervalle,
entreprit de se rendre à Paris, afin de voir sa cousine. Arrivé à la
porte Saint-Martin, où il se présenta accompagné de son frère et de
deux autres personnes, l'officier du poste, à moitié ivre, voulut
l'empêcher de passer outre, et lui demanda s'il avait un billet du
maréchal Duplessis. Bussy lui répondit que la trêve était publiée, et
qu'il n'avait pas besoin de billet pour entrer. L'officier lui dit
qu'il n'entrerait pas sans billet. Bussy, contrarié de ce refus,
déclara qu'il s'en allait aussi de son côté empêcher les gens de Paris
d'entrer à Saint-Denis. Alors l'officier se mit à crier «au Mazarin!»
Aussitôt Bussy fut enveloppé par une foule de gens qui sortirent des
maisons environnantes: on l'assaillit lui et ses compagnons. Bussy
reçut un coup de bâton sur la tête, qui lui fit une large blessure, et
ce fut avec peine qu'on parvint à le faire entrer, ainsi que sa suite,
dans un corps de garde voisin. On s'occupa à panser sa blessure; mais
la multitude augmentait autour de lui et de ceux qui l'accompagnaient.
On se pressait pour les voir comme des bêtes curieuses; on vociférait,
on menaçait de les massacrer. Bussy, dans cette situation critique (il
dit dans ses Mémoires qu'il n'a jamais vu la mort de si près), osa
prendre à partie un homme qui s'emportait en injures contre le roi;
mais comme en même temps Bussy, en défendant le roi, se mit à maudire
Mazarin, il fut applaudi par le peuple et ne courut plus de danger: on
lui permit d'écrire, et il en profita pour donner avis de son aventure
au chevalier Dufresnoy, qui vint six heures après, muni d'un ordre du
prévôt des marchands, délivrer les malheureux captifs. Le chevalier
Dufresnoy prit Bussy dans son carrosse, et le conduisit au Temple, chez
son oncle le grand prieur.
Bussy ne put jouir longtemps du bonheur de se trouver à Paris avec sa
cousine. Le prince de Condé, qui avait contre lui des sujets de
mécontentement graves, ou à qui son esprit caustique et son caractère
présomptueux et moqueur avaient déplu, cherchait à lui occasionner des
dégoûts; il voulait que Bussy vendît à Guitaut sa charge de
capitaine-lieutenant des chevau-légers. Le comte de Guitaut était
cornette dans cette compagnie, et il avait toute la confiance du
prince[268]. Bussy résista; alors Condé donna l'ordre à sa compagnie de
chevau-légers de marcher en Flandre. La guerre s'y continuait. Les
Espagnols, profitant des troubles civils, avaient repris Ypres et
Saint-Venant. Bussy évita cette fois l'obligation de se rendre à
l'armée, en chargeant son maréchal des logis de l'exécution des ordres
qu'il avait reçus, et en prétextant des affaires de famille qui
exigeaient sa présence en Bourgogne, où en effet il eut soin de se
rendre. Malheureusement pour lui, le prince de Condé y vint aussi, et
Bussy se trouva dans la nécessité d'aller lui rendre ses devoirs à
Dijon. Là, le prince lui réitéra l'ordre d'aller à l'armée; il fallait
nécessairement ou vendre sa charge, ou faire la campagne: Bussy préféra
ce dernier parti[269].
[268] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 181 de l'édit. in-12; et de
l'édit. in-4º, p. 226.
[269] _Ibid._, t. I, p. 151, édit. in-12.
Ni les projets de mariage que Bussy formait à cette époque[270], ni la
mort du seul frère qui lui restait, et dont il avait reçu des marques
de dévouement et d'amitié[271], ni l'amour qu'il avait pour sa cousine,
ne pouvaient arrêter ce besoin d'intrigues galantes qui le dominait.
Pendant son séjour à Paris, il eut occasion de voir dans le Temple, où
il demeurait, deux demoiselles[272]. Elles étaient sœurs, «aussi
jolies femmes, dit-il, qu'il y en eût en France, et jusque alors en
fort bonne réputation». Elles demeuraient avec leur mère. De concert
avec un autre gentil-homme, qui devait l'accompagner à l'armée comme
volontaire, Bussy s'introduisit chez elles, et se fit aimer de la
cadette, tandis que son compagnon adressait ses hommages à l'aînée.
Tous deux se montraient fort assidus dans cette maison, et n'en
sortaient le soir que fort tard. D'après une lettre de Bussy, datée de
Clermont en Beauvoisis le 15 septembre 1649, il paraît même que les
deux galants passèrent avec les deux sœurs la nuit entière du jour
qui précéda leur départ pour l'armée; mais cette lettre même prouve
qu'ils ne purent parvenir à exécuter leurs coupables projets de
séduction.
[270] _Ibid._, t. I, p. 183 de l'édit. in-12; et de l'édit.
in-4º, p. 229.
[271] _Ibid._, t. I, p. 181 de l'édit. in-12; et de l'édit.
in-4º, p. 227.
[272] _Suppl. aux Mémoires et Lettres de M. le comte de_ BUSSY,
p. 37.
CHAPITRE XIV.
1649-1650.
Réflexions sur l'effet des dissensions civiles.--Bussy ne se
détermine que par son seul intérêt.--Arrestation des
princes.--Effets produits par cette mesure.--Récit des
circonstances qui l'ont amenée.--Rôle que joue Gondi au milieu de
ces événements.--Bussy offre de vendre sa charge à Guitaut, qui
s'y refuse.--Bussy ne se déclare pour aucun parti.--Il se
marie.--Il continue à suivre le parti de Condé.--Il enlève en
Berry le régiment du comte de Saint-Aignan.--Bussy est toujours
amoureux de madame de Sévigné.--Il charge Launay-Liais de lui
remettre une lettre.--Lettre de Bussy à madame de
Sévigné.--Vanité de Launay-Liais.--Tavannes lui adresse un mot
humiliant.--Launay-Liais avait toute la confiance de
Bussy.--Bussy, par son secours, se rend en Bourgogne, et échappe
aux ennemis au moyen d'un déguisement.--Réflexions sur les
travestissements pendant toute la durée de la Fronde.
Les dissensions civiles, en se prolongeant, ne manquent jamais de
montrer le triste spectacle des torts de tous les partis; ceux même qui
y étaient entrés avec les penchants et les illusions de la vertu,
honteux des souillures qu'ils ont contractées dans la lutte, finissent
presque toujours par se renfermer dans le cercle étroit des intérêts
individuels, et achèvent de se dégrader, en ne reconnaissant plus pour
seul mobile de leurs actions qu'un lâche égoïsme. Alors tout amour du
bien public s'éteint; les cœurs deviennent insensibles à toute
généreuse sympathie; l'âme se flétrit, tout ce qu'elle avait de divin
disparaît; semblable à ces aromates qui, après avoir répandu au loin
l'odeur et l'éclat de leur ardent brasier, ont perdu par la combustion
jusqu'à la faculté de s'enflammer, et ne forment plus qu'une cendre
vile, sans chaleur, sans lumière et sans parfum.