Ce n'est pas seulement parce que la duchesse de Longueville est belle,

que Turenne et La Rochefoucauld se disputent si ardemment ses faveurs;

mais c'est parce que, par son esprit et l'énergie de son caractère,

elle a un grand ascendant sur son mari et sur son frère le grand Condé,

et qu'après la chute de Mazarin on croit déjà voir Condé à la tête du

gouvernement[235]. Pourquoi le coadjuteur change-t-il si souvent de

parti? pourquoi cherche-t-il à les brouiller entre eux et à négocier

avec tous? pourquoi, malgré sa fougue apparente, ménage-t-il à la fois

la régente, le parlement, la Fronde, le pape et les jansénistes? C'est

qu'ayant reconnu la nullité du grand Condé hors du champ de bataille,

celle du duc d'Orléans sur tous les points, il se croit plus d'esprit

et de talent que Mazarin, qu'il a l'espoir de le remplacer, et qu'il

veut aussi obtenir le chapeau de cardinal. Par là il se trouve forcé à

seconder tour à tour ceux qui voulaient renverser le premier ministre

et ceux qui voulaient soutenir la régente, c'est-à-dire tous les

partis contraires. S'il se montre si assidu auprès de mademoiselle de

Chevreuse, cette beauté si peu spirituelle; s'il lui sacrifie deux de

ses maîtresses, c'est qu'il a besoin de sa mère, son seul intermédiaire

auprès de la reine. Ce n'était donc pas l'amour, comme le dit Voltaire,

qui faisait et défaisait les cabales. L'amour, si on peut profaner ce

nom pour des liaisons de cette nature, n'était dans la Fronde que le

serviteur de l'ambition et l'esclave de la sédition. Sans doute cette

guerre de la Fronde ne fut ni aussi longue ni aussi sanglante que celle

de la Ligue. Le fanatisme n'avait pas séparé une même nation en deux

peuples différents, dont chacun ne voyait de salut que dans la

destruction de l'autre; on ne voulait point détrôner un roi, changer

une dynastie, mais chasser un ministre, ou lui arracher des

concessions. On le poursuivait plutôt par le ridicule que par la haine.

En vain le parlement appela sur lui, par un arrêt, le fer des

assassins, il ne s'en trouva point. Mais la verve des chansonniers et

des poëtes satiriques, le cynisme injurieux des auteurs de libelles, ne

tarissaient point sur son compte. La presse suffisait à peine pour

reproduire les nombreux pamphlets dont il était l'objet. Cependant

cette guerre civile ne se passa point non plus sans qu'il y eût du sang

de répandu sur les champs de bataille, ni sans quelques actes de

cruauté. La religion aussi, quoiqu'elle ne jouât pas, comme au temps de

la Ligue, le principal rôle dans les discussions qui se produisaient,

n'y était pas non plus étrangère; et c'est ici le lieu de faire

connaître la nouvelle secte qui venait de s'élever au sein de l'Église

catholique, et son influence sur les événements de cette époque.

[235] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXVIII, p. 128; t. XXXIX, p.

45.--NEMOURS, t. XXXIV, p. 406.

La réforme de Luther avait non-seulement détaché des papes une grande

portion de l'Église, mais elle avait aussi éclairé celle qui leur était

restée fidèle. Les plus fervents catholiques, en repoussant les dogmes

des protestants, leurs interprétations de l'Écriture et des mystères,

n'avaient pu s'empêcher d'approuver leurs efforts pour combattre les

abus contraires à l'esprit de la religion, et d'admirer le courage, la

science et l'habileté qu'ils avaient déployés dans cette lutte. Le

pouvoir que les papes avaient usurpé semblait aux évêques attentatoire

à leur autorité. Ils avaient vu avec peine la cour de Rome, après que

les moyens sanglants de l'inquisition eurent été usés ou repoussés dans

plusieurs pays, se créer un nouvel appui dans un corps religieux,

organisé d'après le principe le plus absolu de l'obéissance passive;

sorte de milice répandue partout, placée en dehors de la hiérarchie

ecclésiastique, ou à côté d'elle, et ne pouvant être dominée ni

restreinte par les moyens qui lui sont propres; sans attributions

spéciales; s'adaptant à tout, dominant partout, et paraissant partout

obéir. On trouvait que cet ordre, et par conséquent Rome, qui

l'approuvait et le soutenait, avait dans ses livres corrompu la pureté

de la foi, pour l'accommoder aux relâchements du siècle et servir ses

ambitieux desseins. Des esprits religieux et rigides croyaient donc

s'assurer des moyens de salut en ne reconnaissant dans les papes que

l'autorité qui leur était attribuée par les constitutions de l'Église;

en redonnant aux doctrines des Pères de l'Église, et surtout à celles

de saint Augustin, l'ascendant que leur avaient fait perdre des

doctrines contraires. Des théologiens renommés, Edmond Richer, syndic

de la Sorbonne, et Michel Bains, professeur à Louvain, avaient publié,

dans ce but, des livres qui, comme on devait s'y attendre, furent

condamnés à Rome[236]. Ces condamnations ne servirent qu'à augmenter

le nombre des prosélytes à la cause qu'ils défendaient. Deux hommes

liés par l'amitié la plus intime, Duverger de Hauranne, abbé de

Saint-Cyran, et Jansenius, évêque d'Ypres, entreprirent de rassembler

sous un même drapeau tous ces généreux sectaires, d'en augmenter le

nombre, de les discipliner, et de faire en sorte qu'ils ne consumassent

point inutilement leurs forces en efforts individuels. Le premier

employa pour y parvenir un talent de persuasion auquel rien ne

résistait, pas même les geôliers chargés de le garder dans la prison où

il fut confiné. Doué d'une prodigieuse activité, il entretint une vaste

correspondance, qui étendait au loin l'empire qu'il exerçait sur les

esprits. Jansenius, son ami, avec plus d'érudition et une plus grande

force de tête, donna les moyens de tirer des nombreux in-folio de saint

Augustin un corps de doctrines conforme aux idées et aux principes des

réformateurs. Son livre publié, en 1640, sous le titre d'_Augustinus_

devint l'évangile de la nouvelle secte. C'est ce livre dont Nicolas

Cornet, docteur de Sorbonne, prétendit avoir résumé les principes en

cinq propositions, qu'on fit condamner par la cour de Rome; acte

imprudent et impolitique, qui ne fit qu'augmenter le mal auquel on

voulait remédier, et qui devint, dans ce siècle et dans le suivant, la

source d'interminables discussions, de débats insensés et de

déplorables persécutions.

Ainsi naquit la secte des jansénistes, en haine des jésuites, en

opposition avec Rome, mais qui cependant aspirait à être le plus ferme

soutien de Rome et du catholicisme, si Rome, cédant avec les progrès du

temps et lui accordant ce qu'elle exigeait, eût voulu la seconder dans

ses pieux desseins.

[236] PETITOT, _Notice sur Port-Royal_, dans les _Mém. sur

l'Hist. de France_, t. XXXIII, p. 15.

Les principaux points de leurs doctrines étaient que la juridiction

ecclésiastique appartient essentiellement à toute l'Église; que les

évêques n'en étaient que les ministres; qu'elle devait être exercée par

les conciles assemblés, où les papes n'avaient que le droit de

présidence[237]. Ils prétendaient aussi donner à la morale et aux

actions humaines un mobile unique et divin, et ils soutenaient que

l'homme ou le pécheur ne peut rien sans la grâce, c'est-à-dire sans

l'intervention divine; qu'il doit avant tout s'efforcer de l'obtenir

par un pur amour de Dieu, dépouillé de tous motifs humains, même les

plus louables. Selon eux, les justes ont besoin, pour accomplir les

commandements de Dieu, et même pour prier sincèrement, que la grâce

efficace détermine invariablement leur volonté; et cette grâce dépend

de la pure miséricorde de Dieu.

[237] PETITOT, _Notice sur Port-Royal_, t. XXXIII, p. 86.

Cette doctrine paraît en effet être celle de saint Augustin, que

Bossuet appelle le plus éclairé et le plus profond des docteurs. Mais

de la manière dont elle était développée et expliquée par la nouvelle

secte, elle conduisait au fatalisme, et était contraire aux dogmes de

l'Église; et les théologiens qui l'avaient adoptée ne pouvaient

échapper aux conséquences qu'elle présente contre le libre arbitre ou

l'indépendance de la volonté de l'homme, principe fondamental et

incontesté dans la religion chrétienne.

Des maximes sévères de piété, une plus grande exaltation religieuse,

résultaient de ces dogmes ou en étaient déduites par la secte. Aussi

Bossuet, qui se rapprochait des jansénistes par ses doctrines sur le

pouvoir du pape, sur la nécessité de le restreindre et sur

l'indépendance des évêques, se montre-t-il effrayé de l'absolutisme des

doctrines de la nouvelle secte, «qui font paraître, dit-il, la

religion trop pesante, l'Évangile excessif, et le christianisme

impossible[238].» Madame de Sévigné, liée avec les chefs des

jansénistes, et qui inclinait pour leurs opinions, mais dont la raison

et le bon sens s'accommodaient peu de leurs subtilités, leur demandait

de vouloir bien, par pitié pour elle, épaissir un peu la religion, qui

s'évaporait à force de raisonnements[239].

[238] BOSSUET, _Oraison funèbre de Cornet_.

[239] SAINT-SIMON, _Mémoires complets et authentiques_, t. I, p.

466.

Cependant, à une époque où les combats répétés contre la réforme

avaient, ainsi que je l'ai remarqué, donné aux idées religieuses un

grand empire sur les esprits, la doctrine des jansénistes, malgré ses

erreurs, par la base toute divine de sa morale, par l'enchaînement des

principes et des conséquences, par les garanties qu'elle semblait

donner contre les abus de la cour de Rome, était singulièrement propre

à plaire aux âmes généreuses, aux hommes instruits et aux caractères

énergiques. Elle se conciliait par son austérité même ceux que le monde

avait entraînés dans de grands désordres, parce qu'elle semblait leur

offrir des moyens plus certains de réparer en peu de temps les

souillures de leur vie passée. Enfin, elle plaisait à la généralité des

esprits, parce qu'elle établissait dans les matières religieuses ce

droit d'examen et de résistance à l'autorité que l'on réclamait alors

avec tant de chaleur pour les matières politiques. Il est des temps où

les peuples supportent encore plus patiemment l'esclavage du corps que

celui de la pensée.

Aussi le gouvernement ouvrit de bonne heure les yeux sur les dangers

de cette nouvelle secte. Duverger de Hauranne fut persécuté et

emprisonné par Richelieu, ce qui augmenta encore le nombre de ses

prosélytes.

Sous le règne suivant les disciples de l'abbé de Saint-Cyran, par leur

union avec les religieuses de Port-Royal, alors gouvernées par une

abbesse du plus grand mérite, Angélique Arnauld, acquirent la

consistance d'un parti. Il était peu nombreux, mais très-respectable

par les vertus, par les talents et la renommée de ceux qui le

composaient. Ils s'étaient tous retirés dans un vallon sauvage et

agreste, entouré de forêts et de marécages, à six lieues de Paris, près

du village de Chevreuse. Les religieuses de Port-Royal avaient eu

autrefois leur couvent dans ce vallon. Elles l'avaient depuis

transporté à Paris; mais elles l'y rétablirent de nouveau lorsque les

disciples de l'abbé de Saint-Cyran et de Jansenius, qui la plupart

étaient leurs frères, leurs parents ou leurs directeurs, eurent

converti, par la culture et des travaux bien dirigés, ce vallon

marécageux et malsain en un délicieux Élysée orné d'habitations

charmantes. Ces solitaires formèrent, à la manière des anciens Pères du

désert, dans leurs asiles champêtres, une espèce de communauté où

chacun d'eux avait un emploi. Ils étaient jardiniers, maçons,

vignerons, garde-chasse, laboureurs, aussi bien que prédicateurs,

prêtres ou auteurs. Toujours étroitement unis entre eux, sincères dans

leur renoncement au monde, convaincus de la sainteté de leur doctrine,

regardant comme un devoir impérieux de leur conscience de chercher à la

propager, ils étaient prêts à supporter tous les genres de persécution

plutôt que de se résoudre à faire aucune concession qui pût y porter

atteinte. Ils considérèrent qu'ils rempliraient un double but, celui de

se faire des prosélytes et d'être utiles à la société, s'ils se

dévouaient à l'instruction de la jeunesse. Ils ouvrirent donc une

école, qui fut d'abord peu nombreuse, mais qui bientôt augmenta

rapidement. Ils publièrent pour leurs élèves des traités élémentaires

dans diverses branches des connaissances humaines, qui chacun dans leur

genre sont restés des chefs-d'œuvre. L'admiration qu'ils inspirèrent

leur fit des partisans de tous ceux qui s'étaient acquis quelque

renommée dans les lettres[240].

[240] PETITOT, _Notice sur Port-Royal_, t. XXXIII, p.

9.--SÉVIGNÉ, 26 janv. 1674, t. III, p. 327, édit. 1823.--_Ibid._,

t. III, p. 227, édit. 1820.

Des esprits aussi levés, des hommes aussi indépendants, d'une aussi

grande austérité, unis pour la réforme des mœurs, ne pouvaient

manquer de s'attirer la haine et la colère d'un gouvernement

dissipateur. Ils avaient donc pour amis, ou pour partisans déclarés ou

secrets, tous ceux qui, par quelque motif que ce fût, formaient

opposition au ministre; tous ceux qui, par intérêt ou par zèle pour le

bien public, aspiraient à réformer les abus qui déshonoraient l'Église

ou appauvrissaient l'État.

Ainsi, quoique les solitaires de Port-Royal eussent l'air de ne vouloir

prendre aucun parti dans les dissensions civiles, et que, fidèles aux

préceptes de l'Évangile, ils se montrassent soumis aux autorités dans

tout ce qui était étranger au culte, cependant ils étaient liés avec

tous les chefs de la Fronde et détestés à la cour à l'égal des

frondeurs. Par une alliance nécessaire de la religion avec la

politique, tout janséniste était frondeur, tout frondeur était disposé

à devenir janséniste. Les uns et les autres aspiraient également à

réformer l'État et l'Église, dont alors on ne séparait pas les

intérêts. Le cardinal Mazarin avait d'ailleurs approuvé la bulle du

pape qui condamnait Jansenius, et il favorisait les jésuites; tous les

jansénistes étaient par cette seule raison ligués contre ce ministre,

et enclins à favoriser les frondeurs.

Le cardinal de Retz, qui gouvernait le diocèse de Paris comme

coadjuteur de son oncle, malade et incapable, avait sous sa juridiction

le couvent de Port-Royal. Il se trouvait avoir avec les jansénistes une

trop grande conformité de but, pour ne pas leur être favorable; et il

était trop habile pour ne pas tirer parti de l'influence que leur

donnaient leur vertu et leurs grands talents. Par eux il gouvernait les

curés de Paris, qui presque tous avaient embrassé les dogmes de la

nouvelle secte; et l'ascendant que les curés avaient alors sur le

peuple lui servait à soulever ou à calmer à son gré les flots de la

sédition[241].

[241] RETZ, _Mémoires_, t. XLV, p. 77.

Cependant l'alliance que les chefs de faction formaient avec les

jansénistes était souvent peu durable. Les premiers se gouvernaient par

des intérêts variables, les seconds par des principes inflexibles. Les

premiers étaient des hommes agités par toutes les passions mondaines,

les seconds n'aspiraient qu'à la propagation de leur croyance: mais la

piété n'éteignait point en eux l'orgueil, le plus indomptable des vices

de l'homme, parce qu'il est le seul assez habile pour revêtir des

formes qui font méconnaître sa nature, le seul assez audacieux pour

s'asseoir à côté de la vertu. Les jansénistes, comme les jésuites,

leurs adversaires, regardaient comme un devoir, pour le succès de leur

prosélytisme, de ne pas rester étrangers aux agitations de la politique

et aux révolutions de l'État. Ils avaient même à cet égard un avantage

sur les jésuites: ils ne s'étaient point cloîtrés; ils n'avaient formé

aucun vœu, prononcé aucun serment, contracté aucun engagement, ni

fait aucune promesse d'obéissance envers des supérieurs. Ceux d'entre

eux qui s'étaient condamnés à la retraite, les solitaires de

Port-Royal, étaient restés séculiers; la plupart avaient joué des rôles

importants sur la scène du monde; et on pouvait dire que s'ils

s'étaient retirés volontairement des premiers plans, ce n'était pas

pour rompre toute liaison avec les acteurs qui s'y trouvaient, mais

pour former un aparté. Là ils ne s'occupaient que d'un seul point, et,

comme tous les sectaires, entraînés par une idée fixe, ils agréaient ou

repoussaient les actions et les sentiments, selon qu'ils étaient

favorables ou contraires à leur projet de réforme. Comme alors les

hommes changeaient souvent de parti, et que les partis eux-mêmes

variaient dans leur but et dans leurs moyens, tantôt combattant contre

le gouvernement, tantôt s'alliant avec lui, les jansénistes se

trouvaient fréquemment avoir pour ennemis les mêmes hommes qui avaient

été leurs partisans les plus déclarés, et pour amis ceux qui s'étaient

montrés leurs plus violents persécuteurs. Ces continuelles péripéties

ajoutaient encore à la complication, déjà si grande, des intrigues

multipliées de ce singulier drame politique.

Pour bien comprendre comment les grands pouvaient, à cette époque,

changer si souvent de bannière, et faire tourner subitement les partis

au gré de leurs intérêts, il faut se reporter à la composition de la

société telle qu'elle était alors en France. La féodalité du siècle de

Hugues Capet avait depuis bien longtemps disparu de la constitution de

l'État; mais elle existait encore dans les lois privées, dans les

priviléges particuliers, et encore plus dans les mœurs, qui

survivent longtemps à la destruction des lois. Toutes ces causes

faisaient de la noblesse un peuple à part. Louis XI et ensuite

Richelieu avaient bien pu comprimer les grands, et leur ôter le pouvoir

de porter leurs mains sur le sceptre; mais ils n'avaient pu faire qu'il

n'y eût des grands, ils n'avaient pu leur enlever ni leurs vastes

domaines, ni la vénération attachée à leurs noms; ils n'avaient pu

empêcher que leurs vassaux, les membres de leurs familles, les nobles

des provinces où ils tenaient un si grand état, ne continuassent, par

intérêt comme par habitude, à se grouper autour d'eux, ne se plaçassent

sous leur protection, n'obéissent à leurs ordres, ne se fissent un

honneur de les servir. Sans doute les progrès du commerce, du luxe et

de l'industrie avaient beaucoup diminué cette triple influence des

richesses territoriales, du rang et de la naissance; cependant elle

était encore très-puissante à cette époque. Rien n'est plus commun,

dans les mémoires de ce temps, que de lire au sujet de personnages

nobles et titrés, qu'ils étaient ou avaient été domestiques de tel

prince, de tel duc, de tel maréchal; ce qui signifie seulement qu'ils

avaient ou avaient eu un emploi dans leurs maisons. Dans les moments de

péril et de crise, il suffisait au coadjuteur, au duc de Longueville,

ou à tel autre individu de ce rang, d'écrire dans les provinces où

leurs terres étaient situées pour faire arriver aussitôt dans la

capitale deux ou trois cents gentils-hommes qui leur servaient

d'escorte, et qui étaient prêts à se battre pour eux aussitôt qu'ils en

auraient reçu l'ordre[242]. Il leur importait peu de quel parti était

leur chef, quelle cause il avait embrassée. La fortune de tous

dépendait de lui; c'est à sa fortune qu'ils s'attachaient. Quand ils

l'abandonnaient, ils renonçaient en même temps à sa protection et au

soutien qu'ils pouvaient prétendre de tous ceux qui lui appartenaient;

et alors c'était presque toujours pour se placer comme client obéissant

et soumis sous un patron plus puissant, ou dont ils espéraient

davantage. Ils entraînaient en même temps dans leur défection tous les

nobles qui leur étaient subordonnés, ou qui se trouvaient sous leur

dépendance immédiate. Un noble était donc habitué à n'avoir point

d'autre opinion que celle de son chef. Il ne pouvait rester isolé, sans

protecteur et sans compagnons d'armes, sans serviteurs, comme un vilain

ou un bourgeois, qui à ses yeux, quelque riche qu'il fût, était sans

seigneur, et par conséquent sans honneur. Son honneur à lui, il le

plaçait dans sa servitude; c'était la preuve de sa noblesse, la marque

de sa puissance, le signe de son crédit.

[242] RETZ, _Mémoires_, t. XLV.

C'est ainsi que toutes les branches de la famille de Sévigné

reconnaissaient alors pour protecteur et pour chef Gondi, archevêque de

Corinthe, coadjuteur de l'archevêque de Paris, et oncle du mari de

madame de Sévigné. Sa naissance, son rang, ses richesses, le pouvoir

dont il était revêtu comme seul administrateur du premier diocèse du

royaume, comme l'homme le plus populaire de Paris, comme un des chefs

de la Fronde, le rendaient un des personnages les plus importants de

l'État. Ses grands talents lui donnaient d'ailleurs un irrésistible

ascendant sur tous ceux qui l'approchaient. Le chevalier Renaud de

Sévigné, qui habitait une maison dans la cour extérieure de

Port-Royal[243], et le marquis de Sévigné[244] se trouvèrent donc, par

le coadjuteur, nécessairement enrôlés sous les drapeaux de la Fronde,

et imbus de la doctrine des jansénistes. Par les mêmes causes, la

jeune marquise de Sévigné, qui aimait son mari, qui goûtait fort

l'esprit, l'éloquence, le caractère aimable, et les vertus domestiques

(car il en avait) du coadjuteur, devint frondeuse et janséniste[245].

[243] PETITOT, _Mémoires_, t. XXXIII, p. 85.

[244] CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII, p. 188.

[245] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXVIII, p. 34.

Cependant le cardinal Mazarin, malgré la haine et l'opposition des

partis, faisait preuve d'une grande étendue de vue et d'une rare

habileté dans le gouvernement. C'est en 1648, l'année même où

l'emprisonnement de Broussel avait donné lieu à la journée des

Barricades, qu'il consomma le grand ouvrage de la paix de Munster, si

avantageuse à la France. Mais il avait laissé dilapider les finances

par Particelli Emeri, Italien comme lui; et il acquérait, en vendant

les grâces de la cour, une fortune immense et honteuse.

La reine, après la journée des Barricades[246], s'était retirée à Ruel,

chez la duchesse d'Aiguillon[247]. La déclaration du 24 octobre

satisfit le parlement et sembla tout apaiser, et fut comme un traité de

paix, qui ramena la reine à Paris[248]. Elle y revint le 21 octobre, et

y fut bien reçue; mais cette paix qui avait été conclue ne devait être

qu'une courte trêve. Le parlement, qui avait obtenu des garanties de

liberté, était seul intéressé à la maintenir. L'orgueil d'Anne

d'Autriche s'indignait d'avoir été obligée de céder[249]. Les princes

du sang, c'est-à-dire le duc d'Orléans, Condé, le duc de Bouillon,

étaient mécontents que la cour eût accepté des conditions qui ne leur

laissaient aucune influence. Le coadjuteur, chef de la Fronde, et les

jeunes membres du parlement avec lesquels il était d'accord, et qui

formaient la force de son parti, étaient déterminés à ne point souffrir

que les rênes du gouvernement fussent abandonnées à Mazarin. Ils

étaient les moins satisfaits de tous, les moins disposés au repos; de

sorte que les satires, les épigrammes, les chansons contre le ministre,

et même contre la reine, recommencèrent de nouveau. On inspira des

craintes au peuple, au sujet de quelques troupes qu'on avait fait

approcher. Le parlement, s'apercevant que la déclaration n'était pas

exécutée, recommença ses assemblées et ses remontrances; et tout

faisait présager une nouvelle crise[250].

[246] RETZ, _Mémoires_, t. XLIV, p. 206-210.--MOTTEVILLE,

_Mémoires_, t. XXXVIII, p. 13.--PETITOT, _Notice sur la Fronde_,

t. XXXV, p. 89.--_Fastes des Rois_, 1697, in-8º, p. 190.

[247] MOTTEVILLE, t. XXXVIII, p. 41.

[248] _Ibid._, t. XXXVIII, p. 100.

[249] _Ibid._, t. XXXVIII, p. 96.

[250] RETZ, _Mémoires_, t. XLIV, p. 261, ou p. 18 de l'édit. de

1836.

CHAPITRE XIII.

1648-1649.

Madame de Sévigné accouche d'une fille.--Conjectures sur le lieu

de sa naissance.--Date du séjour de madame de Sévigné au château

de Ferrières; son retour à Paris.--Elle y trouve

Marigny.--Impromptu qu'il fait pour elle.--Brusqueries et mauvais

procédés du marquis de Sévigné envers sa femme.--Bussy devient le

confident des deux époux.--Sentiments de madame de Sévigné pour

son cousin.--Il conçoit l'espérance de la séduire.--Fuite de la

cour à Saint-Germain.--Bussy est obligé de la

suivre.--Commencement de la première guerre de Paris.--Le marquis

de Sévigné se rend en Normandie.--Rôle qu'il joue dans cette

guerre.--Le chevalier Renaud de Sévigné est employé par le

coadjuteur.--Bussy réclame auprès du ministre l'argent qui lui

est dû.--Il sert avec zèle le parti du roi.--Il envoie à Paris

pour ramener ses chevaux.--Il écrit à sa cousine.--Lettre de

Bussy à madame de Sévigné.--Bussy se trouve à l'attaque du pont

de Charenton.--Il envoie réclamer les chevaux qu'on lui avait

pris.--Madame de Sévigné s'emploie pour lui, et lui

répond.--Autre lettre de Bussy à madame de Sévigné.--Paix conclue

entre la cour et le parlement.--Bussy veut rentrer dans Paris, et

manque d'être assommé à la barrière.--Il repart de Paris.--Condé,

mécontent, lui donne des ordres, qu'il fait exécuter par son

maréchal des logis.--Bussy se rend en Bourgogne; il y trouve

Condé, qui l'oblige à partir pour l'armée.--Bussy insatiable

d'intrigues galantes.--Pendant son séjour au Temple, Bussy fait

sa cour à une jeune personne, et s'en fait aimer.--Forcé de la

quitter, il lui écrit de l'armée.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 12 / 38 段