Fausses idées des historiens sur la Fronde.--Caractère de cette

époque.--Causes anciennes qui l'ont fait naître.--Nécessité de

les connaître.--Les Gaules préparées par les Romains à former un

seul État.--Gouvernement féodal produit par la distribution des

bénéfices.--Autorité royale réduite à son plus bas degré à

l'avénement de Hugues Capet.--Des causes qui tendaient à la

relever de son abaissement.--Ruine du gouvernement féodal achevée

sous Philippe le Bel.--Louis XI abat la puissance des gouverneurs

qui s'étaient rendus indépendants.--Il élève les parlements et

les offices judiciaires.--Le tiers état, élevé par l'autorité

royale, veut en réprimer les excès.--L'autorité royale se sert

des parlements contre le tiers état.--Les parlements prennent de

l'ascendant, et veulent partager le pouvoir avec l'autorité

royale.--Les grands et les nobles profitent des divisions entre

le roi et le parlement pour tâcher de ressaisir leur ancienne

puissance.--Le tiers état incline vers l'un ou l'autre parti pour

assurer ses droits.--Affaiblissement de l'autorité royale sous la

minorité de Louis XIII.--Richelieu la relève, et établit le

despotisme.--Il y était forcé par l'état des partis.--Mesures

qu'il prend pour anéantir l'ascendant des gouverneurs de

province, des gens de robe et de finance.--Après Richelieu,

nouvelle régence.--Nouvel affaiblissement de

l'autorité.--Avénement de Mazarin au ministère.--Il veut

continuer le système de gouvernement créé par Richelieu.--Les

grands, les parlements et la bourgeoisie s'y opposent.--Naissance

de la Fronde.--Tous les partis réunis contre le ministre avaient

des vues différentes.--Pourquoi Condé, Turenne, La Rochefoucauld,

le cardinal de Retz, changent si facilement de parti.--La Fronde

moins sanglante que la Ligue, mais due à des causes aussi

puissantes.--La religion, comme dans la Ligue, y joue un grand

rôle.--Naissance du jansénisme.--La réforme de Luther éclaire sur

les abus de la cour de Rome, et donne le goût des discussions

théologiques.--Doctrine de saint Augustin et de l'Église sur

l'autorité des papes.--Doctrine des jansénistes sur la

grâce.--Effet de cette doctrine sur la morale.--Cause de son

succès.--Port-Royal des Champs.--Des solitaires qui s'y

retirent.--Leur genre de vie, leurs travaux, leurs

écrits.--Pourquoi ils se trouvaient liés avec les chefs de la

Fronde, avec le cardinal de Retz.--Composition de la société à

cette époque.--Les grands avaient des clients et des vassaux

tenant à eux, changeant de parti avec eux.--Les Sévignés, parents

du cardinal de Retz, le reconnaissaient pour chef et protecteur

de leur famille.--Madame de Sévigné jetée par son mari dans le

parti de la Fronde et des jansénistes.--Situation des affaires en

1648.--Habileté de Mazarin.--Barricades.--Paix avec le

parlement.--Griefs contre Mazarin.--Mécontentements des

grands.--On inspire des craintes au peuple.--Une nouvelle crise

se prépare.

La Fronde n'a duré que quatre ans. Placée entre le despotisme de

Richelieu et le long règne de Louis XIV, ce choc si vif, si animé de

toutes les puissances du corps social, de toutes les grandes capacités

qui s'étaient subitement développées durant cette mémorable époque, n'a

paru à presque tous les historiens qu'un accident, qu'une espèce

d'interrègne du pouvoir absolu, résultat passager de quelques ambitions

personnelles, de quelques intrigues d'amour. Telle est surtout l'idée

que Voltaire en donne; mais elle est fausse. La Fronde est une des

époques les plus remarquables de notre histoire, par les lumières

qu'elle y répand, par les enseignements politiques qu'elle fournit.

C'est l'expression la plus concentrée, la plus dramatique d'une lutte

dont les causes ont toujours existé et ont produit des révolutions qui

durent encore; causes qui, par leurs actions, tantôt cachées, tantôt

dévoilées, tantôt lentes et progressives, tantôt rapides et violentes,

ont sans cesse modifié, altéré ou subitement changé nos lois, nos

mœurs et nos habitudes.

Aussi, pour les bien comprendre, il faut nous replacer au berceau de

notre histoire, et saisir d'un seul regard la vie entière de la nation.

Pour trouver comment s'opèrent les débordements d'un fleuve, il est

nécessaire d'en tracer le cours et de remonter jusqu'à sa source.

La réunion de tous les peuples gaulois, de tous les pays compris entre

le Rhin et les Alpes, la mer et les Pyrénées, en une seule province

romaine; les grandes routes que ce peuple dominateur y pratiqua, et qui

en unissaient toutes les parties; la conquête de ce pays par les

Francs; l'établissement du vaste empire de Charlemagne, et les

assemblées régulières et générales de la nation sous les deux premières

races, donnèrent à la France une force d'agrégation et un sentiment de

nationalité que les partages et les guerres entre des princes ennemis,

et entre les différentes provinces, ont souvent affaibli, mais n'ont pu

anéantir entièrement.

La distribution des terres à cultiver, ou des bénéfices concédés pour

un temps ou pour la vie, fut une conséquence nécessaire d'un grand

territoire conquis par une armée peu nombreuse, et donna naissance à la

vassalité. L'application à la race royale des lois qui chez les Francs

régissaient la famille produisit le partage égal de la monarchie entre

tous les enfants du monarque, et fut une cause de divisions, de crimes,

de malheurs et d'anarchie qui affaiblit l'autorité royale. Les

bénéficiers en profitèrent pour retenir, au delà du temps prescrit, et

sans l'aveu des concessionnaires, les terres qui leur avaient été

concédées; et leurs héritiers en conservèrent la possession comme de

biens qui leur appartenaient, dès qu'ils remplissaient, comme leurs

auteurs, les conditions de la concession. Ainsi les bénéfices et les

fiefs donnés à temps et révocables devinrent héréditaires; la

vassalité fut immobilisée: elle fut transportée des personnages aux

terres. La même cause donna aux délégués des rois pour le gouvernement

et la défense du pays, c'est-à-dire aux comtes, aux ducs et autres

officiers de la couronne, les moyens d'être indépendants ou de se faire

assez redouter pour rendre leurs charges et offices inamovibles, au

lieu d'être, comme avant, révocables à volonté. Ils les firent

convertir, sous de certaines conditions d'obéissance, en fiefs

héréditaires. C'est ainsi que la féodalité prit naissance, et devint la

loi des particuliers et la loi de l'État.

L'avénement de Hugues Capet au trône, ou le commencement de la

troisième race, marque le plus haut degré du système féodal, et en même

temps le plus grand abaissement de l'autorité royale. La France n'était

alors qu'un ensemble d'États confédérés entre eux, et régis par la loi

des fiefs. La couronne était un grand fief. Mais cependant même alors,

au milieu de vassaux ayant tous des intérêts particuliers souvent

opposés à ceux de l'État, et de serfs, qui n'étaient rien, celui qui

portait cette couronne était le seul qui centralisât dans sa personne

les intérêts généraux, et par conséquent le seul qui eût le grand

caractère de nationalité; le seul qui par son titre, ses droits, ses

pouvoirs, ses devoirs, avait les moyens de former un lien commun, de

réaliser cette idée de France qui sous Clovis, sous Charlemagne, et

sous le système de vassalité absolue, avait eu autrefois tant de force,

mais qui, toute faible qu'elle était, ne s'était pas effacée.

Cette position tendait à augmenter sans cesse l'autorité de ceux qui

s'y trouvaient placés, malgré les fautes qu'ils pouvaient commettre.

Par la même raison, le pouvoir des grands vassaux, dont les intérêts

réciproques étaient divergents, et souvent opposés à ceux de l'État,

devait diminuer graduellement, quelque habileté qu'ils missent à le

défendre ou à le conserver. On peut renverser par la violence des

institutions fortes; mais tant qu'elles existent, on ne peut échapper à

leurs conséquences.

L'abolition de l'esclavage personnel, due à la propagation de la morale

évangélique, au véritable esprit du christianisme et aux progrès de

l'industrie agricole, manufacturière et commerçante, fit surgir une

nouvelle classe dans la nation, distincte de celle des nobles et du

clergé. Cette classe s'accrut rapidement en nombre et en richesses; et

ses efforts pour prendre dans l'État une influence proportionnée à sa

puissance réelle amenèrent l'affranchissement des communes et le

pouvoir des villes. Les appels successifs en matière de justice

remontant jusqu'au roi, introduits par saint Louis et nécessités par la

complication des intérêts sociaux, fondèrent la puissance des gens de

loi ou des parlements.

Nos rois, en s'appuyant habilement sur les communes et les villes, ou

sur le tiers état et sur les parlements, purent lutter avec avantage

contre leurs grands vassaux, dont quelques-uns étaient de puissants

monarques. Ils ressaisirent ainsi graduellement le pouvoir utile à

tous, qu'ils avaient perdu; ils réunirent à la couronne les grands

fiefs, qui recueillaient plus d'avantages à se mettre sous leur

protection qu'à conserver leur indépendance ou leur allodialité. Ainsi

se trouva peu à peu anéantie la féodalité dans ses rapports avec

l'autorité royale. Philippe le Bel, par l'établissement des armées

permanentes et le droit de battre monnaie enlevé à tous les seigneurs,

acheva la ruine du gouvernement féodal.

Ce ne fut donc pas Louis XI, ainsi qu'on l'a dit, qui abattit la

féodalité. Lorsque ce roi spirituel, rusé et cruel, parvint au trône,

les provinces n'étaient point régies par des pairs du royaume, ni par

de hauts barons, ni par les descendants des familles revêtues d'un

droit héréditaire, mais par des gouverneurs nommés par l'autorité

royale, et révocables à sa volonté. Seulement ces gouverneurs, il est

vrai, étaient des princes du sang, des membres de la famille royale,

qui avaient profité de l'état de démence de Charles VI et de

l'indolence de Charles VII pour se rendre indépendants dans leurs

gouvernements. Ce fut contre ces grands et récents usurpateurs que

Louis XI eut à lutter. En rendant inamovibles les offices de judicature

et de finance, et en les plaçant sous l'inspection et l'autorité des

parlements, il restreignit la puissance des gouverneurs; mais en même

temps, et sans le prévoir, il créa pour l'autorité royale des obstacles

contre lesquels elle devait un jour se briser.

Le tiers état, après s'être en partie affranchi du joug féodal par le

secours de la puissance royale, chercha en vain un point d'appui dans

les états généraux contre l'envahissement et les abus de cette même

puissance. Réduit à ses propres forces, et sans le secours des deux

autres ordres, dont les intérêts étaient différents des siens, il ne

put jamais parvenir à mettre hors de toute contestation sa part

d'influence dans les affaires nationales; ce qui aurait dû être une

conséquence des subsides et des subventions en hommes ou en nature

accordés par l'organe de ses députés. Mais ses efforts pour acquérir

une légitime indépendance furent souvent assez énergiques pour faire

pressentir ce qu'on pouvait en redouter. Ce fut alors que les rois

employèrent contre le tiers état les parlements, dont ils s'étaient

heureusement servis contre la noblesse et le clergé. Les rois

flattèrent l'orgueil de ces grandes compagnies judiciaires, en leur

conférant en partie les attributions et l'autorité des états généraux,

qu'ils redoutaient, et que la progression toujours croissante des taxes

aurait forcé d'assembler trop fréquemment. Ainsi s'accrut

successivement l'autorité des parlements, et particulièrement celle du

parlement de Paris, qui renfermait dans son sein les pairs du royaume,

les princes du sang, et les grands dignitaires de la couronne. Ces

hautes cours nationales devinrent imposantes pour le monarque même.

Toutefois, comme il en nommait les membres, tant que le gouvernement

eut de l'énergie, les parlements servirent plutôt d'appui que

d'obstacle au pouvoir; mais sous les faibles règnes de Charles IX et de

Henri III les parlements cherchèrent leur tour à amoindrir l'autorité

royale, pour accroître la leur. Les grands profitèrent alors des

divisions qui s'établirent entre le roi et les parlements pour

s'efforcer de reconquérir de nouveau l'indépendance qu'ils avaient

perdue; et le tiers état inclina tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre

de ces partis, selon qu'il avait plus à espérer ou à redouter des uns

ou des autres. Les progrès de la réforme religieuse, qui augmentèrent

encore les causes de discorde, et le fanatisme, en secouant ses torches

sur ces matières inflammables, achevèrent de tout embraser. L'autorité

royale, craignant de lutter à force ouverte, chercha à tromper et à

diviser, et devint cruelle par peur. Un roi habile et victorieux,

joignant l'énergie à la prudence, parvint à comprimer les éléments de

trouble et de désordre, mais ne les anéantit pas. A la mort de Henri

IV, et pendant la régence de Louis XIII, les grands, les gouverneurs de

province, et les parlements, s'emparèrent de nouveau, à leur profit,

des plus importantes attributions de l'autorité royale, au détriment du

tiers état et des libertés publiques. Mais Richelieu parut.

Rendre à la couronne sa dignité et au pouvoir royal sa force et son

action fut l'œuvre de Richelieu. Jamais on ne vit à la tête d'un

grand État un génie plus digne de le gouverner. Le despotisme est une

forme de gouvernement qui répugne à la raison; la cruauté est sa

compagne, et la terreur son moyen. Pour s'établir et se maintenir, il

lui faut faire une continuelle violence à la nature humaine; mais le

médecin emploie aussi le poison pour sauver la vie à son malade, et le

régime auquel il le contraint serait mortel pour celui qui jouirait

d'une santé robuste. La première loi de l'homme d'État est de ne pas

laisser périr l'État; et avant de condamner en lui le despote il faut

se demander s'il a pu éviter de le devenir. Richelieu pouvait-il sauver

la France, la maintenir dans son intégrité, et y faire triompher sur

tous les principes destructeurs le principe de la nationalité, qui n'y

était plus représenté que par la personne du roi, sans faire dominer

par-dessus toute autre puissance la puissance royale? Telle est la

question. Or, en examinant la situation du royaume à cette époque on

reconnaîtra que toutes les autorités autres que celle du roi étaient

usurpées, illégales, divergentes et oppressives. L'autorité royale

était la seule régulatrice, la seule légitime, la seule protectrice, la

seule conservatrice. Peut-être pourra-t-on penser que contre l'anarchie

des pouvoirs Richelieu eût pu trouver un remède efficace dans

l'imposante autorité des états généraux; ce serait mal connaître la

situation de la France à cette époque. Les états généraux, s'il les

avait assemblés, eussent été sous l'influence des princes et des

grands, alors maîtres de toutes les provinces, commandant dans toutes

les forteresses; leurs résolutions eussent accru le pouvoir des classes

privilégiées, diminué l'autorité royale, et rendu encore plus

insupportable le joug qui pesait sur le peuple ou le tiers état.

Du moins, dira-t-on encore, Richelieu aurait pu s'appuyer sur les

parlements, et surtout sur celui de Paris, où siégeaient les princes du

sang et les pairs de France, et par là, sous des formes plus

convenables à une monarchie limitée, exercer un pouvoir plus légal que

son despotisme farouche. Cela eût été possible, en effet, si les

parlements avaient pu être restreints à leur fonction primitive, celle

de rendre la justice, et aussi à celle que les rois leur avaient

conférée, d'enregistrer les impôts; s'ils s'étaient contentés du droit,

si utile, de faire des remontrances, le seul que l'usage et les

ordonnances leur avaient donné dans les attributions législatives; mais

en l'absence des états généraux ils voulaient être substitués à leur

autorité. Ainsi que je l'ai déjà remarqué, les offices de finance

avaient été rendus inamovibles, aussi bien que les offices de

judicature; et ceux qui les possédaient, et dont le nombre se montait à

plus de quarante mille chefs de famille, puissants par leurs richesses,

étaient unis d'intérêt avec les parlements sous la juridiction desquels

ils se trouvaient placés; tous étaient des membres ou des clients des

familles parlementaires. Richelieu ne pouvait donc se flatter d'être

secondé par les parlements dans sa régénération administrative. Ces

compagnies se seraient, au contraire, opposées aux actes de vigueur qui

étaient indispensables pour réprimer les abus, soulager les peuples,

faire ployer les grands sous le joug des lois, et fonder un

gouvernement régulier. Trop d'intérêts particuliers s'opposaient à

l'intérêt général pour qu'on pût espérer que ce dernier prévalût, si

l'on était assez imprudent pour établir entre eux et lui un conflit.

Richelieu n'avait d'autre moyen que de saisir le pouvoir par lui-même,

et sans le secours d'aucune autre force que celle du sceptre royal. Il

y était contraint par sa position, lors même qu'il n'y aurait pas été

enclin par son caractère. En politique on ne peut jamais isoler le

passé du présent; et c'est en se pénétrant des conditions que l'un et

l'autre nous imposent, que l'on peut parvenir à dominer l'avenir. La

création des intendants de province fut de la part de Richelieu une

innovation hardie, par laquelle il affaiblit l'autorité des gouverneurs

en la partageant, ou plutôt en lui ôtant ses plus solides appuis, la

levée des impôts et l'administration des finances. Il ne s'en tint pas

là. Les gouvernements des provinces furent donnés à des hommes de son

choix, et qu'il eut soin de prendre dans des rangs moins élevés que les

Condé, les Montmorency, les d'Épernon, les Vendôme, et autres seigneurs

riches et puissants, et par conséquent très-insubordonnés: ceux-ci

étaient parvenus à faire de ces grandes charges des portions de leur

patrimoine particulier et des apanages de leur famille, quoiqu'elles

fussent de droit à la discrétion du monarque. Richelieu détruisit la

hiérarchie financière, et l'influence que les parlements exerçaient par

elle. Il sépare habilement les affaires judiciaires de celles qui

étaient administratives. Les charges des trésoriers et des élus, qui

étaient héréditaires, furent abolies. Ils furent remplacés par des

intendants de justice, de police et de finance, nommés par le roi et

révocables à volonté.

Contre l'opposition et les clameurs d'une si grande multitude de

personnages qu'il ruinait, par un changement subit et par une

banqueroute inique; contre les complots et la fureur des grands, qu'il

privait d'une autorité illégitimement acquise, mais en quelque sorte

consacrée par le temps, Richelieu lutta avec des armes terribles. Il

foudroya pour gouverner, mais enfin il gouverna. Partout il établit

l'ordre et la sécurité et les bienfaits d'une administration vigilante

et sévère; sous lui la France fut calme, forte, glorieuse et redoutée.

Il mourut admiré et abhorré. Les peuples, satisfaits d'être délivrés

d'un joug aussi pesant, obéirent avec joie à la reine régente. Les

courtisans furent d'abord enchantés de son gouvernement. Il ne leur

refusait rien. Il semblait, a dit l'un d'eux, qu'il n'y eût plus que

quatre petits mots dans la langue française: «La reine est si

bonne[234]!» Les prisons d'État s'ouvrirent; les attributions des

parlements furent respectées; les princes du sang et les grands furent

réintégrés dans leurs commandements. Ce fut pendant quelque temps un

concert unanime de louanges et de continuelles actions de grâces. Mais

lorsque les princes et les parlements voulurent, comme avant Richelieu,

participer à la direction générale de l'État, et surtout à la

distribution des places et des faveurs, on fut tout surpris de trouver

de la résistance dans la reine régente. On se scandalisa de lui voir

manifester la volonté de gouverner. Dans toutes les tentatives qu'elle

fit alors pour retenir un pouvoir qu'on envahissait, ou ressaisir celui

qu'elle avait imprudemment laissé échapper, on ne voulait voir que la

continuation du système odieux de Richelieu. L'exaspération s'accrut au

plus haut degré lorsqu'on la vit donner toute sa confiance à un

étranger, à un cardinal, à une créature de Richelieu. A ce triple

titre, Mazarin était également odieux aux grands, aux parlements, à la

bourgeoisie. Le pouvoir, que l'habitude avait fait considérer comme

absolu, fut donc attaqué par ces trois partis simultanément; mais,

malgré la crainte de l'ennemi commun, qui les unissait, ces partis n'en

avaient pas moins une origine et des conditions d'existence

différentes, et par conséquent aussi des intérêts différents. Les

grands voulaient exercer la puissance en se plaçant au-dessus des lois;

le parlement, augmenter la sienne par les lois; les bourgeois, établir

la leur aux dépens des lois; à leurs yeux elles étaient abusives, et le

pouvoir leur semblait oppresseur. Tous les partis, pour arriver à leur

but, avaient recours à la violence ou en empruntaient le secours. Les

grands voulaient contraindre le pouvoir à se mettre sous leur

direction, afin qu'il ne fût exercé qu'à leur profit. Pour y parvenir,

ils faisaient alliance avec le parlement, avec le peuple, avec

l'étranger. Tout moyen leur était bon: ils n'avaient de crainte pour

aucun péril, de répugnance pour aucun crime. Les parlements, plus

scrupuleux, mais non moins passionnés, se servaient habilement des

lois, dont ils se déclaraient les protecteurs, pour justifier leurs

prétentions et satisfaire leur ambition. Le peuple inclinait toujours

pour le parti qui annonçait vouloir le protéger contre l'oppression,

alléger ses souffrances, et lui assurer ses franchises. Mais, sans

organisation, sans expérience de sa force, il ne pouvait rien par

lui-même, et recherchait l'appui des grands, ou du parlement, ou de

l'autorité royale. Telle était la position de cette dernière, que quand

elle se livrait aux grands, elle était toujours certaine de les mettre

de son côté et de les détacher du parlement et du peuple; quand elle

se plaçait sous l'égide du parlement, les grands, qui tenaient les

citadelles et le gouvernement des provinces, se liguaient contre elle,

et conspiraient avec l'étranger pour lui faire la guerre. De là tant de

changements de parti et d'intrigues contraires; ce qui ne prouve pas,

comme l'a dit Voltaire, qu'on ne savait ni ce qu'on voulait ni pourquoi

on était en armes. On le savait très-bien. Les intérêts généraux sont

stables; les résolutions et les actions qu'ils nécessitent sont

toujours les mêmes. Pour les servir, on ne peut aspirer qu'à un seul

but, le bien public. Les moyens de l'atteindre sont dans tous les temps

les mêmes: l'ordre, l'économie, la justice, le désintéressement, la

fermeté, la vigilance, la droiture. Mais les intérêts privés varient

sans cesse, comme les destinées particulières: ceux du lendemain ne

sont pas toujours ceux de la veille; le but qu'on a atteint devient un

moyen pour arriver à un but plus éloigné, détourné, ou même opposé.

Jamais l'ambition et la cupidité ne s'arrêtent; elles ne peuvent

réussir qu'en se déguisant, et comme elles savent que de toutes les

formes qu'elles empruntent, celle de l'intérêt public contribue le plus

à leur succès, elles n'épargnent rien pour le simuler. Cependant, au

fond, elles leur sont presque toujours opposées, et il leur arrive

souvent de travailler contre elles-mêmes et de servir cet intérêt

contre lequel elles conspirent. La nécessité de dérober leurs secrets

aux yeux de la multitude, dont la coopération leur est nécessaire, les

y contraint. De là les changements de masque des hommes d'État, les

contradictions que nous remarquons dans leurs actions et leurs

discours, au milieu des tourbillons de la guerre civile et du tumulte

des partis.

[234] RETZ, _Mém._, dans Petitot, t. XLIV, p. 177.

Nous voyons dans la Fronde Condé faire la guerre au parlement et au

peuple, et assiéger Paris pour le roi; puis ensuite se mettre du côté

du peuple et du parlement pour défendre Paris contre la cour.

Pensez-vous que dans le premier cas il ait, sujet fidèle, été animé par

le désir de rétablir l'autorité royale contre des sujets rebelles? que

dans le second, citoyen généreux, il se soit dévoué pour soutenir les

droits du peuple contre les oppressives usurpations d'un ministre?

Nullement. Le but où tend Condé est toujours le même, quoique les

moyens qu'il emploie soient différents: il ne veut qu'arracher le

pouvoir à Mazarin, pour l'exercer à sa place.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 11 / 38 段