«Mais hélas! madame, dit Bussy avec l'accent de la plus profonde

douleur, si vous partez, je ne vous reverrai jamais...! Si encore vous

me permettiez de réparer mes torts involontaires, et d'être tant que je

vivrai votre serviteur!» Madame de Miramion, craignant qu'il ne

rétractât la promesse qu'il avait faite, crut devoir céder à la

position critique où elle se trouvait, et dissimuler. «Si vous me

laissez partir, dit-elle avec douceur, vous réussirez plutôt par cette

voie que par celle que vous avez prise.» Mais Bussy, qui savait lire

dans les yeux d'une femme ses véritables sentiments: «Je ne m'y attends

pas, madame, dit-il avec tristesse; mais, quoique persuadé du

contraire, je suis trop honnête homme pour vous contraindre; et,

quelles que soient vos rigueurs, je vous serai toujours dévoué.» Il la

supplia ensuite de prendre quelque nourriture. «Quand les chevaux

seront à mon carrosse, dit-elle, j'accepterai.»

Les chevaux furent mis, et, sans se faire presser, elle mangea deux

œufs frais. Bussy remit en secret cinquante pièces d'or à la

demoiselle Gabrielle, pour fournir, dit-il dans ses Mémoires[210], à

la dépense du voyage, mais évidemment pour se la rendre favorable. Le

carrosse partit, escorté par le chevalier de Malte, qui avait inspiré

le plus de confiance à madame de Miramion, et deux autres

gentils-hommes. Le chevalier se tenait près de la portière de la

voiture, et tout le long du voyage il entretint madame de Miramion sur

Bussy, protestant que son ami avait été trompé, et que ses intentions

étaient pures. Cependant, craignant d'être arrêté par la justice de

Sens, le chevalier fit faire halte à cent pas du faubourg de la ville.

Le cocher et les postillons dételèrent les chevaux, l'escorte salua

madame de Miramion; et maîtres, valets, coursiers disparurent, et

s'enfuirent au château de Launay.

[210] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 162, édit. in-12; et édit. in-4º,

t. I, p. 202.

Madame de Miramion resta seule avec la femme de chambre, et le fidèle

domestique qui n'avait point voulu la quitter. Elle traversa le

faubourg de Sens à pied, et trouva la porte de la ville fermée. Elle

apprit, dans l'hôtellerie où elle se réfugia, que tout le monde y était

en armes par ordre de la reine régente, pour aller au secours d'une

dame que l'on avait enlevée de force. «Hélas! c'est moi,» dit-elle.

Alors la nouvelle de son arrivée franchit bientôt les murs de la ville;

et son frère, sa belle-mère, et l'abbé, depuis vicomte, de Marilly, son

parent, vinrent la prendre. La joie qu'elle éprouva de se trouver au

milieu des siens fut grande; mais l'ébranlement que cet événement avait

produit était trop fort pour qu'elle y résistât. Elle tomba malade; on

la transporta à Paris, pour être plus à portée de tous les secours. Le

danger augmentant, on lui administra les sacrements, et on désespéra de

sa vie. Cependant elle échappa à la mort; mais elle ne revint à la

santé qu'après une longue et pénible convalescence.

Rubelle, aussitôt l'arrivée de sa sœur à Sens, avait envoyé au

château de Launay le prévôt avec une troupe d'hommes armés, pour se

saisir de Bussy; mais Bussy avait déjà disparu, avec tous ses

complices.

La justice informa: ce fut contre la volonté de madame de Miramion, qui

dans ses dépositions se montra aussi favorable à Bussy qu'elle le

pouvait sans trahir la vérité. Elle supplia sa famille de vouloir bien

pardonner au coupable repentant. On était d'autant moins disposé à

céder à ses instances, que depuis cet événement elle se montra encore

plus rebelle à toute proposition de mariage et qu'elle ne voulut en

écouter aucune. Elle considérait tout ce qui s'était passé comme un

avertissement du ciel. Elle prit avec elle-même l'engagement de rester

toujours veuve, et de consacrer sa vie à Dieu et aux bonnes

œuvres.

Le caractère qu'elle déploya, si éloigné de l'idée que Bussy s'en était

formée, d'après de faux rapports, fit comprendre à celui-ci la gravité

de son action. Il pria le prince de Condé d'intervenir. Condé écrivit à

la famille une lettre, très-pressante, et demanda grâce pour Bussy. On

eut égard aux sollicitations d'un prince qui, par la victoire de Lens,

venait encore de sauver une fois la France[211].

[211] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 162 de l'édit. in-12; t. I, p. 203

de l'édit. in-4º.--_Vie de madame de Miramion_, p. 19, édit.

in-4º, p. 20, in-12.

On suspendit les poursuites; mais on les reprit lorsque Condé et Bussy,

tous deux du parti de la cour, faisaient la guerre au parlement et à la

Fronde.

Bussy avoue que pendant cette guerre il eut l'idée d'incendier le

château de Rubelle près Melun, propriété de madame de Miramion.

«J'eusse pu, dit-il, par là mériter du côté de la cour, auprès de

laquelle on se rendait recommandable par le mal que l'on faisait aux

affaires du parlement.» Bien loin de céder à cette mauvaise pensée,

Bussy mit dans ce château une sauvegarde, et empêcha qu'on ne prît rien

ni au seigneur du lieu ni aux habitants du village. Il recueillit le

fruit de sa bonne conduite. On cessa les poursuites; mais sous la

condition que Bussy promettrait de ne jamais paraître devant madame de

Miramion, et qu'il quitterait à l'instant tous les lieux où elle se

trouverait.

Quelque humiliante que fût cette promesse, il la fit et y fut fidèle.

Trente-six ans s'écoulèrent, sans qu'il revît une seule fois madame de

Miramion. Au bout de ce temps il eut un procès où se trouvait engagée

une partie de sa fortune[212]. Le gain ou la perte de ce procès

dépendait du président de Nesmond, qui avait épousé la fille unique de

madame de Miramion. Pour obvier au tort que pouvait lui faire dans

l'esprit du gendre le souvenir de l'attentat qu'il avait commis contre

la belle-mère, il eut l'idée de s'adresser à elle-même pour intercéder

en sa faveur. Il savait que l'abbé de Choisy, son ami, était cousin

germain de madame de Miramion. Par lui, il obtint qu'elle lui

permettrait d'avoir avec elle un entretien particulier. Bussy fut donc

admis en présence de celle qui avait été l'objet d'un des plus étranges

événements de sa vie, événement dont la mémoire, malgré le laps des

années, n'avait cessé de lui être présente et douloureuse. Au lieu de

cette jeune beauté au regard doux et mélancolique, à la taille svelte

et légère, revêtue de soie et de dentelles, dont il avait été à

Saint-Cloud le ravisseur, il vit une femme forte, grasse, la tête

enveloppée d'une grande coiffe, couverte d'une simple robe de laine

grise, avec une large collerette de batiste non plissée, tombant sur

ses épaules[213], et sur sa poitrine une croix suspendue à une petite

tresse de cheveux. C'étaient ceux de sa fille. Les yeux de madame de

Miramion avaient encore conservé de l'éclat, et les agréments de son

visage n'avaient pas entièrement disparu sous l'embonpoint d'un double

menton; l'expression de ses traits, son maintien, son costume, tout en

elle était dans une parfaite harmonie; tout contribuait à exprimer

l'absence des passions, la modération dans les désirs, et cette

satisfaction intérieure, ce bonheur tranquille et doux que procurent

une conscience pure et la pratique des vertus. C'était dans toute sa

personne un calme si profond, qu'il semblait que jamais aucune joie

n'avait exalté son âme, qu'aucun chagrin n'avait contristé son cœur.

Bussy en fut si singulièrement frappé, qu'il resta comme interdit à son

aspect. Mais il fut bientôt rassuré par le ton bienveillant avec lequel

elle lui dit de s'asseoir, et l'empressement qu'elle mit à le prier de

lui faire connaître le motif qui l'amenait près d'elle. Après que Bussy

eut donné le détail de son affaire et démontré, avec clarté et

évidence, son bon droit, madame de Miramion lui répondit qu'elle lui

promettait de parler à son gendre et de tâcher de le rendre favorable à

sa cause. Le jugement suivit de près ses promesses, et Bussy gagna son

procès.

[212] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 168 de l'édit. in-12; t. I, p. 219

de l'édit. in-4º.--DE CHOISY, _Vie de madame de Miramion_, p.

21, édit. in-12.

[213] _Vie de madame de Miramion_, p. 22, et _le Portrait de

madame Miramion peint par_ DE TROY, _gravé par_ ÉDELINCK.

Tous ceux qui sont versés dans l'histoire du grand siècle reconnaîtront

madame de Miramion à cette action généreuse. Ils savent que c'est cette

même femme qui, après avoir fait le serment de se consacrer à Dieu,

préféra ses devoirs de mère à l'oisiveté des cloîtres; soigna sa fille,

presque toujours malade; consuma les belles années de sa jeunesse à

faire son éducation; la produisit dans le monde, la maria, et assura

son bonheur par tous les moyens que la tendresse maternelle peut

suggérer[214]; puis, libre de tous soins domestiques, s'abandonna à cet

immense amour de l'humanité, à cette charité ardente[215] qui semblait

augmenter les forces de son corps et les ressources de son esprit, en

raison de l'accroissement des misères qu'elle avait à soulager; que

c'est cette même femme qui fonda à Paris, à Amiens, à la

Ferté-sous-Jouarre, les communautés de son nom, et donna par là des

maîtresses d'école aux pauvres filles, des garde-malades intelligentes

et instruites aux habitants des campagnes[216]; qui ouvrit des ateliers

de travail pour la vertu laborieuse, et des maisons de refuge pour le

vice repentant[217]; qui pendant deux ans nourrit de son patrimoine

sept cents pauvres que l'Hôpital général avait été obligé d'expulser

faute de fonds[218]; qui aida saint Vincent de Paul à soutenir

l'œuvre des enfants trouvés[219]; qui dans Melun désolé par une

maladie contagieuse porta tous les genres de secours, et deux mois

durant y brava la mort en soignant de ses propres mains ceux que leurs

parents, leurs amis, frappés d'épouvante, avaient abandonnés[220]; qui

contribua par ses largesses à l'établissement des missions étrangères,

et fit bénir le nom français jusqu'aux extrémités du globe. C'est

encore elle qui se prosterna aux pieds d'un père irrité, arrêta sur ses

lèvres la malédiction qui allait frapper un fils, et en fit descendre

le pardon. C'est elle que les princesses enviaient aux pauvres, dont

elles demandaient les conseils dans leurs afflictions, dont elles

imploraient la présence et les prières à leurs derniers moments. Louis

XIV, avec ce discernement exquis qui le caractérisait, l'avait choisie

pour être la distributrice de ses aumônes[221]; toutes les personnes

qui aspiraient au mérite de détruire ou de combattre les maux qui

affligent l'humanité ou accablent l'infortune croyaient ne pouvoir

accomplir leurs œuvres bienfaisantes sans sa participation.

[214] _Vie de madame de Miramion_, 1706, in-4º, p. 24, 33, 35,

39-41.

[215] _Ibid._, p. 31.

[216] _Ibid._, p. 52, 65-194.

[217] _Ibid._, p. 143.--FÉLIBIEN, _Histoire de la ville de

Paris_, vol. I, part. 2, p. 1492.

[218] _Ibid._, p. 50.

[219] _Ibid._, p. 139.

[220] _Vie de madame de Miramion_, p. 73.

[221] DANGEAU, _Mémoires_, 24 mars 1696, t. II, p. 41.--_Vie de

madame de Miramion_, p. 71.--SAINT-SIMON, _Mémoires_, 1829, t. I,

p. 350, 351.--SAINT-SIMON, _Œuvres complètes_, 1791, t. XI, p.

35 et 36.--FÉLIBIEN, _Hist. de Paris_, p. 1520.

Madame de Sévigné qualifie madame de Miramion de _Mère de l'Église_, et

elle dit avec raison que sa perte a été une perte publique[222]. Quand

elle en parlait ainsi, le nom de madame de Miramion, béni par tous les

pauvres, prononcé avec respect par tous les riches, était devenu

célèbre; mais à l'époque dont nous nous occupons ses vertus comme sa

beauté étaient ignorées du monde, où elle ne paraissait jamais. Aussi,

au milieu des événements qui attiraient alors l'attention publique,

l'attentat de Bussy fit peu de bruit. Madame de Sévigné paraît l'avoir

ignoré, ou ne l'avoir connu que d'une manière inexacte, et propre, à

justifier son cousin. Il est certain du moins que leur intimité n'en

fut en rien altérée; au contraire, on verra, par la suite de notre

récit, que la nécessité où fut Bussy d'échapper aux poursuites dirigées

contre lui lui donna l'occasion, ou le prétexte, de résider pendant

quelques jours sous le même toit avec sa cousine; ce qui augmenta

encore cette familiarité qui existait entre elle et lui, qu'autorisait

leur parenté, et qu'il considérait avec raison comme un des moyens les

plus puissants de seconder l'exécution de ses desseins.

[222] SÉVIGNÉ, _Lettres_ en date du 31 janvier 1689, t. VIII, p.

317, du 29 mars 1696, t. X, p. 201.

CHAPITRE XI.

1648.

Bussy revient à Paris.--Il n'y trouve pas madame de Sévigné.--Il

apprend qu'elle est à l'abbaye de Ferrières.--Antiquité de cette

abbaye.--Pourquoi possédée par l'évêque de Châlons.--Parenté de

l'évêque de Châlons et des Rabutins.--Événements qui ont engagé

M. et madame de Sévigné à l'aller voir.--Molé de Champlatreux

intervient pour arranger l'affaire de Bussy.--On exige que Bussy

s'éloigne de Paris.--Il se rend à Ferrières.--Retourne à

Paris.--Reçoit des ordres pour organiser à Autun une compagnie de

chevau-légers.--Pourquoi il se décide à écrire à M. et à madame

de Sévigné en nom collectif.--Lettre de Bussy.--Perfection de la

gastronomie à cette époque.--Nécessité, pour l'objet du cet

ouvrage, de donner une idée exacte de la guerre et des

personnages de la Fronde.

Bussy, ainsi que nous l'avons déjà dit, avait quitté subitement le

château de Launay. Il s'était rendu à Paris, espérant y trouver madame

de Sévigné. Il apprit qu'elle était allée avec son mari passer la belle

saison chez son oncle l'évêque de Châlons, à Ferrières. Cette célèbre

abbaye, dont on faisait remonter l'antiquité au temps de Clovis, était

située sur les bords riants de la rivière de Loing, à trois lieues au

nord de Montargis[223]. André Fremyot, archevêque de Bourges, frère de

sainte Chantal, l'avait réformée et rebâtie, et y avait placé des

bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. Jacques Nuchèze, son

neveu, nommé son coadjuteur, devint titulaire de cette abbaye,

quoiqu'elle fût hors du diocèse de Châlons, dont il fut fait

évêque[224]. Il aimait à y résider, à y jouir des délices de la

campagne, et il y faisait bonne chère. Fils de Jacques de Nuchèze,

baron de Bussy-le-Franc, et de Marguerite Fremyot, sœur de sainte

Chantal, il était oncle de madame de Sévigné et de Bussy. Il se

trouvait heureux de recevoir dans son riant séjour des hôtes jeunes et

aimables tels que M. et madame de Sévigné, dont il avait béni le

mariage[225]; et il eut d'autant moins de peine à les retenir près de

lui, que les dissensions politiques avaient eu leur effet ordinaire.

Tous les plaisirs étaient interrompus dans la capitale, toutes les

relations sociales suspendues. La journée des Barricades avait eu lieu;

la cour avait été obligée de s'enfuir à Saint-Germain. La paix offerte

par le parlement ayant été acceptée aux conditions qu'il avait

imposées, la cour était revenue à Paris, et Bussy avec elle. Le procès

intenté contre lui pour le fait de l'enlèvement de madame de Miramion

le força de s'en éloigner. Molé de Champlatreux, fils du premier

président Molé, avait été chargé par le prince de Condé de

s'entremettre entre Bussy et la famille de madame de Miramion, pour

procurer un accommodement[226]; mais on exigea, pour condition

préalable, que Bussy quittât Paris, pour ne mettre aucun obstacle à des

négociations dont il désirait de voir la fin. Il se rendit d'abord dans

ses terres de Bourgogne, où ses affaires le réclamaient; mais il se

hâta de les terminer, et partit le 15 octobre 1648 pour aller à

l'abbaye de Ferrières, charmé de l'idée de se trouver réuni dans la

même habitation avec sa cousine. Entièrement occupé d'elle, il oubliait

tout le reste, et serait reste longtemps dans cette agréable retraite,

où les heures s'écoulaient avec une douce rapidité[227]. Mais au bout

de dix jours une lettre de sa mère lui annonça que sa présence était

indispensable à Paris pour y terminer son affaire[228]: il s'y rendit,

et ne trouva point les choses aussi avancées qu'on le lui avait fait

entendre. Il regrettait d'avoir quitté sa cousine, et se disposait à la

rejoindre, lorsqu'il reçut des ordres du roi pour aller à Autun y

compléter le régiment de chevau-légers du prince de Condé. Dans

l'impossibilité où il se trouvait de retourner à Ferrières, il résolut

d'écrire à madame de Sévigné; mais, comme il savait que sa lettre

serait lue de son mari, il prit le parti d'écrire à tous deux en nom

collectif, de manière à ne rien omettre de tout ce qu'il lui importait

de dire, sans cependant faire naître les soupçons. Pour les écarter

plus sûrement, il parle dans sa lettre d'une jeune beauté de Paris qui

avait frappé ses regards. Naturellement vaniteux, il aimait à rendre sa

cousine la confidente de ses amours passagères, afin de prouver qu'il

ne manquait pas de moyens de se distraire de ses rigueurs, et qu'en

l'aimant il lui sacrifiait plus d'une rivale.

[223] _Gallia Christiana_, t. IV, p. 944; et t. XII, p. 156, 157

et 171.

[224] _Gallia Christiana_, t. IV, p. 944.

[225] _Voyez_ ci-dessus, chap. III, p. 21.

[226] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 162.

LETTRE DE BUSSY A M. ET A MADAME DE SÉVIGNÉ.

«Paris, ce 15 novembre 1648.

«J'ai pensé d'abord écrire à chacun de vous en particulier; mais j'ai

cru ensuite que cela me donnerait trop de peine, de faire ainsi des

baise-mains à l'un dans la lettre de l'autre; j'ai appréhendé que

l'apostille ne l'offensât; de sorte que j'ai pris le parti de vous

écrire à tous deux l'un portant l'autre.

[227] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 165-179-184, p. 40.

[228] _Ibid._, t. I, p. 165.

«La plus sûre nouvelle que j'aie à vous apprendre, c'est que je me suis

fort ennuyé depuis que je ne vous ai vus. Cela est assez étonnant; car

enfin je suis venu voir cette petite brune pour qui vous m'avez vu le

cœur un peu tendre: à la vérité, elle m'avait ce qu'on appelle sauté

aux yeux, et je ne lui avais pas encore parlé. C'est une beauté

surprenante, de qui la conversation guérit: on peut dire que pour

l'aimer il ne faut la voir qu'un moment, car si on la voit davantage on

ne l'aime plus; voilà où j'en suis réduit. Mais j'oubliais de vous

demander des nouvelles de la santé de notre cher oncle. Je vous prie de

l'entretenir de propos joyeux... Au reste, si vous ne revenez bientôt,

je vous irai retrouver: aussi bien mes affaires ne s'achèveront

qu'après les fêtes de Noël. Mais ne pensez pas revenir l'un sans

l'autre, car en cette rencontre je ne suis pas homme à me payer de

raisons.

«Depuis que je vous ai quittés, je ne mange presque plus. Vous qui

présumez de votre mérite, vous ne manquerez pas de croire que le regret

de votre absence me réduit à cette extrémité; point du tout: ce sont

les soupes de messire Crochet qui me donnent du dégoût pour toutes les

autres[229].»

[229] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 166, édit. in-12.--_Ibid._, t. I,

p. 207, in-4º.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I., p. 9, édit. 1820.

(Les deux versions diffèrent.)

Il ne faut pas s'étonner de voir Bussy s'extasier sur les soupes de

messire Crochet. Je ne sais si les _artistes en gastronomie_ de notre

siècle, qui prétendent bien du moins avoir une supériorité

incontestable à cet égard sur les siècles qui l'ont précédé, pourraient

nous donner une nomenclature de potages égale à celle des _officiers

de_ _bouche_ de cette époque. Un livre qui paraît avoir eu alors

beaucoup de vogue nous donne les noms et les recettes de trente-quatre

potages différents[230].

[230] _L'Eschole parfaite des officiers de bouche_, seconde

édition, chez Jean Ribou, 1666, in-12, p. 260 à 347.

La vie dissipée que madame de Sévigné menait alors, autant par

inclination que pour plaire à son mari, ne contribuait pas peu à tenir

en haleine la jalousie de son cousin, et lui faisait redouter d'être

supplanté par un rival. Non-seulement la danse, la musique, les

spectacles, les cercles brillants, et tous les plaisirs que son sexe

préfère, étaient de son goût; mais elle aimait encore à partager ceux

que les fatigues qu'il faut endurer semblent avoir exclusivement

réservés aux hommes. C'est vers cette époque qu'elle alla passer

quelques jours à la belle terre de Savigny-sur-Orges, non loin de

Monthléry, possédée alors par Ferdinand de la Baulme, comte de

Mont-Revel. Là, elle rencontra Charlotte de Séguier, marquise de Sully,

fille du chancelier Séguier[231], et un certain M. de Chate, dont elle

garda un long souvenir, puisque vingt-quatre ans après elle parle à sa

fille des trois jours qu'elle passa avec lui, et durant lesquels elle

s'adonna aux plaisirs de la chasse. «Je suis étonnée d'apprendre que

vous avez M. de Chate: il est vrai que j'ai été trois jours avec lui à

Savigny. Il me paraissait fort honnête homme; je lui trouvais une

ressemblance en détrempe qui ne le brouillait pas avec moi. S'il vous

conte ce qui m'arriva à Savigny, il vous dira que j'eus le derrière

fort écorché d'avoir couru un cerf avec madame de Sully, qui est

présentement madame de Verneuil[232].»

[231] LE BŒUF, _Hist. du Diocèse de Paris_, t. XII, p. 70.

[232] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 6 septembre 1671, t. II, p. 180, édit.

de Monmerqué, t. II, p 215, édit. de G. de S.-G.

Plusieurs conjectures se présentent sur cette _ressemblance en

détrempe_ que madame de Sévigné aimait à retrouver dans M. de Chate;

mais il n'en est aucune que l'on puisse choisir de préférence et

appuyer sur des faits; il vaut mieux les passer sous silence. Une

erreur singulière est celle des commentateurs de madame de Sévigné, qui

ont cru que ce de Chate était le même que le Clermont-Chate qui eut une

intrigue avec la princesse de Conti en 1694, comme si les dates

n'excluaient pas une telle supposition. On peut seulement présumer

qu'il était son père, ou son frère aîné, beaucoup plus âgé[233].

[233] Madame de Verneuil, née en 1622, mourut en 1704, âgée de

quatre-vingt-un ans et dix mois.

Nos lecteurs se sont déjà aperçus, par quelques circonstances de nos

récits, que le temps de paix et de bonheur qui signala les premières

années de la régence d'Anne d'Autriche avait cessé. Déjà la Fronde et

la guerre civile étaient commencées; et cette jeunesse folâtre qui

fréquentait les ruelles et les salons des princesses s'était précipitée

dans les factions avec toute l'inexpérience et l'emportement de son

âge. Quand tout ordre social fut rompu, quand aucune passion ne connut

plus de frein, la galanterie dégénéra en licence, et le plaisir en

débauche. Il est nécessaire de donner une idée exacte de cette

aventureuse époque, pour savoir ce que devint madame de Sévigné en la

traversant. Sans cela on ne pourrait comprendre ni ses lettres, ni les

motifs de ses actions, ni ceux des personnages du règne de Louis XIV

avec lesquels elle fut liée.

CHAPITRE XII.

1648-1649.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 10 / 38 段