Condé lui avait donnée, et qu'il eut terminé toutes ses affaires en
cour, il se rendit chez son négociateur, qui lui confirma tout ce qu'il
lui avait écrit, et qui l'encouragea dans la résolution qu'il avait
prise d'enlever la veuve à sa famille; ne doutant pas, disait-il, que
quand elle s'en trouverait séparée, elle ne consentit de son plein gré
à épouser Bussy. Rien n'était plus facile à Bussy que de s'assurer
avant l'événement des sentiments de la veuve à son égard; et c'est
peut-être pour s'excuser de ce que sa présomption ne lui a pas permis
le plus léger doute, et par la honte que sa vanité lui faisait éprouver
d'avoir été dupe d'une ruse grossière, que, dans ses Mémoires, il
affirme que son négociateur n'avait dans cette affaire d'autre intérêt
apparent que l'avantage et la satisfaction des parties, et que par
cette raison il ne pouvait douter de la sincérité de ses paroles[194].
Il est vrai que le caractère dont ce négociateur était revêtu et la
nature de ses relations avec la jeune veuve devaient écarter de lui
toute défiance. Ainsi, tandis que l'innocente beauté n'avait jamais
rien su, ni des prétentions de Bussy sur elle, ni du désir qu'il avait
de l'épouser; que personne ne l'en avait entretenue; qu'elle n'en avait
été instruite ni directement ni indirectement; que jusqu'à l'approche
du jour fatal où on attenta à sa liberté elle avait ignoré le danger
qui la menaçait, Bussy croyait fermement qu'elle avait donné son
consentement à ce projet d'enlèvement, et qu'elle en avait été informée
depuis longtemps.
[194] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 155.
Le nom de famille de cette jeune veuve était Marie Bonneau. Elle était
fille de Jacques Bonneau, seigneur de Rubelle, riche bourgeois
d'Orléans, et de Marie d'Ivry[195]. Enfant précoce, elle aimait sa mère
avec une énergie et une raison au-dessus de son âge, et comptait à
peine neuf ans lorsqu'elle la perdit. Cette violence faite à un premier
sentiment, cette première idée de la mort et d'une éternelle
séparation, firent sur elle une impression si profonde et si durable,
qu'elle résista à tous les efforts que l'on fit pour l'effacer. Les
plaisirs se pressaient en vain autour d'elle, ils ne pouvaient expulser
de son cœur une douleur qui en avait pénétré la substance, ni
dissiper une mélancolie qui lui était chère. Une de ses tantes s'était
chargée de continuer son éducation: quoique sœur d'un évêque, cette
tante trouvait que les idées religieuses prenaient trop d'empire sur sa
pupille, et elle la conduisait sans cesse dans le monde, au bal et à la
comédie. Partout l'éclat de ses charmes, plus encore que ses grandes
richesses, attirait sur ses pas une foule de jeunes gens qui briguaient
l'honneur d'obtenir sa main. Elle épousa, dans le mois de mai 1645,
Jean-Jacques de Beauharnais, seigneur de Miramion, conseiller au
parlement de Paris, dont la fortune égalait la sienne[196]. Il n'avait
pas vingt-sept ans, était beau, bien fait, du caractère le plus
heureux. Moins que sa tante, il la gênait pour ses exercices de piété.
Une union si bien assortie lui fit éprouver un bonheur qu'elle n'avait
connu que dans son enfance: elle aimait, elle était aimée; Dieu s'y
trouvait, et sa mère entre elle et Dieu. Elle ne formait plus qu'un
seul vœu: c'était de mériter, par l'innocence du cœur et la
pureté de l'âme, que les bénédictions versées sur elle dans cette vie
ne pussent nuire aux espérances qu'elle avait conçues pour la vie à
venir. Six mois (seulement six mois!) s'écoulèrent dans les délices
d'une telle existence. Au bout de ce temps, son mari fut atteint d'une
fluxion de poitrine, et mourut, la laissant enceinte.
[195] L'abbé DE CHOISY, _Vie de madame de Miramion_, 1706,
in-4º, p. 6, ou 1707, in-12.
[196] L'abbé DE CHOISY, _Vie de madame de Miramion_, p.
10.--_Mémoires complets et authentiques du duc_ DE SAINT-SIMON,
1829, in-8º, t. I, p. 351.
Elle accoucha d'une fille, si languissante et si faible en naissant,
que les soins les plus assidus ne pouvaient que faiblement la disputer
à la mort. La religion et la tendresse maternelle empêchèrent madame de
Miramion de succomber à son désespoir. Elle passa les deux premières
années de son veuvage dans la retraite la plus austère, toujours au
pied des autels ou du berceau de sa fille. Née le 2 novembre 1629,
madame de Miramion n'avait que seize ans et demi lorsqu'elle devint
veuve et mère[197]. Ses parents, dont elle était tendrement aimée,
craignaient qu'elle ne se fît religieuse: ils désiraient la conserver
au milieu d'eux; et son extrême jeunesse leur fit espérer que le moyen
qu'ils avaient employé efficacement une première fois leur réussirait
une seconde. Ils laissèrent d'abord un libre cours à sa douleur; et,
croyant que le temps y avait apporté quelque diminution, ils la
pressèrent de contracter un nouveau mariage. Des partis brillants se
présentèrent, et lui étaient chaque jour proposés. Plusieurs de ceux
qui la recherchaient regrettaient, en la voyant si belle, qu'elle fût
si riche, et que la fortune fût un obstacle à leurs désirs, ou un motif
de suspecter la sincérité de leur amour. Quant à ses résolutions, elles
n'étaient pas douteuses: elle ne laissait échapper aucune occasion de
les exprimer de manière à faire renoncer ceux qui la recherchaient au
projet qu'ils avaient conçu. Elle se reprochait souvent, en leur
présence, les passions qu'elle faisait naître involontairement, et en
témoignait son chagrin. Attaquée de la petite vérole, elle regretta que
cette maladie ne lui eût pas enlevé ses attraits, dont sa piété lui
faisait détester le pouvoir. Cependant, vivement touchée de
l'attachement et du désintéressement de ses parents, elle n'osait
fermer sa porte aux prétendants qu'ils introduisaient auprès d'elle.
Son humilité lui faisait penser aussi qu'elle n'était pas encore digne
de se consacrer à Dieu: elle semblait hésiter, et suppliait qu'on lui
donnât du temps pour se décider. En attendant, elle multipliait les
prières et les actes de dévotion, dans l'espérance que Dieu parlerait à
son cœur, et lui révélerait sa volonté. Pourtant on se flattait
d'obtenir son consentement pour lui faire épouser M. de Caumartin, et
ce seul espoir comblait de joie deux familles riches et puissantes qui
désiraient vivement cette alliance[198].
[197] _Vie de madame de Miramion_, in-4º, p. 11.
[198] TALLEMANT, _Mém._, t. V, p. 372, édit. in-8º t. IX, édit.
in-12.
Telle était celle que Bussy, sans la connaître, se proposait d'enlever
pour en faire sa femme, persuadé qu'elle se trouverait honorée de lui
appartenir et charmée de paraître à la cour, où sa naissance et le rang
de ses parents ne l'appelaient pas. Assuré de la protection du
vainqueur de Rocroi, il regardait un enlèvement comme sans conséquence
envers une femme qui, malgré sa richesse, n'était à ses yeux qu'une
bourgeoise. Rubelle, frère aîné de madame de Miramion, alors âgé de
vingt-cinq ans, était seul, dans toute sa famille, capable d'inspirer
quelque crainte à Bussy, si Bussy, réputé brave parmi les braves, eût
été accessible à une crainte de cette nature. D'ailleurs, il convoitait
les richesses de notre jeune veuve, il était épris de ses charmes, il
croyait lui plaire; ses motifs étaient purs, son but honorable: il n'y
avait donc pas à balancer. Sa résolution fut irrévocablement prise, et
il se disposa à l'exécuter.
Les préparatifs ne furent pas tenus tellement secrets qu'il n'en
transpirât quelque chose. Madame de Miramion fut avertie par plusieurs
personnes qu'on voulait l'enlever; mais comme on ne lui nommait pas
celui qui avait le projet de se porter à cet excès d'audace, et que
parmi tous ceux qui aspiraient à sa main, et qu'elle connaissait bien,
pas un seul ne pouvait être soupçonné de songer à une action aussi
coupable, elle n'ajouta aucune foi aux propos qu'on lui tint à ce
sujet, et ne prit aucune précaution[199].
[199] _Vie de madame de Miramion_, p. 12.
Bussy savait qu'elle s'était retirée à Issy avec sa belle-mère, chez de
Choisy, conseiller d'État, grand-père du mari qu'elle avait perdu[200].
Les affidés dont Bussy l'avait entourée lui apprirent que le 7 août
elle devait aller au mont Valérien, pour y faire ses dévotions. Bussy
dressa ses plans en conséquence: il disposa d'abord quatre relais de
Saint-Cloud au château de Launay, trajet d'environ vingt-cinq lieues.
Il assembla une forte escorte, composée de Rabutin son frère, d'un
gentil-homme de ses amis, qui avait fait sous ses ordres deux campagnes
comme volontaire, et de trois autres gentils-hommes de ses vassaux et
dans sa dépendance. Ces cinq cavaliers étaient suivis de deux ou trois
serviteurs, comme eux bien montés et bien armés[201].
[200] L'abbé DE CHOISY, _Vie de madame de Miramion_, p. 10, 12 et
19, édit. in-4º.--BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 160, de l'édit.
in-12; t. I, p. 200, de l'édit. in-4º.
[201] CHOISY, _Vie de madame de Miramion_, p. 13, in-4º.
Madame de Miramion, l'esprit uniquement occupé de l'acte pieux qu'elle
allait accomplir, partit d'Issy à sept heures du matin, le jour précis
qui avait été indiqué à Bussy. Elle avait avec elle sa belle-mère; et
de plus, selon l'usage des dames riches et d'un rang distingué de cette
époque, de ne jamais se montrer en public sans être suivies d'une
partie de leurs familiers, elle était accompagnée d'un écuyer âgé, et
de deux demoiselles, pour parler le langage de ce temps, c'est-à-dire
de deux femmes attachées à son service. L'une d'elles était une
gouvernante entre deux âges, l'autre une jeune femme de chambre, nommée
Gabrielle. Un seul domestique se trouvait derrière. L'escadron de Bussy
était posté sur la route qui conduit de Saint-Cloud au mont Valérien,
vis-à-vis le pont[202]; lorsque le carrosse de madame de Miramion l'eut
passé, il fut arrêté, et en même temps deux cavaliers se présentèrent
aux portières pour abaisser ce qu'on nommait alors les mantelets, ou
les rideaux de cuir qui les fermaient. Madame de Miramion voulut
repousser les agresseurs en les frappant avec son sac, et en criant au
secours! de toutes ses forces. Mais ses cris et les faibles armes
qu'elle employait étaient également impuissants. Pourtant les
cavaliers, ne pouvant parvenir à abaisser les mantelets, tirèrent leur
épée pour couper les courroies qui les attachaient aux portières.
Madame de Miramion, avec un courage au-dessus de son sexe, chercha à
leur arracher leurs armes, et s'ensanglanta les mains. Pendant ce
combat si inégal, l'escadron avait forcé le cocher de repasser le pont,
et d'entrer dans le bois de Boulogne[203]. Là les attendait une voiture
plus légère, attelée de six chevaux. Bussy voulut y faire entrer madame
de Miramion: il ne put y parvenir, ni de gré ni de force. Elle se
cramponnait si fortement dans son carrosse, qu'il était impossible de
l'en arracher sans lui faire une trop grande violence et sans la
blesser. Elle poussait d'ailleurs des cris aigus, et il était urgent,
pour le succès de l'entreprise, de mettre promptement fin à cette
lutte. Bussy fit alors dételer les deux chevaux du carrosse de madame
de Miramion, et ensuite atteler à ce même carrosse les six chevaux de
sa voiture. Deux palefreniers s'emparèrent du cocher et des deux
chevaux de madame de Miramion, et furent chargés de les conduire à
Paris, et de les retenir en captivité jusqu'à nouvel ordre.
[202] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 160.
[203] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 160 à 200.
L'escadron, divisé en deux, se plaça de chaque côté du carrosse, et
l'on se mit à courir au grand galop à travers la plaine Saint-Denis,
jusqu'à la forêt de Livry. Madame de Miramion ne cessait de crier à
tous les passants qu'on l'enlevait de force: elle disait son nom, et
suppliait, les larmes aux yeux, qu'on allât avertir sa famille à Paris.
Mais le nuage du poussière produit par tant de chevaux la dérobait en
partie aux yeux de ceux à qui elle s'adressait; le vent, le bruit, et
la rapidité de la marche, étouffaient ses cris et emportaient ses
paroles.
Dans la forêt de Livry, il fut impossible à l'escorte de se tenir sur
les côtés du carrosse; une portion courut devant, et l'autre derrière.
Madame de Miramion crut qu'en se jetant par la portière dans un taillis
épais, elle ne serait pas aperçue, et pourrait peut-être se cacher et
se sauver. L'exécution suivit la pensée: elle se précipita dans les
ronces et les épines, et se fourra au milieu des plus épais buissons,
sans songer qu'elle se mettait le visage tout en sang; mais elle fut
bientôt poursuivie par ses ravisseurs; et, s'apercevant qu'elle ne
pouvait pas leur échapper, elle voulut au moins éviter qu'ils ne la
touchassent. Elle courut donc de toutes ses forces vers son carrosse,
et s'élança dedans avant qu'on pût l'atteindre.
Bussy fit faire halte dans la partie la plus solitaire de la forêt de
Livry. Tous les hommes de l'escorte prirent à la hâte quelques
rafraîchissements, et on en fit prendre également à toutes les
personnes qui se trouvaient dans la voiture. Mais ce fut en vain qu'on
pressa madame de Miramion d'imiter leur exemple: elle déclara qu'elle
était résolue à n'accepter aucune nourriture tant qu'on ne lui aurait
pas rendu sa liberté.
Bussy, qui n'était pas encore revenu de l'erreur où l'avaient plongé
les rapports du père Clément, étonné et inquiet de la résistance de
madame de Miramion, se flattait que ce n'était qu'une feinte: il espéra
qu'elle se calmerait s'il la débarrassait de la présence de sa
belle-mère et de son vieil écuyer. En conséquence il les força tous
deux à mettre pied à terre; il expulsa aussi du carrosse la vieille
gouvernante. Il aurait voulu ne laisser auprès de sa captive que la
demoiselle Gabrielle; mais il se vit forcé de souffrir que le laquais
qui se trouvait derrière, et qu'il voulait renvoyer, continuât à
accompagner sa maîtresse, parce qu'il se montra résolu à se faire tuer,
plutôt que de la quitter. Bussy fit aussi abaisser les mantelets de la
voiture, afin qu'on ne pût ni voir la belle éplorée, ni entendre ses
cris, si elle en poussait encore.
Ces arrangements pris, on repartit avec la rapidité de l'éclair. Madame
de Miramion, recueillant ses forces et sa présence d'esprit, coupa avec
un petit couteau qu'elle avait dans son sac les mantelets de sa
voiture, et parvint ainsi à se mettre à découvert et à rétablir sa
communication avec le dehors. Elle continuait ses exclamations et ses
instances, et jetait de l'argent à tous ceux qu'elle rencontrait. Les
marques de son désespoir, ses libéralités et ses prières devenaient
surtout inquiétantes et embarrassantes pour ses ravisseurs, toutes les
fois qu'ils étaient forcés de s'arrêter et de changer de chevaux; mais
alors ils disaient à ceux qu'elle ameutait autour d'elle, que c'était
une folle qu'ils allaient renfermer par ordre de la cour. Madame de
Miramion, avec ses cheveux épars, sans coiffe, sans mouchoir sur son
sein, les habits déchirés, les mains et le visage ensanglantés, ne
donnait que trop de vraisemblance à ces assertions.
Bussy en voyant les efforts de sa captive pour lui échapper, et les
signes non équivoques de sa profonde douleur, acquit la triste
certitude qu'il n'y avait rien de simulé dans sa résistance; et il lui
fut démontré que jamais elle n'avait donné son assentiment à un
enlèvement. Il affirme dans ses Mémoires qu'il eut dès lors la pensée
de la reconduire chez elle, mais qu'il en fut dissuadé par son frère.
Celui-ci lui représenta que lorsque l'effroi de cette course rapide
serait dissipé, il serait possible, à force de témoignages de respect
et de bons traitements envers la belle veuve, d'obtenir quelque
changement à ses résolutions; et que dans tous les cas si on se
décidait à lui rendre sa liberté, il valait mieux le faire à Launay
même, afin qu'il fût bien constaté qu'on avait agi de plein gré. La
suite du récit et le témoignage de madame de Miramion, que nous a
transmis l'abbé de Choisy, prouveront, au contraire, que ce fut Bussy
lui-même qui persista le plus longtemps dans ses projets coupables, et
que ses amis et ses complices furent obligés de le forcer à y
renoncer[204].
[204] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 161.--CHOISY, _Vie de madame de
Miramion_, p. 13.
Enfin on arriva au château de Launay. Le fracas des chaînes de fer et
des ponts-levis en s'abaissant, les sons lugubres et sourds que fit
entendre le carrosse en roulant au-dessus des fossés, et sous la voûte
obscure qui conduisait à la cour intérieure; le grand nombre de
gentils-hommes armés qu'elle y vit rassemblés, et que Bussy avait
réunis pour se défendre s'il était attaqué, ou si l'on entreprenait de
pénétrer dans le château, tout contribua à accroître la terreur dont
madame de Miramion était frappée. Elle ignorait les noms et les projets
de ceux qui osaient se permettre envers elle tant de violence. La
précaution qu'ils avaient prise de la séparer de sa belle-mère, le peu
d'effet qu'avaient produit sur eux ses larmes et ses prières, les lui
faisaient considérer comme des hommes féroces, inexorables, capables de
tout. Aussi ne voulut-elle pas quitter sa voiture; et quand on eut
dételé les chevaux, elle s'obstinait à y rester, et voulait y passer
la nuit.
Alors se présenta devant elle un chevalier de Malte, quelle reconnut
pour avoir fait partie de l'escorte, et être du nombre de ses
ravisseurs[205]. Il la supplia, dans les termes les plus respectueux,
de vouloir bien descendre, et de consentir à entrer dans le château.
[205] BUSSY, _Mémoires_, édit. in-12, t. I, p. 181; de l'édit.
in-4º, t. I, p. 227.
Madame de Miramion, sans quitter sa place, demanda d'une voix ferme, à
celui qui lui adressait ces paroles, si c'était par ses ordres qu'elle
souffrait un pareil traitement. «Non, madame; c'est M. le comte de
Bussy-Rabutin, qui nous a assuré avoir votre consentement pour vous
conduire ici.»--«Ce qu'il vous a dit est faux!» dit-elle en élevant
encore plus la voix.--«Madame, reprit le chevalier, nous sommes ici
deux cents gentils-hommes amis de Bussy: s'il nous a trompés, nous vous
servirons contre lui, et nous vous mettrons en liberté. Daignez
seulement vous expliquer en présence de plusieurs de nous; et, en
attendant, ne refusez pas de descendre et de vous reposer de vos
fatigues.»
L'air doux, compatissant et suppliant du chevalier inspira de la
confiance à madame de Miramion; cependant elle ne voulut point monter
dans les appartements, mais elle consentit à entrer dans une salle
basse et humide, qui n'avait été nullement préparée pour la recevoir.
On se hâta d'y faire du feu, on y porta les coussins de son carrosse
pour qu'elle pût s'asseoir[206]. En entrant, elle vit deux pistolets
sur une table, s'en saisit, et, remarquant qu'ils étaient chargés,
elle les mit auprès d'elle, et parut un instant rassurée: mais sa femme
de chambre s'étant levée pour sortir, elle la fit rasseoir, et lui dit:
«Non, non, demeurez; vous ne me quitterez point.» On lui servit à
manger: elle écarta d'elle les plats sans y toucher. Pour se dérober
aux premières explosions de son courroux, Bussy s'était tenu à l'écart.
Il était extrêmement surpris de la voir si exaspérée, si inébranlable
dans ses résolutions.--«On m'avait assuré, dit-il à ses complices, que
c'était un mouton, et c'est une lionne en furie.» Toutefois, comme il
présumait beaucoup de lui-même, il ne désespéra pas encore de la
fléchir; mais il crut devoir faire préparer les voies par une
gouvernante du château et par les personnes les plus notables de son
escorte. Toutes vinrent assurer à madame de Miramion que les projets de
Bussy n'avaient rien que d'honorable; qu'il était pour elle le plus
passionné, le plus soumis des amants; que si elle voulait consentir à
l'épouser, elle trouverait en lui un mari aussi tendre que complaisant.
On fit l'éloge de Bussy, de son caractère, de son esprit; on n'oublia
pas de faire valoir ses richesses, son rang, son crédit à la cour,
l'amitié qu'avait pour lui le prince de Condé; on expliqua la cause de
l'erreur qui avait donné lieu à l'enlèvement. Aucun de ceux qui
l'accompagnaient n'aurait consenti à le suivre si, comme lui, on
n'avait pas cru que cet acte apparent de violence n'était qu'une
feinte, et qu'il avait lieu de concert avec elle. On ajoutait que
Bussy, désespéré de sa méprise et des reproches qu'elle lui attirait,
n'osait paraître devant elle. Pourtant c'est à son confesseur tout seul
qu'elle devait s'en prendre des violences dont elle était victime; le
père Clément seul était coupable, Bussy était innocent.
[206] _Vie de madame de Miramion_, t. I, p. 16, in-4º, et p. 17
de l'édit. in-12.
Ces explications, en faisant connaître à madame de Miramion la noire
intrigue du père Clément, calmèrent un peu l'effroi qu'elle avait eu en
entrant dans le château; mais elles excitèrent son indignation contre
Bussy, qui parce qu'il se croyait puissant voulait la forcer à
l'épouser, et employait de tels moyens pour y parvenir. Elle se refusa
à toutes les instances qui lui étaient faites, et continua à insister
pour que sa liberté lui fût rendue.
Lorsqu'on vit qu'elle était inaccessible à la persuasion, on essaya de
la dompter par la crainte. On lui peignit le comte de Bussy,
ordinairement si bon, si généreux, dans ce moment méconnaissable aux
yeux de ses propres amis, tant son amour était violent, tant l'idée de
se voir trompé dans ses espérances lui inspirait de projets sinistres.
On cherchait à démontrer à madame de Miramion la nécessité, dans son
propre intérêt, de ne pas réduire au dernier degré du désespoir un
homme dans l'état où se trouvait Bussy. Tous ces discours ne purent
faire fléchir un instant la jeune veuve ni lui arracher la moindre
concession.
Bussy alors renvoya auprès d'elle le chevalier de Malte, qui seul était
parvenu à la faire consentir à descendre de voiture: il lui dit que M.
le comte de Bussy était résolu, puisqu'elle l'exigeait, à la remettre
en liberté; mais qu'avant il demandait en grâce qu'elle voulût bien
l'écouter un moment.
Aussitôt Bussy parut avec ceux qui l'avaient escorté. Mais avant
d'entrer il mit un genou en terre, et se présenta les deux mains
jointes, et dans l'attitude d'un suppliant[207]. A son aspect, et sans
lui donner le temps d'articuler un seul mot, madame de Miramion se
dressa sur ses pieds, leva une de ses mains vers le ciel, et dit:
«Monsieur, je jure devant le Dieu vivant, mon créateur et le vôtre,
que je ne vous épouserai jamais.» Puis elle retomba évanouie. Un
médecin de Sens, que Bussy avait eu la précaution de faire venir au
château, lui prit le pouls, et dit qu'il ne sentait presque aucun
battement; il déclara qu'elle était dans un danger imminent. Quarante
heures s'étaient, en effet, écoulées sans qu'elle eût pris aucune
nourriture, et cette longue abstinence et ces continuelles agitations
avait épuisé ses forces.
[207] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires_, t. V, p. 372, édit.
in-8º, et t. IX, p. 235, édit. in-12.
Tandis que ces choses se passaient, la belle-mère de madame de
Miramion, que Bussy avait si inhumainement laissée avec le vieil écuyer
au milieu de la forêt de Livry, n'était pas restée oisive. Elle avait
marché avec rapidité jusqu'au premier village; elle avait fait monter à
cheval le vieil écuyer, pour aller en avant annoncer à sa famille
l'événement sinistre qui avait eu lieu, et demander du secours. Elle
prit pour elle, faute d'autres, des chevaux de charrue, qui la
traînèrent jusqu'au faubourg de Paris. Elle apprit en arrivant que,
d'après son message, un bon nombre de cavaliers, ayant M. de Rubelle en
tête, étaient déjà partis, et s'étaient dirigés sur Sens[208].
[208] _Vie de madame de Miramion_, in-4º, p. 18; et p. 20 de
l'édit. in-12.
Ils étaient depuis une demi-heure environ dans cette ville, lorsque
madame de Miramion, par son serment, par l'évanouissement qui l'avait
suivi, avait frappé de stupeur tous ceux qui se trouvaient présents. Ce
fut dans cet instant qu'on vint annoncer à Bussy que toute la ville de
Sens était en rumeur, et que six cents hommes étaient prêts à en sortir
pour venir assiéger le château de Launay. Bussy ne se laissa point
effrayer par cette nouvelle; mais voyant que madame de Miramion, par
l'effet des secours qui lui avaient été prodigués, avait promptement
repris ses sens, il résolut de faire une dernière tentative pour
obtenir d'elle qu'elle consentît à rester au moins un jour à Launay.
Les plus humbles prières, les protestations les plus ferventes furent
en vain mises en usage par Bussy. Comme il avait débuté par lui dire
qu'il était incapable d'attenter à sa liberté[209], et que si elle
voulait, il la ferait reconduire à Sens; pour toute réponse à ses
demandes et à ses instances, elle se contenta de le prier de donner
sur-le-champ des ordres pour son départ.
[209] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 161, édit. in-12; t. I, p. 201
de l'édit. in-4º.