Cette lettre fut écrite la veille même du jour où Bussy partit de Paris

pour se rendre à l'armée, à la fin de mars 1646[164]. Bussy, un an

avant, avait, en commun avec Jumeaux, écrit une autre lettre en vers à

Lenet. Dans cette lettre, datée du camp d'Hailbron, il l'appelle son

bon ami[165], et dans ses Mémoires il lui reproche de l'avoir délaissé

dans sa disgrâce, sans qu'il lui eût fourni aucun sujet de

plainte[166]: mais le refroidissement de leur amitié a dû commencer

lorsque Bussy eut abandonné le parti du prince de Condé, auquel Lenet

resta attaché dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Jeune et

sans expérience, Lenet se jeta dans les intrigues de la Fronde; et,

comme beaucoup d'autres, ne sachant pas prévoir les événements, il ne

les appréciait qu'après qu'ils étaient accomplis, et ne s'apercevait

des fautes qu'il commettait qu'après qu'il n'était plus temps de les

réparer. Il faut que, même bien après ces temps de trouble, il se soit

mêlé à quelques intrigues qui lui attirèrent la disgrâce du roi; car en

1669 il fut exilé à Quimper-Corentin, et en s'y rendant il passa deux

jours au château de Riée, en Poitou, chez le comte d'Hauterive, qui

chercha, mais en vain, à le réconcilier avec Bussy, son ami[167]. Lenet

plaisait beaucoup à madame de Sévigné; et lorsqu'il mourut, elle le

regretta vivement[168]. Il fut un de ceux qui, par sa gaieté, souvent

grotesque, contribuèrent aux joies de sa jeunesse[169]. «Vous aurez vu

Larrei (écrit-elle à sa fille, de cette même solitude des Rochers où

quarante-trois ans auparavant elle avait reçu l'épître en vers dont

nous venons de citer quelques passages); c'est, je crois, le fils de

feu Lenet, qui était attaché à feu M. le Prince, et qui avait de

l'esprit comme douze. J'étais bien jeune quand je riais avec lui[170].»

Et dans une autre lettre à Bussy, postérieure encore à celle dont nous

venons de faire mention, elle dit: «J'ai vu ici M. de Larrei, fils de

notre pauvre ami Lenet, avec qui nous avons tant ri; car jamais il ne

fut une jeunesse plus riante que la nôtre de toutes les façons[171].»

Madame de Sévigné ignorait encore alors que Bussy avait été tout à fait

brouillé avec Lenet, ou peut-être pensait-elle que la mort de ce

dernier avait dû effacer le souvenir de ses torts, s'il en avait eu.

Dans tous les cas, elle dut être désagréablement affectée de la

réponse qui lui fut faite par Bussy, qui lui disait que ce Lenet, avec

qui ils avaient tous deux tant ri, était homme sans jugement et sans

probité[172]. L'orgueil excessif de Bussy lui inspirait de la haine et

de la rancune contre ceux qui l'avaient offensé, ou dont il croyait

avoir à se plaindre; et il faut se tenir en garde contre le venin âcre

et mordant de sa plume, souvent calomniatrice. Toutefois, Gourville,

dans ses Mémoires, donne des détails sur la manière dont Lenet gérait

les affaires du prince, qui paraissent appuyer la plus grave des

accusations de Bussy contre lui[173].

[164] BUSSY, _Mémoires_, édit. in-12, t. I, p. 166.

[165] BUSSY-RABUTIN, Mém., t. I, p. 97; _Supplément_, partie I,

p. 27.

[166] SÉVIGNÉ, _Lettre_ du 5 juin 1689, t. VIII, p. 485,

édit.--M. BUSSY, _Lettre à Corbinelli_, du 12 février 1678, t. V,

p. 312; _Notice sur Lenet_, t. LIII, p. 22 des _Mémoires sur

l'Hist. de France_.

[167] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 2 août 1671, t. II, p. 168.

[168] BUSSY, _Lettres_, t. V, p. 114, en date du 8 novembre 1669.

[169] SÉVIGNÉ, _Lettres à Lenet_, publiée par M. Vallet de

Viriville, dans la _Revue de Paris_, 28 décembre 1844.

[170] SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 5 juin 1689, no 1070, t.

VIII, p. 485.

[171] SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 12 juillet 1691, p. 1182, t.

IX, p. 457.

[172] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IX, p. 491; _Lettre de Bussy_, en

date du 9 août 1691.

[173] GOURVILLE, _Mémoires_, dans PETITOT, t. LII, p. 442.

Le dévouement de Lenet pour la maison de Condé, qui avait produit sa

rupture avec Bussy, était dans les mœurs du temps. Lorsque après la

paix de Bordeaux, en 1650, Lenet se présenta devant la reine pour lui

offrir ses respects, Anne d'Autriche, qui en traitant avec les révoltés

n'avait cédé qu'à la nécessité, ne put en le voyant s'empêcher de dire,

de manière à être entendue: «Que ne devrait-on pas faire à des gens qui

sortent d'une ville rebelle, et s'en vont tout droit à Stenay vers

madame de Longueville et M. de Turenne?» (Tous deux étaient alors dans

le parti opposé au gouvernement.) Lenet eut le courage de relever ces

paroles, et de supplier la reine de ne pas confondre avec des

brouillons, qu'on ne peut assez châtier, ceux qui, accablés

d'obligations, ne sauraient prendre un autre parti que de servir les

princes à qui ils sont redevables. Il lui rappela l'exemple de Marie de

Médicis, persécutée par Richelieu, et termina en disant: «Songez,

madame, que par le discours qu'il vous a plu de faire vous permettez à

toutes vos créatures de vous abandonner, si jamais vous venez à être

persécutée sous le nom du roi votre fils.» Sa réponse fut approuvée de

toute la cour; et mademoiselle de Montpensier, alors dans le parti de

Mazarin, lui en témoigna son admiration. «J'aime, dit-elle, les gens

qui ne ménagent ni biens, ni vie, ni fortune, pour sauver ceux à qui

ils se sont donnés[174].» Ces sentiments étaient alors ceux de tous les

gens d'honneur. La dette de la reconnaissance ne peut admettre aucun

doute; tandis que dans les conflits politiques il est facile de faire

plier la raison d'État au gré de ses intérêts et de ses passions. Nous

aurons bientôt occasion de voir que c'étaient ces habitudes, ces

préjugés d'honneur, ces grandes inégalités des rangs et des conditions,

la subordination établie en raison de la dépendance, qui rendaient les

partis si faciles à former, si faciles à apaiser. Toutes leurs forces

se trouvaient concentrées sur un petit nombre de têtes principales.

Elles étaient donc en peu de temps réunies, et aussi, par la même

raison, promptement dispersées.

[174] LENET, _Mémoires_, dans PETITOT, t. LIV, p. 139.

Madame de Sévigné, dans une de ses lettres à Bussy, dit que Larrei

l'avait étonnée en lui contant comme son père avait dissipé tous ses

grands biens, et qu'il n'en avait rien eu[175]. Bussy lui répondit:

«Lenet était né sans biens; il en avait volé à Bordeaux en servant M.

le Prince; il en mangea une partie, et M. le Prince lui reprit

l'autre[176].» Il est difficile de croire qu'un homme qui devint

procureur général au parlement de Dijon, puis fut nommé par la

régente, en 1649, intendant de justice, de police et de finances à

Paris, fût né sans biens, ou qu'il n'ait pu en acquérir légitimement.

Au reste, ces explications entre Bussy et sa cousine, sur un ami de

leur jeunesse, avaient lieu vingt ans après la mort de ce dernier, qui

précéda de beaucoup la leur. Lenet mourut à Paris, le 3 juillet 1671.

[175] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IX, p. 457.

[176] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IX, p. 481; _lettre de Bussy_, en

date du 9 août 1691.

La campagne que Bussy fit en 1646 marque l'époque la plus brillante de

sa vie militaire. Il servit dans l'armée de Flandre, d'abord commandée

par Gaston, duc d'Orléans, oncle du roi, et ensuite par le duc

d'Enghien. Trois maréchaux de France se trouvaient à cette armée; et

Bussy y donna de telles preuves de talent et de valeur, qu'il mérita

les éloges du duc d'Enghien. Aussi n'eut-il rien de plus pressé que

d'écrire à sa cousine une lettre datée du camp de Hondschoote, lettre

qu'il a insérée en entier dans son _Discours à ses Enfants_. «J'écrivis

alors, leur dit-il, le détail de la campagne à votre tante de Sévigné,

mes enfants, dans une lettre moitié vers et moitié prose; et comme elle

lui plut, je crois que vous serez bien aise de la voir[177].»

[177] _Discours du comte_ BUSSY DE RABUTIN _à ses Enfants_, 1694,

in-12, p. 223.--_Œuvres mêlées de messire_ ROGER DE RABUTIN,

t. III _des Mémoires de_ BUSSY DE RABUTIN, 1721, in-12, t. I, p.

123; et de l'édit. in-4º, t. I, p. 153.

Dans cette lettre, il raconte en vers la prise de Courtray et de

Berg-Saint-Winox, qui fut bientôt suivie de celle de Mardick, de

Furnes, de Dunkerque. Mais comme c'est au siége de Mardick que Bussy se

distingua principalement, et qu'il reçut les éloges du duc d'Enghien,

c'est aussi à ce siége qu'il s'arrête le plus longtemps.

Mais enfin Saint-Winox, privé de tout secours,

Ne dura pas plus de deux jours:

Et de là de Mardick nous fîmes l'entreprise.

Si je voulais tous faire le portrait

Des hasards que courut le prince avant la prise,

Je n'aurais jamais fait.

Ce fut là que, pour mon bonheur,

L'ennemi rasant la tranchée,

Devant ce prince j'eus l'honneur

De tirer une fois l'épée.

Ce fut en cette occasion

Qu'il fit lui-même une action

Digne d'éternelle mémoire;

Et que, m'ayant d'honneurs comblé,

Il se déchargea de la gloire

Dont il se trouvait accablé.

«Je ne vous saurais dire, ma chère cousine, combien monsieur le Duc

prôna le peu que je fis en cette sortie; mais ce qui la rendit plus

considérable, ce furent les choses qu'il y fit et la mort ou les

blessures de gens de qualité qui s'y trouvèrent: et tout cela me fit

honneur, parce que je commandais.»

Il termine ainsi sa lettre:

Sans les eaux, le froid et le vent,

Seules ressources de l'Espagne,

Mon prince aurait poussé plus avant sa campagne;

Et moi je finirais mes récits de combats

Et l'éloge de son altesse,

En vous parlant de ma tendresse,

Si je n'étais un peu trop las[178].

[178] BUSSY, _Discours à ses Enfants_, p. 231.

Madame de Sévigné, lorsqu'elle se rendait en Bretagne, n'était pas

toujours condamnée au triste séjour des Rochers; et une de ses lettres

à sa fille nous apprend qu'elle faisait avec son mari de fréquents

voyages dans toute la province, et allait souvent à Nantes, qui était

alors comme aujourd'hui, dans cette partie de la France, la ville la

plus populeuse, la plus riche et la plus agréable à habiter. Madame de

Sévigné trouvait que l'air de cette ville mêlé à celui de la mer avait

l'inconvénient de la brunir, et de gâter son beau teint[179]: elle

préférait l'air de l'Ile-de-France, c'est-à-dire celui de Paris. Ceci

rappelle le mot si connu de madame de Staël, exilée dans son château de

Coppet, sur les bords du lac de Genève, devant qui l'on vantait ce lac

et ses magnifiques points de vue: «J'aimerais mieux, répondit-elle, le

ruisseau de la rue du Bac.» C'est un des plus noirs et des plus infects

de la capitale de la France.

[179] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 30 août 1671, t. II, p. 173, édit. M.,

et t. II, p. 207, édit. de G. de S.-G.

CHAPITRE IX.

1647-1648.

Bussy retourne en Bourgogne.--Mort de sa femme: sincère dans

l'expression de ses regrets.--Il retourne à la cour.--Est bien

reçu du prince de Condé, qui l'emmène en Catalogne.--Madame de

Sévigné, restée aux Rochers, accouche d'un fils.--Lettre de

madame de Sévigné à Bussy sur ce sujet.--Réponse de

Bussy.--Madame de Sévigné recommande Launay-Lyais à

Bussy.--Empressement que celui-ci met à lui répondre

favorablement.--Le prince de Condé échoue devant Lérida.--Il

répare par une nouvelle campagne en Flandre l'échec fait à sa

gloire.--Prend Ypres.--Envoie Bussy à la cour pour annoncer son

succès, et lui donne ainsi les moyens de terminer une nouvelle

aventure.

Après la campagne, Bussy retourna en Bourgogne; et bientôt après ce

retour, vers le milieu du mois de décembre 1646, il eut la douleur de

perdre sa femme. Il en avait eu trois filles, et point d'enfant mâle.

«Elle m'aimait fort, dit-il; elle avait bien de la vertu, et assez de

beauté et d'esprit.» Il ajoute qu'il fut extrêmement affligé de cette

perte; et on doit le croire, car l'hypocrisie de sensibilité n'était

pas son défaut: il montre au contraire le plus souvent, en écrivant, de

la sécheresse de cœur et quelquefois de la dureté[180].

[180] BUSSY, _Mémoires_, édit., in-12, t. I, p. 125, ou de

l'édition in-4º, t. I, p. 156.

Toutefois, sa douleur ne l'empêcha pas d'aller à la cour; il fut bien

reçu du duc d'Enghien, devenu prince de Condé par la mort de son père,

qui eut lieu à la même époque. Le nouveau prince de Condé fut nommé

vice-roi de Catalogne, et chargé de commander l'armée qui devait

combattre les Espagnols de ce côté. Il emmena Bussy, que rien ne

retenait à Paris: il n'y avait pas trouvé sa cousine; elle était encore

restée aux Rochers. Cette fois elle avait un motif pour ne pas

entreprendre dans la mauvaise saison un voyage alors long et difficile,

à cause du mauvais état des routes et le peu de perfection des

voitures; et ce motif, après trois ans de mariage passés sans enfant,

lui était trop agréable pour qu'elle regrettât les amusements de la

capitale, auxquels d'ailleurs il lui était impossible de prendre part.

Lorsque Bussy, au commencement de février, alla loger au Temple chez

son oncle le grand prieur[181], elle se trouvait vers la fin de sa

première grossesse, et le mois suivant elle donna un héritier au nom de

Sévigné. La joie de cette jeune femme éclate avec une vivacité

singulière dans la lettre suivante, qu'elle écrivit à Bussy, le 15 mars

1647.

[181] BUSSY, _Mém._, in-12, t. I, p. 128; de l'in-4º, t. I, p.

157.

LETTRE DE MADAME DE SÉVIGNÉ A BUSSY.

«Je vous trouve un plaisant mignon de ne m'avoir pas écrit depuis deux

mois! Avez-vous oublié qui je suis et le rang que je tiens dans la

famille? Ah! vraiment, petit cadet, je vous en ferai bien ressouvenir:

si vous me fâchez, je vous réduirai au _lambel_. Vous savez que je suis

sur la fin d'une grossesse, et je ne trouve en vous non plus

d'inquiétude de ma santé que si j'étais encore fille. Eh bien! je vous

apprends, quand vous en devriez enrager, que je suis accouchée d'un

garçon, à qui je vais faire sucer la haine contre vous avec le lait; et

que j'en ferai encore bien d'autres, seulement pour vous faire des

ennemis. Vous n'avez pas eu l'esprit d'en faire autant: le beau faiseur

de filles!

«Mais c'est assez vous cacher ma tendresse, mon cher cousin; le naturel

l'emporte sur la politique. J'avais résolu de vous gronder sur votre

paresse, depuis le commencement jusqu'à la fin; je me fais trop de

violence, et il en faut revenir à vous dire que M. de Sévigné et moi

vous aimons fort, et que nous parlons souvent du plaisir qu'il y aurait

d'être avec vous[182].»

[182] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. 1820, in-8º, t. I, p. 6, no 4,

en date du 15 mars 1647, et t. I, p. 7 de édit. 1823, in-8º.

Bussy reçut cette lettre à Valence, lorsqu'il était en route pour se

rendre à l'armée de Catalogne. Elle lui plut tant, il la trouva si

spirituelle, qu'il l'inséra en entier dans ses Mémoires[183], ainsi que

la réponse qu'il y fit, datée de Valence le 12 avril 1647.

[183] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 128 et 129 de l'édit. in-12, et

de l'in-4º, t. I, p. 159 et 160.

LETTRE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ.

«Pour répondre à votre lettre du 15 mars, je vous dirai, madame, que je

m'aperçois que vous prenez une certaine habitude de me gourmander, qui

a plus l'air de maîtresse que de cousine. Prenez garde à quoi vous vous

engagez: car enfin, quand je me serai une fois bien résolu à souffrir,

je voudrai avoir les douceurs des amants aussi bien que les rudesses.

Je sais que vous êtes chef des armes, et que je dois du respect à cette

qualité; mais vous abusez un peu de mes soumissions...........

«Au reste, ma belle cousine, je ne vous régale point sur la fécondité

dont vous me menacez; car depuis la loi de grâce, on n'en a pas plus

d'estime pour une femme; et quelques modernes même, fondés en

expérience, en ont fait moins de cas. Tenez-vous-en donc, si vous m'en

croyez, au garçon que vous venez de faire; c'est une action bien

louable, et je vous avoue que je n'ai pas eu l'esprit d'en faire

autant: aussi envié-je ce bonheur à M. de Sévigné plus que chose au

monde.

«J'ai fort souhaité que vous vinssiez tous deux à Paris quand j'y

étais; mais maintenant que j'en suis parti, je serais bien fâché que

vous y allassiez, c'est-à-dire que vous eussiez des plaisirs sans moi:

vous n'en avez déjà que trop en Bretagne[184].»

[184] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. 1820, t. I, p. 7, no 5, en date

du 12 avril 1647; et dans l'édit. 1823, t. I, p. 8.--BUSSY,

_Mémoires_, t. I, p. 128 et 129.

Madame de Sévigné avait recommandé à Bussy un gentil-homme breton,

nommé Launay-Lyais, volontaire dans les troupes qu'il commandait.

Bussy, empressé à saisir toutes les occasions de faire sa cour à sa

cousine, termine sa lettre en lui parlant de son protégé. «Il est

honnête homme, dit-il, et ma chère cousine me l'a recommandé: je vous

laisse à penser si je le servirai.» Il se garde bien de dire qu'il

trouvait Launay-Lyais d'une vanité ridicule[185]. Un honnête homme

recommandé par madame de Sévigné devait être à ses yeux un homme sans

défaut.

[185] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 193.--Voyez ci-après, chap.

XIV, p. 206.

La campagne de Catalogne fut bien loin d'être aussi glorieuse que celle

de Flandre: le vainqueur de Rocroi, de Fribourg, de Nordlingen, celui

qui le premier donna Dunkerque à la France, échoua devant la petite

ville de Lérida, et fut obligé de faire retraite avec son armée[186].

[186] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 135 de l'édit. in 12, et de

l'in-4º, 1696, t. I, p. 168.

Il alla tenir les états de Bourgogne à Dijon[187], et bientôt après il

répara l'échec que Lérida avait fait à sa gloire, par une nouvelle

campagne en Flandre. Il prit Ypres le 27 mai, et chargea Bussy, qui ne

l'avait point quitté, d'en aller porter la nouvelle à la cour[188].

Condé voulait par là non-seulement favoriser Bussy auprès des ministres

et de la reine régente, mais encore lui donner les moyens de terminer

une affaire qu'il croyait utile à sa fortune. Étrange aventure, qui

doit être racontée en détail: elle fera le sujet du chapitre suivant.

[187] _Ibid._, t. I, p. 151 et 157.

[188] _Ibid._, t. I, p. 156.

CHAPITRE X.

1645-1649.

Bussy veut se remarier.--Il fait connaissance avec un nommé Le

Bocage, qui lui indique une jeune veuve, belle et riche.--Il la

voit, elle lui plaît.--On lui persuade que les parents de la

veuve s'opposent à son mariage, mais qu'elle lui est

favorable.--Il se décide à l'enlever.--Il confie son projet au

prince de Condé, qui lui fournit les moyens de l'exécuter.--Abus

de la puissance des nobles à cette époque.--Fréquence des

enlèvements.--On ignore si Bussy était encore dans l'erreur

relativement aux sentiments de cette veuve pour lui.--Quelle

était cette veuve et sa famille.--Elle avait perdu sa mère dans

un âge tendre.--Tristesse qu'elle en ressent.--Elle épouse M. de

Miramion.--Devient veuve à seize ans.--Accouche d'une

fille.--Madame de Miramion veut se faire religieuse.--Ses parents

s'y opposent.--Ils veulent la marier.--Elle demande du temps pour

s'y décider.--Bussy forme le projet de l'enlever et d'en faire sa

femme.--Ses motifs.--Mesures qu'il prend.--Accompagné d'une

escorte, il arrête sa voiture à Saint-Cloud, et se saisit d'elle

et de sa belle-mère.--Efforts qu'elle fait pour lui résister.--Il

l'emmène avec sa belle-mère.--Il dépose cette dernière en

chemin.--Madame de Miramion, dans la forêt de Livry,

s'échappe.--Est reprise.--Bussy la conduit dans le château de

Launay.--Fermeté de madame de Miramion à l'égard de ses

ravisseurs.--Son frère arrive à Sens pour la délivrer.--Bussy la

fait reconduire dans cette ville, et s'évade avec son

escorte.--Suite de cette affaire.--La justice informe contre

Bussy.--Madame de Miramion, interrogée, refuse de le charger.--Le

prince de Condé intervient pour faire suspendre les

poursuites.--Mauvaise pensée de Bussy contre le frère de madame

de Miramion.--Il y résiste.--On cesse les poursuites.--A quelle

condition?--Longtemps après, Bussy demande audience à madame de

Miramion.--Elle la lui accorde.--Son entrevue avec elle.--Il la

sollicite pour obtenir sa protection dans un procès.--Elle lui

accorde sa demande.--Éloge de madame de Miramion.--Nombre de ses

bonnes œuvres--Ce qu'en dit madame de Sévigné.--L'action de

Bussy ne diminue pas son intimité avec madame de Sévigné.--Elle

lui donne occasion d'aller demeurer avec elle sous le même toit.

Bussy, qui n'avait que des filles, désirait contracter un second

mariage, espérant par là obtenir un héritier de son nom. Ses parents le

pressaient vivement de prendre ce parti. Il cherchait à trouver une

femme qui eût de la jeunesse et de la beauté et en même temps de la

fortune. Cette dernière condition lui paraissait essentielle pour

soutenir dignement son rang à la cour et pour satisfaire ses

inclinations pour le plaisir et ses goûts dispendieux. Il s'entretenait

fréquemment sur ce sujet avec son oncle le grand prieur du Temple, chez

lequel il logeait quand il venait à Paris. Ce fut chez lui qu'il fit

connaissance d'un vieux bourgeois nommé Le Bocage, propriétaire d'un

domaine considérable, voisin de la commanderie de Launay. Cette

commanderie, située dans la commune de Saint-Martin-sur-Oreuse, près de

Sens[189], servait au grand prieur de maison de campagne pendant la

belle saison; son neveu Bussy allait souvent l'y voir, et y séjournait

quelquefois plusieurs semaines. C'est par ce voisinage de campagne que

s'était formée la liaison entre Le Bocage, Christophe de Rabutin et le

comte de Bussy. Instruit du désir que ce dernier avait de trouver une

femme riche, Le Bocage lui proposa une veuve jeune, belle, d'une piété

et d'une douceur angéliques, et de plus millionnaire[190].

[189] ROGER DE RABUTIN, comte DE BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 152

et suiv.--_Carte de Cassini_, no 48.

[190] BUSSY, _Discours à ses Enfants_, 1694, in-12, p. 232, ou

_Œuvres mêlées_, t. III des _Mémoires_, p. 289.

Le Bocage ne la connaissait point personnellement; mais il avait un

ami dans lequel la veuve avait, disait-on, beaucoup de confiance:

c'était son confesseur, un père de la Merci, nommé le père Clément,

moine corrompu, qui cherchait à séduire sa pénitente, et à la livrer à

Bussy pour en tirer de l'argent[191]. Bussy eut une conférence avec

lui, et par son moyen il parvint à voir deux fois à l'église la jeune

veuve, dont la figure lui parut ravissante. Il n'avait pu ni

s'approcher d'elle ni lui parler. Cependant le père Clément l'assura

qu'il lui avait plu; mais en même temps il l'avertit qu'elle n'osait

rien résoudre sans le consentement de ses parents; et ils voulaient

absolument qu'elle épousât un homme de robe. Il conseilla donc à Bussy

de ne risquer aucune démarche, et de le laisser faire. Il devait

s'adresser à ses principaux parents pour qu'ils consentissent à ce

mariage; et en cas de refus il se chargeait de persuader à la jeune

veuve d'user du droit qu'elle avait de disposer d'elle-même. Pour cette

négociation il demandait de l'argent à Bussy, sous prétexte de séduire

les personnes de service auprès de la veuve; et Bussy, complétement sa

dupe, lui remit ainsi successivement une somme de deux mille écus.

Comme le temps d'entrer en campagne approchait, le père Clément engagea

Bussy à ne pas différer son départ pour l'armée. Bussy partit en effet

le 6 mai 1648, mais après avoir obtenu de son négociateur la promesse

qu'il l'instruirait de tout. Il reçut de lui, trois semaines après son

départ, une lettre qui l'instruisait que les parents de la jeune veuve

lui étaient contraires, qu'elle n'avait pas la force de leur résister;

mais qu'elle désirait que par une violence apparente Bussy lui arrachât

un consentement qui se trouverait conforme au vœu secret de son

cœur[192]. Le moine perfide n'avait pu réussir dans ses projets de

séduction. Aussitôt qu'il avait essayé d'entamer sa négociation, madame

de Miramion l'avait congédié, et avait pris un autre confesseur. Pour

s'en venger, il voulut mettre à profit l'audace et la crédulité de

Bussy: il lui persuada qu'il avait toujours comme confesseur la

confiance de la jeune veuve; et, quelque invraisemblable que fût la

fable qu'il imagina pour engager Bussy à l'enlever, Bussy le crut, et

se détermina à suivre le conseil qui lui était donné. L'autorité des

intendants et des commissaires du roi avait été créée par Richelieu

pour s'opposer aux désordres des nobles, qui regardaient comme un des

priviléges de leur caste de pouvoir se mettre au-dessus des lois. Cette

autorité nouvelle n'était pas tellement affermie, qu'il lui fût

toujours possible de prévenir ou de punir les abus auxquels elle était

chargée de s'opposer; et les guerres civiles de la Fronde, en

affaiblissant le ressort du gouvernement, permirent à la noblesse de

retomber dans la licence des anciens temps, qui lui était d'autant plus

chère qu'elle lui semblait un signe certain de son antique

indépendance. Durant ces temps de trouble, ou pendant les espèces

d'interrègne de la régence, les exemples de violence de la part de

personnages puissants envers des femmes de la classe inférieure ou de

celles qui dans la classe bourgeoise se trouvaient dépourvues de

famille et d'appui, étaient d'autant plus fréquents qu'ils restaient

presque toujours impunis[193]. Comme Bussy avait alors toute la faveur

du prince de Condé, il lui fit le récit de son affaire, et ne lui cacha

rien de ses projets. Cette aventure plut au jeune prince, qui offrit à

Bussy de lui donner une commission pour se rendre à Paris, et même de

lui remettre le commandement de Bellegarde, une de ses places en

Bourgogne, pour se retirer après l'enlèvement. Bussy lui en témoigna sa

reconnaissance, accepta la commission, mais refusa l'offre qui lui

était faite de la place de Bellegarde; il dit qu'il lui suffisait

d'avoir la faculté de conduire sa belle prisonnière à Launay. Cette

commanderie avait en effet une espèce de château fort très-ancien,

pourvu de hautes et épaisses murailles: on y pénétrait après avoir

passé plusieurs ponts-levis.

[191] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires_, t. V, p. 371, édit.

in-8º, t. IX, p. 234, édit. in-12.

[192] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 155 de l'édit. in-12, et de

l'in-4º, t. I, p. 194.

[193] CHAVAGNAC, _Mémoires_, in-12, t. I, p. 100.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 8 / 38 段