L'hiver suivant (en 1640), Bussy fut envoyé en garnison à Moulins, où

il eut une nouvelle intrigue avec une comtesse qu'il eut à disputer au

marquis de Mauny, fils du maréchal de la Ferté, et au fils d'Arnauld

d'Andilly, alors militaire, depuis abbé, le même qui fut lié avec

madame de Sévigné, et dont nous avons les Mémoires.

Quelque forts que fussent les attachements de Bussy, jusqu'ici aucun

n'avait duré plus longtemps que son séjour dans la ville où il les

contractait; lorsqu'il cessait d'y être en garnison ou qu'il fallait se

rendre à l'armée, il reprenait sa liberté, et il n'était plus question

de rien. Il n'en fut pas de même de l'amour qu'il éprouva pour une de

ses parentes. Il venait de passer cinq mois en captivité à la Bastille;

on l'avait rendu responsable de la conduite de son régiment, qui à

Moulins avait pratiqué le faux saunage, et donné lieu à de grandes

plaintes de la part de l'administration des gabelles. Cette rigueur,

qui était méritée, puisque son absence des lieux où son devoir

l'obligeait à résider était la principale cause du désordre, lui parut

injuste. Il vint à la cour en 1642, dans l'intention de quitter le

service; et, en attendant quelque occasion favorable d'y rentrer, il

résolut de chercher fortune par un mariage. Ennemi de toute contrainte,

il eût désiré rester garçon; mais il voulut satisfaire son père, qui

désirait fortement le voir établi. «J'aurais voulu, dit-il, de ces

mariages de riches veuves qui s'entêtent d'un beau garçon, et qu'on

m'eût pris avec mes droits, sans demander autre chose.» Son nouvel

amour vint fort mal à propos contrarier les desseins de son père et ses

propres résolutions. Sa parente était fort belle, mais n'avait point de

fortune. «Croyant d'abord, dit-il, m'amuser, en attendant que j'eusse

rencontré quelque bon parti, je finis par en devenir amoureux. Dans les

commencements de ma passion, je fus assez mon maître pour ne la vouloir

point épouser, ne désirant pas me ruiner pour l'amour d'elle; et quand

l'amour m'eut mis en état de ne plus songer à mes intérêts, je songeai

aux siens, et je ne voulus pas la rendre malheureuse en l'épousant

malgré mon père, ni la ruiner pour l'amour de moi... Et sur cela

j'admire la bizarrerie de mon amour, qui n'avait d'autre but que

soi-même; car je ne voulais ni débaucher ma maîtresse ni l'épouser.»

La parente de Bussy répondait sans aucun détour à sa tendresse, et se

livrait avec lui à d'innocentes caresses avec la plus intime confiance

et le plus entier abandon. Il arriva un jour que, dans un de ces

entretiens qui les rendaient si heureux, Bussy, emporté par son désir

amoureux, parut vouloir oublier ses généreuses résolutions; et elle, se

sentant aussi incapable d'opposer aucune résistance, prit une attitude

suppliante, et lui dit: «Vous êtes le maître, mon cousin, si vous le

voulez absolument; mais vous ne le voudrez pas si vous désirez me

donner la plus grande marque d'amour qui soit en votre pouvoir...» Et

cette marque d'amour, si difficile à donner dans un tel moment, il la

lui donna[151]. Ce fut un beau trait de Bussy, et peu d'accord avec la

conduite de toute sa vie. Il nous montre qu'il a du moins une fois

éprouvé ce sentiment si rare qui rend l'âme, plus que les sens, avide

des jouissances qu'il procure, et qui ne s'empare du cœur que pour

en chasser tous les penchants impurs et n'y plus laisser de place

qu'aux vertus généreuses.

[151] BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_, t. I, p. 91.--_Ibid._, in-4º,

t. I, p. 112.

Cependant l'amour que Bussy inspirait à sa parente ne paraît pas avoir

été égal à celui qu'il ressentait pour elle. Dès qu'elle eut appris que

le père et la mère de Bussy, inquiets de la liaison de leur fils avec

elle, s'étaient hâtés d'arrêter son mariage avec Gabrielle de

Toulongeon, elle rompit tout commerce avec son cousin, et son

attachement sembla cesser dès qu'elle eut perdu l'espoir de devenir sa

femme. Bussy en fut surpris, et profondément affligé. Son père,

craignant qu'il n'en tombât malade, l'emmena avec lui en Normandie,

afin de chercher à le distraire.

Les préliminaires du mariage de Bussy traînaient en longueur, et six

mois s'étaient écoulés depuis sa rupture avec sa cousine, lorsque, au

moment où il s'y attendait le moins, il la rencontra à Dijon avec sa

sœur. Cette sœur était mariée, et c'était chez elle que s'était

formée et entretenue leur liaison. Toutes deux témoignèrent leur

surprise et leur joie en revoyant Bussy. Il resta huit jours à Dijon,

par suite de cette rencontre; et il y serait demeuré plus longtemps,

sans la crainte d'exciter la jalousie de mademoiselle de Toulongeon. Il

avait alors moins d'amour pour sa cousine, et en même temps moins de

respect; de son côté, elle avait moins d'abandon et plus de réserve.

«Je prenais d'autorité, dit-il, ces faveurs qu'elle accordait autrefois

à mes prières; si elle m'avait laissé faire alors, je ne l'aurais pas

tant ménagée que je faisais: mais elle n'avait garde de se remettre à

ma discrétion, ne doutant pas que je n'en abusasse.»

Bussy épousa, peu de temps après, mademoiselle de Toulongeon[152], et

fut près d'un an sans entendre parler de sa cousine. Il la revit à

Paris, plus belle, plus séduisante qu'elle n'avait jamais été, mais

engagée, ainsi que lui, dans les liens du mariage[153]. «Je ne voulus

pas, dit-il, perdre mes services passés: je lui rendis donc quelques

soins; et comme je ne craignais rien, je ne perdis pas mes peines.

Depuis ce temps-là je n'ai point douté que la hardiesse en amour

n'avançât fort les affaires. Je sais bien qu'il faut aimer avec respect

pour être aimé; mais assurément pour être récompensé il faut

entreprendre, et l'on voit plus d'effrontés réussir sans amour, que de

respectueux avec la plus grande passion du monde[154].» Mais pour

Bussy, plus que pour tout autre, la possession devenait promptement un

remède à l'amour; et cette femme qui avait été pour lui l'objet d'une

affection si forte et si pure, qui lui avait inspiré des sentiments si

délicats et si tendres, cessa promptement de lui plaire. Il trouva

qu'elle manquait entièrement de ces manières agréables, de ce je ne

sais quoi qui nous enchaîne et qu'on ne peut exprimer. «Plus on

connaissait ma cousine, dit-il, moins on avait d'amour pour elle; et

son corps, son esprit et sa conduite lui faisaient perdre les amours

que son visage lui avait attirés[155].»

[152] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 91 à 93, édit. in-12; de

l'in-4º, t. I, p. 114.

[153] _Ibid._, p. 93; de l'in-4º, p. 115.

[154] _Ibid._, p. 93.

[155] _Ibid._, p. 94.

Il est probable que le prompt refroidissement que Bussy ressentit pour

cette cousine provenait de l'amour dont il s'était épris pour une autre

cousine, non aussi belle peut-être, mais plus spirituelle et plus

aimable. Cet amour dura plus longtemps que tous les autres, précisément

parce qu'il ne put jamais se satisfaire. L'époque où Bussy se mit à

rechercher les bonnes grâces de la marquise de Sévigné coïncide en

effet avec celle de sa rupture avec la comtesse des environs de

Moulins, et avec la fin de sa liaison avec cette parente dont nous

venons de parler. Ce fut entre 1642 et 1644, pendant les deux années

que Bussy resta sans emploi, qu'il fit marcher de front le plus

d'aventures galantes, au milieu desquelles vint se placer son mariage.

Lui-même nous apprend que ce ne fut qu'après que sa cousine Sévigné fut

mariée qu'il devint amoureux d'elle[156]. Le père de Bussy, qui

convoitait les grands biens de mademoiselle de Rabutin-Chantal, aurait

voulu que son fils l'épousât; mais celui-ci, préoccupé de son amour

pour son autre parente, seconda mal les projets paternels. Sa cousine

Chantal était d'ailleurs alors fort jeune; et son caractère jovial et

folâtre, l'habitude qu'il avait de la voir, la familiarité avec

laquelle il s'était accoutumé avec elle, la lui faisaient considérer

comme une enfant. Il n'ouvrit les yeux sur tous les agréments dont elle

était pourvue que lorsqu'elle fut mariée, et qu'il eut été témoin de

ses succès dans le monde: alors il regretta le trésor qu'il avait

laissé échapper, et résolut de le ravir à celui qui s'en était rendu

possesseur. C'était cependant son ami, mais un ami qui n'était pas plus

scrupuleux que lui sur ces matières.

[156] BUSSY, _Histoire amoureuse des Gaules_, t. I, p. 25 de

l'édit. 1754, et p. 33 de l'édit. de Liége.

D'après ce que nous savons de la vie de Bussy jusqu'à cette époque, on

ne peut s'empêcher de reconnaître que ses avantages personnels, son

amabilité, l'expérience qu'il avait acquise des faiblesses du cœur

chez les femmes, l'assurance que lui donnaient de nombreux succès en

amour, et son immoralité même, ne le rendissent un séducteur des plus

dangereux. Madame de Sévigné n'avait que dix-huit ans lorsque Bussy

commença contre elle son plan d'attaque. Il connaissait la tendresse

qu'elle avait pour son mari; et dans les premiers temps de son mariage,

n'espérant pas pouvoir la distraire de ce sentiment, il chercha

seulement à lui rendre sa présence agréable, et à obtenir sa confiance:

il y réussit. Il était en même temps le confident de l'époux. Celui-ci

lui racontait ses prouesses amoureuses, et madame de Sévigné les

chagrins qu'elle en ressentait. Cependant à cette époque même Bussy

acheta la charge de lieutenant de la compagnie des chevau-légers du

prince de Condé, et rentra au service. D'un autre côté, le marquis de

Sévigné emmena sa femme à sa terre près de Vitré en Bretagne. Bussy se

vit donc forcé de se séparer de sa cousine. Cette absence ne fit

qu'accroître sa passion naissante. Les procédés du marquis de Sévigné

envers sa femme augmentaient dans Bussy l'espoir qu'il avait de se

faire aimer. Aussi, pour ne pas se laisser oublier, il eut grand soin

d'entretenir avec sa cousine un commerce de lettres.

CHAPITRE VIII.

1644-1646.

La vie des particuliers est subordonnée aux événements

publics.--Des causes de la guerre qui forçaient Bussy, ainsi que

toute la jeune noblesse, à s'éloigner tous les ans de la capitale

pendant la belle saison.--Le marquis de Sévigné n'obtient la

lieutenance de la ville de Fougères qu'après son mariage.--Lettre

de Montreuil à madame de Sévigné, qui le prouve.--Le marquis de

Sévigné conduit sa femme à sa terre des Rochers.--Description de

cette terre, du château, des pays qui l'environnent, et de ses

habitants.--Monsieur et madame de Sévigné y passent une année

entière.--Bussy, après la campagne, se rend à sa terre de

Forléans.--Il revient à Paris, et, en commun avec Lenet, il écrit

une épître en prose et en vers à madame de Sévigné.--Dévouement

de Lenet pour la maison de Condé.--Bussy se brouille avec

Lenet.--Pourquoi on doit se défier du jugement qu'il en

porte.--Bussy part pour l'armée, et s'y distingue; il écrit à

madame de Sévigné.

Cette mystérieuse providence qui régit les États, les élève ou les

abaisse, les trouble ou les calme, accroît leur prospérité ou les

précipite vers leur chute, entraîne aussi dans leurs révolutions les

destinées des individus, et y subordonne leur existence. De même que la

connaissance des faits généraux de l'histoire ne peut résulter que de

celle des faits particuliers à ceux qui y jouent les principaux rôles,

la vie des personnes les plus étrangères à l'ambition et au tourbillon

des affaires a besoin, pour être comprise, qu'on la replace au milieu

des grands événements qui se sont passés de leur temps.

A l'époque du mariage de madame de Sévigné, l'Angleterre était agitée

par cette terrible lutte qui devait la première donner l'exemple d'une

tête royale tombant sous la hache du bourreau. Déjà la reine

d'Angleterre, fille de Henri IV, avait été obligée de s'enfuir, et de

chercher un refuge à Paris. La maison d'Autriche, que le génie de

Richelieu avait comprimée, crut trouver par la mort de ce grand

ministre une occasion favorable de ressaisir l'influence qu'elle avait

perdue. L'Espagne, malgré l'épuisement de ses finances et le peu de

talent de ceux qui la gouvernaient, aspirait toujours, comme sous

Charles-Quint, à la domination de l'Europe; et ces hautes prétentions

s'y perpétuaient comme par tradition. De même que dans un grand

seigneur déchu l'orgueil de la naissance et le souvenir de sa fortune

lui inspirent des projets et lui font conserver une attitude au-dessus

de sa condition présente, ainsi, voulant mettre à profit la faiblesse

et la confusion inséparables des premiers moments d'une minorité,

l'Espagne avait, malgré les négociations de paix qu'on continuait à

Munster, recommencé la guerre contre la France; mais elle rencontra

Condé et Turenne, et devant ces deux jeunes et grands capitaines la

réputation des guerriers de Charles-Quint et des bandes espagnoles

s'éclipsa pour toujours.

C'est cette guerre qui forçait toute la jeune noblesse de voler aux

frontières, et de quitter après chaque hiver les délices de la capitale

ou de la cour. C'est aussi la même cause qui arrachait chaque année

Bussy à ses intrigues amoureuses, et le forçait, par le changement de

résidence, à en renouer tous les ans de nouvelles. Le marquis de

Sévigné ne paraît pas avoir éprouvé ni le même besoin de gloire ni la

même ambition; il chercha, au contraire, à s'éloigner du théâtre des

combats, et sollicita la lieutenance de Fougères, petite ville de

Bretagne, assez rapprochée de sa terre des Rochers. Une lettre de

l'abbé de Montreuil à la marquise de Sévigné, qu'elle reçut à Paris,

au retour d'un de ses voyages de Bretagne, semble prouver que le

marquis de Sévigné n'obtint le commandement de Fougères que par suite

et en considération de son mariage.

LETTRE DE L'ABBÉ DE MONTREUIL A LA MARQUISE DE SÉVIGNÉ.

«Comme votre mérite ne saurait demeurer plus longtemps en un même lieu

sans éclat, il court un bruit que vous êtes à Paris. Je ne le saurais

croire: c'est une des choses du monde que je souhaite le plus, et ces

choses-là n'arrivent point. J'envoie pourtant au hasard savoir s'il est

vrai, afin qu'en ce cas je ne sois plus malade. Ce ne sera pas le

premier miracle que vous aurez fait; dans votre illustre race, on les

sait faire de mère en fils. Vous savez que madame de Chantal y était

fort sujette; et tous les honnêtes gens qui vous voient et qui vous

entendent demeurent d'accord que monsieur son fils, qui était votre

père, a fait un grand miracle. Je vous supplie donc, si vous êtes de

retour, de ne vous point faire celer, afin que j'aie le plaisir de me

porter bien et l'honneur de vous voir. C'est une grâce que je crois

mériter autant qu'autrefois, puisque je suis aussi étourdi, aussi fou,

et disant les choses aussi mal à propos que jamais. Je ne songe pas

qu'encore que je ne sois pas changé, vous pourriez bien être changée

et, au lieu de la lettre monosyllabe que je reçus de vous l'an passé,

dans laquelle il y avait _oui_, m'en envoyer une de même longueur, où

il y aurait _non_. Je suis, avec tout le sérieux et le respect dont je

suis capable (le premier n'est pas grand, l'autre si),

«Votre très-humble serviteur, DE MONTREUIL.»

POST-SCRIPTUM. «J'ai oublié à mettre des _madame_ dans ma lettre; et _à

présent que vous êtes lieutenante de Fougères_, c'est une grande faute.

Tenez donc, en voilà trois; distribuez-les aux endroits qui vous

sembleront en avoir plus de besoin, madame, madame, madame[157].»

[157] MONTREUIL, _Œuvres_, édit. 1671, p. 4; édit. 1656, p. 5.

Cette lettre justifie un peu l'épithète de fou qu'on avait donnée à

Montreuil dans la société. Mais c'est là un rôle que la jeunesse avisée

se plaît souvent à jouer auprès des jeunes femmes, pour accroître

encore le privilége qui lui est accordé de se montrer indiscrète. Le

marquis de Sévigné, pressé sans doute d'aller exercer sa nouvelle

charge, conduisit au printemps de l'année 1645 sa femme en Bretagne, à

sa terre des Rochers, située à une lieue et demie au sud-est de Vitré.

Ce lieu, où depuis madame de Sévigné a fait des séjours si fréquents et

si prolongés, où elle a écrit un si grand nombre de ses lettres, est

dans un vallon au fond duquel coule un bras de rivière, un des

affluents de la Vilaine. On s'y rend de Vitré par une chaussée pavée en

grosses et larges pierres, qui annoncent la richesse et la puissance

des anciens seigneurs. Le pays est ombragé de hêtres, de chênes, de

châtaigniers, qui croissent avec vigueur sur les flancs des murs de

terre qui entourent les propriétés dans cette partie de la Bretagne. Le

château est situé sur un vaste plateau, d'où la vue ne s'étend pas à

une demi-lieue. Cette vue est bornée par un terrain inégal et ondulé,

et par des champs subdivisés en une multitude de clôtures formées par

des haies, entourées de fossés, de parapets et d'épines, et bordées

encore par d'immenses bouquets d'arbres qu'on ne prend jamais soin

d'émonder. D'aucun côté on n'aperçoit de rochers, ce qui semble

démontrer que le nom de ce domaine a une autre étymologie que la

signification habituelle du mot qui sert à le désigner[158].

[158] NICOT, _Thresor de la Langue Françoyse_, 1606, in-folio, p.

572 et 673, aux mots _Roc_ ou _Rochier_.--TALLEMANT DES RÉAUX,

_Historiettes_, t. II, p. 425.

Le château, qui subsiste encore, avait lorsque madame de Sévigné s'y

transporta pour la première fois déjà près de trois cents ans

d'antiquité. L'escalier en limaçon est pratiqué dans une tour, et le

corps de logis est flanqué de deux autres tours, bordées toutes deux de

têtes gothiques, de figures grossières, depuis la naissance du toit

jusqu'au sommet. L'aspect du sol est en harmonie avec celui de cet

antique édifice; et un académicien, qui le visita en 1822, nous dépeint

les champs qui l'environnent, enclos, couverts de genêts, n'offrant que

des landes stériles ou les traces d'une agriculture négligée; et une

race d'habitants à membres courts et trapus, le teint jaune, les yeux

noirs, les cheveux longs et tombants, revêtus d'un manteau de chèvre ou

de brebis. Ils logent dans des maisons aussi mal soignées que leur

corps; hommes, femmes et enfants couchent au-dessous les uns des autres

dans des armoires à grands tiroirs, souvent en face de la vache ou du

mouton qui passent la tête par le treillis mitoyen, entre la portion

d'habitation destinée à l'étable et celle qui forme leur unique

chambre[159].

[159] DUREAU DE LA MALLE, _Lettres sur les Rochers de madame de

Sévigné_; Paris, 1822, in-8º, p. 6, 7 et 9.

Ce séjour était bien triste et bien sauvage pour une jeune femme

habituée aux bosquets de Livry, aux magnifiques hôtels de la capitale,

aux salons somptueux du Louvre, du Luxembourg, du Palais-Royal et du

Temple. Mais madame de Sévigné s'y trouvait avec un époux qui ne lui

avait donné alors aucun sujet de plainte, qu'elle aimait avec

tendresse; et tous deux étaient uniquement occupés à jouir de ces

premiers temps de l'hymen, si remplis de bonheur et d'espérances. Ils

passèrent dans leur terre non-seulement le printemps, l'été et

l'automne, mais encore tout l'hiver.

Bussy, qui pendant cette dernière saison était revenu à Paris pour y

résider, fut fort déconcerté de n'y pas retrouver sa cousine. Il avait

été en Nivernais pour y recevoir, en sa nouvelle qualité, les hommages

de la province; sa femme l'accompagnait. Il la conduisit à la terre de

Forléans, près de Semur, en Bourgogne. Ce domaine, situé à une lieue de

Bourbilly, avait appartenu au père de madame de Sévigné, et depuis

était passé à la branche cadette des Rabutins[160]. Bussy y demeura

avec sa femme; mais il en repartit promptement, et se rendit en toute

hâte à la cour, dès qu'il sut que, par la protection du prince de Condé

(le père du duc d'Enghien, depuis le grand Condé), il venait d'être

fait conseiller d'État[161]. Lenet, alors son ami, procureur général au

parlement de Dijon, qui a joué un rôle assez important, quoique

secondaire, dans la Fronde, et dont nous avons des Mémoires, venait

d'obtenir la même faveur par le même canal[162]. Lenet, comme

Bourguignon, était fort lié avec la marquise de Sévigné. Se trouvant à

Paris pour le même motif que Bussy, il fut, ainsi que lui, étonné et

contrarié d'apprendre que, elle et son mari, fussent restés en

Bretagne. Cette conformité de regrets des deux amis leur fit composer

en commun une lettre en vers, que les deux époux reçurent à leur terre

des Rochers. Pour l'esprit et la facilité, cette épître ne le cède en

rien à celles de Chaulieu et de la Fare, et n'offre pas plus

d'incorrection et de négligences.

Salut à vous, gens de campagne,

A vous, _immeubles_ de Bretagne,

Attachés à votre maison

Au delà de toute raison:

Salut à tous deux, quoique indignes

De nos saluts et de ces lignes.

Mais un vieux reste d'amitié

Nous fait avoir de vous pitié,

Voyant le plus beau de votre âge

Se passer dans votre village,

Et que vous perdez aux Rochers

Des moments à nous autres chers.

Peut-être que vos cœurs tranquilles,

Censurant l'embarras des villes

Goûtent aux champs en liberté

Le repos et l'oisiveté;

Peut-être aussi que le _ménage_

Que vous faites dans le village

Fait aller votre revenu

Où jamais il ne fût venu:

Ce sont raisons fort pertinentes

D'être aux champs pour doubler ses rentes;

D'entendre là parler de soi

Conjointement avec le roi.

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Certes ce sont là des honneurs

Que l'on ne reçoit point ailleurs?

Sans compter l'octroi de la fête;

De lever tant sur chaque bête;

De donner des permissions;

D'être chef aux processions;

De commander que l'on s'amasse

Ou pour la pêche ou pour la chasse;

Rouer de coups qui ne fait pas

Corvée de charrue ou de bras[163].

[160] XAVIER GIRAULT, _Notice sur la Famille de Sévigné_, dans

les _Lettres inédites de Sévigné_, édit. 1819, in-12, p. LV;

édit. des mêmes _Lettres inédites_, in-8º, p. XL.; _Lettres de

Sévigné_, 1823, in-8º, t. I, p. CI.--M. GIRAULT cite _Courte

Hist. de Bourgogne_, t. V, p. 526.

[161] BUSSY, _Mémoires_, édit. in-12, t. I, p. 104 et 106; édit.

in-4º, p. 132.

[162] PETITOT, _Notice sur Lenet_, dans la _Collection des

Mémoires sur l'Hist. de France_, t. LIII, p. 6.--Cf. _Revue de

Paris_ du 28 décembre 1844.

[163] _Supplément aux Mémoires et Lettres de M. le comte de

Bussy_, t. I, p. 35.--_Collection des Mémoires sur l'Histoire de

France_, t. LIII, p. 4.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 7 / 38 段