il eut une nouvelle intrigue avec une comtesse qu'il eut à disputer au
marquis de Mauny, fils du maréchal de la Ferté, et au fils d'Arnauld
d'Andilly, alors militaire, depuis abbé, le même qui fut lié avec
madame de Sévigné, et dont nous avons les Mémoires.
Quelque forts que fussent les attachements de Bussy, jusqu'ici aucun
n'avait duré plus longtemps que son séjour dans la ville où il les
contractait; lorsqu'il cessait d'y être en garnison ou qu'il fallait se
rendre à l'armée, il reprenait sa liberté, et il n'était plus question
de rien. Il n'en fut pas de même de l'amour qu'il éprouva pour une de
ses parentes. Il venait de passer cinq mois en captivité à la Bastille;
on l'avait rendu responsable de la conduite de son régiment, qui à
Moulins avait pratiqué le faux saunage, et donné lieu à de grandes
plaintes de la part de l'administration des gabelles. Cette rigueur,
qui était méritée, puisque son absence des lieux où son devoir
l'obligeait à résider était la principale cause du désordre, lui parut
injuste. Il vint à la cour en 1642, dans l'intention de quitter le
service; et, en attendant quelque occasion favorable d'y rentrer, il
résolut de chercher fortune par un mariage. Ennemi de toute contrainte,
il eût désiré rester garçon; mais il voulut satisfaire son père, qui
désirait fortement le voir établi. «J'aurais voulu, dit-il, de ces
mariages de riches veuves qui s'entêtent d'un beau garçon, et qu'on
m'eût pris avec mes droits, sans demander autre chose.» Son nouvel
amour vint fort mal à propos contrarier les desseins de son père et ses
propres résolutions. Sa parente était fort belle, mais n'avait point de
fortune. «Croyant d'abord, dit-il, m'amuser, en attendant que j'eusse
rencontré quelque bon parti, je finis par en devenir amoureux. Dans les
commencements de ma passion, je fus assez mon maître pour ne la vouloir
point épouser, ne désirant pas me ruiner pour l'amour d'elle; et quand
l'amour m'eut mis en état de ne plus songer à mes intérêts, je songeai
aux siens, et je ne voulus pas la rendre malheureuse en l'épousant
malgré mon père, ni la ruiner pour l'amour de moi... Et sur cela
j'admire la bizarrerie de mon amour, qui n'avait d'autre but que
soi-même; car je ne voulais ni débaucher ma maîtresse ni l'épouser.»
La parente de Bussy répondait sans aucun détour à sa tendresse, et se
livrait avec lui à d'innocentes caresses avec la plus intime confiance
et le plus entier abandon. Il arriva un jour que, dans un de ces
entretiens qui les rendaient si heureux, Bussy, emporté par son désir
amoureux, parut vouloir oublier ses généreuses résolutions; et elle, se
sentant aussi incapable d'opposer aucune résistance, prit une attitude
suppliante, et lui dit: «Vous êtes le maître, mon cousin, si vous le
voulez absolument; mais vous ne le voudrez pas si vous désirez me
donner la plus grande marque d'amour qui soit en votre pouvoir...» Et
cette marque d'amour, si difficile à donner dans un tel moment, il la
lui donna[151]. Ce fut un beau trait de Bussy, et peu d'accord avec la
conduite de toute sa vie. Il nous montre qu'il a du moins une fois
éprouvé ce sentiment si rare qui rend l'âme, plus que les sens, avide
des jouissances qu'il procure, et qui ne s'empare du cœur que pour
en chasser tous les penchants impurs et n'y plus laisser de place
qu'aux vertus généreuses.
[151] BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_, t. I, p. 91.--_Ibid._, in-4º,
t. I, p. 112.
Cependant l'amour que Bussy inspirait à sa parente ne paraît pas avoir
été égal à celui qu'il ressentait pour elle. Dès qu'elle eut appris que
le père et la mère de Bussy, inquiets de la liaison de leur fils avec
elle, s'étaient hâtés d'arrêter son mariage avec Gabrielle de
Toulongeon, elle rompit tout commerce avec son cousin, et son
attachement sembla cesser dès qu'elle eut perdu l'espoir de devenir sa
femme. Bussy en fut surpris, et profondément affligé. Son père,
craignant qu'il n'en tombât malade, l'emmena avec lui en Normandie,
afin de chercher à le distraire.
Les préliminaires du mariage de Bussy traînaient en longueur, et six
mois s'étaient écoulés depuis sa rupture avec sa cousine, lorsque, au
moment où il s'y attendait le moins, il la rencontra à Dijon avec sa
sœur. Cette sœur était mariée, et c'était chez elle que s'était
formée et entretenue leur liaison. Toutes deux témoignèrent leur
surprise et leur joie en revoyant Bussy. Il resta huit jours à Dijon,
par suite de cette rencontre; et il y serait demeuré plus longtemps,
sans la crainte d'exciter la jalousie de mademoiselle de Toulongeon. Il
avait alors moins d'amour pour sa cousine, et en même temps moins de
respect; de son côté, elle avait moins d'abandon et plus de réserve.
«Je prenais d'autorité, dit-il, ces faveurs qu'elle accordait autrefois
à mes prières; si elle m'avait laissé faire alors, je ne l'aurais pas
tant ménagée que je faisais: mais elle n'avait garde de se remettre à
ma discrétion, ne doutant pas que je n'en abusasse.»
Bussy épousa, peu de temps après, mademoiselle de Toulongeon[152], et
fut près d'un an sans entendre parler de sa cousine. Il la revit à
Paris, plus belle, plus séduisante qu'elle n'avait jamais été, mais
engagée, ainsi que lui, dans les liens du mariage[153]. «Je ne voulus
pas, dit-il, perdre mes services passés: je lui rendis donc quelques
soins; et comme je ne craignais rien, je ne perdis pas mes peines.
Depuis ce temps-là je n'ai point douté que la hardiesse en amour
n'avançât fort les affaires. Je sais bien qu'il faut aimer avec respect
pour être aimé; mais assurément pour être récompensé il faut
entreprendre, et l'on voit plus d'effrontés réussir sans amour, que de
respectueux avec la plus grande passion du monde[154].» Mais pour
Bussy, plus que pour tout autre, la possession devenait promptement un
remède à l'amour; et cette femme qui avait été pour lui l'objet d'une
affection si forte et si pure, qui lui avait inspiré des sentiments si
délicats et si tendres, cessa promptement de lui plaire. Il trouva
qu'elle manquait entièrement de ces manières agréables, de ce je ne
sais quoi qui nous enchaîne et qu'on ne peut exprimer. «Plus on
connaissait ma cousine, dit-il, moins on avait d'amour pour elle; et
son corps, son esprit et sa conduite lui faisaient perdre les amours
que son visage lui avait attirés[155].»
[152] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 91 à 93, édit. in-12; de
l'in-4º, t. I, p. 114.
[153] _Ibid._, p. 93; de l'in-4º, p. 115.
[154] _Ibid._, p. 93.
[155] _Ibid._, p. 94.
Il est probable que le prompt refroidissement que Bussy ressentit pour
cette cousine provenait de l'amour dont il s'était épris pour une autre
cousine, non aussi belle peut-être, mais plus spirituelle et plus
aimable. Cet amour dura plus longtemps que tous les autres, précisément
parce qu'il ne put jamais se satisfaire. L'époque où Bussy se mit à
rechercher les bonnes grâces de la marquise de Sévigné coïncide en
effet avec celle de sa rupture avec la comtesse des environs de
Moulins, et avec la fin de sa liaison avec cette parente dont nous
venons de parler. Ce fut entre 1642 et 1644, pendant les deux années
que Bussy resta sans emploi, qu'il fit marcher de front le plus
d'aventures galantes, au milieu desquelles vint se placer son mariage.
Lui-même nous apprend que ce ne fut qu'après que sa cousine Sévigné fut
mariée qu'il devint amoureux d'elle[156]. Le père de Bussy, qui
convoitait les grands biens de mademoiselle de Rabutin-Chantal, aurait
voulu que son fils l'épousât; mais celui-ci, préoccupé de son amour
pour son autre parente, seconda mal les projets paternels. Sa cousine
Chantal était d'ailleurs alors fort jeune; et son caractère jovial et
folâtre, l'habitude qu'il avait de la voir, la familiarité avec
laquelle il s'était accoutumé avec elle, la lui faisaient considérer
comme une enfant. Il n'ouvrit les yeux sur tous les agréments dont elle
était pourvue que lorsqu'elle fut mariée, et qu'il eut été témoin de
ses succès dans le monde: alors il regretta le trésor qu'il avait
laissé échapper, et résolut de le ravir à celui qui s'en était rendu
possesseur. C'était cependant son ami, mais un ami qui n'était pas plus
scrupuleux que lui sur ces matières.
[156] BUSSY, _Histoire amoureuse des Gaules_, t. I, p. 25 de
l'édit. 1754, et p. 33 de l'édit. de Liége.
D'après ce que nous savons de la vie de Bussy jusqu'à cette époque, on
ne peut s'empêcher de reconnaître que ses avantages personnels, son
amabilité, l'expérience qu'il avait acquise des faiblesses du cœur
chez les femmes, l'assurance que lui donnaient de nombreux succès en
amour, et son immoralité même, ne le rendissent un séducteur des plus
dangereux. Madame de Sévigné n'avait que dix-huit ans lorsque Bussy
commença contre elle son plan d'attaque. Il connaissait la tendresse
qu'elle avait pour son mari; et dans les premiers temps de son mariage,
n'espérant pas pouvoir la distraire de ce sentiment, il chercha
seulement à lui rendre sa présence agréable, et à obtenir sa confiance:
il y réussit. Il était en même temps le confident de l'époux. Celui-ci
lui racontait ses prouesses amoureuses, et madame de Sévigné les
chagrins qu'elle en ressentait. Cependant à cette époque même Bussy
acheta la charge de lieutenant de la compagnie des chevau-légers du
prince de Condé, et rentra au service. D'un autre côté, le marquis de
Sévigné emmena sa femme à sa terre près de Vitré en Bretagne. Bussy se
vit donc forcé de se séparer de sa cousine. Cette absence ne fit
qu'accroître sa passion naissante. Les procédés du marquis de Sévigné
envers sa femme augmentaient dans Bussy l'espoir qu'il avait de se
faire aimer. Aussi, pour ne pas se laisser oublier, il eut grand soin
d'entretenir avec sa cousine un commerce de lettres.
CHAPITRE VIII.
1644-1646.
La vie des particuliers est subordonnée aux événements
publics.--Des causes de la guerre qui forçaient Bussy, ainsi que
toute la jeune noblesse, à s'éloigner tous les ans de la capitale
pendant la belle saison.--Le marquis de Sévigné n'obtient la
lieutenance de la ville de Fougères qu'après son mariage.--Lettre
de Montreuil à madame de Sévigné, qui le prouve.--Le marquis de
Sévigné conduit sa femme à sa terre des Rochers.--Description de
cette terre, du château, des pays qui l'environnent, et de ses
habitants.--Monsieur et madame de Sévigné y passent une année
entière.--Bussy, après la campagne, se rend à sa terre de
Forléans.--Il revient à Paris, et, en commun avec Lenet, il écrit
une épître en prose et en vers à madame de Sévigné.--Dévouement
de Lenet pour la maison de Condé.--Bussy se brouille avec
Lenet.--Pourquoi on doit se défier du jugement qu'il en
porte.--Bussy part pour l'armée, et s'y distingue; il écrit à
madame de Sévigné.
Cette mystérieuse providence qui régit les États, les élève ou les
abaisse, les trouble ou les calme, accroît leur prospérité ou les
précipite vers leur chute, entraîne aussi dans leurs révolutions les
destinées des individus, et y subordonne leur existence. De même que la
connaissance des faits généraux de l'histoire ne peut résulter que de
celle des faits particuliers à ceux qui y jouent les principaux rôles,
la vie des personnes les plus étrangères à l'ambition et au tourbillon
des affaires a besoin, pour être comprise, qu'on la replace au milieu
des grands événements qui se sont passés de leur temps.
A l'époque du mariage de madame de Sévigné, l'Angleterre était agitée
par cette terrible lutte qui devait la première donner l'exemple d'une
tête royale tombant sous la hache du bourreau. Déjà la reine
d'Angleterre, fille de Henri IV, avait été obligée de s'enfuir, et de
chercher un refuge à Paris. La maison d'Autriche, que le génie de
Richelieu avait comprimée, crut trouver par la mort de ce grand
ministre une occasion favorable de ressaisir l'influence qu'elle avait
perdue. L'Espagne, malgré l'épuisement de ses finances et le peu de
talent de ceux qui la gouvernaient, aspirait toujours, comme sous
Charles-Quint, à la domination de l'Europe; et ces hautes prétentions
s'y perpétuaient comme par tradition. De même que dans un grand
seigneur déchu l'orgueil de la naissance et le souvenir de sa fortune
lui inspirent des projets et lui font conserver une attitude au-dessus
de sa condition présente, ainsi, voulant mettre à profit la faiblesse
et la confusion inséparables des premiers moments d'une minorité,
l'Espagne avait, malgré les négociations de paix qu'on continuait à
Munster, recommencé la guerre contre la France; mais elle rencontra
Condé et Turenne, et devant ces deux jeunes et grands capitaines la
réputation des guerriers de Charles-Quint et des bandes espagnoles
s'éclipsa pour toujours.
C'est cette guerre qui forçait toute la jeune noblesse de voler aux
frontières, et de quitter après chaque hiver les délices de la capitale
ou de la cour. C'est aussi la même cause qui arrachait chaque année
Bussy à ses intrigues amoureuses, et le forçait, par le changement de
résidence, à en renouer tous les ans de nouvelles. Le marquis de
Sévigné ne paraît pas avoir éprouvé ni le même besoin de gloire ni la
même ambition; il chercha, au contraire, à s'éloigner du théâtre des
combats, et sollicita la lieutenance de Fougères, petite ville de
Bretagne, assez rapprochée de sa terre des Rochers. Une lettre de
l'abbé de Montreuil à la marquise de Sévigné, qu'elle reçut à Paris,
au retour d'un de ses voyages de Bretagne, semble prouver que le
marquis de Sévigné n'obtint le commandement de Fougères que par suite
et en considération de son mariage.
LETTRE DE L'ABBÉ DE MONTREUIL A LA MARQUISE DE SÉVIGNÉ.
«Comme votre mérite ne saurait demeurer plus longtemps en un même lieu
sans éclat, il court un bruit que vous êtes à Paris. Je ne le saurais
croire: c'est une des choses du monde que je souhaite le plus, et ces
choses-là n'arrivent point. J'envoie pourtant au hasard savoir s'il est
vrai, afin qu'en ce cas je ne sois plus malade. Ce ne sera pas le
premier miracle que vous aurez fait; dans votre illustre race, on les
sait faire de mère en fils. Vous savez que madame de Chantal y était
fort sujette; et tous les honnêtes gens qui vous voient et qui vous
entendent demeurent d'accord que monsieur son fils, qui était votre
père, a fait un grand miracle. Je vous supplie donc, si vous êtes de
retour, de ne vous point faire celer, afin que j'aie le plaisir de me
porter bien et l'honneur de vous voir. C'est une grâce que je crois
mériter autant qu'autrefois, puisque je suis aussi étourdi, aussi fou,
et disant les choses aussi mal à propos que jamais. Je ne songe pas
qu'encore que je ne sois pas changé, vous pourriez bien être changée
et, au lieu de la lettre monosyllabe que je reçus de vous l'an passé,
dans laquelle il y avait _oui_, m'en envoyer une de même longueur, où
il y aurait _non_. Je suis, avec tout le sérieux et le respect dont je
suis capable (le premier n'est pas grand, l'autre si),
«Votre très-humble serviteur, DE MONTREUIL.»
POST-SCRIPTUM. «J'ai oublié à mettre des _madame_ dans ma lettre; et _à
présent que vous êtes lieutenante de Fougères_, c'est une grande faute.
Tenez donc, en voilà trois; distribuez-les aux endroits qui vous
sembleront en avoir plus de besoin, madame, madame, madame[157].»
[157] MONTREUIL, _Œuvres_, édit. 1671, p. 4; édit. 1656, p. 5.
Cette lettre justifie un peu l'épithète de fou qu'on avait donnée à
Montreuil dans la société. Mais c'est là un rôle que la jeunesse avisée
se plaît souvent à jouer auprès des jeunes femmes, pour accroître
encore le privilége qui lui est accordé de se montrer indiscrète. Le
marquis de Sévigné, pressé sans doute d'aller exercer sa nouvelle
charge, conduisit au printemps de l'année 1645 sa femme en Bretagne, à
sa terre des Rochers, située à une lieue et demie au sud-est de Vitré.
Ce lieu, où depuis madame de Sévigné a fait des séjours si fréquents et
si prolongés, où elle a écrit un si grand nombre de ses lettres, est
dans un vallon au fond duquel coule un bras de rivière, un des
affluents de la Vilaine. On s'y rend de Vitré par une chaussée pavée en
grosses et larges pierres, qui annoncent la richesse et la puissance
des anciens seigneurs. Le pays est ombragé de hêtres, de chênes, de
châtaigniers, qui croissent avec vigueur sur les flancs des murs de
terre qui entourent les propriétés dans cette partie de la Bretagne. Le
château est situé sur un vaste plateau, d'où la vue ne s'étend pas à
une demi-lieue. Cette vue est bornée par un terrain inégal et ondulé,
et par des champs subdivisés en une multitude de clôtures formées par
des haies, entourées de fossés, de parapets et d'épines, et bordées
encore par d'immenses bouquets d'arbres qu'on ne prend jamais soin
d'émonder. D'aucun côté on n'aperçoit de rochers, ce qui semble
démontrer que le nom de ce domaine a une autre étymologie que la
signification habituelle du mot qui sert à le désigner[158].
[158] NICOT, _Thresor de la Langue Françoyse_, 1606, in-folio, p.
572 et 673, aux mots _Roc_ ou _Rochier_.--TALLEMANT DES RÉAUX,
_Historiettes_, t. II, p. 425.
Le château, qui subsiste encore, avait lorsque madame de Sévigné s'y
transporta pour la première fois déjà près de trois cents ans
d'antiquité. L'escalier en limaçon est pratiqué dans une tour, et le
corps de logis est flanqué de deux autres tours, bordées toutes deux de
têtes gothiques, de figures grossières, depuis la naissance du toit
jusqu'au sommet. L'aspect du sol est en harmonie avec celui de cet
antique édifice; et un académicien, qui le visita en 1822, nous dépeint
les champs qui l'environnent, enclos, couverts de genêts, n'offrant que
des landes stériles ou les traces d'une agriculture négligée; et une
race d'habitants à membres courts et trapus, le teint jaune, les yeux
noirs, les cheveux longs et tombants, revêtus d'un manteau de chèvre ou
de brebis. Ils logent dans des maisons aussi mal soignées que leur
corps; hommes, femmes et enfants couchent au-dessous les uns des autres
dans des armoires à grands tiroirs, souvent en face de la vache ou du
mouton qui passent la tête par le treillis mitoyen, entre la portion
d'habitation destinée à l'étable et celle qui forme leur unique
chambre[159].
[159] DUREAU DE LA MALLE, _Lettres sur les Rochers de madame de
Sévigné_; Paris, 1822, in-8º, p. 6, 7 et 9.
Ce séjour était bien triste et bien sauvage pour une jeune femme
habituée aux bosquets de Livry, aux magnifiques hôtels de la capitale,
aux salons somptueux du Louvre, du Luxembourg, du Palais-Royal et du
Temple. Mais madame de Sévigné s'y trouvait avec un époux qui ne lui
avait donné alors aucun sujet de plainte, qu'elle aimait avec
tendresse; et tous deux étaient uniquement occupés à jouir de ces
premiers temps de l'hymen, si remplis de bonheur et d'espérances. Ils
passèrent dans leur terre non-seulement le printemps, l'été et
l'automne, mais encore tout l'hiver.
Bussy, qui pendant cette dernière saison était revenu à Paris pour y
résider, fut fort déconcerté de n'y pas retrouver sa cousine. Il avait
été en Nivernais pour y recevoir, en sa nouvelle qualité, les hommages
de la province; sa femme l'accompagnait. Il la conduisit à la terre de
Forléans, près de Semur, en Bourgogne. Ce domaine, situé à une lieue de
Bourbilly, avait appartenu au père de madame de Sévigné, et depuis
était passé à la branche cadette des Rabutins[160]. Bussy y demeura
avec sa femme; mais il en repartit promptement, et se rendit en toute
hâte à la cour, dès qu'il sut que, par la protection du prince de Condé
(le père du duc d'Enghien, depuis le grand Condé), il venait d'être
fait conseiller d'État[161]. Lenet, alors son ami, procureur général au
parlement de Dijon, qui a joué un rôle assez important, quoique
secondaire, dans la Fronde, et dont nous avons des Mémoires, venait
d'obtenir la même faveur par le même canal[162]. Lenet, comme
Bourguignon, était fort lié avec la marquise de Sévigné. Se trouvant à
Paris pour le même motif que Bussy, il fut, ainsi que lui, étonné et
contrarié d'apprendre que, elle et son mari, fussent restés en
Bretagne. Cette conformité de regrets des deux amis leur fit composer
en commun une lettre en vers, que les deux époux reçurent à leur terre
des Rochers. Pour l'esprit et la facilité, cette épître ne le cède en
rien à celles de Chaulieu et de la Fare, et n'offre pas plus
d'incorrection et de négligences.
Salut à vous, gens de campagne,
A vous, _immeubles_ de Bretagne,
Attachés à votre maison
Au delà de toute raison:
Salut à tous deux, quoique indignes
De nos saluts et de ces lignes.
Mais un vieux reste d'amitié
Nous fait avoir de vous pitié,
Voyant le plus beau de votre âge
Se passer dans votre village,
Et que vous perdez aux Rochers
Des moments à nous autres chers.
Peut-être que vos cœurs tranquilles,
Censurant l'embarras des villes
Goûtent aux champs en liberté
Le repos et l'oisiveté;
Peut-être aussi que le _ménage_
Que vous faites dans le village
Fait aller votre revenu
Où jamais il ne fût venu:
Ce sont raisons fort pertinentes
D'être aux champs pour doubler ses rentes;
D'entendre là parler de soi
Conjointement avec le roi.
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Certes ce sont là des honneurs
Que l'on ne reçoit point ailleurs?
Sans compter l'octroi de la fête;
De lever tant sur chaque bête;
De donner des permissions;
D'être chef aux processions;
De commander que l'on s'amasse
Ou pour la pêche ou pour la chasse;
Rouer de coups qui ne fait pas
Corvée de charrue ou de bras[163].
[160] XAVIER GIRAULT, _Notice sur la Famille de Sévigné_, dans
les _Lettres inédites de Sévigné_, édit. 1819, in-12, p. LV;
édit. des mêmes _Lettres inédites_, in-8º, p. XL.; _Lettres de
Sévigné_, 1823, in-8º, t. I, p. CI.--M. GIRAULT cite _Courte
Hist. de Bourgogne_, t. V, p. 526.
[161] BUSSY, _Mémoires_, édit. in-12, t. I, p. 104 et 106; édit.
in-4º, p. 132.
[162] PETITOT, _Notice sur Lenet_, dans la _Collection des
Mémoires sur l'Hist. de France_, t. LIII, p. 6.--Cf. _Revue de
Paris_ du 28 décembre 1844.
[163] _Supplément aux Mémoires et Lettres de M. le comte de
Bussy_, t. I, p. 35.--_Collection des Mémoires sur l'Histoire de
France_, t. LIII, p. 4.