Le comte du Lude, quoique assez laid de visage, était grand, bien fait;

et, ce qui n'était pas alors un avantage médiocre, même pour un homme,

il avait une belle chevelure. Il excellait à tous les exercices,

dansait avec une grâce remarquable, maniait un cheval avec une

hardiesse et une dextérité merveilleuses, et était habile à l'escrime.

A toutes ces qualités du corps il joignait encore celles de

l'esprit[130]; c'était un des hommes de France dont on citait le plus

de bons mots. On ne doutait point de son courage; il en avait donné des

preuves dans plusieurs combats singuliers; mais la douceur de son

caractère et son naturel enclin à la mollesse lui donnaient de

l'éloignement pour les fatigues et les violences de la guerre. Ce fut

la faveur du monarque plutôt que ses exploits et ses services qui le

portèrent successivement jusqu'aux premiers grades militaires. Il fut

par la suite nommé grand maître de l'artillerie, puis créé duc; par

héritage et par le revenu de ses charges, il se vit possesseur d'une

immense fortune[131]. Il aimait le plaisir, et s'était acquis auprès

des femmes cette sorte de réputation qui se concilie les bonnes grâces

de toutes, parce qu'elle suppose plus de vivacité dans l'attaque, plus

d'excuses dans la défaite, plus de gloire dans la résistance. Ce qui

contribuait à lui conserver la bienveillance générale du beau sexe,

c'est que, quoique volage en amour, il n'était jamais perfide. Il

n'aimait pas longtemps, mais il aimait fortement; souvent ses larmes

témoignaient de la violence et de la sincérité de sa passion, et

attendrissaient celles que ses séductions n'avaient pu fléchir. Il

portait jusque dans les déréglements de la volupté les sentiments d'un

homme juste. Souvent infidèle, jamais il ne cherchait à se venger d'une

infidélité; toujours discret et modeste dans ses triomphes, il prenait

autant de soin pour ménager la réputation des femmes qu'il avait

autrefois aimées, que de celles dont l'intérêt présent de son amour lui

faisait un devoir de cacher les écarts à la malignité publique[132].

[130] _Ménagiana_, t. I, p. 205.

[131] SÉVIGNÉ, édit. de Monmerqué, 1820, in 8º, t. V, p. 343,

note B.--DANGEAU, _Journal_ des 30 et 31 août 1685, t. I, p. 71,

édit. 1830.

[132] BUSSY-RABUTIN, _Hist. amoureuse des Gaules_, édit. 1754, t.

I, p. 260 à 262, et p. 42 de l'édit. de Liége.

Si sa passion pour madame de Sévigné fut connue, ce fut par le coupable

libelle de Bussy. Cette publicité fit que madame de Sévigné plaisantait

de cet amour longtemps après dans une lettre à sa fille. Cette lettre

nous apprend que les deux mariages que le comte du Lude contracta

successivement dans le cours de sa vie ne firent point cesser ses

intrigues galantes. Madame de Coulanges fut au nombre de celles dont il

parvint à se faire aimer[133].

[133] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. VI, p. 157, édit. Monm., lettre du

1er mars 1680, no 716.

Bussy est forcé de rendre hommage à la vertu de sa cousine. Il avoue

qu'elle sut résister à l'amour du comte du Lude; mais en même temps,

comme il fallait que l'animosité qui guidait sa plume se satisfit, il

prétend que le comte du Lude n'a pas mis assez de constance dans ses

poursuites, et qu'au moment même où il tourna ses vœux d'un autre

côté madame de Sévigné inclinait à se rendre.

Bussy était bien convaincu du contraire de ce qu'il écrivait, et

lui-même s'est reproché ces lignes coupables, et les a démenties avec

l'expression du plus sincère repentir. Il savait d'ailleurs qu'il était

alors pour sa cousine un séducteur autrement dangereux que le comte du

Lude. Madame de Sévigné n'a eu en effet avec aucun homme des rapports

aussi longs, aussi multipliés qu'avec Bussy-Rabutin, et, si on excepte

son mari et son tuteur, des rapports aussi intimes. Nul ne l'a si

longtemps et constamment aimée; nul ne l'a louée aussi souvent et plus

sincèrement; nul n'a eu pour son esprit une admiration plus grande,

pour sa vertu une estime plus profonde; nul ne lui a inspiré des

sentiments plus tendres et ne lui a causé des peines plus amères.

La vie de Bussy-Rabutin se trouve presque constamment liée à celle de

madame de Sévigné. La correspondance qu'elle a entretenue avec lui est

la seule, de toutes les correspondances qui la concernent, qui nous

reste entière; car nous n'avons point les réponses de nombreuses

lettres qu'elle adressa à sa fille, tandis que Bussy a eu grand soin de

nous conserver les lettres qu'il a reçues de sa cousine et celles qu'il

lui a écrites. Il est donc nécessaire, pour notre sujet, de bien faire

connaître Bussy et de raconter la suite de ses aventures galantes avant

qu'il fût devenu amoureux de madame Sévigné et qu'il eût employé pour

en triompher tout l'art d'un séducteur expérimenté, et peu délicat sur

le choix de ses moyens. Il faut aussi rechercher quel était alors

l'état de sa fortune, son rang et sa position dans le monde, les motifs

d'intérêts ou d'ambition qui le faisaient agir.

A l'époque du mariage de madame de Sévigné, quels que fussent les

qualités brillantes et les avantages que réunissait le comte du Lude,

il était cependant, sous bien des rapports, inférieur à Bussy.

Celui-ci, relativement à l'ancienneté et à l'illustration de sa

naissance, n'avait rien à lui envier, et lui était supérieur par son

rang et ses services personnels. Le comte du Lude n'avait alors fait

qu'une seule campagne comme volontaire. Il semblait avoir renoncé à la

guerre, et n'avait aucun grade dans l'armée; tandis que Bussy, au

contraire, avait commencé dès l'âge de seize ans une carrière militaire

aussi brillante que rapide[134]. Il avait combattu avec gloire sous le

duc d'Enghien, et mérité les éloges de ce jeune et grand capitaine. Il

avait été nommé colonel à vingt ans, et on lui avait confié le

commandement du régiment de son père. Par la mort de celui-ci il se

trouvait, au temps dont nous parlons, c'est-à-dire à vingt-six ans,

lieutenant de roi du Nivernais[135], et de plus revêtu de la charge de

capitaine lieutenant des chevau-légers du prince de Condé, qu'il avait

achetée. L'année suivante il fut nommé conseiller d'État. A trente-cinq

ans il était déjà lieutenant général et mestre de camp de la cavalerie

légère. Quant aux facultés de l'esprit, Bussy avait encore une grande

supériorité sur le comte du Lude; malgré les brillantes reparties de ce

dernier. Une ode de Racan, adressée au père de Bussy, avait inspiré au

fils, à sa sortie du collége, un goût vif pour les belles-lettres[136];

et au milieu des camps, de la cour et du monde, il s'y appliqua avec

assez de succès pour que par la suite personne ne crût que l'Académie

Française lui eût fait une faveur en l'admettant dans son sein. Il a

peut-être été trop loué par la Bruyère, qui louait si peu; il a

peut-être eu de son vivant une réputation littéraire exagérée; mais on

ne peut disconvenir qu'il ne soit un écrivain spirituel, élégant et

pur, et ce mérite l'emporte sur celui de diseur de bons mots. Sous les

rapports physiques, relativement aux avantages extérieurs, il avait

encore une plus grande supériorité sur son rival. Sa taille était

majestueuse, ses yeux grands et doux; son nez tirait sur l'aquilin; sa

bouche était bien faite, sa physionomie ouverte et heureuse; ses

cheveux blonds, déliés et clairs[137]. Sa position à l'égard de madame

de Sévigné favorisait ses desseins sur elle, et faisait qu'avec des

armes égales il était difficile de lutter avec lui. Il jouissait auprès

de sa cousine de privautés qu'excepté son mari, elle ne pouvait

accorder à aucun autre homme, puisqu'il n'y en avait pas d'autre qui

fût son parent d'aussi proche.

[134] BUSSY, _Mémoires_, édit. 1721, t. I, p. 2, 6, 13, 19, 23,

41, 43, 94, 96 et 105.--_Ibid._, _Hist. amour. des Gaules_, édit.

1754, t. I, p. 160; édit. de Liége, p. 43.

[135] BUSSY, _Discours à ses Enfants_, édit. 1694, p. 184,

207-211, t. III des _Mémoires_, p. 272, 280 et 281; _Mémoires_,

t. I, p. 93, 94, 96, ou édit. 1696, in-4º, t. I, p.

130.--D'OLIVET, _Hist. de l'Académie_, in-4º, ou t. II, p. 212.

[136] BUSSY, _Discours à ses Enfants_, 1694, in-12, p. 175;

_Mémoires_, 1721, t. I, p. 268.--D'OLIVET, _Hist. de l'Académie_,

1709, in-4º, ou t. II, p. 250.

[137] BUSSY, _Amours des Gaules_, p. 18; _Hist. am. des Gaules_,

1654, in-12, t. I, p. 283.

Dans ce siècle, c'eût été aux yeux de tous un sujet de blâme, une sorte

d'aberration morale, une manière de penser basse et vulgaire, que de

n'être pas sensible aux avantages de la naissance. Plusieurs passages

des lettres de madame de Sévigné, durement tancés par un de ces

ignorants commentateurs qui n'ont étudié l'histoire que dans les

carrefours et le cœur humain que dans les tabagies, nous prouvent

que, malgré son bon sens naturel et sa philosophie si vraie, et

quelquefois si profonde, madame de Sévigné était fortement imbue des

opinions que de son temps on nommait de nobles sentiments, un orgueil

légitime, et que dans le nôtre nous avons taxées de préjugés ridicules

et de vanités puériles. L'esprit de famille, si puissant alors,

secondait fortement les inclinations de notre jeune veuve pour son

cousin, et la rendait fière de toutes les qualités qui brillaient en

lui et de tous les succès qu'il obtenait. Il était en effet le seul

héritier du nom des Rabutins; ce nom ne pouvait plus se perpétuer que

par ce dernier et unique rejeton de la branche cadette[138], puisque la

branche aînée n'était représentée que par madame de Sévigné, et se

trouvait perdue dans la maison avec laquelle elle s'était alliée.

Bussy chercha à mettre à profit tous ces avantages pour séduire sa

cousine, et y joignit même la perfidie. Il se vengea par un moyen plus

cruel encore de n'avoir pu réussir; et il ne dut enfin qu'au bon

naturel de celle à qui il aurait pu inspirer de l'amour, de pouvoir

conserver avec elle un commerce amical, qui était devenu nécessaire à

tous deux.

Mais pour Bussy, il en fut toujours ainsi: son orgueil, son caractère

malin et envieux, sa vanité de bel esprit, son égoïsme firent avorter

tous les projets formés par son ambition, et rendirent inutiles pour

son bonheur toutes les faveurs de la fortune, tous les dons de la

nature. Nous ne nous occuperons qu'en passant de sa vie politique et

militaire, et qu'autant qu'elle se ralliera à notre sujet; mais il est

essentiel d'examiner quelles étaient les femmes avec lesquelles il

avait été en relation jusqu'à l'époque du mariage de madame de Sévigné

et lorsqu'il porta ses vues sur elle.

Rien ne prouve mieux que le détail de son premier amour le respect que

les jeunes gens de ce temps avaient pour les femmes, et les changements

qui se sont introduits dans les moyens employés pour leur plaire. Bussy

se montra dès son entrée dans le monde dissipateur et déréglé dans sa

conduite. Il abusa de la procuration qui lui fut donnée pour assister

au conseil de famille relatif

[138] _Généalogie des Rabutins_, dans les _Lettres inédites_,

1819, p. 18.

à la nomination d'un tuteur pour sa cousine Marie de

Rabutin-Chantal; et par une ruse coupable, il arracha, au moyen de

cette procuration, au médecin Guinaut trois cents pistoles sur une

somme plus forte que son père avait confiée à ce dernier[139].

Bussy dépensa cette somme en débauches; puis il se battit ensuite

en duel pour des causes très-légères. Tous ces faits n'annonçaient

pas un jeune homme scrupuleux et timide auprès des femmes.

Cependant, en 1638, et alors âgé de près de vingt ans[140], se

trouvant en garnison à Guise, une jeune veuve de qualité, fort

belle, brune, qui comptait environ vingt-cinq ans, et la fille d'un

bourgeois de la ville, beaucoup plus jeune et très-jolie, devinrent

toutes deux les objets de ses attentions particulières, et il

paraissait être bien accueilli de l'une et de l'autre. Il décrit

très-bien l'hésitation et la timidité d'un premier amour, et toutes

les délices d'un premier succès[141]. Nous ne le suivrons pas dans

ces récits; mais nous n'omettrons pas de rapporter ses tentatives

infructueuses auprès de mademoiselle de Romorantin, parce qu'elles

font connaître les mœurs relâchées de la haute société de cette

époque, et les dangers où se trouvait exposée une jeune femme telle

que madame de Sévigné, au milieu d'un tel monde.

[139] BUSSY, _Mémoires_, édit. in-12, t. I, p. 13, 14; édit.

in-4º, t. I, p. 16, 17. Voyez ci-dessus, p. 10, chap. III.

[140] BUSSY, _Mém._, édit. in-4º, t. I, p. 47 et 67; in-12, t.

I, p. 3, 19, 38, 41, 47, 54.--D'OLIVET, _Hist. de l'Académie

franç._, t. II, p. 253.--SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 12.

[141] BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 37, édit. 1696, in-4º, ou t.

I, p. 30, édit. in-12.

Bussy avait conduit son régiment en garnison à Aï. Il l'y laissa, et se

rendit à Châlons en Champagne pour rendre ses devoirs à François de

l'Hospital, connu alors sous le nom de du Hallier[142], et qui fut

depuis maréchal de France. Il commandait alors dans la province. Bussy

vit chez lui pour la première fois mademoiselle de Romorantin, blonde,

petite, mais d'une beauté éblouissante; il en devint aussitôt amoureux.

Mademoiselle de Romorantin était la fille de madame du Hallier. Bussy

dit de cette dame qu'elle avait eu des enfants de beaucoup de gens, et

pas un légitime. En effet, madame du Hallier était cette Charlotte des

Essarts, comtesse de Romorantin, célèbre par ses liaisons avec Henri

IV, et qui surpassait en beauté toutes ses autres maîtresses[143]; elle

eut du roi deux filles, toutes deux légitimées. Elle vécut ensuite avec

Louis de Lorraine, cardinal-duc de Guise, et archevêque de Reims. Elle

en eut cinq enfants. On prétendit (et cette prétention fut portée par

la suite devant les tribunaux) qu'il y avait eu un mariage secret entre

elle et le cardinal de Guise, par dispense du pape. Du Hallier,

intéressé à prendre la chose sur ce pied, la reconnut, dans son contrat

de mariage, comme veuve de ce prince; mais, avant d'épouser du Hallier,

elle avait vécu avec de Vic, archevêque d'Auch. Ce fut une singulière

destinée que celle de du Hallier. D'évêque de Meaux, il devint maréchal

de France; et de deux femmes qu'il épousa successivement, la première

avait été la maîtresse d'un roi et de deux archevêques; et la seconde,

simple lingère dans sa jeunesse, se maria en troisièmes noces à un abbé

commendataire, précédemment roi de Pologne (Jean-Casimir)[144]. Ces

contrastes en disent plus sur les effets des révolutions d'État et des

guerres civiles, et sur les déréglements des mœurs pendant les deux

règnes qui précédèrent celui de Louis XIV, que des volumes entiers

d'histoire.

[142] BUSSY, _Mém._, in-12, t. I, p. 42; de l'édit. in-4º, t. I,

p. 52.--_Supplément aux Mémoires_, 1re partie, p. 2.

[143] Voyez TALLEMANT, _Historiettes_; Paris, 1834, in-8º, t. I,

p. 105.

[144] ANSELME, _Histoire généalogique de la Maison de France_, t.

VII, p. 523.--DE LA CHESNAYE DES BOIS, _Dictionnaire de la

Noblesse_, t. VIII, p. 102, et t. VI, p. 137.--Mademoiselle DE

GUISE, _les Amours du grand Alexandre, suivies de pièces

intéressantes pour servir à l'histoire d'Henri IV_ (par LA BORDE,

valet de chambre du roi), 1786, in-12, t. II, p.

198.--MONTPENSIER, _Mémoires_ (année 1658), t. XLII, p. 277 de la

collection de Petitot.

Bussy nous apprend qu'il était parent de madame du Hallier, et il parle

en ces termes de l'accueil qu'elle lui fit: «Quelque vieille que fût

madame du Hallier, elle aimait à rire et à faire bonne chère; et comme

elle se faisait assez de justice pour croire que cela ne suffisait pas

pour retenir la jeunesse auprès d'elle, elle prenait soin d'avoir

toujours la meilleure compagnie de la ville et les plus jolies femmes

dans sa maison. Elle me trouvait, à ce qu'elle disait, un garçon de

belle espérance, et digne de sa nourriture; et, me voyant de

l'inclination à la galanterie, elle me faisait souvent des leçons qui

m'auraient dû donner de la politesse. Son grand chapitre était les

ruses des dames et leurs infidélités; et je m'étonne qu'après les

impressions qu'elle m'en a données, j'aie pu me fier à quelques-unes,

et n'être pas le plus jaloux des hommes[145].»

[145] _Supplément aux Mémoires et Lettres de M. le comte de_

BUSSY-RABUTIN, 1re partie, an du monde 7539417, p. 3.

Louise de Lorraine, qu'on nommait dans le monde mademoiselle de

Romorantin, était la seconde des filles que Charlotte des Essarts avait

eues du cardinal de Guise, toutes deux reconnues par leur père. Bussy

remarque que madame du Hallier ne manquait jamais l'occasion de

rappeler à mademoiselle de Romorantin qu'elle était née princesse; et

il dépeint cette jeune personne comme naturellement enjouée, permettant

de grandes libertés dans la conversation, et à qui on pouvait tout

dire, pourvu que les paroles fussent décentes.

Avec deux femmes de ce caractère, Bussy crut qu'il lui serait facile de

mettre à profit les leçons qu'il avait reçues de sa veuve. Il avait

débuté à Guise par une double conquête, ce qui lui avait donné la

présomption de croire qu'aucun cœur de femme ne pouvait lui

résister. Mais il fut cette fois trompé dans ses espérances. Quoique

mademoiselle de Romorantin fût plus jeune que lui[146], elle avait déjà

beaucoup plus d'usage du monde et de pénétration. Sa fierté naturelle,

celle qu'elle tirait de sa naissance et du rang de son beau-père,

éloignait d'elle jusqu'à la pensée qu'elle pût se rendre coupable d'une

faiblesse: elle était d'ailleurs soigneusement gardée par sa mère, et

la surveillance d'une femme aussi expérimentée ne pouvait être

facilement déjouée. «Je lui rendais, dit Bussy, plus de devoirs, comme

à ma maîtresse, que je n'eus fait à une reine que je n'eusse point

aimée... Je l'appelais mademoiselle,... elle m'appelait son cousin...

Elle était assez bonne princesse pour moi... Elle en faisait assez pour

m'empêcher de la quitter, n'en faisait pas assez pour que je fusse

content. J'avais de quoi satisfaire la vanité d'un Gascon, mais pas

assez pour remplir les desseins d'un homme fort amoureux, et qui va au

solide[147].»

[146] BUSSY, _Supplément aux Mémoires_, t. I, p. 2 et 4.

[147] _Ibid._, p. 6.

Un heureux hasard, ou plutôt un heureux succès, semblait aider Bussy à

sortir de cette situation pénible. Il s'était lié d'une étroite amitié

avec un nommé Jumeaux, de la maison de Duprat, capitaine de cavalerie,

beau, jeune, bien fait, brave, gai, spirituel, et, comme lui, en

quartier d'hiver en Champagne. Selon l'usage de ces temps, ces deux

amis n'avaient qu'un même lit, et se confiaient mutuellement leurs

secrets. Bussy avait donc fait confidence de son amour pour

mademoiselle de Romorantin à Jumeaux, et il avait persuadé à celui-ci

de choisir aussi, à son exemple, une maîtresse à séduire; même il lui

avait épargné l'embarras du choix, en lui désignant une jolie brune de

la ville. Jumeaux, qui n'aimait que la vie des camps et la débauche, ne

se prêta qu'imparfaitement à ce projet. Pour lui en rendre l'exécution

plus facile, Bussy usa de son influence, et fit inviter chez madame du

Hallier la maîtresse de son ami. La dame fut sensible aux soins que

Bussy se donnait pour elle, et les attribua à l'amour qu'elle crut lui

avoir inspiré. Alors, comme rien ne s'y opposait, elle se livra au

penchant de son cœur, qui l'entraînait vers Bussy. Les chagrins que

causait à Bussy l'inutilité de ses efforts auprès de mademoiselle de

Romorantin suggérèrent à Jumeaux l'idée de le consoler, en le laissant

libre d'aimer celle qui le préférait à lui. Bussy était trop amoureux

pour pouvoir profiter entièrement de la générosité de Jumeaux; mais il

consentit cependant à ce qu'il proposait, dans l'espérance que la

jalousie produirait quelques effets heureux pour son amour sur

mademoiselle de Romorantin, et que la crainte de le perdre la

forcerait, pour n'être pas abandonnée, à se montrer plus facile à son

égard.

Ce fut tout le contraire; et elle le désespéra en lui avouant, dans une

explication qui fut le résultat de son changement de conduite, qu'elle

s'était sentie de l'inclination pour lui; mais en même temps elle lui

déclara qu'un cœur capable de se partager était indigne d'elle. «Et

souvenez-vous, dit-elle, mon cousin, que le peu de douceurs que vous

aviez près de moi valait mieux que toutes les faveurs que vous allez

chercher.» Bussy, plus amoureux qu'il ne l'avait jamais été, exprima

son repentir, implora son pardon, mais en vain. Jamais il ne put

parvenir à se replacer auprès de cette fière beauté dans la même

situation qu'il avait trouvée si pénible, et que la violence de son

amour lui faisait trouver digne d'envie depuis qu'il en était déchu.

Pour se délivrer de ses instances, elle lui fit connaître qu'elle avait

trop d'orgueil pour avoir contre lui de la haine ou de la colère, et

qu'elle le servirait pour son avancement, auprès de son beau-père, plus

ouvertement qu'auparavant; mais qu'il ne fallait plus qu'il songeât à

elle: qu'elle se considérait comme entièrement dégagée, et que si elle

ne l'était pas, elle ferait les plus grands efforts pour l'être.

Ces derniers mots ayant réveillé dans le cœur de Bussy une faible

espérance, il essaya de nouveau tout ce que les prières et les larmes

ont de plus touchant, tout ce que les protestations d'une ardente

passion ont de plus persuasif. Tout fut inutile. Mademoiselle de

Romorantin se montra inflexible, et la fermeté de ses paroles ne permit

plus de douter de la fixité de ses résolutions.

Bussy s'attacha alors à celle qui avait conçu pour lui l'amour le plus

passionné; mais celle-ci devint excessivement jalouse de mademoiselle

de Romorantin, quoique Bussy se réduisit à l'égard de cette dernière

aux termes de la simple amitié. Elle voulut exiger qu'il ne la vît

point et qu'il cessât d'aller chez madame du Hallier. Bussy ne voulut

point céder à cette exigence. Elle prit d'autres résolutions, et fit

entendre à mademoiselle de Romorantin qu'elle savait que Bussy lui

avait parlé de son amour, qu'il avait offert de lui en faire le

sacrifice, et qu'elle n'avait pas voulu l'accepter. Mademoiselle de

Romorantin, sans se déconcerter, lui dit qu'elle ne savait pas si Bussy

était discret; mais qu'elle avait peine à croire qu'il fût menteur, et

qu'elle lui parlerait de cette affaire[148]. Alors la dame, prévoyant

que sa ruse serait bientôt découverte, se repentit de l'avoir employée.

Elle en fit l'aveu à Bussy, en fondant en larmes. Bussy lui dit qu'il

n'y avait pas d'autre moyen de réparer sa faute que d'aller faire à

mademoiselle de Romorantin la confidence de sa liaison avec lui et de

toutes ses faiblesses, et de lui demander pardon de l'offense que les

tourments de la jalousie lui avaient fait commettre. La dame suivit

d'autant plus volontiers ce conseil, qu'elle y vit un moyen d'empêcher

Bussy de tromper mademoiselle de Romorantin sur la nature de leur

liaison, et de mettre l'orgueil de sa rivale dans l'intérêt de sa

passion. La confession qu'elle fit donna ensuite lieu à un entretien

entre Bussy et mademoiselle de Romorantin, qui nous prouve combien à

cette époque il y avait dans la haute classe de liberté dans le

commerce entre les deux sexes, et jusqu'où pouvait aller la licence des

entretiens avec les nobles demoiselles et les dames auxquelles on

devait le plus de respect[149].

[148] BUSSY, _Supplément aux Mémoires_, partie I, p. 17.

[149] _Ibid._, p. 18.

Ce fut la dernière conversation que Bussy eut avec mademoiselle de

Romorantin. Le lendemain, elle partit avec sa mère. Bussy nous dit

qu'il ne l'a pas revue depuis, et il n'en fait plus mention dans ses

Mémoires. Nous savons cependant par d'autres qu'elle tint tout ce que

le récit de Bussy pouvait faire présumer d'elle. Peu de mois après

avoir quitté Châlons, elle épousa (le 4 novembre 1639) Claude de Pot,

seigneur de Rhodes, grand maître des cérémonies de France. Elle devint

veuve en 1650, fut mêlée à toutes les affaires de la Fronde, eut des

liaisons particulières avec le garde des sceaux Châteauneuf, et de plus

intimes encore avec le duc de Beaufort, et mourut à Paris, le 15

juillet 1652, à l'âge de trente-trois ans, laissant la réputation d'une

des femmes les plus galantes et les plus intrigantes de son temps[150].

[150] NEMOURS, _Mémoires_, t. XXXIV, p. 460.--MOTTEVILLE,

_Mémoires_, t. XXXVIII, p. 173.--PETITOT, _Introduction aux

Mémoires sur la Fronde_, t. XXXV, p. 145.--RETZ, _Mémoires_, I.

XLV, p. 37, 105, 115, 147, 157, 186, 187, 192.--JOLY, _Mém._, t.

XLVII, p. 105.--LORET, _Muse historique_, 15 octobre 1650, t. I,

p. 63.--SÉVIGNÉ, _lettre_ en date du 25 février 1685, t. VII, p.

34.

Le départ de mademoiselle de Romorantin causa une grande joie à la

maîtresse de Bussy, qui crut être par là délivrée de tout motif de

tourment. Elle se trompait. La jalousie s'attache à l'amour comme

l'envie au bonheur, pour en troubler toutes les jouissances; et lorsque

la destinée se complaît à écarter les causes qui pourraient alimenter

ces deux passions haineuses, elles s'en créent d'imaginaires, qui

produisent des angoisses aussi douloureuses que si elles étaient

réelles.

Le père de Bussy n'ignorait pas la liaison amoureuse de son fils à

Châlons. Il lui écrivit qu'il y avait dans cette ville une fille riche,

qui donnerait en dot à son mari quatre cent mille francs, et qu'il

ferait bien de ne pas laisser échapper une aussi belle fortune; que

c'était une occasion de mettre à profit le talent de plaire aux dames,

qu'il paraissait avoir acquis. Bussy trouva l'avis de son père fort

bon, résolut de le suivre, et chercha à se dégager des liens qui

l'enchaînaient.

D'après les dispositions où se trouvait Bussy, ce fut avec satisfaction

qu'il vit arriver le temps d'entrer en campagne: il se rendit à l'armée

devant Thionville, qu'assiégeait M. de Feuquières.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 6 / 38 段