avec elle lui valurent une petite leçon, qui lui fut donnée par la
marquise de Lavardin, dans le carrosse de laquelle il voyageait. Tous
deux se rendaient en Bretagne, pour aller voir madame de Sévigné.
Ménage, qui se trouvait seul avec la marquise de Lavardin, se mit à
faire le galant, et lui prenait les mains pour les baiser: «Monsieur
Ménage, lui dit en riant madame de Lavardin, vous vous recordez pour
madame de Sévigné[102].»
[102] _Ibid._, t. III, p. 233.
Un jour, madame de Sévigné embrassa Ménage avec familiarité, et comme
elle aurait pu faire avec un frère. S'apercevant de l'étonnement de
plusieurs des hommes présents, dont quelques-uns lui faisaient la cour,
elle se retourna vers eux en riant, et leur dit: «C'est ainsi qu'on
baisait dans la primitive Église.»
Madame de Sévigné eut toujours dans Ménage une grande confiance, et
elle lui faisait confidence de ses affaires les plus secrètes. Après un
entretien de ce genre, il lui dit un jour: «Je suis actuellement votre
confesseur, et j'ai été votre martyr!»--«Et moi votre vierge,
répliqua-t-elle gaiement[103].
[103] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires manuscrits_, in-folio, 566 à
568.
Elle avait pour son savoir cette estime et cette déférence que l'on
conserve toujours pour un maître; toutefois, cela ne la rendait pas
plus soumise à ses décisions sur la langue lorsqu'elles n'étaient pas
de son goût. Tout le monde sait qu'ayant demandé à Ménage des nouvelles
de sa santé, il lui répondit: «Madame, je suis enrhumé.»--«Je la suis
aussi,» dit madame de Sévigné. Ménage, fidèle à ses anciennes habitudes
à l'égard de son écolière, lui fit observer, avec raison, que, selon
les règles de la langue, elle devait dire, Je le suis.--«Vous direz
comme il vous plaira, reprit-elle avec vivacité; mais, moi, si je
disais ainsi, je croirais avoir de la barbe au menton.»
Chapelain avait contribué plus encore que Ménage à l'éducation de
madame de Sévigné; mais il avait près de cinquante ans lorsque son
élève se maria, et par son âge comme par son caractère il se trouvait à
l'abri de toute séduction: cependant il est inscrit dans le
dictionnaire de Somaize, ainsi que Ménage, au nombre de ceux qui se
montraient les plus assidus aux cercles et dans la ruelle de la jeune
marquise de Sévigné[104].
[104] SOMAIZE, _le Grand Dictionnaire historique des Précieuses_,
seconde partie, p. 151.
Le chevalier de Méré, qui dans le monde prenait rang entre les
courtisans et les auteurs, et qui était lorsque Ménage vint à Paris un
des hommes les plus à la mode, se mit aussi au nombre des poursuivants
de madame de Sévigné. Ses succès dans les ruelles lui faisaient penser
qu'il était le cavalier le plus accompli de son temps. Pour l'esprit,
il se croyait supérieur à Voiture, parce qu'il avait fait quelques
critiques assez justes de son style. Une légère teinture des sciences
l'avait mis en rapport avec les Pascal et les Huyghens, et d'autres
grands physiciens de cette époque; et, prenant au pied de la lettre les
éloges qu'ils lui donnaient, il se croyait leur égal pour le
génie[105]. Il accueillit Ménage, qui lui fut présenté par Balzac, et
loua ses écrits. Ménage, dont la réputation était naissante, ne se
montra point ingrat; il vanta partout le chevalier de Méré, et même le
présenta chez plusieurs dames qui aimèrent à le recevoir, et
particulièrement chez la duchesse de Lesdiguières, dont Méré devint
l'ami, et à laquelle il a adressé le plus grand nombre des lettres qui
nous restent de lui. Il est probable que ce fut aussi à Ménage que le
chevalier de Méré dut la connaissance de madame de Sévigné; et par là
Ménage se donna un nouveau rival, sinon très-redoutable, du moins
très-assidu[106]. Ce fut au chevalier de Méré que Ménage dédia ses
_Observations sur la Langue Française_; et dans l'épître dédicatoire il
lui dit: «Je vous prie de vous souvenir que lorsque nous faisions notre
cour ensemble à une dame de grande qualité et de grand mérite, quelque
passion que j'eusse pour cette illustre personne, je souffrais
volontiers qu'elle vous aimât plus que moi, parce que je vous aimais
aussi plus que moi-même[107].» Ce n'est là qu'une de ces insipides
phrases de dédicace comme on en faisait alors, sans sincérité, sans
vérité.
[105] DE MÉRÉ, _Œuvres, lettre 19 à Pascal_, t. II, p. 60 à
63.
[106] _Ménagiana_, t. II, p. 363.--DE MÉRÉ, _Œuvres_, t. II,
p. 5, 54, 56, 97, 116, 149, 175.
[107] MÉNAGE, _Observations sur la Langue Française_, 1672,
in-folio.
Madame de Sévigné appréciait beaucoup dans Ménage les qualités solides
de l'ami, l'érudition de l'homme de lettres. Elle était flattée de ses
hommages, heureuse de ses conseils, et aurait regretté d'en être
privée; mais elle n'avait, au contraire, que des répugnances pour la
fatuité et le pédantisme du chevalier de Méré. Elle parle, dans une de
ses lettres, avec beaucoup de dédain, de son _chien de style_, et de la
ridicule critique qu'il fait, en collet monté de l'esprit libre, badin
et charmant de Voiture[108].
[108] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 24 novembre 1679, t. VI, p. 31.
Méré, qui dans le commencement de la faveur de madame de Maintenon
s'attribuait sans façon l'honneur de l'avoir formée, parce qu'il lui
avait été de quelque utilité dans sa jeunesse, et qui, en lui proposant
de l'épouser, lui avait écrit[109]: «Je ne sache point de galant homme
aussi digne de vous que moi»; Méré n'était pas de l'espèce de ceux que
préférait madame de Sévigné: mais elle le supportait, et même le
traitait avec les égards que lui paraissait exiger la réputation que
certaines ruelles lui avaient faite[110]. Une telle conduite ne doit
point être taxée de fausseté, et montre, au contraire, une sagesse
digne de louange. Il serait trop long, trop ennuyeux, et aussi trop
dangereux, d'être continuellement en discussion avec le monde au milieu
duquel on vit. C'est ce qui arriverait à tout homme judicieux, s'il
s'obstinait à ne vouloir prendre les choses que pour ce qu'elles sont
réellement, et s'il refusait toujours de consentir à les admettre pour
ce qu'elles sont réputées être.
[109] MÉRÉ, _Œuvres, lettre 43_, t. II, p. 122, 124, édit.
d'Amsterdam, 1692.
[110] MONMERQUÉ, article MÉRÉ, dans la _Biographie universelle_.
Avec moins de savoir, moins d'importance et de vanité, mais avec plus
d'esprit et d'amabilité, le jeune abbé de Montreuil, ami et depuis
secrétaire de Cosnac, évêque de Valence, contribua beaucoup plus que le
chevalier de Méré à l'agrément de la société que réunissait madame de
Sévigné. Jovial, étourdi; montrant souvent ses belles dents; d'une
humeur libre, paresseuse; dissipant en voyages, en plaisir, les revenus
d'assez gros bénéfices; parlant un peu l'italien et l'espagnol, et
faisant négligemment et facilement des madrigaux et des chansons pour
les femmes auxquelles il aimait à plaire, tel était Montreuil[111]. On
sait que le soin qu'il prit d'envoyer ses vers à tous les faiseurs de
recueils lui a valu l'honneur de fournir une rime à Boileau[112]. Il ne
sut point mauvais gré à ce poëte d'un léger trait de satire qui a
transmis son nom à la postérité plus sûrement que les deux éditions de
ses ouvrages qu'il a lui-même publiées. Outre le joli madrigal qu'il a
composé pour madame de Sévigné, et que nous avons rapporté dans le
chapitre précédent[113], son recueil contient encore deux lettres qu'il
lui a adressées, et que les éditeurs de madame de Sévigné n'ont point
reproduites. Nous aurons occasion d'en faire mention à leur date.
[111] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 64.
[112] BOILEAU, _Satire VII_, vers 83, t. I, p. 114 de l'édition
de Saint-Marc, 1747; ou t. I, p. 178, édition de Saint-Surin,
1821, in-8º.
[113] _Voyez_ ci-dessus, chapitre V, p. 50.
Dans la même classe que Montreuil était Marigny. Quoique ayant la
prétention d'être noble d'ancienne date, il était fils d'un marchand de
fer possesseur de la seigneurie de Marigny, dans le Nivernais. Parmi
tous les cavaliers qui formaient son galant cortége, madame de Sévigné
n'en comptait pas de plus gai, de plus spirituel, de plus réjouissant
que ce chansonnier de la Fronde, gros, court, rebondi, au teint
fleuri; il avait fait un voyage en Suède, et passait pour avoir obtenu
les bonnes grâces de la reine Christine[114]. Il était attaché au
coadjuteur depuis cardinal de Retz, et presque un des familiers du
marquis de Sévigné lorsque celui-ci épousa Marie de Chantal; mais à
cette époque son âge, déjà mûr, et son goût pour le vin et la bonne
chère, le rendaient pour notre jeune marquise un séducteur peu
dangereux: toutefois, elle goûtait beaucoup son intarissable gaieté, la
facilité, la grâce et la finesse mordante de son esprit[115].
[114] TALLEMANT DES RÉAUX, t. IV, p. 263, in-8º, ou t. VII, p.
179, et la correspondance de Chanut, mss., t. I, Bib. Roy.
[115] _Lettre de M_. DE MARIGNY, la Haye, 1658, in-12 de 84
pages.--_Œuvres de M._ DE MARIGNY, en vers et en prose, 1674,
in-12 de 162 pages.--Fr. NÉE DE LA ROCHELLE, _Mémoires pour
servir à l'histoire politique et littéraire du département de la
Nièvre_, 1827, in-8º, t. III, p. 152-156.
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Saint-Pavin, le petit bossu[116], était aussi une des connaissances les
plus anciennes de madame de Sévigné, et une des plus intimes. Il avait
une maison à Livry, lieu dont son père, président aux enquêtes et
prévôt des marchands, était seigneur. Cet aimable voluptueux, qui
dépensait d'une manière peu exemplaire les revenus de ses bénéfices,
attirait à sa campagne, par son amabilité, son humeur joyeuse et sa
bonne chère, la meilleure société de Paris. Le prince de Condé, au
retour de la guerre, ne manquait jamais, pour se délasser, d'y aller
passer un jour ou deux[117]. Saint-Pavin était le premier à plaisanter
des difformités de sa taille. Il a lui-même tracé ainsi son portrait:
Soit par hasard, soit par dépit,
La nature injuste me fit
Court, entassé, la panse grosse,
Au milieu de mon dos se hausse
Certain amas d'os et de chair,
Fait en pointe de clocher;
Mes bras d'une longueur extrême,
Et mes jambes presque de même,
Me font prendre le plus souvent
Pour un petit moulin à vent.
[116] SAINT-PAVIN, _Poésies_, p. 79 et 80, édit de Saint-Marc,
1749, p. 35.
[117] Id., _Avertissement_, p. 1.--TITON DU TILLET, _Parnasse_,
p. 298.
Saint-Pavin eut occasion de voir la jeune Marie de Chantal à Livry,
chez son cousin l'abbé de Coulanges, où il allait fréquemment, amenant
avec lui ses compagnons de plaisir[118]. Il fut charmé de la jeune et
belle Bourguignonne; et il lui exprima très-familièrement dans ses vers
ce qu'il ressentait. Il continua sur le même ton après qu'elle fut
mariée. Madame de Sévigné pouvait, sans craindre la calomnie, s'amuser
des attentions et des hommages d'un homme très-spirituel, mais si peu
propre par sa conformation à inspirer de l'amour. Aussi se
plaisait-elle dans sa société; on voit même qu'elle aimait à lui
écrire. Il lui dit dans une fort jolie épître:
Je ne me pique point d'écrire,
J'y veux renoncer désormais;
Et même j'oublierais à lire,
Si vous ne m'écriviez jamais[119].
[118] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 1129, t. XI, p. 126, 213; t. I, p. 311;
t. IX, p. 243.--L'abbé LE BŒUF, _Hist. du Diocèse de Paris_,
t. VI, p. 197; SAINT-PAVIN, _Poésies_, 1759, in-12, p. 35.
[119] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de Monmerqué, in-8º, t. I, p. 6.
Après son mariage, dans la belle saison, madame de Sévigné se faisait
un plaisir d'aller passer tous les vendredis à Livry, chez son tuteur.
Saint-Pavin, qui à cette époque de l'année n'habitait jamais la ville,
ne la voyait que ces jours-là; et il les passait si agréablement,
qu'il fit à ce sujet l'impromptu suivant:
Seigneur, que vos bontés sont grandes
De nous écouter de si haut!
On vous fait diverses demandes;
Seul vous savez ce qu'il nous faut.
Je suis honteux de mes faiblesses.
Pour les honneurs, pour les richesses,
Je vous importunai jadis:
J'y renonce, je le proteste.
Multipliez les vendredis,
Je vous quitte de tout le reste.
On voit, par une facile épître faite sur deux rimes, le plaisir qu'il
éprouvait à correspondre avec madame de Sévigné:
M'envoyer faire un compliment
Par un laquais sans jugement,
Qui ne sait ce qu'il veut me dire,
C'est vous commettre étrangement;
Vous feriez bien mieux de m'écrire:
On s'explique plus finement,
Et la réponse qu'on s'attire,
Quand elle est faite galamment,
Se refuse malaisément
D'une personne qui soupire
Toujours respectueusement.
Essayons ces choses pour rire:
Dans un billet adroitement
Je vous conterai mon martyre;
A le recevoir, à le lire,
Vous façonnerez[120] grandement,
Et vous répondrez fièrement,
Donnant pourtant votre agrément
Au beau feu que l'amour inspire.
Ceux qui voudront malignement
Traiter de trop d'emportement
Ce commerce, pour en médire,
Ne diront pas certainement:
Telle maîtresse, tel amant
Sont faits égaux comme de cire.
Vous êtes belle assurément,
Et je tiens beaucoup du satyre[121].
[120] C'est-à-dire: _vous ferez des façons_. MONTAIGNE emploie ce
mot dans ce sens.
[121] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IX, p. 243, no 1129.
Ce fut aussi vers cette époque, et dès le commencement de son mariage,
que madame de Sévigné fit connaissance avec Segrais. Le comte de
Fiesque, fils de la gouvernante de mademoiselle de Montpensier, fut
éloigné de la cour, et se retira à Caen. Dons cette ville il se lia
avec Segrais, qui, alors âgé de vingt ans, avait déjà acquis dans sa
province une petite célébrité littéraire par la composition d'une
tragédie et d'un roman. Le comte de Fiesque, lorsqu'il fut rappelé de
son exil, emmena avec lui Segrais, et le présenta à la cour, où il eut
des succès, possédant les qualités de l'homme du monde à un plus haut
degré encore que celles de l'homme de lettres. Mademoiselle de
Montpensier le fit entrer dans sa maison en qualité de gentil-homme
ordinaire[122]. Il fut aussi introduit à l'hôtel de Rambouillet, et se
lia intimement avec Ménage et Chapelain; il eut toujours une haute
opinion de leur savoir et de leur talent. On voit que ses sociétés, ses
admirations, ses affections, étaient les mêmes que celles de madame de
Sévigné. Les éloges que dans la suite Boileau donna à ses vers[123] ne
purent lui faire pardonner ceux que le satirique décocha contre ses
amis, et surtout contre Chapelain[124]. Ce fut encore une sympathie de
plus avec madame de Sévigné. Aussi conserva-t-elle toujours Segrais
comme ami. Dans les premiers temps de leur connaissance, il aspira
comme tant d'autres à un autre titre. Il était presque du même âge
qu'elle, et fort aimable[125]. Un jour, il perdit une discrétion en
jouant avec elle, et lui adressa ce madrigal impromptu, qui depuis a
été imprimé dans ses œuvres[126]:
Vous m'avez fait supercherie:
Faites-moi raison, je vous prie,
D'une si blâmable action.
En jouant avec vous, jeune et belle marquise,
Je n'ai cru hasarder qu'une discrétion,
Et m'y voilà pour toute ma franchise.
Mais qu'ai-je fait aussi? Ne savais-je pas bien
Qu'on perd tout avec vous, et qu'on n'y gagne rien?
[122] _Vie de Segrais_, dans les _Œuvres_ DE SEGRAIS, t. I.
[123] BOILEAU, _Art poétique_, chant IV, t. II, p. 300, édit. de
Saint-Surin.
[124] _Segraisiana_.--SEGRAIS, _Œuvres_, t. II, p. 64.
[125] _Vie de Segrais_, dans ses _Œuvres_, édit. de 1755, t.
I, p. 1.--_Ibid._--_Segraisiana_, t. II, p. 107.--SÉVIGNÉ,
_Lettres_ en date du 5 mai 1689, t. VIII, p. 462, et t. I, p.
301; t. II, p. 45; t. IV, p. 478; t. V, p. 344.
[126] SEGRAIS, _Œuvres_, 1755, t. I, p. 274.--_Diverses
Poésies_ de Jean REGNAUT DE SEGRAIS, gentil-homme normand; Paris,
chez Antoine Sommaville, 1659, in-12, p. 78.--SEGRAIS, _Poésies_,
3e édit., p. 278.
Nous venons de faire connaître une partie de ceux qui, admis dans
la société intime de madame de Sévigné durant les premières années
de son entrée dans le monde, ne déguisèrent pas le désir qu'ils
avaient de l'aider à se venger des indignes procédés de son mari.
Passons à ceux d'un rang plus élevé.
CHAPITRE VII.
Influence de l'éducation et des préjugés de rang et de naissance
sur le sentiment de l'amour.--Différences entre le siècle de
Louis XIV et le nôtre sous ce rapport.--Des personnages de la
haute classe qui firent leur cour à madame de Sévigné.--Du prince
de Conti.--De Turenne.--Du marquis de Noirmoutier.--De
Servien.--De Fouquet.--Du comte du Lude.--Sa passion pour madame
de Sévigné.--Ce que Bussy a dit de la nature de leur liaison.--De
Bussy.--Toute sa vie se trouve liée à celle de madame de
Sévigné.--Nécessité de la connaître.--Portrait de Bussy.--Son
caractère.--Désordres de sa jeunesse.--Ses premières aventures
galantes.--A Guise avec une jeune veuve.--Il va à
Châlons.--Devient amoureux de mademoiselle de Romorantin.--Sa
liaison avec une bourgeoise de la ville.--Dernière conversation
de Bussy avec mademoiselle de Romorantin.--Ce qu'elle devint
depuis.--Suite et fin de la liaison de Bussy avec la bourgeoise
de Châlons.--Bussy va en garnison à Moulins.--Son intrigue avec
une comtesse.--Il devient amoureux d'une de ses parentes.--Se
montre délicat et généreux envers elle.--Son père s'oppose au
mariage qu'il veut contracter.--On le marie avec mademoiselle de
Toulongeon.--Il revoit sa parente mariée.--Renoue sa liaison avec
elle.--Il devient amoureux d'une autre parente, dont il n'obtient
rien.--Il devient amoureux de sa cousine Marie de Rabutin-Chantal
aussitôt après qu'elle fut mariée au marquis de Sévigné.--Il
regrette de ne l'avoir pas épousée, et forme le projet de la
séduire.
L'homme change par la civilisation; et à mesure qu'elle se complique on
voit s'altérer en lui jusqu'à ces penchants irrésistibles que le
Créateur lui a donnés pour l'accomplissement de ses fins les plus
universelles. L'amour même, cette loi générale de tous les êtres
vivants, cette grande nécessité de la création, se modifie selon l'état
des sociétés humaines, et subit aussi les conséquences des révolutions
qu'elles éprouvent. Dans les premiers âges des nations, l'objet de
toutes les pensées, le but de toutes les ambitions, c'est la
satisfaction des besoins physiques; chez les peuples depuis longtemps
civilisés, familiarisés avec le luxe et les arts, le cœur et
l'imagination se créent d'autres éléments de bonheur, des jouissances
d'un autre ordre; et les rapports entre les deux sexes s'imprègnent de
toutes les conditions auxquelles l'existence est soumise, et sans
lesquelles elle devient un fardeau insupportable. L'amour alors a
besoin, pour naître, de la conformité d'idées, de sentiments, qui
résultent du même genre de vie, des mêmes habitudes; et, parmi ceux que
la fortune a dispensés de tous soins matériels, les causes morales qui
le produisent sont plus énergiques que les causes physiques. C'est dans
l'âme et non dans les sens que s'allume d'abord le foyer de cette
passion. Les beaux traits, les charmes ravissants d'une femme de la
classe inférieure, commune dans son langage, ignoble dans ses manières,
pourront bien exciter, pour quelque temps, le désir de celui qui a été
habitué à rechercher dans celle qu'il aime tout ce qu'il estime le plus
dans lui-même; mais jamais ils ne feront naître cette passion qui nous
fait vivre en autrui, qui transporte notre existence tout entière dans
l'objet aimé.
C'est pourtant à la confusion des rangs, au nivellement des diverses
classes de la société, qu'est dû ce débordement de mœurs qui
prévalut en France dans le dix-huitième siècle. Lorsque les plus grands
seigneurs eurent mis leur amour-propre à ne pas se distinguer, par
leurs manières et leurs façons de vivre, de l'artiste et de l'homme de
lettres; lorsque les femmes des financiers, des marchands opulents,
n'offrirent plus de différence par leur éducation, par leur
habillement, avec les dames du plus haut rang; quand l'égalité fut
reconnue entre tous les gens du monde comme une condition essentielle
aux relations sociales, alors disparurent tous les obstacles qui
s'opposaient à la réciprocité des sentiments. La politesse,
l'instruction, le savoir-vivre, les déférences mutuelles, la liberté du
discours, tout fut égal entre des personnes qui présentaient d'ailleurs
tant d'inégalités sous les rapports du rang, de la naissance et de la
fortune. Bien plus, tant d'admiration fut prodiguée aux talents
agréables, qu'on mit dans les plus hautes classes de l'orgueil à y
exceller. Dès lors il ne dut plus y avoir de conquête trop relevée pour
un musicien ou un danseur; c'était le maître qui consentait à se livrer
à son élève.
Il n'en était point ainsi du temps de madame de Sévigné. Les diverses
classes de la société se mêlaient entre elles, sans se confondre.
Jusque dans la familiarité d'un commerce journalier, elles maintenaient
les degrés de subordination, et les nuances de ton et de manières qui
les distinguaient aussi sûrement que la diversité de leurs habits.
L'inégalité des rangs et des conditions établissait des barrières dont
l'amour s'effarouchait, et qu'il cherchait rarement à franchir.
Ainsi donc, parmi ceux qui aspiraient aux faveurs de madame de Sévigné,
les hommes de la cour et ceux de la haute noblesse étaient les seuls
qui pouvaient l'attaquer avec avantage, les seuls qui fussent
réellement dangereux pour elle. Son humeur libre, gaie, joviale, et sa
coquetterie naturelle, firent qu'il s'en présenta plusieurs; et comme
nous les retrouvons presque tous au nombre de ses amis les plus dévoués
et les plus assidus, il est essentiel de les faire connaître au
lecteur.
Le premier de tous, par son rang et sa naissance, était le prince de
Conti, frère du grand Condé. Moins habile que lui sur le champ de
bataille, il était auprès des femmes plus spirituel et plus aimable, et
obtint auprès d'elles plus de succès, quoiqu'il fût contrefait[127].
[127] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 17; _lettre de Bussy_ en date
du 16 juin 1654.
Le grand Turenne eut toujours pour les femmes le penchant le plus
décidé; et ses instances auprès de madame de Sévigné furent assez vives
pour la forcer de se dérober à ses visites, devenues trop fréquentes
pour ne pas la compromettre[128]. On trouve aussi dans cette liste le
marquis de Noirmoutier et le comte de Vassé, qui se battit en duel, en
1646, avec le comte Rieux de Beaujeu, capitaine de cavalerie dans le
régiment de Grancey[129]. Il faut ajouter encore les deux surintendants
des finances Servien et Fouquet, surtout ce dernier, pour lequel madame
de Sévigné fit voir un attachement si sincère et si vif dans sa
disgrâce.
[128] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 42; _lettre de Bussy_ en date
du 7 octobre 1655.
[129] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 113, édit. in-12, p. 141 de l'édit.
in-4º.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Mém. mss._, in-folio, p. 566 et
567.
Mais tous ces amants n'osèrent concevoir l'espoir de réussir auprès de
madame de Sévigné qu'après qu'elle eut perdu son mari; tandis que le
comte du Lude et Bussy-Rabutin voulurent surprendre son inexpérience
aussitôt après son mariage, et cherchèrent à tirer parti, au profit de
l'amour, des justes mécontentements de l'hymen.