La passion bien connue de Ménage pour madame de Sévigné et ses manières

avec elle lui valurent une petite leçon, qui lui fut donnée par la

marquise de Lavardin, dans le carrosse de laquelle il voyageait. Tous

deux se rendaient en Bretagne, pour aller voir madame de Sévigné.

Ménage, qui se trouvait seul avec la marquise de Lavardin, se mit à

faire le galant, et lui prenait les mains pour les baiser: «Monsieur

Ménage, lui dit en riant madame de Lavardin, vous vous recordez pour

madame de Sévigné[102].»

[102] _Ibid._, t. III, p. 233.

Un jour, madame de Sévigné embrassa Ménage avec familiarité, et comme

elle aurait pu faire avec un frère. S'apercevant de l'étonnement de

plusieurs des hommes présents, dont quelques-uns lui faisaient la cour,

elle se retourna vers eux en riant, et leur dit: «C'est ainsi qu'on

baisait dans la primitive Église.»

Madame de Sévigné eut toujours dans Ménage une grande confiance, et

elle lui faisait confidence de ses affaires les plus secrètes. Après un

entretien de ce genre, il lui dit un jour: «Je suis actuellement votre

confesseur, et j'ai été votre martyr!»--«Et moi votre vierge,

répliqua-t-elle gaiement[103].

[103] TALLEMANT DES RÉAUX, _Mémoires manuscrits_, in-folio, 566 à

568.

Elle avait pour son savoir cette estime et cette déférence que l'on

conserve toujours pour un maître; toutefois, cela ne la rendait pas

plus soumise à ses décisions sur la langue lorsqu'elles n'étaient pas

de son goût. Tout le monde sait qu'ayant demandé à Ménage des nouvelles

de sa santé, il lui répondit: «Madame, je suis enrhumé.»--«Je la suis

aussi,» dit madame de Sévigné. Ménage, fidèle à ses anciennes habitudes

à l'égard de son écolière, lui fit observer, avec raison, que, selon

les règles de la langue, elle devait dire, Je le suis.--«Vous direz

comme il vous plaira, reprit-elle avec vivacité; mais, moi, si je

disais ainsi, je croirais avoir de la barbe au menton.»

Chapelain avait contribué plus encore que Ménage à l'éducation de

madame de Sévigné; mais il avait près de cinquante ans lorsque son

élève se maria, et par son âge comme par son caractère il se trouvait à

l'abri de toute séduction: cependant il est inscrit dans le

dictionnaire de Somaize, ainsi que Ménage, au nombre de ceux qui se

montraient les plus assidus aux cercles et dans la ruelle de la jeune

marquise de Sévigné[104].

[104] SOMAIZE, _le Grand Dictionnaire historique des Précieuses_,

seconde partie, p. 151.

Le chevalier de Méré, qui dans le monde prenait rang entre les

courtisans et les auteurs, et qui était lorsque Ménage vint à Paris un

des hommes les plus à la mode, se mit aussi au nombre des poursuivants

de madame de Sévigné. Ses succès dans les ruelles lui faisaient penser

qu'il était le cavalier le plus accompli de son temps. Pour l'esprit,

il se croyait supérieur à Voiture, parce qu'il avait fait quelques

critiques assez justes de son style. Une légère teinture des sciences

l'avait mis en rapport avec les Pascal et les Huyghens, et d'autres

grands physiciens de cette époque; et, prenant au pied de la lettre les

éloges qu'ils lui donnaient, il se croyait leur égal pour le

génie[105]. Il accueillit Ménage, qui lui fut présenté par Balzac, et

loua ses écrits. Ménage, dont la réputation était naissante, ne se

montra point ingrat; il vanta partout le chevalier de Méré, et même le

présenta chez plusieurs dames qui aimèrent à le recevoir, et

particulièrement chez la duchesse de Lesdiguières, dont Méré devint

l'ami, et à laquelle il a adressé le plus grand nombre des lettres qui

nous restent de lui. Il est probable que ce fut aussi à Ménage que le

chevalier de Méré dut la connaissance de madame de Sévigné; et par là

Ménage se donna un nouveau rival, sinon très-redoutable, du moins

très-assidu[106]. Ce fut au chevalier de Méré que Ménage dédia ses

_Observations sur la Langue Française_; et dans l'épître dédicatoire il

lui dit: «Je vous prie de vous souvenir que lorsque nous faisions notre

cour ensemble à une dame de grande qualité et de grand mérite, quelque

passion que j'eusse pour cette illustre personne, je souffrais

volontiers qu'elle vous aimât plus que moi, parce que je vous aimais

aussi plus que moi-même[107].» Ce n'est là qu'une de ces insipides

phrases de dédicace comme on en faisait alors, sans sincérité, sans

vérité.

[105] DE MÉRÉ, _Œuvres, lettre 19 à Pascal_, t. II, p. 60 à

63.

[106] _Ménagiana_, t. II, p. 363.--DE MÉRÉ, _Œuvres_, t. II,

p. 5, 54, 56, 97, 116, 149, 175.

[107] MÉNAGE, _Observations sur la Langue Française_, 1672,

in-folio.

Madame de Sévigné appréciait beaucoup dans Ménage les qualités solides

de l'ami, l'érudition de l'homme de lettres. Elle était flattée de ses

hommages, heureuse de ses conseils, et aurait regretté d'en être

privée; mais elle n'avait, au contraire, que des répugnances pour la

fatuité et le pédantisme du chevalier de Méré. Elle parle, dans une de

ses lettres, avec beaucoup de dédain, de son _chien de style_, et de la

ridicule critique qu'il fait, en collet monté de l'esprit libre, badin

et charmant de Voiture[108].

[108] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 24 novembre 1679, t. VI, p. 31.

Méré, qui dans le commencement de la faveur de madame de Maintenon

s'attribuait sans façon l'honneur de l'avoir formée, parce qu'il lui

avait été de quelque utilité dans sa jeunesse, et qui, en lui proposant

de l'épouser, lui avait écrit[109]: «Je ne sache point de galant homme

aussi digne de vous que moi»; Méré n'était pas de l'espèce de ceux que

préférait madame de Sévigné: mais elle le supportait, et même le

traitait avec les égards que lui paraissait exiger la réputation que

certaines ruelles lui avaient faite[110]. Une telle conduite ne doit

point être taxée de fausseté, et montre, au contraire, une sagesse

digne de louange. Il serait trop long, trop ennuyeux, et aussi trop

dangereux, d'être continuellement en discussion avec le monde au milieu

duquel on vit. C'est ce qui arriverait à tout homme judicieux, s'il

s'obstinait à ne vouloir prendre les choses que pour ce qu'elles sont

réellement, et s'il refusait toujours de consentir à les admettre pour

ce qu'elles sont réputées être.

[109] MÉRÉ, _Œuvres, lettre 43_, t. II, p. 122, 124, édit.

d'Amsterdam, 1692.

[110] MONMERQUÉ, article MÉRÉ, dans la _Biographie universelle_.

Avec moins de savoir, moins d'importance et de vanité, mais avec plus

d'esprit et d'amabilité, le jeune abbé de Montreuil, ami et depuis

secrétaire de Cosnac, évêque de Valence, contribua beaucoup plus que le

chevalier de Méré à l'agrément de la société que réunissait madame de

Sévigné. Jovial, étourdi; montrant souvent ses belles dents; d'une

humeur libre, paresseuse; dissipant en voyages, en plaisir, les revenus

d'assez gros bénéfices; parlant un peu l'italien et l'espagnol, et

faisant négligemment et facilement des madrigaux et des chansons pour

les femmes auxquelles il aimait à plaire, tel était Montreuil[111]. On

sait que le soin qu'il prit d'envoyer ses vers à tous les faiseurs de

recueils lui a valu l'honneur de fournir une rime à Boileau[112]. Il ne

sut point mauvais gré à ce poëte d'un léger trait de satire qui a

transmis son nom à la postérité plus sûrement que les deux éditions de

ses ouvrages qu'il a lui-même publiées. Outre le joli madrigal qu'il a

composé pour madame de Sévigné, et que nous avons rapporté dans le

chapitre précédent[113], son recueil contient encore deux lettres qu'il

lui a adressées, et que les éditeurs de madame de Sévigné n'ont point

reproduites. Nous aurons occasion d'en faire mention à leur date.

[111] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 64.

[112] BOILEAU, _Satire VII_, vers 83, t. I, p. 114 de l'édition

de Saint-Marc, 1747; ou t. I, p. 178, édition de Saint-Surin,

1821, in-8º.

[113] _Voyez_ ci-dessus, chapitre V, p. 50.

Dans la même classe que Montreuil était Marigny. Quoique ayant la

prétention d'être noble d'ancienne date, il était fils d'un marchand de

fer possesseur de la seigneurie de Marigny, dans le Nivernais. Parmi

tous les cavaliers qui formaient son galant cortége, madame de Sévigné

n'en comptait pas de plus gai, de plus spirituel, de plus réjouissant

que ce chansonnier de la Fronde, gros, court, rebondi, au teint

fleuri; il avait fait un voyage en Suède, et passait pour avoir obtenu

les bonnes grâces de la reine Christine[114]. Il était attaché au

coadjuteur depuis cardinal de Retz, et presque un des familiers du

marquis de Sévigné lorsque celui-ci épousa Marie de Chantal; mais à

cette époque son âge, déjà mûr, et son goût pour le vin et la bonne

chère, le rendaient pour notre jeune marquise un séducteur peu

dangereux: toutefois, elle goûtait beaucoup son intarissable gaieté, la

facilité, la grâce et la finesse mordante de son esprit[115].

[114] TALLEMANT DES RÉAUX, t. IV, p. 263, in-8º, ou t. VII, p.

179, et la correspondance de Chanut, mss., t. I, Bib. Roy.

[115] _Lettre de M_. DE MARIGNY, la Haye, 1658, in-12 de 84

pages.--_Œuvres de M._ DE MARIGNY, en vers et en prose, 1674,

in-12 de 162 pages.--Fr. NÉE DE LA ROCHELLE, _Mémoires pour

servir à l'histoire politique et littéraire du département de la

Nièvre_, 1827, in-8º, t. III, p. 152-156.

#/

Saint-Pavin, le petit bossu[116], était aussi une des connaissances les

plus anciennes de madame de Sévigné, et une des plus intimes. Il avait

une maison à Livry, lieu dont son père, président aux enquêtes et

prévôt des marchands, était seigneur. Cet aimable voluptueux, qui

dépensait d'une manière peu exemplaire les revenus de ses bénéfices,

attirait à sa campagne, par son amabilité, son humeur joyeuse et sa

bonne chère, la meilleure société de Paris. Le prince de Condé, au

retour de la guerre, ne manquait jamais, pour se délasser, d'y aller

passer un jour ou deux[117]. Saint-Pavin était le premier à plaisanter

des difformités de sa taille. Il a lui-même tracé ainsi son portrait:

Soit par hasard, soit par dépit,

La nature injuste me fit

Court, entassé, la panse grosse,

Au milieu de mon dos se hausse

Certain amas d'os et de chair,

Fait en pointe de clocher;

Mes bras d'une longueur extrême,

Et mes jambes presque de même,

Me font prendre le plus souvent

Pour un petit moulin à vent.

[116] SAINT-PAVIN, _Poésies_, p. 79 et 80, édit de Saint-Marc,

1749, p. 35.

[117] Id., _Avertissement_, p. 1.--TITON DU TILLET, _Parnasse_,

p. 298.

Saint-Pavin eut occasion de voir la jeune Marie de Chantal à Livry,

chez son cousin l'abbé de Coulanges, où il allait fréquemment, amenant

avec lui ses compagnons de plaisir[118]. Il fut charmé de la jeune et

belle Bourguignonne; et il lui exprima très-familièrement dans ses vers

ce qu'il ressentait. Il continua sur le même ton après qu'elle fut

mariée. Madame de Sévigné pouvait, sans craindre la calomnie, s'amuser

des attentions et des hommages d'un homme très-spirituel, mais si peu

propre par sa conformation à inspirer de l'amour. Aussi se

plaisait-elle dans sa société; on voit même qu'elle aimait à lui

écrire. Il lui dit dans une fort jolie épître:

Je ne me pique point d'écrire,

J'y veux renoncer désormais;

Et même j'oublierais à lire,

Si vous ne m'écriviez jamais[119].

[118] SÉVIGNÉ, _Lettres_, 1129, t. XI, p. 126, 213; t. I, p. 311;

t. IX, p. 243.--L'abbé LE BŒUF, _Hist. du Diocèse de Paris_,

t. VI, p. 197; SAINT-PAVIN, _Poésies_, 1759, in-12, p. 35.

[119] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de Monmerqué, in-8º, t. I, p. 6.

Après son mariage, dans la belle saison, madame de Sévigné se faisait

un plaisir d'aller passer tous les vendredis à Livry, chez son tuteur.

Saint-Pavin, qui à cette époque de l'année n'habitait jamais la ville,

ne la voyait que ces jours-là; et il les passait si agréablement,

qu'il fit à ce sujet l'impromptu suivant:

Seigneur, que vos bontés sont grandes

De nous écouter de si haut!

On vous fait diverses demandes;

Seul vous savez ce qu'il nous faut.

Je suis honteux de mes faiblesses.

Pour les honneurs, pour les richesses,

Je vous importunai jadis:

J'y renonce, je le proteste.

Multipliez les vendredis,

Je vous quitte de tout le reste.

On voit, par une facile épître faite sur deux rimes, le plaisir qu'il

éprouvait à correspondre avec madame de Sévigné:

M'envoyer faire un compliment

Par un laquais sans jugement,

Qui ne sait ce qu'il veut me dire,

C'est vous commettre étrangement;

Vous feriez bien mieux de m'écrire:

On s'explique plus finement,

Et la réponse qu'on s'attire,

Quand elle est faite galamment,

Se refuse malaisément

D'une personne qui soupire

Toujours respectueusement.

Essayons ces choses pour rire:

Dans un billet adroitement

Je vous conterai mon martyre;

A le recevoir, à le lire,

Vous façonnerez[120] grandement,

Et vous répondrez fièrement,

Donnant pourtant votre agrément

Au beau feu que l'amour inspire.

Ceux qui voudront malignement

Traiter de trop d'emportement

Ce commerce, pour en médire,

Ne diront pas certainement:

Telle maîtresse, tel amant

Sont faits égaux comme de cire.

Vous êtes belle assurément,

Et je tiens beaucoup du satyre[121].

[120] C'est-à-dire: _vous ferez des façons_. MONTAIGNE emploie ce

mot dans ce sens.

[121] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IX, p. 243, no 1129.

Ce fut aussi vers cette époque, et dès le commencement de son mariage,

que madame de Sévigné fit connaissance avec Segrais. Le comte de

Fiesque, fils de la gouvernante de mademoiselle de Montpensier, fut

éloigné de la cour, et se retira à Caen. Dons cette ville il se lia

avec Segrais, qui, alors âgé de vingt ans, avait déjà acquis dans sa

province une petite célébrité littéraire par la composition d'une

tragédie et d'un roman. Le comte de Fiesque, lorsqu'il fut rappelé de

son exil, emmena avec lui Segrais, et le présenta à la cour, où il eut

des succès, possédant les qualités de l'homme du monde à un plus haut

degré encore que celles de l'homme de lettres. Mademoiselle de

Montpensier le fit entrer dans sa maison en qualité de gentil-homme

ordinaire[122]. Il fut aussi introduit à l'hôtel de Rambouillet, et se

lia intimement avec Ménage et Chapelain; il eut toujours une haute

opinion de leur savoir et de leur talent. On voit que ses sociétés, ses

admirations, ses affections, étaient les mêmes que celles de madame de

Sévigné. Les éloges que dans la suite Boileau donna à ses vers[123] ne

purent lui faire pardonner ceux que le satirique décocha contre ses

amis, et surtout contre Chapelain[124]. Ce fut encore une sympathie de

plus avec madame de Sévigné. Aussi conserva-t-elle toujours Segrais

comme ami. Dans les premiers temps de leur connaissance, il aspira

comme tant d'autres à un autre titre. Il était presque du même âge

qu'elle, et fort aimable[125]. Un jour, il perdit une discrétion en

jouant avec elle, et lui adressa ce madrigal impromptu, qui depuis a

été imprimé dans ses œuvres[126]:

Vous m'avez fait supercherie:

Faites-moi raison, je vous prie,

D'une si blâmable action.

En jouant avec vous, jeune et belle marquise,

Je n'ai cru hasarder qu'une discrétion,

Et m'y voilà pour toute ma franchise.

Mais qu'ai-je fait aussi? Ne savais-je pas bien

Qu'on perd tout avec vous, et qu'on n'y gagne rien?

[122] _Vie de Segrais_, dans les _Œuvres_ DE SEGRAIS, t. I.

[123] BOILEAU, _Art poétique_, chant IV, t. II, p. 300, édit. de

Saint-Surin.

[124] _Segraisiana_.--SEGRAIS, _Œuvres_, t. II, p. 64.

[125] _Vie de Segrais_, dans ses _Œuvres_, édit. de 1755, t.

I, p. 1.--_Ibid._--_Segraisiana_, t. II, p. 107.--SÉVIGNÉ,

_Lettres_ en date du 5 mai 1689, t. VIII, p. 462, et t. I, p.

301; t. II, p. 45; t. IV, p. 478; t. V, p. 344.

[126] SEGRAIS, _Œuvres_, 1755, t. I, p. 274.--_Diverses

Poésies_ de Jean REGNAUT DE SEGRAIS, gentil-homme normand; Paris,

chez Antoine Sommaville, 1659, in-12, p. 78.--SEGRAIS, _Poésies_,

3e édit., p. 278.

Nous venons de faire connaître une partie de ceux qui, admis dans

la société intime de madame de Sévigné durant les premières années

de son entrée dans le monde, ne déguisèrent pas le désir qu'ils

avaient de l'aider à se venger des indignes procédés de son mari.

Passons à ceux d'un rang plus élevé.

CHAPITRE VII.

Influence de l'éducation et des préjugés de rang et de naissance

sur le sentiment de l'amour.--Différences entre le siècle de

Louis XIV et le nôtre sous ce rapport.--Des personnages de la

haute classe qui firent leur cour à madame de Sévigné.--Du prince

de Conti.--De Turenne.--Du marquis de Noirmoutier.--De

Servien.--De Fouquet.--Du comte du Lude.--Sa passion pour madame

de Sévigné.--Ce que Bussy a dit de la nature de leur liaison.--De

Bussy.--Toute sa vie se trouve liée à celle de madame de

Sévigné.--Nécessité de la connaître.--Portrait de Bussy.--Son

caractère.--Désordres de sa jeunesse.--Ses premières aventures

galantes.--A Guise avec une jeune veuve.--Il va à

Châlons.--Devient amoureux de mademoiselle de Romorantin.--Sa

liaison avec une bourgeoise de la ville.--Dernière conversation

de Bussy avec mademoiselle de Romorantin.--Ce qu'elle devint

depuis.--Suite et fin de la liaison de Bussy avec la bourgeoise

de Châlons.--Bussy va en garnison à Moulins.--Son intrigue avec

une comtesse.--Il devient amoureux d'une de ses parentes.--Se

montre délicat et généreux envers elle.--Son père s'oppose au

mariage qu'il veut contracter.--On le marie avec mademoiselle de

Toulongeon.--Il revoit sa parente mariée.--Renoue sa liaison avec

elle.--Il devient amoureux d'une autre parente, dont il n'obtient

rien.--Il devient amoureux de sa cousine Marie de Rabutin-Chantal

aussitôt après qu'elle fut mariée au marquis de Sévigné.--Il

regrette de ne l'avoir pas épousée, et forme le projet de la

séduire.

L'homme change par la civilisation; et à mesure qu'elle se complique on

voit s'altérer en lui jusqu'à ces penchants irrésistibles que le

Créateur lui a donnés pour l'accomplissement de ses fins les plus

universelles. L'amour même, cette loi générale de tous les êtres

vivants, cette grande nécessité de la création, se modifie selon l'état

des sociétés humaines, et subit aussi les conséquences des révolutions

qu'elles éprouvent. Dans les premiers âges des nations, l'objet de

toutes les pensées, le but de toutes les ambitions, c'est la

satisfaction des besoins physiques; chez les peuples depuis longtemps

civilisés, familiarisés avec le luxe et les arts, le cœur et

l'imagination se créent d'autres éléments de bonheur, des jouissances

d'un autre ordre; et les rapports entre les deux sexes s'imprègnent de

toutes les conditions auxquelles l'existence est soumise, et sans

lesquelles elle devient un fardeau insupportable. L'amour alors a

besoin, pour naître, de la conformité d'idées, de sentiments, qui

résultent du même genre de vie, des mêmes habitudes; et, parmi ceux que

la fortune a dispensés de tous soins matériels, les causes morales qui

le produisent sont plus énergiques que les causes physiques. C'est dans

l'âme et non dans les sens que s'allume d'abord le foyer de cette

passion. Les beaux traits, les charmes ravissants d'une femme de la

classe inférieure, commune dans son langage, ignoble dans ses manières,

pourront bien exciter, pour quelque temps, le désir de celui qui a été

habitué à rechercher dans celle qu'il aime tout ce qu'il estime le plus

dans lui-même; mais jamais ils ne feront naître cette passion qui nous

fait vivre en autrui, qui transporte notre existence tout entière dans

l'objet aimé.

C'est pourtant à la confusion des rangs, au nivellement des diverses

classes de la société, qu'est dû ce débordement de mœurs qui

prévalut en France dans le dix-huitième siècle. Lorsque les plus grands

seigneurs eurent mis leur amour-propre à ne pas se distinguer, par

leurs manières et leurs façons de vivre, de l'artiste et de l'homme de

lettres; lorsque les femmes des financiers, des marchands opulents,

n'offrirent plus de différence par leur éducation, par leur

habillement, avec les dames du plus haut rang; quand l'égalité fut

reconnue entre tous les gens du monde comme une condition essentielle

aux relations sociales, alors disparurent tous les obstacles qui

s'opposaient à la réciprocité des sentiments. La politesse,

l'instruction, le savoir-vivre, les déférences mutuelles, la liberté du

discours, tout fut égal entre des personnes qui présentaient d'ailleurs

tant d'inégalités sous les rapports du rang, de la naissance et de la

fortune. Bien plus, tant d'admiration fut prodiguée aux talents

agréables, qu'on mit dans les plus hautes classes de l'orgueil à y

exceller. Dès lors il ne dut plus y avoir de conquête trop relevée pour

un musicien ou un danseur; c'était le maître qui consentait à se livrer

à son élève.

Il n'en était point ainsi du temps de madame de Sévigné. Les diverses

classes de la société se mêlaient entre elles, sans se confondre.

Jusque dans la familiarité d'un commerce journalier, elles maintenaient

les degrés de subordination, et les nuances de ton et de manières qui

les distinguaient aussi sûrement que la diversité de leurs habits.

L'inégalité des rangs et des conditions établissait des barrières dont

l'amour s'effarouchait, et qu'il cherchait rarement à franchir.

Ainsi donc, parmi ceux qui aspiraient aux faveurs de madame de Sévigné,

les hommes de la cour et ceux de la haute noblesse étaient les seuls

qui pouvaient l'attaquer avec avantage, les seuls qui fussent

réellement dangereux pour elle. Son humeur libre, gaie, joviale, et sa

coquetterie naturelle, firent qu'il s'en présenta plusieurs; et comme

nous les retrouvons presque tous au nombre de ses amis les plus dévoués

et les plus assidus, il est essentiel de les faire connaître au

lecteur.

Le premier de tous, par son rang et sa naissance, était le prince de

Conti, frère du grand Condé. Moins habile que lui sur le champ de

bataille, il était auprès des femmes plus spirituel et plus aimable, et

obtint auprès d'elles plus de succès, quoiqu'il fût contrefait[127].

[127] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 17; _lettre de Bussy_ en date

du 16 juin 1654.

Le grand Turenne eut toujours pour les femmes le penchant le plus

décidé; et ses instances auprès de madame de Sévigné furent assez vives

pour la forcer de se dérober à ses visites, devenues trop fréquentes

pour ne pas la compromettre[128]. On trouve aussi dans cette liste le

marquis de Noirmoutier et le comte de Vassé, qui se battit en duel, en

1646, avec le comte Rieux de Beaujeu, capitaine de cavalerie dans le

régiment de Grancey[129]. Il faut ajouter encore les deux surintendants

des finances Servien et Fouquet, surtout ce dernier, pour lequel madame

de Sévigné fit voir un attachement si sincère et si vif dans sa

disgrâce.

[128] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 42; _lettre de Bussy_ en date

du 7 octobre 1655.

[129] BUSSY, _Mém._, t. I, p. 113, édit. in-12, p. 141 de l'édit.

in-4º.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Mém. mss._, in-folio, p. 566 et

567.

Mais tous ces amants n'osèrent concevoir l'espoir de réussir auprès de

madame de Sévigné qu'après qu'elle eut perdu son mari; tandis que le

comte du Lude et Bussy-Rabutin voulurent surprendre son inexpérience

aussitôt après son mariage, et cherchèrent à tirer parti, au profit de

l'amour, des justes mécontentements de l'hymen.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 5 / 38 段