principaux personnages et aux principaux événements de son
siècle.--Des adorateurs et des alcovistes de madame de Sévigné
pendant sa jeunesse.--Portrait de madame de Sévigné par madame de
La Fayette.--Justification d'une expression de précieuse qu'elle
emploie.--Suite du portrait.--Ménage donne des leçons à
mademoiselle Chantal.--Il en devient amoureux.--Trait satirique
de Boileau contre Ménage.--Conduite de Marie Chantal envers
Ménage.--Lettre qu'elle lui écrit.--Réponse de celui-ci.--Seconde
lettre de mademoiselle Chantal à Ménage.--Comment elle se
comporte avec lui après son mariage.--Diverses anecdotes
relatives à la liaison de Ménage avec madame de
Sévigné.--Caractère de Ménage.--Ridicule qu'il se donne.--Estimé
et chéri de madame de Sévigné.--De Chapelain.--Portrait du
chevalier de Méré.--Il fait sa cour à madame de Sévigné, et lui
déplaît.--Portrait de l'abbé de Montreuil.--Sa liaison avec
madame de Sévigné.--Liaison de madame de Sévigné avec Marigny,
Saint-Pavin, Segrais.
Revenons à madame de Sévigné. L'hôtel de Rambouillet et les révolutions
opérées dans nos mœurs et notre littérature durant l'époque de sa
jeunesse nous ont distraits d'elle pendant quelques instants, mais ne
nous en ont point écartés. C'est une étrange destinée que la sienne:
son sort fut prospère, sa vie uniforme, sans aucune aventure
extraordinaire, sans aucun incident remarquable, sans aucun changement
de fortune; et cependant, depuis sa naissance jusqu'à sa mort, son
souvenir se rattache à celui des plus illustres personnages et des plus
grands événements de son siècle. Elle en a été l'historien sans le
savoir, une des gloires sans s'en douter. Elle ne s'occupa que
d'elle-même, de ses enfants, de ses parents, de ses amis; et pourtant,
par la part qu'elle nous y fait prendre, elle se trouve mêlée à toutes
les intrigues et à toutes les cabales de cette époque. Enfin, pour
dernière singularité, jamais elle n'écrivit une seule page pour le
public, jamais elle ne songea à faire un ouvrage; et elle est devenue,
sans l'avoir prévu, un auteur classique du premier ordre.
Ses attraits, son amabilité et son esprit attirèrent auprès d'elle, dès
son entrée dans le monde, plusieurs adorateurs déclarés, et un grand
nombre d'alcovistes assidus. Quelques-uns ne faisaient qu'user du
privilége de l'usage, si cher surtout aux gens de lettres, de
s'inscrire fictivement et poétiquement au nombre de ses amants, sans
ressentir pour elle une passion plus prononcée que pour les autres
dames qui agréaient de même leurs assiduités; mais il y en eut auxquels
elle inspira un amour véritable, que la différence des rangs et de la
fortune, qui exerçait alors une plus grande influence qu'aujourd'hui
sur les sentiments du cœur, ne leur permettait guère d'espérer de
faire partager. De tous ceux qui composaient sa petite cour, les plus
dangereux étaient les hommes qui, dans une classe égale ou supérieure à
la sienne, furent épris de ses attraits au point d'employer auprès
d'elle tous les moyens de séduction, de concevoir l'espérance de s'en
faire aimer et de la faire manquer à ses devoirs. Ce n'était pas, dans
ce siècle d'intrigues amoureuses, une chose dont on se fît scrupule, à
moins qu'on ne fût dévôt; et les personnages de la haute noblesse ne le
devenaient ordinairement que dans un âge avancé. Lorsque, dans la
jeunesse, leurs inclinations se tournaient vers la piété, ils se
faisaient prêtres. Les dignités et les richesses ne manquaient pas à
ceux d'entre eux qui avaient cette vocation, et elles n'attiraient que
trop souvent ceux qui ne l'avaient pas. Autrement le goût de la
galanterie et le talent de séduire les femmes étaient considérés comme
des qualités inséparables de ce qu'on appelait alors un _honnête
homme_: expression d'un sens très-flexible, et dont il est difficile de
bien faire connaître aujourd'hui les diverses acceptions, puisqu'elle
était souvent synonyme de galant[83] ou homme à bonnes fortunes;
qu'elle signifiait quelquefois un homme du monde, ou un homme bien
élevé et de la haute société; et aussi un homme d'honneur. Un secret,
que la prudence de madame de Sévigné parvint pendant quelque temps à
dérober aux yeux intéressés et clairvoyants des séducteurs qui
l'entouraient, fut bientôt connu d'eux tous, et les rendit plus ardents
dans leurs poursuites. Les nombreuses et éclatantes infidélités du
marquis de Sévigné apprirent bientôt à tout le monde qu'il n'avait pour
la plus aimable des femmes que de la tiédeur et de l'indifférence, l'on
sut que, sans aucun égard pour sa vertu, il la blessait au cœur et
humiliait sans cesse son juste orgueil, en ne se donnant aucun soin
pour cacher le scandale de sa conduite, et en prenant souvent (non par
calcul, mais par ignorance) ceux dont elle était aimée pour premiers
confidents de ses inclinations vagabondes.
[83] _Lois de la Galanterie_, dans le _Recueil des pièces en
prose_, 1658, p. 51.
Pour se faire une idée de l'empressement que madame de Sévigné,
négligée et délaissée par son mari, devait exciter autour d'elle, il
faut connaître comment elle était appréciée par la société d'hommes et
de femmes aimables qui l'entouraient; et rien ne peut mieux nous
l'apprendre que madame de La Fayette, dans le portrait qu'elle a tracé
de son amie, quelques années après l'époque dont nous nous occupons. Ce
portrait est sous la forme d'une allocution qu'un inconnu est supposé
adresser à madame de Sévigné elle-même, selon la mode de ce temps,
très-accréditée parmi les habitués de l'hôtel de Rambouillet. On sait
que par ces sortes de jeux d'esprit, tout en voulant flatter la
personne qu'on prétendait peindre, on ambitionnait cependant le mérite
de la ressemblance; on atténuait les défauts, mais on ne les passait
pas sous silence; on exagérait les louanges, mais on n'en donnait point
de fausses. Pour madame de Sévigné, les témoignages contemporains les
moins contestables et les plus irrécusables attestent la parfaite
exactitude et la précision des traits du portrait que madame de La
Fayette en a fait. Nous ne citerons ici que les passages qui se
rapportent à l'objet qui nous occupe.
«Sachez donc, madame (dit l'inconnu à madame de Sévigné), si par hasard
vous ne le savez pas, que votre esprit pare et embellit si fort votre
personne, qu'il n'y en a point sur la terre d'aussi charmante lorsque
vous êtes animée par une conversation dont la contrainte est bannie. Le
brillant de votre esprit donne un si grand éclat à votre teint et à vos
yeux, que, quoiqu'il semble que l'esprit ne dût toucher que les
oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux[84].»
[84] _Lettres de madame de Sévigné_, t. I, p. LXXII.
Cette expression d'_un esprit qui éblouit les yeux_ a été blâmée, comme
étant du style de précieuse; et il est certain qu'elle en a le
caractère. C'est peut-être même une de celles que Molière, s'il l'avait
connue, eût signalée pour la ridiculiser. Boileau l'a cependant
employée depuis, et quoique ce soit d'une manière moins hardie, il a
été critiqué sur ce point par le poëte le Brun[85]. Nous avons en vain
cherché une expression qui peignit d'une manière aussi vraie, aussi
énergique, l'effet produit par une jolie femme encore dans tout l'éclat
et toute la fraîcheur du bel âge, qui, s'animant par l'action d'une
conversation enjouée ou passionnée, électrise les âmes de ceux qui
l'écoutent, et par ses gestes, ses paroles, ses regards, les plonge
dans un enivrement dont ils ne peuvent se défendre. N'est-il pas vrai
que cette femme, dont il y a peu d'instants on se contentait de louer
froidement la beauté, brille alors d'attraits si variés, d'un effet si
prompt, si puissant, si inattendu, que sa vue nous émeut encore plus
que ses paroles? Le jeune homme ardent et sensible qui, dans l'âge
fougueux des passions et dans de telles circonstances, éprouva plus
d'une fois, en regardant une femme, de véritables éblouissements, n'ira
pas chercher d'autre expression que celle dont madame de La Fayette
s'est servie pour rendre l'effet magique produit par madame de Sévigné,
quand, avec cet abandon, cette grâce, cet entraînement, cette éloquence
qui lui étaient naturels, elle parlait avec feu d'un sujet qui lui
plaisait, au milieu d'un cercle d'où, comme le dit madame de La
Fayette, la contrainte était bannie. Autrement, selon une tradition qui
est venue jusqu'à nous[86], elle portait dans le monde une telle
habitude de sécurité, d'insouciance, qu'en certains moments elle se
faisait oublier, et paraissait presque nulle.
[85] BOILEAU, _épître IX_, édit. de Berriat Saint-Prix, t. II, p.
108.--AUGER, _Mercure de France_, mars 1808, p. 601.
[86] L'abbé DE VAUXELLES, _Réflexions sur les lettres de madame
de Sévigné_, t. I, p. LXXI.
Mais continuons de citer madame de La Fayette, et n'oublions pas de
remarquer que, dans ce portrait, c'est un homme qui est censé parler:
«Votre âme est grande et noble; vous êtes sensible à la gloire et à
l'ambition, et vous ne l'êtes pas moins aux plaisirs; vous paraissez
née pour eux, et il semble qu'ils soient faits pour vous. Votre
présence augmente les divertissements, et les divertissements
augmentent votre beauté lorsqu'ils vous environnent. Enfin, la joie est
l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire
qu'à qui que ce soit. Vous êtes naturellement tendre et passionnée;
mais, à la honte de notre sexe, votre tendresse vous a été inutile, et
vous l'avez renfermée dans le vôtre. Votre cœur, madame, est sans
doute un bien qui ne peut se mériter; jamais il n'y en eut un si
généreux, si bien fait, si fidèle. Il y a des gens qui vous soupçonnent
de ne pas le montrer toujours tel qu'il est; mais, au contraire, vous
êtes si accoutumée à n'y rien sentir qui ne vous soit honorable, que
vous y laissez voir ce que la prudence vous obligerait à cacher. Vous
êtes la plus civile et la plus obligeante personne qui ait jamais été,
et, par un air libre et doux qui est dans toutes vos actions, les plus
simples compliments de bienséance paraissent en votre bouche des
protestations d'amitié; et tous les gens qui sortent d'auprès de vous
s'en vont persuadés de votre estime et de votre bienveillance, sans
qu'ils puissent se dire quelle marque vous leur avez donnée de l'une et
de l'autre.»
C'est surtout par ce dernier trait du caractère de madame de Sévigné,
où la coquetterie naturelle à son sexe avait bien quelque part, qu'on
comprend combien il était difficile à celui qu'elle avait enchaîné à
son char, de pouvoir s'en détacher.
Ménage ne l'éprouva que trop. Ce littérateur eut de son vivant une
prodigieuse célébrité, et est un des érudits de son siècle le plus
souvent cité par ceux du nôtre; ce qu'il doit plutôt à la variété qu'à
la perfection de ses travaux, qui sont cependant très-recommandables.
Ménage était bien fait, et d'une figure agréable; il réunissait au goût
des lettres une forte inclination pour les femmes. Aussi ce penchant le
porta-t-il toute sa vie à faire des vers pour elles, dans toutes les
langues qu'il savait, c'est-à-dire en grec, en latin, en espagnol, en
italien, en français; et il les faisait aussi bien qu'on peut les faire
lorsqu'on n'est pas né poëte. Le jeune Boileau, qui sentait sa force et
sa vocation, et appréciait à leur juste valeur les vers si vantés de
Ménage, peut-être en secret jaloux de la réputation qu'il s'était
acquise et de ses succès auprès des dames, avait cherché, dans une de
ses premières satires, à le ridiculiser, et avait dit:
Si je pense parler d'un galant de notre âge,
Ma plume pour rimer rencontrera Ménage[87].
Mais trouvant que Ménage, qui joignait à beaucoup d'amabilité dans la
société un mérite réel, ne prêterait pas facilement au ridicule,
Boileau, lorsqu'il livra cette satire à l'impression, changea ces vers,
et à Ménage substitua l'abbé de Pure[88].
[87] _Recueil de vers choisis_, 1665, in-12.
[88] _Ibid._--BOILEAU, _Satire_ II, t. I, p. 44 de l'édit. de
Saint-Marc.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. IV, p. 126,
in-8º.
L'abbé Ménage (car il était aussi abbé, et, comme bien d'autres, pour
posséder des bénéfices, mais non pour exercer les fonctions
ecclésiastiques) pouvait avoir trente-deux ou trente-trois ans
lorsqu'il connut Marie de Rabutin-Chantal, et qu'il consentit à lui
donner des leçons. Il n'avait encore rien publié, mais il était en
grande réputation parmi les savants, tant français qu'étrangers, et en
correspondance régulière avec les plus renommés d'entre eux[89]. Ménage
ne put donner ses soins à l'instruction de Marie Chantal sans en
devenir amoureux; et il jouissait délicieusement des marques d'amitié
qu'elle lui donnait, et du succès de ses leçons, lorsque les
dispositions faites pour le mariage de sa jeune élève avec le marquis
de Sévigné vinrent contrister son cœur. Il est présumable que Marie
Chantal, alors fortement préoccupée de son changement d'état, oublia
trop alors le pauvre Ménage, ou que lui-même s'aperçut, quoiqu'un peu
tard, qu'il devait chercher par l'absence un remède à une passion sans
espoir. Il voulut donc rompre avec elle, et prit pour prétexte, réel ou
supposé, quelque marque d'inattention qui lui faisait penser que ses
soins ne lui étaient plus aussi agréables que par le passé. L'amour
malheureux éprouve une sorte de soulagement à rejeter sur l'objet aimé
le tort des peines qu'il éprouve: c'est encore un moyen de l'occuper de
soi et d'avoir avec lui quelque chose de commun; c'est une sorte de
compensation et de vengeance que de lui faire partager les tourments
dont il est la cause. Ce projet de rupture de Ménage donna lieu à une
correspondance entre lui et son élève, dont il ne nous reste que deux
lettres; mais elles suffisent pour nous montrer que Marie Chantal,
toute jeune qu'elle était, avait compris que l'amour de Ménage était
pour elle sans conséquence, et ne la forçait point à se priver des
assiduités d'un homme dont la société était agréable et instructive, et
pour lequel elle avait une véritable amitié. L'adresse qu'elle met à le
retenir se manifeste assez dans la lettre suivante, et prouve que dès
son plus jeune âge madame de Sévigné n'était point étrangère à l'art
des coquettes, et que si sa vertu ne lui permettait pas de l'employer
pour conquérir des amants, elle savait en user pour conserver ses amis
et en augmenter le nombre.
[89] _Mémoires pour servir à la vie de Ménage, dans le
Ménagiana_, t. I, édit. de 1715.--TALLEMANT DES RÉAUX,
_Historiettes_, t. IV, p. 137, ou t. VII, p. 39-66, article
_Ménage_.
LETTRE DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL A MÉNAGE.
«Je vous dis, encore une fois, que nous ne nous entendons pas; et vous
êtes bien heureux d'être éloquent, car sans cela tout ce que vous
m'avez mandé ne vaudrait guère, quoique cela soit merveilleusement bien
arrangé. Je n'en suis pourtant pas effrayée; et je sens ma conscience
si nette de ce que vous me dites, que je ne perds pas l'espérance de
vous faire connaître sa pureté. C'est pourtant chose impossible, si
vous ne m'accordez une visite d'une demi-heure; et je ne comprends pas
par quel motif vous me la refusez si opiniâtrément. Je vous conjure,
encore une fois, de venir ici; et puisque vous ne voulez pas que ce
soit aujourd'hui, je vous supplie que ce soit demain. Si vous n'y venez
pas, peut-être ne me fermerez-vous pas votre porte; et je vous
poursuivrai de si près, que vous serez contraint d'avouer que vous avez
un peu tort. Vous me voulez cependant faire passer pour ridicule, en me
disant que vous n'êtes brouillé avec moi qu'à cause que vous êtes fâché
de mon départ. Si cela était ainsi, je mériterais les Petites-Maisons,
et non pas votre haine; mais il y a toute différence, et j'ai
seulement peine à comprendre que quand on aime une personne et qu'on la
regrette, il faille, à cause de cela, lui faire froid au dernier point
les dernières fois qu'on la voit. Cela est une façon d'agir tout
extraordinaire; et comme je n'y étais pas accoutumée, vous devez
excuser ma surprise. Cependant je vous conjure de croire qu'il n'y a
pas un de ces anciens et nouveaux amis dont vous me parlez que j'estime
ni que j'aime tant que vous; c'est pourquoi, devant que de vous perdre,
donnez-moi la consolation de vous mettre dans votre tort, et de dire
que c'est vous qui ne m'aimez plus[90]. CHANTAL.»
[90] _Lettre de Marie de Rabutin-Chantal à Ménage_, t. I, p. 1,
édit. de Monmerqué, 1820, in-8º.
N'est-il pas charmant de la voir consentir à une séparation à condition
qu'il lui donnera la consolation de le mettre dans son tort, et cela
par un aveu qu'elle sait être impossible? Quoi de plus piquant et en
même temps de plus aimable qu'une telle lettre; et où est le moyen d'y
résister quand on aime? Ménage ne le put; il chicana, il s'excusa, il
ergota sur l'expression de _défunte amitié_ qu'elle avait employée dans
une de ses lettres, et il revint, en esclave soumis, se remettre à la
chaîne. Elle le prit au mot, et lui répondit ainsi:
LETTRE DE MARIE CHANTAL A MÉNAGE.
«C'est vous qui m'avez appris à parler de votre amitié comme d'une
pauvre défunte; car, pour moi, je ne m'en serais jamais avisée, en vous
aimant comme je fais. Prenez-vous-en donc à vous de cette vilaine
parole qui vous a déplu, et croyez que je ne puis avoir plus de joie
que de savoir que vous conservez pour moi l'amitié que vous m'avez
promise, et qu'elle est ressuscitée glorieusement. Adieu[91].
«CHANTAL.»
[91] _Lettre de Marie Chantal à Ménage_, t. I, p. 3, édit. de M.;
ou t. I, p. 4, de l'édit. de G. de S.-G.
Le plus récent des commentateurs de madame de Sévigné[92] a cru voir
dans ces lettres le trouble d'une âme innocente et les agitations d'un
cœur novice; et rien assurément ne prouve mieux qu'une telle
assertion combien l'histoire des époques les plus rapprochées de nous
sont mal connues et mal comprises, lorsque de longues et grandes
révolutions ont brisé la chaîne des habitudes, oblitéré les traditions
et changé les préjugés. Pour se méprendre ainsi sur les intentions qui
ont dicté les lettres de Marie Chantal à Ménage, il a fallu ignorer
entièrement tout ce que, dans le siècle où elle écrivait, la différence
du rang et de la naissance imposait de respect et de timidité d'une
part, et donnait d'assurance et de liberté de l'autre. Mais, sans cette
considération, il suffit de faire attention aux expressions dont se
sert Marie Chantal, pour ne pas méconnaître la nature de ses
sentiments. Si ce qu'on suppose eût été vrai, elle n'aurait pas si
souvent rappelé à Ménage son amitié; elle ne se serait pas si souvent
servie pour elle-même du mot _aimer_; elle n'aurait pas sollicité avec
prière une entrevue. Il n'est pas de fillette de quinze ans, quelque
inexpérimentée qu'elle soit, à qui, lorsqu'elle aime, l'instinct de la
pudeur n'apprenne à mettre dans ses aveux plus de réserve. Marie
Chantal avait dix-huit ans, et connaissait déjà le monde, sa politique
et ses usages. Les lettres que nous venons de citer suffiraient seules
pour le prouver; toutes celles qu'elle a écrites depuis à Ménage en
différents temps, et toute sa conduite envers lui, confirment
l'interprétation que nous leur avons donnée[93].
[92] GAULT DE SAINT-GERMAIN, _Lettres de Sévigné_, t. I, p. 1.
[93] SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. I, p. 39, édit. de Monmerqué; t. I,
p. 39 de l'édit. de Gault de Saint-Germain.--_Mém. de Coulanges_,
p. 323; _Lettres_, t. I, p. 16, en date du 12 janvier.
Un jour madame de Sévigné promit d'aller prendre Ménage dans sa
voiture, pour aller respirer l'air avec lui au Cours. On sait que cette
promenade, formée par quatre rangées d'arbres à la suite des Tuileries,
hors de l'enceinte de la ville, le long de la Seine, était le
rendez-vous du beau monde dans la belle saison[94]. Madame de Sévigné
ne put tenir sa promesse; et ce jour elle fut forcée, par une cause
quelconque et par le mauvais temps, de rester chez elle. Elle chargea
Montreuil de prévenir Ménage de ce contre-temps. Celui-ci oublia la
commission. Aussitôt madame de Sévigné, craignant que Ménage ne lui
supposât un tort qu'elle n'avait pas, se hâta de s'excuser par la
lettre qui suit:
LETTRE DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MÉNAGE.
«Si Montreuil n'était point douze fois plus étourdi qu'un hanneton,
vous verriez bien que je ne vous ai fait aucune malice; car il se
chargea de vous faire savoir que je ne pouvais vous aller prendre, et
me le promit si sérieusement, que, croyant ce qu'il me disait, qu'il
n'était plus si fou qu'il avait été, je m'en fiai à lui; et c'est la
faute que je fis. Outre cela, le temps épouvantable qu'il fit vous
devait assez dire que je n'irais point au Cours. Tout cela vous fait
voir que je n'ai aucun tort; c'est pourquoi je vous conseille, puisque
vous êtes revenu de Pontoise, de n'y point retourner pour vous pendre;
cela n'en vaut pas la peine, et vous y serez toujours reçu quand vous
voudrez bien. Mon cher, croyez que je ne suis point irrégulière pour
vous, et que je vous aime très-fort[95].»
[94] LE MAIRE, _Paris ancien et moderne_, 1685, t. III, p. 386.
[95] SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit. de Monmerqué, _lettre_ 25, t. I,
p. 47; édit. de G. de S.-G., _lettre_ 26, t. I, p. 58. Rien
n'indique l'année où cette lettre a été écrite, quoique les
éditeurs la placent sous l'année 1656.
Dans un autre billet, qui porte pour suscription _A l'ami Ménage_, elle
répond à une lettre qu'il lui avait écrite pour lui demander la
permission de s'éloigner d'elle, et pour se plaindre de quelque
refroidissement dans sa correspondance et ses procédés envers lui.
LETTRE DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MÉNAGE.
«Vous demandez congé de si bonne grâce, qu'il est difficile de vous
refuser. Il y a bien de la différence de cette fois-ci à l'autre dont
vous parlez, et de cette lettre à l'autre dont vous parlez encore: j'ai
fait mon possible pour y pouvoir revenir, mais il m'a été impossible,
et je ne sais comment elle m'est échappée; le principal est que le
fonds y est toujours, et ce qui me la fit écrire n'est en rien diminué.
Je vous ordonne de le croire, et de vous occuper un peu, pendant votre
voyage, à songer et à dire du bien de moi; j'en ferai de même pour
vous, et je vous attendrai le lendemain de votre retour à dîner ici.
Adieu, l'ami; de tous les amis, le meilleur[96].»
[96] SÉVIGNÉ, _Lettres inédites_, dans les _Mémoires de M. de
Coulanges_, publiés par M. Monmerqué, p. 324, in-8º.
Ménage, bien loin d'être satisfait d'expressions aussi tendres, y
voyait l'intention de badiner avec une passion qu'on ne redoutait
point. Aussi nous verrons pur la suite qu'il s'éloigna souvent de
madame de Sévigné, et qu'a chaque marque de retour elle a grand soin,
pour le rattacher, de lui témoigner sa reconnaissance en termes
affectueux. Le malin Bussy, auquel ce jeu de coquetterie de sa cousine
envers Ménage n'avait point échappé, rapporte une anecdote piquante
dont Ménage lui-même confirme la vérité, en reprochant, sans trop
d'aigreur, à Bussy de l'avoir divulguée[97]. Ménage était chez madame
de Sévigné un jour qu'elle voulait sortir pour aller faire quelques
emplettes; sa demoiselle, comme on disait alors, c'est-à-dire sa femme
de chambre, ne se trouvait point en état de la suivre. Madame de
Sévigné dit à Ménage de monter avec elle dans son carrosse. Le savant,
cachant sous un air badin le dépit qu'il éprouvait d'être traité sans
façon, lui dit qu'il était bien rude pour lui que, non contente des
rigueurs dont elle le rendait l'objet, elle parût si peu le craindre et
si peu redouter la médisance: «Mettez-vous, dit-elle, dans mon
carrosse; et si vous me fâchez, je vous irai voir chez vous[98].»
[97] _Ménagiana_, t. IV, p. 215.
[98] BUSSY, _Histoire amoureuse des Gaules_, édit. de Liége, p.
32; édit. 1754, t. I, p. 250.
Elle n'y manqua pas. Un jour qu'elle partait pour la campagne, elle
vint lui dire adieu; puis, à son retour, elle se plaignit à lui de ce
qu'il ne lui avait point écrit: «Je vous ai écrit, lui dit-il; mais
après avoir relu ma lettre, je la trouvai trop passionnée, et je ne
jugeai pas à propos de vous l'envoyer[99].»
[99] _Ménagiana._
Les tête-à-tête de madame de Sévigné avec Ménage étaient d'autant plus
dangereux pour lui, qu'elle était bien loin d'imiter la roideur de
certaines précieuses. Elle ne repoussait pas de légères privautés, et
se laissait facilement baiser les bras et les mains. Ce que Bussy dit à
cet égard[100] est confirmé par une petite anecdote que Ménage rapporte
lui-même: «Je tenais, dit-il, une des mains de madame de Sévigné dans
les miennes; lorsqu'elle l'eut retirée, M. Peletier me dit: «Voilà le
plus bel ouvrage qui soit sorti de vos mains[101].»
[100] BUSSY, _Histoire amoureuse des Gaules_; Liége, in-12, p.
45.
[101] _Ménagiana_, t. I, p. 167.