«Est-ce que M. de Voiture n'arrive pas?» dit la marquise de Rambouillet

à mademoiselle Paulet, qui continuait à regarder par la fenêtre.--«Je

ne le vois pas encore,» répondit-elle sans se détourner.--«Ah, le

traître! dit Charleval, il se fera attendre.»--«Non, dit la marquise de

Rambouillet; car je n'ai donné rendez-vous à M. Corneille qu'à midi et

demi, ne voulant pas qu'il fût interrompu par les survenants. C'est

parce que M. de Voiture demeure dans cette rue, et presque à côté de

l'hôtel[58], qu'il n'est pas encore arrivé: les plus près sont les

moins pressés.» Saint-Pavin, prenant la parole: «J'ai entendu dire,

madame, qu'il s'était battu avec Chaveroche, votre intendant, et que

celui-ci l'avait blessé.»--«Cette blessure n'est rien, monsieur, dit

madame de Rambouillet, et ne l'empêchera pas de venir. Mais ne parlez

pas, je vous prie, de cette ridicule affaire.»--«Ma mère, dit Clarice

d'Angennes en s'adressant à Saint-Pavin, a fait comprendre à Chaveroche

toute l'impertinence de son procédé; il en a fait des excuses à M. de

Voiture, et ils sont les meilleurs amis du monde: si bien que M. de

Voiture a donné à Chaveroche le procès de sa sœur et toutes ses

affaires à suivre[59], pendant le voyage qu'il va faire en

Espagne.»--«Est-ce qu'il va nous quitter?» dit Sarrasin.--«Après-demain

il part, répliqua Clarice; et certainement il ne manquera pas de se

rendre ici.»--«Vous allez le voir arriver, dit l'abbesse d'Yères; je

viens de lui dépêcher Poncette.»--«Mieux eût valu, ma fille, dit madame

de Rambouillet, lui envoyer un valet de pied.»

[58] PELLISSON, _Hist. de l'Académie Française_, 1729, p. 240,

édit. in-4º.

[59] VIGNEUL DE MARVILLE (Bonaventure d'Argonne), _Mélanges

d'Histoire et de Littérature_, t. II, p. 381.--VOITURE, _lettre_

147, t. I, p. 311.

«La prudente Arthénice connaît notre homme,» dit Sarrasin tout bas, en

se penchant à l'oreille de son voisin Charleval.--«Quoi! dit celui-ci

avec surprise, la fille d'un portier?»--«N'importe, répliqua l'autre en

souriant; tout lui est bon, depuis le sceptre jusqu'à la houlette,

depuis la couronne jusqu'à la calle[60].»--«Mais sincèrement, avec ce

corps exigu, ces yeux effarés, ce visage niais, le croyez-vous donc si

redoutable?»--«Oui, quoique tout ce que vous dites soit vrai et qu'il

en plaisante lui-même[61]; mais il sait donner à cette physionomie si

grotesque tant d'expression, il a tant d'esprit, de grâce et de gaieté;

il sait si bien se plier à tout, s'accommoder de tout; il a une

réputation si bien acquise d'habileté, de loyauté et de générosité, que

partout il se fait écouter, que partout il parvient à plaire, dans les

cercles et dans les ruelles, dans les palais et les chaumières.»--«Fort

bien, mais Poncette est une enfant, petite, idiote d'ailleurs, et peu

jolie.»--«Une enfant! oh non! la perdrix est maillée! seize ans, de la

fraîcheur; de gros traits, mais de beaux yeux.»--«Oui; mais songez donc

que notre cher Voiture grisonne; il est dans l'âge du repos.»--«Il y

paraît peu, je vous assure: quoique fils d'un marchand de vin, c'est un

buveur d'eau, et ces hommes-là sont privilégiés[62].»

[60] SARRASIN, _Œuvres_, 1758, p. 250.--_Calle_, coiffure de

femme du peuple.

[61] VOITURE, _Œuvres_, édit. de 1677, t. I, p. 18. _Lettre à

une maîtresse inconnue_, et _lettre_ 52, t. I, p. 129.

[62] VOITURE, _Œuvres_, 1677, in 12, t. I, p. 68.

Ce petit aparté était à peine terminé, qu'on entendit mademoiselle

Paulet dire: «Ah! voilà M. de Voiture!» et aussitôt elle courut se

placer près du fauteuil de madame de Rambouillet, et s'appuya contre

une des colonnes du lit.

On annonça Voiture; il entra: aussitôt Sarrasin, Charleval, presque

tous les hommes de lettres, plusieurs des seigneurs, Montausier,

Sévigné, vont à sa rencontre, lui donnent la main, lui souhaitent le

bonjour, et l'embrassent. Ce n'est qu'avec peine qu'il parvient, en se

dandinant sur ses deux jambes écartées, afin de ne pas froisser ses

canons, assez près de madame de Rambouillet pour pouvoir lui faire une

double salutation. Sa figure est riante, son habillement est simple,

mais d'une élégance et d'une fraîcheur remarquables.

«Monsieur, lui dit la marquise, vous nous avez donc disgraciées? voilà

quatre jours que je ne vous ai vu; et même, en vous promettant M.

Corneille, il faut encore vous envoyer chercher.»--«Ah, madame!

plaignez-moi, et ne me grondez pas. La mission qu'il a plu à son

éminence de me donner pour l'Espagne m'a contraint à des conférences

sans fin avec le cardinal de la Valette, monseigneur le duc d'Orléans

et les gens d'affaires. Pendant tout ce temps je n'ai vécu que de

regrets, je n'ai pensé qu'à vous et à mademoiselle de Rambouillet. Je

me disais qu'il m'en arrive à votre égard comme de la santé, dont on ne

connaît tout le prix que quand on la perd.»--«Monsieur de Voiture, dit

la marquise, vous le savez, j'ai défendu les compliments.»--«Madame, je

vous obéis; la vérité n'est point un compliment: on sait que toutes les

fois qu'il m'a fallu, par devoir, m'éloigner de vous, et résider

à la cour de France, à celle de Lorraine, de l'Espagne, en

Italie, en Angleterre, partout la société m'a paru maussade et

monotone.»--«Cependant, monsieur, je vous ai souvent entendu dire qu'il

fallait faire de grands efforts contre l'ennui, et que les voyages

étaient contre ce mal un puissant remède.»--«C'est vrai, madame; mais

les grands efforts abattent, et les puissants remèdes affaiblissent. On

ne s'amuse, on ne se repose, on ne jouit qu'à l'hôtel de Rambouillet,

qu'à la cour d'Arthénice; c'est celle de la beauté, de l'esprit et des

grâces[63].»

[63] VOITURE, _lettre 74 sur la reprise de Corbie_, t. I, p. 180

et 242, édit. de 1677.

«Monsieur de Voiture, dit Julie d'Angennes, il faut que je vous gronde:

vous m'avez envoyé douze galands pour ma discrétion, c'est enfreindre

les règles du jeu; j'avais fixé votre perte à un seul galand.»--«Ah,

mademoiselle! qu'eût fait votre simarre[64] d'un seul galand? Douze

sont bien peu pour vous; ils seront confondus dans la foule.»

[64] SOMAIZE, _Procès des Précieuses_, 1660, in-12, p.

50.--_Galand_, nœud de rubans.--_Simarre_, robe de femme.

--«Mais, Monsieur de Voiture, dit l'abbesse d'Yères, est-ce que vous

n'avez pas reçu mon chat? Vous ne m'en parlez pas.»--«Si, je l'ai reçu!

Voyez, madame,» dit Voiture en ôtant un de ses gants, et montrant sa

main droite, légèrement égratignée.--«Ah! dit l'abbesse en souriant

malignement, ce n'est pas mon chat qui a fait cela; vous le

calomniez.»--«C'est bien lui, madame; et depuis trois jours qu'il est

chez moi il n'y a laissé personne sans lui faire porter de semblables

marques de ses faveurs. C'est la plus jolie bête du monde. Rominagrobis

lui-même, qui est, comme vous savez, le prince des chats, ne saurait

avoir une meilleure mine. Je trouve seulement que, pour un chat nourri

en religion, il est fort mal disposé à garder la clôture: point de

fenêtre ouverte qu'il ne s'y veuille jeter. Il n'y a pas de chat

séculier qui soit plus volage et plus volontaire. J'espère cependant

que je l'apprivoiserai par de bons traitements; je ne le nourris que de

biscuit. Pourtant, quelque aimable qu'il soit de sa personne, ce sera

toujours en votre considération, madame, que je l'aimerai; et je

l'aimerai tant pour l'amour de vous, que j'espère faire changer le

proverbe, et que l'on dira dorénavant: Qui m'aime, aime mon chat. Si

après ce présent vous me donnez encore le corbeau que vous m'avez

promis, et si vous voulez m'envoyer un de ces jours Poncette dans un

panier, vous pourrez vous vanter de m'avoir donné toutes les bêtes que

j'aime[65].»

[65] VOITURE, _Lettres_, no 153, t. I, p. 318.--VIGNEUL DE

MARVILLE, _Mélanges d'Histoire et de Littérature_, t. II, p. 383.

La physionomie de Voiture avait, en prononçant ces paroles, une

expression de gaieté si comique, que la marquise de Rambouillet eut

bien de la peine à s'empêcher de rire. Pourtant elle se contint, et lui

dit d'un air moitié badin, moitié sérieux: «Ne pourriez-vous, monsieur,

laisser toutes ces fadaises, et nous réciter quelques vers nouveaux de

votre composition?»--«Il n'en fait plus, dit Julie d'Angennes,

depuis qu'il est dans les négociations. Apollon n'est pas

diplomate.»--«Cependant, dit Voiture, il lui faut négocier sans cesse

des traités de paix avec la beauté, et lutter continuellement contre

les indiscrétions du cœur.»--«Toujours est-il vrai, dit Julie

d'Angennes, qu'infidèle aux Muses comme à vos amis, vous avez laissé la

poésie pour les affaires.»--«Si j'osais, dit Voiture, démentir la dame

des pensées de l'invincible Gustave, je lui réciterais une pièce de

vers que j'ai composée ce matin même.»--«Ah! récitez-la, dit l'abbesse

d'Yères, récitez-la; cela nous amusera.»--«Nullement, madame; car elle

est fort triste.»--«C'est une élégie, dit Isabelle d'Angennes: ah! tant

mieux, je n'ai jamais entendu réciter de pièce sérieuse à M. de

Voiture, et j'avoue que je serais bien curieuse de savoir comment il

s'y prend; mais peut-être il plaisante.»--«Je n'en ai pas l'intention,

madame,» dit Voiture.

Le bruit confus des voix, des éclats de rire et des conversations

particulières cessa, par un seul geste de la marquise de Rambouillet.

Il se fit un grand silence, et tous les yeux se dirigèrent sur Voiture.

Sa figure rieuse avait pris une teinte de mélancolie douce, ses yeux

paraissaient voilés, son attitude annonçait le recueillement et la

tristesse. En le voyant si différent de lui-même, on ne douta point

qu'il ne se mît à réciter une longue et lamentable élégie, genre de

composition qu'on savait n'être nullement approprié à son talent; l'on

commençait à redouter l'ennui, et à regretter les conversations si

vives et si animées que le poëte malencontreux forçait d'interrompre.

On se rassura cependant quand il annonça un rondeau; mais cette annonce

fit croire d'abord que son air affligé n'avait été qu'un moyen de

mieux faire ressortir la gaieté de son rondeau. On se trompait encore,

et toute l'assemblée fut émue lorsque Voiture eut récité avec

simplicité, mais avec un accent passionné qu'il n'avait jamais eu, le

rondeau suivant:

LA SÉPARATION.

Mon âme, adieu! Quoique le cœur m'en fende,

Et que l'Amour de partir me défende,

Ce traître honneur veut, pour me martyser,

Par un départ nos deux cœurs déchirer,

Et de laisser ton bel œil me commande.

Je ne veux pas qu'en larmes tu t'épande:

Et, sans qu'en rien ton amour appréhende,

Dis-moi gaiement, sans plaindre et soupirer,

Mon âme, adieu!

Car je te laisse, et je te recommande,

De mon esprit la partie la plus grande,

Sans plus vouloir jamais la retirer.

Car rien que toi je ne puis désirer,

Et veux t'aimer jusqu'à ce que je rende

Mon âme à Dieu[66].

[66] VOITURE, _Œuvres_, 1678, t. II, p. 71.--RICHELET, _Les

plus belles Lettres des meilleurs auteurs français_, 4e édit.,

1708, in 12, t. I, p. 48.

A peine Voiture eut-il fini de réciter le rondeau, que mademoiselle

Paulet prit, sur le lit où madame de Sévigné l'avait placé, le livre de

la _Guirlande_; puis, baissant la tête, elle sortit de l'alcôve, et

alla reporter le précieux volume dans le cabinet de Julie d'Angennes.

Il se fit un instant de silence, pendant lequel Sarrasin se pencha

encore vers l'épaule de son voisin Charleval, et lui dit à l'oreille:

«Le renard a fait fuir la lionne.»--«Elle reviendra au terrier,» dit

Charleval; puis tous deux se mirent à sourire, en suivant des yeux

mademoiselle Paulet, et regardant Voiture.

«--Si Voiture rend son âme à Dieu, dit l'abbé de Montreuil, il faudra

le faire accompagner par une trentaine de ces Amours coquets, grands

comédiens, qui le servent merveilleusement, et qui ne ressentent jamais

les passions qu'ils témoignent[67].»

[67] SARRASIN, _Pompe funèbre de Voiture_, dans les _Œuvres de

Sarrasin_, 1658, p. 259.

--«Ne trouvez-vous pas, madame, dit Saint-Pavin à madame de

Sévigné, que Montreuil n'en parle que par envie?»--«M. de Montreuil

est étourdi, mais il n'est point envieux,» répondit madame de

Sévigné[68].--«Ah, oui, vous le défendez, parce qu'il est votre grand

madrigalier[69].»--«Étrange défense, dit Montreuil, et qui ressemble

fort à une accusation.»--«Mais je ne savais pas, dit Julie d'Angennes,

que M. de Montreuil eût fait des madrigaux pour madame de

Sévigné.»--«Pour que cela ne fût pas, mademoiselle, il faudrait qu'on

me dit comment on peut s'empêcher d'en faire.»--«Dites-nous le dernier

de tous, si vous vous en souvenez.»--«Cela n'est pas difficile; ce

n'est que quatre vers impromptu récités à madame la marquise, tout

aussitôt qu'on lui eut débandé les yeux à la partie de colin-maillard

que nous jouâmes hier chez la duchesse de Chevreuse. Elle aura sans

doute déjà oublié ces vers, et je reçois comme une faveur,

mademoiselle, l'occasion que vous me donnez de les lui réciter encore:

De toutes les façons vous avez droit de plaire,

Mais surtout vous savez nous charmer en ce jour:

Voyant vos yeux bandés, on vous prend pour l'Amour;

Les voyant découverts, on vous prend pour sa mère[70].

[68] SÉVIGNÉ, _lettres_ (1656), _à Ménage_, t. I, p. 47.

[69] ANCILLON, _Mémoires concernant les vies et les ouvrages de

plusieurs modernes célèbres de la république des lettres_, 1709,

p. 48.

[70] MONTREUIL, _Œuvres_, édit. de 1666, p. 472; édit. de

1671, p. 321.--DE SERCY, _Poésies choisies_, 1653, p. 322.

Voiture et Sarrasin, qui avaient entendu le madrigal du jeune

Montreuil, vinrent lui prendre la main, et le complimentèrent. Ces

félicitations des deux plus beaux esprits de l'hôtel de Rambouillet

tournèrent les regards de toute la société sur Montreuil. Alors ceux

qui avaient retenu le quatrain le répétèrent aux personnes qui ne le

connaissaient pas, et on ne distinguait plus, au milieu des voix qui se

faisaient entendre simultanément, que les mots: «_Plaire, Amour, sa

mère_; c'est charmant.» La figure de Montreuil était rayonnante du

plaisir que lui causait le succès de son madrigal, et madame de Sévigné

ne put s'empêcher d'être un peu confuse de l'unanimité des louanges

données dans cette occasion à sa figure, à sa parure, à toute sa

personne. Cependant, de toutes les femmes jeunes et belles qui

brillaient alors, elle était celle qui se laissait le moins déconcerter

par les éloges. Madame de Rambouillet ne fut pas fâchée de voir que

cette fois on y avait réussi. Elle trouvait que l'émotion, en colorant

son teint, avait augmenté ses attraits; et un sentiment mêlé de malice

et de bonté la faisait jouir de l'embarras de cette nouvelle mariée, et

lui inspirait le désir de le prolonger. C'est pourquoi, en s'adressant

à Ménage, elle dit: «Est-ce que M. Ménage n'a point encore fait de vers

pour madame de Sévigné?»--«Il en a fait, dit Chapelain, pour

mademoiselle Marie de Rabutin, et aussi pour madame la marquise,

non-seulement en français, mais encore en italien[71].»--«Et je gage,

dit Saint-Pavin, qu'il en a fait aussi en latin et en grec.»--«M.

Ménage, reprit madame de Sévigné, est trop mon ami pour me faire honte

de mon ignorance, et pour m'adresser des vers dans une langue que je

n'entends pas.»

[71] ÆGIDII MENAGII _Poemata_; Elzev., 1663, p. 158.--_Le

Pêcheur, idylle à madame de Sévigné_, et, p. 305 et 312, _Sopra

il ritratto_; ibid., _editio septima_, 1680, p. 170-289, 294-304.

Madame de Rambouillet allait prier Ménage de réciter les vers qu'il

avait composés pour madame de Sévigné, lorsque tout à coup le marquis

de Vardes dit: «Faisons encore jouer madame de Sévigné à

colin-maillard.» Aussitôt il se lève, et entraîne hors de l'alcôve

toute l'assemblée, qui se réjouit de son idée, et se dispose à la

mettre à exécution[72]. En vain madame de Rambouillet fait observer que

la demi-heure est sonnée, et que Corneille ne tardera point à arriver.

On insiste, on prie, et on promet de cesser à l'instant que Corneille

entrera. Un bandeau, formé par un ruban couleur de feu, est placé par

madame de Sévigné sur les yeux de mademoiselle de la Vergne, qui, âgée

seulement de douze ans, et la plus jeune des personnes présentes,

devait, d'après les lois du jeu, être la première condamnée à se voir

privée de la vue. Déjà la pauvrette, tout étonnée de ne plus tenir la

main de sa mère et de se trouver isolée au milieu de la chambre,

étendait ses petits bras, et l'on s'écartait lorsqu'on entendit rouler

dans la cour deux carrosses qui se suivaient. Dans l'un était la

comtesse de la Roche-Guyon; Benserade amenait dans le sien les deux

frères Corneille.

[72] HAMILTON, _Mémoires du comte de Gramont_, ch. VII, p. 252,

édit. in-12, ou t. I, p. 161 des _Œuvres du comte d'Hamilton_,

édit. de Renouard; Paris, 1812, in-8º.--_Memoirs of count

Gramont_; London, 1809, in-8º, t. II, p. 46.--LORET, _Muse

historique_, liv. III, p. 7, _lettre 2_, en date du 14 janvier

1652.

La société, qui, quelques minutes auparavant, aurait reçu avec de

grandes démonstrations de joie le poëte qu'elle attendait, fut comme

pétrifiée lorsqu'elle l'entendit annoncer après la comtesse de la

Roche-Guyon et Benserade. Il se fit un instant de silence, comme dans

une troupe d'écoliers que le maître a surpris jouant à l'heure des

études. Madame de Rambouillet se leva, alla elle-même au-devant de la

comtesse et de Benserade, puis ensuite rendit le salut aux deux frères;

et comme elle vit que chacun se disposait à rentrer dans l'alcôve, elle

se hâta de dire que la lecture aurait lieu dans la chambre. Des valets

de pied y rangèrent selon ses ordres les fauteuils, les chaises et les

placets[73]: elle en fit apporter un nombre égal à celui des personnes

présentes; et engageant tout le monde à prendre un siége, elle défendit

de s'asseoir sur le parquet. Ces dispositions, qui plurent beaucoup aux

gens de lettres, aux ecclésiastiques et aux précieuses âgées,

contrarièrent les jeunes gens et les jeunes femmes: ils regrettaient

leur position dans l'alcôve, et se repentirent de l'idée qu'ils avaient

eue de jouer à colin-maillard; tous avaient du dépit que Corneille fût

venu si tard, ou qu'il ne fût pas venu plus tôt.

[73] BOILEAU, _Satire_ I, t. I, p. 88, édit. de Saint-Surin;

ibid., _Lutrin_, ch. II, vers 33 et 34.--_Mémoires_ DE

HENRI-LOUIS DE LOMÉNIE, COMTE DE BRIENNE, t. II, p. 203 et 218.

Cependant c'était en grande partie le même auditoire qui avait assisté

l'année précédente à la lecture de _Rodogune_, qui en avait prédit le

succès; et les bruyants applaudissements avec lesquels cette pièce

était journellement accueillie avaient établi l'opinion que Corneille

s'était surpassé lui-même, et que son talent, déjà si élevé,

grandissait encore. On s'attendait donc à entendre la lecture d'un

nouveau chef-d'œuvre, plus surprenant peut-être que celui qui

attirait chaque jour la foule au théâtre. Cette attente excitait

vivement la curiosité de l'assemblée. On se résolut à écouter avec

attention, et on garda le plus profond silence.

Corneille lut sa nouvelle production, intitulée _Théodore, vierge et

martyre, tragédie chrétienne_... Il lut... comme il lisait toujours,

c'est-à-dire fort mal, s'appesantissant sur chaque vers, et déclamant

d'une voix rauque et monotone[74]. Quand il eut fini, l'auditoire fut

très-surpris d'avoir été peu ému par cette lecture. Le sujet semblait

théâtral, et cependant les caractères étaient froids et languissants.

On fut choqué de plusieurs inconvenances, de certaines expressions, et

de quelques images que le sujet n'indiquait que trop, et que les

précieuses avaient particulièrement en aversion. Cependant les hommes

de lettres, dont les décisions comptaient dans cette assemblée et

entraînaient les autres suffrages, se souvenaient de _Polyeucte_, autre

tragédie chrétienne qu'ils avaient jugée assez peu propre à réussir au

théâtre, et pour laquelle l'admiration publique allait toujours

croissant. La réputation de Corneille, alors à son apogée, leur

imposait, et les faisait douter de leur propre opinion. Aussi, malgré

l'impression qu'avait faite sur eux la lecture de _Théodore_, le

jugement qu'ils portèrent sur cette pièce fut en général favorable;

toutefois, ils s'accordèrent à blâmer quelques vers et certaines

tirades, qui furent depuis retranchées par l'auteur. C'étaient

précisément les passages qui choquaient le plus la délicatesse de nos

précieuses. Mais, comme pour consoler Corneille de la rigueur de ces

critiques, chaque personne de l'assemblée se mit à réciter, l'une après

l'autre, les vers de la pièce qu'elle avait retenus et adoptés.

[74] LA BRUYÈRE, _Caractères_, ch. XII.--_Menagiana_, 3e édit.,

t. II, p. 162.--VIGNEUL DE MARVILLE, _Mélanges d'Histoire de

Littérature_, t. I, p. 167.

Le duc de la Rochefoucauld, en regardant mademoiselle de Condé, dit:

L'objet où vont mes vœux serait digne d'un Dieu[75].

Gondi:

Qui commence le mieux ne fait rien s'il n'achève.

Montausier:

Un montent est bien long à qui ne sait pas feindre.

Madame de Chevreuse:

Ah! lorsqu'un grand obstacle à nos fureurs s'oppose,

Se venger à demi est du moins quelque chose[76].

Le marquis de Sévigné:

On retire souvent le bras pour mieux frapper[77].

Balzac:

Je fuis l'ambition, mais je hais la faiblesse.

Benserade:

Tout fait peur à l'Amour, c'est un enfant timide[78].

Julie d'Angennes:

Un bienfait perd sa grâce à le trop publier:

Qui veut qu'on s'en souvienne, il le doit oublier[79].

[75] _Théodore, vierge et martyre_, acte II, scène 4.

[76] _Ibid._, acte V, scène 6.

[77] _Ibid._, acte IV, scène 1.

[78] _Ibid._, acte IV, scène 2.

[79] _Ibid._, acte I, scène 2.

Mais cette suite de citations fut tout à coup interrompue par l'action

de l'abbé Bossuet, qu'on vit s'avancer vers l'abbesse d'Yères, et qui,

en rougissant (il n'avait que dix-sept ans), la pria de vouloir bien

communiquer à l'assemblée ce qu'il lui avait vu écrire sur ses

tablettes pendant que M. Corneille lisait, présumant que c'étaient des

vers de la tragédie. Clarice d'Angennes sourit en regardant le jeune

abbé, et lui remit aussitôt ses tablettes, avec un air de nonchalante

résignation.

Tout le monde dirigea ses regards vers l'ecclésiastique adolescent;

personne ne l'avait remarqué, et il n'avait pas encore proféré une

seule parole. Il lut:

L'amour va rarement jusque dans un tombeau

S'unir au reste affreux de l'objet le plus beau[80].

Qui s'apprête à mourir, qui court à ces supplices,

N'abaisse pas son âme à ces molles délices;

Et, près de rendre compte à son juge éternel,

Il craint d'y porter même un désir criminel.

Pour la cause de Dieu s'offrir en sacrifice,

C'est courir à la vie et non pas au supplice.

Un obstacle éternel à vos désirs s'oppose:

Chrétienne, et sous les lois d'un plus puissant époux....

Mais, seigneur, à ce mot ne soyez point jaloux:

Quelque haute splendeur que vous teniez de Rome,

Il est plus grand que vous, mais ce n'est point un homme.

C'est le Dieu des chrétiens, c'est le maître des rois:

C'est lui qui tient ma foi, c'est lui dont j'ai fait choix[81].

[80] _Théodore, vierge et martyre_, acte I, scène 2.

[81] _Ibid._, acte III, scène 3; t. V, p. 328 de l'édit. des

Classiques de Lefèvre, 1824, in-8º.

Après la lecture de ces vers, on s'empressa autour de la jeune abbesse;

on loua son bon goût, et l'on convint que c'était elle qui avait choisi

les plus beaux vers de la pièce; ceux, dit Sarrasin, qui dans leur

application offraient le plus de motifs d'admiration et de regrets.

Mais ce qui surtout frappa de surprise toute l'assemblée, ce fut

l'organe sonore, tragique et pénétrant du jeune abbé en déclamant ces

vers; ce fut la beauté de ses traits, et cet air imposant qui

contrastait si singulièrement avec son extrême jeunesse. L'impression

qu'il produisit fut courte et subite, mais profonde et durable; et

chacun en se retirant resta convaincu que la nouvelle tragédie

chrétienne de Corneille, pour intéresser presque à l'égal de

_Polyeucte_, n'aurait eu besoin que d'être lue par le jeune abbé

Bossuet, au lieu de l'être par son auteur[82].

[82] FRANÇOIS DU NEUFCHATEAU, _Esprit du grand Corneille_, 1819,

in-8º, p. 159.--DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, 1814, in-8º,

t. I, p. 22.

CHAPITRE VI.

1644-1648.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 3 / 38 段