Sous le rapport de la littérature, on doit aussi pendant le même

intervalle de temps distinguer plusieurs époques: celle de la

domination du cardinal de Richelieu, celle de la régence, celle de la

Fronde, et enfin celle qui date du mariage de Louis XIV et de la paix

des Pyrénées et se prolonge durant toute la partie glorieuse du règne

du grand monarque. A la première époque appartiennent presque

entièrement Malherbe, Corneille, Balzac et Voiture; à la seconde,

Saint-Évremond, Ménage, Sarrasin, Chapelain; à la troisième, Pascal,

Bossuet, Molière, La Fontaine, Racine, Boileau, Pellisson. L'hôtel de

Rambouillet maintint entière son influence sur les mœurs et les

habitudes, dans la haute société, pendant tout le temps de la première

époque. Ensuite les divisions politiques et la licence des guerres font

suspendre ces réunions, les dénaturent ou les affaiblissent. Au retour

de la paix, la société, la littérature et les arts reprennent une

nouvelle vigueur et une autre forme; d'abord, sous les auspices du

généreux Fouquet, et ensuite sous ceux de Colbert et de Louis XIV.

Alors disparaît le reste d'influence qu'avait conservé l'hôtel de

Rambouillet. La comédie des _Précieuses ridicules_, de Molière, signala

cette époque, mais ne la produisit pas. Une longue série de grands

hommes illustre le règne du grand roi, mais dans les vingt dernières

années de ce règne on remarque encore une quatrième époque: c'est celle

qui annonce les approches du temps de la scandaleuse régence du duc

d'Orléans, et en a déjà tous les caractères. Les éloges ont cessé,

l'enthousiasme est éteint, les désastres et les malheurs jettent leurs

crêpes sombres sur les anciens trophées; de nouveaux génies surgissent

en littérature, mais ils nous peignent la dégradation des mœurs, ou

font la satire du gouvernement: c'est le temps des Fénelon, des J.-B.

Rousseau, des Chaulieu, des le Sage; car on ne doit pas oublier que la

comédie de _Turcaret_, qui semble une peinture si exacte de la régence,

fut cependant jouée six ans avant la mort de Louis XIV. Madame de

Sévigné, morte en 1696, à peine a entrevu le commencement de cette

dernière époque; elle n'apparut qu'à la fin de la première, mais elle a

parcouru en entier les autres. Lorsqu'en 1644 elle commença à prendre

rang dans le monde, les noms mêmes de Molière, de Boileau, de La

Fontaine[35], de Racine étaient inconnus. Alors les réunions de l'hôtel

de Rambouillet se composaient de tout ce qu'il y avait en France et à

la cour de plus illustre par le rang, les dignités, la naissance: les

femmes les plus remarquables par leur beauté ou par leur esprit

mettaient un grand prix à faire partie de ces cercles. Jamais leur

influence sur les mœurs, la littérature et les réputations n'avait

été plus grande et plus absolue. Ils dominaient dans l'Académie

française nouvellement créée, dans les sociétés les plus brillantes de

la capitale, et même à la cour; mais comme la plus grande prospérité

des empires qui durent depuis longtemps est voisine des révolutions et

des catastrophes qui les ébranlent et les font crouler, la plus haute

fortune de l'hôtel de Rambouillet se trouva aussi rapprochée de sa

décadence et de sa chute.

[35] Voyez _Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine_,

3e édit., 1824, in-8º, p. 468.

Cette époque du mariage de madame de Sévigné est précisément celle des

temps les plus heureux de la minorité de Louis XIV, des plus heureux

peut-être dont la France ait jamais joui[36]. Anne d'Autriche venait de

raffermir son gouvernement et d'assurer le pouvoir de son ministre en

se débarrassant de la cabale des _importants_, en exilant ceux qui,

pour récompense des services qu'ils lui avaient rendus dans le temps où

elle était en butte aux persécutions d'un ministre despote, voulaient

exploiter à leur profit l'autorité qui lui était conférée comme

régente. On respirait de n'être plus soumis à la tyrannie de Richelieu

ou à la domination tracassière et impuissante des intrigues de cour. La

guerre continuait, mais elle donnait de l'emploi à la valeur française;

elle procurait au dehors de la gloire, sans causer aucune inquiétude au

dedans. D'Harcourt et Gassion combattaient avec un égal succès; Turenne

et le duc d'Enghien, depuis connu sous le nom de grand Condé,

s'acquéraient par leurs victoires, fruit d'habiles manœuvres, la

réputation de premiers capitaines de l'Europe. Les armes françaises

triomphaient partout, en Espagne, en Flandre, en Allemagne et en

Italie. Des traités avantageux entre la France, la Hollande et le

Portugal, venaient d'être conclus ou renouvelés; les courtisans étaient

caressés et flattés par un ministre qui tâchait d'apaiser l'envie

qu'inspirait son titre d'étranger et le caractère suspect de la faveur

extraordinaire dont il jouissait auprès d'une reine douce, indulgente

et bonne, mais non exempte de coquetterie. La justice reprenait son

cours, le commerce renaissait, l'industrie acquérait une nouvelle

activité; et la société et ce qu'on appelle le beau monde redoublaient

d'ardeur pour les plaisirs et les jouissances sociales. C'est de ce

temps que Saint-Évremond avait, dans sa vieillesse, conservé un

souvenir si agréable, et qu'il décrit dans son épître à Ninon de

Lenclos:

J'ai vu le temps de la bonne régence,

Temps où régnait une heureuse abondance,

Temps où la ville aussi bien que la cour

Ne respiraient que les jeux et l'amour.

.......................................

Femmes savaient sans faire les savantes:

Molière en vain eût cherché dans la cour

Les ridicules affectées;

Et ses _Fâcheux_ n'auraient point vu le jour,

Manque d'objets à fournir les idées[37].

[36] Louis-Henri DE LOMÉNIE, compte de Brienne, _Mémoires_, t. I,

p. 326.

[37] SAINT-ÉVREMOND, _Œuvres_, édit. de 1753, in-12, t. III,

p. 294.

Fléchier, qui, dans sa jeunesse, avait aussi été témoin des réunions de

l'hôtel de Rambouillet, ne craignit pas, trente ans après, de louer en

chaire celle qui y présidait sous le nom romanesque d'Arthénice, que

lui avaient donné les poëtes. Il prouve par ses paroles combien sa

mémoire était restée chère à la génération qui l'avait suivie.

«Souvenez-vous, dit-il, de ces cabinets que l'on regarde encore avec

tant de vénération, où l'esprit se purifiait, où la vertu était révérée

sous le nom d'incomparable Arthénice, où se rendaient tant de personnes

de qualité et de mérite, qui composaient une cour choisie, nombreuse

sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie

sans affectation[38].»

[38] FLÉCHIER, Oraison funèbre de madame de Montausier, dans les

_Oraisons funèbres de_ BOSSUET, FLÉCHIER, _et autres orateurs_,

Paris, 1820, in-8º, t. I, p. 55; ou _Recueil des oraisons

funèbres prononcées par messire_ ESPRIT FLÉCHIER, 1740, in-12, p.

15.

Pour bien apprécier le mérite de madame de Rambouillet et les services

qu'elle a rendus, il faut se rappeler qu'elle a vécu principalement

sous deux règnes où l'influence de la cour sur la société était presque

nulle; qu'elle parut sur la scène du monde lorsque les mœurs qui

succédaient aux guerres de religion étaient rudes et grossières,

lorsque la langue n'était pas encore fixée, et qu'aucun des

chefs-d'œuvre de nos grands maîtres en littérature n'avait encore vu

le jour.

Henri IV, remarquable par son esprit fertile en saillies, par cette

facilité d'élocution qui semble naturelle aux hommes du midi de la

France, protégea les lettres comme roi; mais il les aimait peu, et ne

s'en occupa point[39]. Ses habitudes et ses manières étaient celles

d'un guerrier; il ne mit aucune mesure ni aucun mystère dans ses

inclinations pour les femmes, et son commerce avec elles fut purement

sensuel. Toujours occupé de ses affaires et de ses plaisirs, en

déréglant les mœurs par ses exemples il ne chercha point à les

polir. Les habitudes retirées de Louis XIII, son tempérament maladif,

timide et scrupuleux, le rendaient encore moins propre que son père à

tenir une cour; et cependant la paix qui avait succédé aux fureurs de

la Ligue faisait sentir le besoin d'une nouvelle carrière à ceux qui

s'élançaient dans la vie; les esprits s'agitant pour donner sans cesse

de nouveaux aliments à leur activité, se portaient avec ardeur vers

toutes les jouissances sociales.

[39] _Voy._ D'AUBIGNÉ et FAUCHET.

Ce fut dans ces circonstances que Catherine de Vivonne[40], qui à l'âge

de douze ans[41] avait épousé, en 1600, Charles d'Angennes, marquis de

Rambouillet, entreprit de réunir chez elle la société choisie de la

cour et de la ville. Elle se fit une étude de l'attacher en quelque

sorte à sa personne, de la modeler conformément à ses goûts et à ses

désirs. Sa position dans le monde, ses qualités et ses vertus, lui

donnaient les moyens de réussir dans ce projet. Sa famille, l'une des

plus anciennes d'Italie par sa mère, Julie Savelli, comptait trois de

nos rois pour alliés; elle était, ainsi que celle de son mari,

illustrée depuis longtemps par de hautes dignités et de grands

services[42]. Le marquis de Rambouillet, qui n'était point dégénéré de

ses ancêtres, continuait à rendre dans la diplomatie d'importants

services, et s'acquittait avec honneur des ambassades dont il était

chargé. La marquise de Rambouillet était belle, jeune, riche, et avait

dans ses manières quelque chose d'imposant et de gracieux. Son esprit

était nourri par la lecture des meilleurs auteurs italiens et

espagnols[43]. Lorsqu'elle eut commencé à recevoir les atteintes de

l'âge, une de ses filles, qu'elle avait eue à seize ans, et dont elle

paraissait être la sœur, continua à répandre autour d'elle cet

attrait de la jeunesse et de la beauté, qui ne manque jamais son effet,

même auprès des plus indifférents; et à cette époque on en voyait peu

de tels dans la société. Cette fille chérie, nommée Julie-Lucie, est

celle qui épousa depuis le duc de Montausier. Une autre, Angélique,

fut mariée à ce même marquis, depuis comte de Grignan, qui, doublement

veuf, devait s'unir à la fille de madame de Sévigné. La marquise de

Rambouillet eut encore trois autres filles, qui toutes trois se firent

religieuses: l'une devint abbesse de Saint-Étienne de Reims, et les

deux autres furent successivement abbesses d'Yères, près Paris. De

temps en temps elles venaient à l'hôtel de Rambouillet faire admirer,

dans ces mondaines et brillantes assemblées, où tous les talents se

trouvaient représentés, les grâces mystiques des cloîtres et les

tranquilles vertus de la religion[44]. Mais Julie d'Agennes fut l'objet

de la prédilection de sa mère, et, formée par elle, porta plus loin

qu'elle encore l'ambition de s'attirer les hommages par le double

empire de l'esprit et de la beauté. Comme les liens du mariage

l'auraient séparée d'une mère chérie, lui auraient fait perdre son

indépendance, et auraient nui au genre de vie dans lequel elle se

complaisait, elle chercha à les éviter. Mais celui qui avait été admis

à aspirer à l'honneur de sa main, le marquis de la Salle, depuis duc de

Montausier, ne se laissa pas rebuter par cette résolution, et mit en

œuvre pour la vaincre tout ce que l'amour a de plus pressant, tout

ce que la galanterie a de plus aimable. Elle ne céda enfin qu'après

quatorze ans de résistance, sur l'ordre formel et les instances de son

père et de sa mère, lorsque sa jeunesse fut entièrement passée, et

qu'elle eut obtenu que cet amant si constant eût changé de religion et

adopté celle qu'elle professait elle-même[45].

[40] DE LA CHESNAYE DES BOIS, _Dictionnaire de la Noblesse_, 2e

édit., in-4º, t. I, p. 269.--MÉNAGE, _édit._--_Poésies de_

MALHERBE, 2e édit., 1689, p. 515.--DE THOU, _Hist._

[41] TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_, t. II, p. 214, édit.

in-8º.

[42] DE THOU, _Hist._, édit. in-4º, t. X, p. 406-536-544; t. II,

p. 67 à 199; et BRIZARD, _De l'amour de Henri IV pour les

lettres_.--FLÉCHIER, _Or. funèbr._, 1740, in-12, p.

10-14.--DUSSAULT, _Choix d'oraisons funèbres_, in-8º, t. I, p.

52 et 55.

[43] HUET, _Commentarius de rebus ad cum pertinentibus_, p.

212.--FLÉCHIER, dans le Recueil de Dussault, t. I, p.

52-55.--FLÉCHIER, dans l'édit. de 1740, in-12, p. 10.

[44] _Poésies de François_ DE MAUCROIX, 1825, in-8º, p.

291.--_Mémoires de M. le duc_ DE MONTAUSIER, 1731, t. I, p. 6 et

28-37-43; t. II, p. 90, 92, et p. 35.--TALLEMANT DES RÉAUX,

_Historiettes_, t. II, p. 207-256, note 10.--ANSELME, _Hist.

généalog. de la maison de France_, t. III, édit. de 1733; t. II,

p. 427; t. VIII, p. 769.--MORERI, dernière édit., 1759, t. I, p.

50, t. X, p. 679.--DE LA CHESNAYE DES BOIS, _Dict. de la

Noblesse_, t. I, p. 289; t. VIII, p. 769.

[45] _Mémoires du duc_ DE MONTAUSIER, t. I, p. 83, 84, 86.

La marquise de Rambouillet et Julie d'Angennes, unies par les

sentiments les plus tendres et les plus puissants, par une parfaite

conformité de pensées et d'inclinations, parvinrent à réunir autour

d'elles une cour aussi brillante et aussi nombreuse que celle que

l'ambition et l'intérêt assemblent dans les palais des rois; mais elle

en différait en ce que l'on n'y voyait d'autres courtisans que ceux des

Muses; en ce que l'on n'y obéissait qu'aux inspirations de l'amitié ou

de l'amour; en ce qu'on n'y connaissait d'autre domination que celle de

l'esprit et de la beauté, et qu'ainsi la contrainte et l'ennui en

étaient bannis. Durant le temps de leur règne, fondé sur le plus

légitime de tous les principes, le consentement universel, madame de

Rambouillet et sa fille furent les modèles que tout le monde citait,

que tout le monde admirait, que chacun s'efforçait d'imiter. Les jeunes

femmes comme les femmes âgées s'empressaient auprès d'elles avec toutes

les marques de la déférence et de l'attachement les plus sincères;

elles étaient pour les jeunes gens comme pour les vieillards les objets

d'une sorte de culte, et furent célébrées par les poëtes comme des

divinités mortelles[46]. Pour elles l'inflexible étiquette renonçait à

ses usages les plus rigoureux; et Segrais remarque comme une chose

extraordinaire pour son temps que les princesses allaient chez la

marquise de Rambouillet, quoiqu'elle ne fût pas duchesse[47].

[46] _Lettres de feu_ BALZAC à CONRART, p. 26 et p.

215.--MALHERBE, édit. de 1822, in-8º, p. 113.--VOITURE, _lettre_

no 70, à mademoiselle de Rambouillet, t. I, p. 168, édit. de

1677, in-12.--ÆGIDII MENAGII _Poemata_, 1663, p. 108.--LA

MESNARDIÈRE, _Poésies_, 1656, in-folio, p. 89-109, 114 à 116.

[47] SEGRAIS, _Œuvres_, édit. de 1755, t. II, p. 20.

Tous ceux qui fréquentaient l'hôtel de Rambouillet adoptèrent bientôt

des manières plus nobles, un langage plus épuré, et exempt de tout

accent provincial. Les femmes surtout, à qui plus de loisirs et une

organisation plus délicate donnent un tact social plus prompt et plus

fin, furent les premières à profiter des avantages que leur présentait

cette fréquentation continuelle d'esprits cultivés et de personnes sans

cesse occupées à imiter ce que chacune d'elles offrait de plus

agréable, de plus propre à plaire à tous. Aussi celles qui étaient

associées à ces réunions se faisaient promptement remarquer, et se

distinguaient facilement de celles qui n'y étaient point admises. Pour

montrer l'estime qu'on faisait d'elles, on les nomma les PRÉCIEUSES,

les ILLUSTRES; titre dont elles-mêmes se paraient, et qui fut toujours

donné et reçu comme une distinction honorable pendant le long espace de

temps que l'hôtel de Rambouillet conserva son influence sur la société.

Puisque madame de Sévigné fut aussi une _précieuse_, ce serait ici le

lieu d'étudier avec soin ce qui concerne les précieuses, et d'examiner

les altérations que la marquise de Rambouillet et de Julie d'Angennes

ont produites sur la société en France: d'abord, sous le rapport des

habitudes, et en quelque sorte du matériel de la vie sociale; ensuite,

sur les devoirs qui prescrivent l'honneur et l'amitié entre des

personnes que des inclinations semblables et le besoin de se voir

réunissent souvent ensemble; puis sur les relations des deux sexes

entre eux; et enfin sur le goût dans les ouvrages d'esprit, et sur les

vicissitudes ou les progrès de la littérature et des arts. J'ai

entrepris et exécuté cette tâche avec un esprit dégagé de tout préjugé

favorable ou défavorable à des temps qui, quoique si loin de nous,

n'ont trouvé jusqu'ici que des panégyristes outrés ou des détracteurs

injustes. Mais ce tableau, trop étendu pour ne pas nous distraire de

notre objet principal, trouvera sa place ailleurs.

Je vais seulement tâcher de donner, de la manière la plus brève et la

plus rapide qu'il me sera possible, une idée de la société que madame

de Rambouillet réunissait chez elle à l'époque où madame de Sévigné y

fut introduite. Pour y parvenir, usons un instant du privilége des

romanciers; et par une fiction, qui sera vraie jusque dans ses moindres

détails, allons chercher la nouvelle mariée au milieu d'une de ces

assemblées où elle a commencé à briller. Chaque trait de cette peinture

sera justifié par des témoignages contemporains tracés par les mains

mêmes des personnages qui vont entrer en scène; et des citations

exactes donneront aux lecteurs les moyens d'en vérifier l'exactitude.

Transportons-nous rue Saint-Thomas-du-Louvre, à l'hôtel de Rambouillet,

qui, par sa façade intérieure, dominait par la vue le Carrousel et les

Tuileries.

CHAPITRE V.

1644.

Réunion à l'hôtel de Rambouillet.--On doit entendre la lecture

d'une pièce de Corneille.--Aspect que présente la chambre à

coucher de madame de Rambouillet.--Noms et désignations des

personnes qui s'y trouvaient assemblées.--Voiture se fait

attendre.--Dialogue à son sujet.--Aparté de Charleval et de

Sarrasin.--Voiture entre.--Reproches qu'on lui adresse.--Ses

réponses.--Il récite un rondeau.--Action de mademoiselle Paulet

après cette lecture.--Nouvel aparté de Charleval et de

Sarrasin.--Observation de l'abbé de Montreuil sur

Voiture.--L'abbé de Montreuil récite un madrigal sur madame de

Sévigné.--Dialogue au sujet de Ménage et de madame de

Sévigné.--On veut jouer à colin-maillard en attendant

Corneille.--Il entre avec Benserade.--On s'assied.--Corneille lit

sa tragédie de _Théodore, vierge et martyre_.--Effet qu'elle

produit.--Beaux vers que chacun en a retenus.--Ceux que l'abbesse

d'Yères avait inscrits sur ses tablettes sont lus par le jeune

abbé Bossuet.--Impression que produit cette lecture.--Opinion de

chacun en se retirant.

C'était dans une matinée d'automne de l'année 1644; le soleil de midi

dardait sur les fenêtres de la chambre à coucher de madame de

Rambouillet. Les rideaux de soie, bleus comme l'ameublement, n'y

laissaient pénétrer qu'un demi-jour azuré. Une nombreuse société,

convoquée pour entendre la lecture d'une nouvelle pièce de Corneille,

s'y trouvait rassemblée. Un grand paravent, tiré entre la porte et la

cheminée, formait dans la chambre même une chambre intérieure[48]. Si

on y était entré sans être prévenu qu'on devait y trouver une brillante

réunion, cette chambre eût paru déserte; et en regardant devant soi on

n'y eût vu qu'une seule femme, grande, forte, bien faite, non pas

très-jeune, mais encore très-belle, occupée à regarder dans la rue à

travers les rideaux, qu'elle entr'ouvrait légèrement. C'était

mademoiselle Paulet, que ses beaux yeux, son regard vif et fier, sa

chevelure d'un blond ardent, l'impétuosité de son caractère et

l'énergie de ses affections avaient fait surnommer la Lionne. La

marquise de Rambouillet l'avait depuis longtemps admise dans sa

familiarité, et elle lui servait habituellement de secrétaire[49]. Mais

un mélange des plus suaves odeurs, qui s'exhalait de l'alcôve avec un

bruit confus de voix, aurait aussitôt forcé les yeux de se tourner vers

la droite; et à travers les colonnes dorées de cette alcôve, sous sa

voûte, ornée d'ingénieuses allégories sur l'hymen, l'amour, le sommeil

et l'étude, on eût aperçu une troupe folâtre de jeunes femmes et de

jeunes gens, qui, par la quantité de plumes et de rubans dont ils

étaient chargés, ressemblaient à un parterre de fleurs, dont les

couleurs vives et variées éclataient dans l'ombre.

[48] SOMAIZE, _Procès des Précieuses_, 1660, p. 47.

[49] VOITURE, _Œuvres_, édit. de 1677, t. I, p. 28, 40, 42,

44, 46, 52, 54, 61, 77, 79.--TALLEMANT DES RÉAUX, _Historiettes_,

t. I, p. 196 à 204.

En s'approchant, on eût bientôt distingué l'élite de la société de

Paris et de la cour, réunie ou plutôt resserrée dans la vaste ruelle de

madame de Rambouillet. On eût reconnu la princesse de Condé,

accompagnée de sa fille, qui devint peu après duchesse de Longueville;

elle causait avec la marquise de Rosembault: la duchesse d'Aiguillon

parlait bas à l'oreille de la marquise de Vardes, qui avait près d'elle

madame du Vigean; la marquise de Sablé s'entretenait avec madame de

Cornuel; madame de la Vergne tenait la main de sa jeune fille, depuis

si célèbre sous le nom de comtesse de la Fayette; puis les comtesses

de Fiesque, de Saint-Martin, de Maure, et madame Duplessis-Guénégaud,

causaient ensemble à voix basse. La duchesse de Chevreuse écoutait avec

attention mademoiselle de Scudéry[50]. Près du lit, la marquise de

Rambouillet entre deux de ses filles, la jeune Clarice-Diane, abbesse

d'Yères, et Louise-Isabelle d'Angennes[51]. A côté de cette dernière

était la marquise de Sévigné, occupée avec Julie d'Angennes à

considérer les fraîches miniatures de la fameuse _Guirlande_; tandis

qu'à leurs pieds le marquis de la Salle (Montausier), assis sur son

manteau qu'il avait détaché, leur souriait, et paraissait heureux des

compliments que lui adressait madame de Sévigné sur son incomparable

galanterie[52]. Douze autres jeunes seigneurs étaient moitié assis,

moitié couchés sur leurs manteaux, dont les étoffes de soie, d'or et

d'argent brillaient sur le tapis, ou flottaient sur les pieds des

dames[53]. A ses joues colorées, à sa figure joyeuse, on reconnaissait

facilement parmi eux le marquis de Sévigné, assis aux pieds de

mademoiselle du Vigean; il lui donnait des nouvelles de l'armée[54],

lui parlait de Gramont et de Saint-Évremond, et la faisait rire; lui

racontait les exploits du duc d'Enghien, et la faisait rougir. Le

marquis de Villarceaux, et de Gondi, depuis peu archevêque de Corinthe,

coadjuteur de Paris, et le marquis de Feuquières, étaient tous trois

debout; le premier derrière le fauteuil de la duchesse d'Aiguillon, le

second derrière celui de la duchesse de Chevreuse, le troisième à côté

de madame Duplessis-Guénégaud. Toutes les dames tenaient une petite

badine[55], que quelques-unes s'amusaient à faire tourner entre leurs

doigts. Les jeunes gens, pour donner plus d'action à leurs discours et

plus de grâce à leurs gestes, agitaient par intervalle dans l'air les

blancs et gros panaches de leurs petits chapeaux, ou, posant ceux-ci

sur leurs genoux, jouaient nonchalamment avec les plumes qui les

couvraient[56]. Sur le devant de l'alcôve, et en avant des colonnes,

étaient assis, sur des chaises et sur des placets, sorte de tabourets

bas et larges, des personnages que leurs habillements plus modestes

faisaient reconnaître à l'instant pour des hommes de lettres ou des

ecclésiastiques: c'étaient Balzac, Ménage, Scudéry, Chapelain, Costart,

Conrart, la Mesnardière, l'abbé de Montreuil, Marigny le jeune, l'abbé

Bossuet, le petit abbé Godeau, depuis évêque de Vence, et grave auteur

d'un gros volume de poésies chrétiennes; mais alors, à cause de

l'exiguïté de sa taille et de son assiduité auprès de Julie d'Angennes,

on le nommait par dérision le nain de la princesse Julie[57]. Quatre

autres personnages étaient debout, appuyés contre un des côtés de

l'alcôve et une de ses colonnes: moins richement vêtus que les galants

illustres assis aux pieds des dames, mais parés avec plus d'élégance et

de recherche que ceux qui étaient gravement posés sur des chaises et

des placets, ils formaient un petit groupe à part, promenaient, avec un

air narquois, leurs regards sur l'assemblée; causaient ensemble tout

bas, et souriaient de temps à autre; c'étaient Sarrasin, Charleval,

Montplaisir et Saint-Pavin.

[50] SOMAIZE, _le Grand Dictionnaire des Précieuses_, 1661, t. I,

p. 81, 154, 178; t. II, p. 8--HUETII _Commentarius de rebus ad

eum pertinentibus_, p. 213; _Mélanges d'Histoire et de

Littérature_, recueillis par VIGNEUL-MARVILLE, édit. de 1699, p.

299.--DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_, 1814, in-8º, t. I, p.

31.

[51] Voyez ci-dessus, p. 34.

[52] _Mémoires de Montausier_, p. 135 à 204.--DE BURE, _Catalogue

des Livres de la Vallière_, 1783, in-8º, t. II, p. 382.--RIVES,

_Notice historique_, 1779.--_Biographie universelle_, art. JARRY

et MONTAUSIER.--HUETII _Commentarius_, p. 293 à 294.--_Huetiana_,

p. 103, no 43.

[53] SOMAIZE, _Procès des Précieuses_, 1660, p. 48.--MOLIÈRE,

_Comtesse d'Escarbagnas_, scène 19.--BUSSY-RABUTIN, _Supplément

de ses Mémoires_, t. I, p. 12.

[54] DE MAISEAUX, _Vie de Saint-Évremond_, dans ses Œuvres,

1753, in-12, t. I, p. 14.--DE BAUSSET, _Histoire de Bossuet_,

in-8º, t. I, p. 22.--_Chansons historiques_, mss., t. I, p. 3,

verso.--VOITURE, _Œuvres_, _lettres_ 10, t. I, p.

22.--_Poésies de_ Franç. DE MAUCROIX, p. 291.

[55] SOMAIZE, _Procès des Précieuses_, p. 49.

[56] _Ibid._, p. 51; _Récit de la farce des Précieuses_, 1660,

Anvers, in-12, p. 19.

[57] L'abbé ARNAULD, _Mémoires_, édit. de 1756, t. I, p.

14.--_Œuvres de Boileau_, édit. de Saint-Marc, 1747, t. III,

p. 192, n. 3.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (1/6) · 第 2 / 38 段