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MÉMOIRES
SUR MADAME
DE SÉVIGNÉ.
PREMIÈRE PARTIE.
TYPOGRAPHIE DE H. FIRMIN DIDOT.--MESNIL (EURE)
MÉMOIRES
TOUCHANT
LA VIE ET LES ÉCRITS
DE MARIE DE RABUTIN-CHANTAL
DAME DE BOURBILLY
MARQUISE DE SÉVIGNÉ,
DURANT LA RÉGENCE ET LA FRONDE.
SUIVIS
De Notes et d'Éclaircissements,
PAR
M. LE BARON WALCKENAER.
TROISIÈME ÉDITION,
REVUE ET CORRIGÉE.
PARIS,
LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET CIE,
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT DE FRANCE,
RUE JACOB, 56.
1856.
MÉMOIRES
TOUCHANT LA VIE ET LES ÉCRITS
DE
MARIE DE RABUTIN-CHANTAL,
DAME DE BOURBILLY,
MARQUISE DE SÉVIGNÉ.
CHAPITRE PREMIER.
1592-1627.
Château de Bourbilly.--Famille des Rabutins.--Tableau
représentant sainte Chantal.--Belle réponse de Bénigne
Fremyot.--Postérité de sainte Chantal.--De Bénigne Rabutin.--Son
duel avec Boulleville.--Son combat à l'Ile de Ré.--Sa mort.
A deux lieues au sud-ouest de la ville de Semur en Bourgogne, et à la
même distance de l'ancien bourg d'Époisses, dans un vallon tapissé de
prairies et de toutes parts environné de coteaux que couvrent des bois
et des vignes, s'élève, près des bords d'une petite rivière, le vieux
château de Bourbilly. La rivière, que l'on nomme le Sérain, du haut
d'un rocher se précipite en cascade dans le vallon, le traverse, s'y
divise, et roule en murmurant ses eaux limpides. Le château, entouré de
murailles épaisses et flanquées de tourelles, présentait à l'extérieur
un carré, et à l'intérieur une vaste cour. Son entrée était fermée par
un pont-levis que dominait une tour.
Ce domaine, qui relevait comme fief de la seigneurie d'Époisses, était
devenu l'apanage de la branche ainée des Rabutins, lorsque, à une
époque très-reculée, le lieu d'où cette famille tirait son nom, situé
dans la paroisse de Changy, près de Charolles, eut été détruit.[1]
Bourbilly devint alors la principale habitation des Rabutins; la
chapelle était affectée à leur sépulture, et les terres qui en
dépendaient fournissaient les plus fortes parties de leurs revenus.
[1] X. GIRAULT, _Détails historiques sur les ancêtres, le lieu de
la naissance, les possessions et les descendants de madame de_
SÉVIGNÉ, dans les _Lettres inédites_, 1819, p. XLVIII et
LII.--_Ibid._, XXVII.
Le château il y a dix ans[2] ne s'offrait déjà plus aux regards des
voyageurs tel qu'il était autrefois. A la place du pont-levis on voyait
un pont en briques, de deux arches, et au lieu de la tour un petit
bâtiment entouré d'arbres. Une des principales façades venait d'être
abattue; les vastes salles des corps de logis qu'on avait conservés
étaient converties en greniers: il ne restait plus de leur antique
magnificence que des chambranles de cheminée curieusement sculptés, et
sur les murs des peintures à demi effacées, parmi lesquelles on
distinguait l'écusson des Rabutins, qui par leurs alliances tenaient à
la première dynastie des ducs de Bourgogne et à la famille royale de
Danemark.[3] Un seul portrait avait résisté comme par miracle à toutes
les causes de destruction: c'était celui de la pieuse Chantal.
[2] J'écrivais ceci en 1831.
[3] _Lettres de madame de_ SÉVIGNÉ, _de sa famille et de ses
amis_, édit. de Monmerqué, 1820, in-8º, t. I, p. 52.
Cette sainte femme était la fille de Bénigne Fremyot, de ce courageux
président au parlement de Dijon, qui, menacé par les ligueurs, s'il
n'embrassait leur parti, de voir immoler son fils, qu'ils avaient fait
prisonnier, répondit: «Il vaut mieux au fils de mourir innocent, qu'au
père de vivre perfide.» Ce fils fut depuis archevêque de Bourges. Sa
sœur, Jeanne Fremyot, avait épousé, en 1592, Christophe second de
Rabutin, baron de Chantal et de Bourbilly, gouverneur de Semur, qui
périt à l'âge de trente-six ans, d'une blessure reçue par accident à la
chasse. Sa veuve se retira avec ses enfants chez son beau-père, Guy de
Rabutin, dans le château de Chantal, près d'Autun, commune de
Montelon[4]. C'est dans ce séjour, où elle demeura pendant plus de sept
ans, que Fremyot de Chantal, obligée de donner ses soins à un vieillard
brusque et quinteux, que dominait une servante méchante et intéressée,
eut occasion d'exercer ces vertus chrétiennes qui lui ont valu, plus
d'un siècle après sa mort, les honneurs de la canonisation. On sait que
ce fut elle qui fut la fondatrice de l'ordre de la Visitation, et
qu'elle mourut à Moulins, le 13 décembre 1641, dans un des
quatre-vingt-sept monastères de son ordre qu'elle avait établis. On
montre encore aujourd'hui, dans le petit village de Bourbilly, le grand
four où cette sainte veuve faisait cuire elle-même le pain des
pauvres[5].
[4] X. GIRAULT, _Détails historiques_, etc., p. XXXIII; _Carte de
la France_, de Cassini, no 84.
[5] _Ibid._, p. XXXVIII; _Éloge historique ou Vie abrégée de
sainte_ FREMYOT DE CHANTAL, 1768, in-12, p. 201.
Elle n'avait eu qu'un seul fils, Celse-Bénigne de Rabutin, né en 1597.
Il fut élevé à Dijon, chez ce président Fremyot, son aïeul, dont nous
avons parlé. Bénigne de Rabutin épousa, en 1624, Marie de Coulanges,
fille de Philippe, seigneur de la Tour-Coulanges, conseiller d'État,
secrétaire des finances[6]. Aucun cavalier ne pouvait alors être
comparé à Bénigne de Rabutin, soit pour les avantages du corps, soit
pour ceux de l'esprit; aucun d'eux ne l'emportait sur lui en courage;
aucun ne pouvait l'égaler par son amabilité, par cette inépuisable
gaieté qui lui faisait donner aux choses les plus communes un tour
original[7]. Mais de graves défauts nuisaient à tant de brillantes
qualités: il était vif, colère; il poussait la franchise jusqu'à la
rudesse, et manifestait quelquefois son dédain et sa causticité par un
laconisme insolent. Aussi eut-il souvent occasion de se soustraire à la
rigueur des édits qui prohibaient les duels.
[6] _Lettres inédites de madame de_ SÉVIGNÉ, 1814, in-8º, p.
XXXIV; _ibid._, édition 1819, in-12, p. XLVII.--SAINT-SURIN,
Notice sur madame de Sévigné, dans l'édition des _Lettres de_
SÉVIGNÉ, t. I, p. 54.--_Recueil de chansons choisies_ (par de
Coulanges), 1694, in-12, p. 73.--CONRART, _Mémoires_, t. XLVIII
de la collect., p. 187.
[7] BUSSY DE RABUTIN, _Généalogie_, dans les _Lettres de_
SÉVIGNÉ, édition de Monmerqué, t. III, p. 374, note A.
L'année même de son mariage, il assistait, à Paris, au service divin
avec sa femme et toute sa famille. Il venait de communier, lorsqu'un
laquais entra dans l'église, et lui vint dire que Boutteville de
Montmorency, son ami, l'attendait à la porte Saint-Antoine, et avait
besoin de lui pour être son second contre Pont-Gibaud, cadet de la
maison de Lude. Le baron de Chantal, quoique en souliers à mule de
velours noir, et dans un costume qui n'était nullement celui d'un
combat, quitte l'autel, se rend à l'instant même au lieu du
rendez-vous, et se bat avec sa bravoure ordinaire[8].
[8] _Ibid._, t. I, p. 53.
Les lois civiles et religieuses étaient également outragées par cet
acte téméraire. Le zèle des prédicateurs s'en émut; on dirigea des
poursuites contre le baron de Chantal; il fut obligé de se cacher chez
son beau-frère, le comte de Toulongeon. Cette leçon ne le corrigea
point; et ce même Boutteville, six mois après, l'aurait encore entraîné
dans sa querelle avec le duc d'Elbeuf, si la duchesse d'Elbeuf,
prévenue à temps, n'eût fait intervenir le roi, qui empêcha ce duel[9].
[9] _Généalogie de la maison de Rabutin_, dans l'édition des
_Lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ de Monmerqué, t. I, p. XVIII, et
t. VII, p. 98.
Cependant le cardinal de Richelieu ne s'opposa point à ce que le baron
de Chantal reparût à la cour; mais il ne lui pardonna pas son étroite
liaison avec Henri de Talleyrand, prince de Chalais, qui avait été
décapité comme coupable de haute trahison. Tout sentiment généreux est
suspect au despotisme; son inexorable vengeance poursuit jusque dans la
tombe l'objet de sa haine, et il persécute jusqu'au souvenir qui en
reste. Il fut facile au cardinal de Richelieu de fermer tout accès à la
faveur à un homme dont l'esprit indépendant et railleur devait surtout
déplaire à Louis XIII, monarque d'un caractère faible et d'un esprit
méticuleux.
Le supplice du comte de Boutteville, à qui son ardeur effrénée pour les
duels avait fait trancher la tête le 21 juin 1627, acheva de désespérer
le baron de Chantal. Il apprit que les Anglais, pour secourir les
protestants de la Rochelle, devaient faire une descente sur les côtes
de France, et il s'empressa de se rendre dans l'île de Ré, dont le
marquis de Toiras, son ami, était gouverneur. Il lui demanda de servir
sous ses ordres comme volontaire, satisfait d'avoir saisi cette
occasion d'exercer sa bravoure et de courir des dangers pour la
défense de son pays. L'homme énergique qui dans l'âge de l'ambition est
condamné au repos et repoussé de la carrière des honneurs par la
persécution cherche hors de l'enceinte tracée un noble but à ses
efforts: lorsqu'il l'aperçoit, dût-il y trouver la mort, il s'élance
vers lui de tout son courage, et demande à la gloire ce que le pouvoir
lui refuse.
Le 22 juillet 1627, au soir, on vit paraître les Anglais près des côtes
de l'île de Ré. A la faveur de la marée montante, ils s'approchèrent de
la pointe de Semblenceau, et mirent deux mille hommes à terre. Leurs
chaloupes continuaient à augmenter ce nombre, lorsque Toiras s'avança
contre eux avec huit cents hommes d'infanterie et deux cents chevaux,
qu'il divisa en sept escadrons, dont cinq étaient placés à
l'avant-garde et deux derrière l'infanterie. Le premier de ces
escadrons, composé des gentils-hommes volontaires et de l'élite de la
noblesse, était commandé par le baron de Chantal. Ces cinq escadrons
s'avancèrent d'abord au pas et en bon ordre; mais, pris en flanc par le
canon des vaisseaux, qui tonnait de toutes parts, ils furent obligés de
partir et de fondre à bride abattue sur l'ennemi, que d'abord ils
repoussèrent jusque dans l'eau. La précipitation qu'ils avaient mise
dans leur attaque ne permit pas à l'infanterie, qui cheminait
péniblement dans le sable, d'arriver à temps pour les soutenir; et les
deux escadrons qui étaient restés en arrière, n'ayant point reçu
d'ordre de Toiras, demeurèrent immobiles. Alors les Anglais,
s'apercevant du petit nombre de ceux qu'ils avaient à combattre,
reprirent courage; et, redoublant le feu de leurs vaisseaux, par le
moyen de leurs canons à cartouches et des mousquetaires dont ils les
avaient bordés, ils firent reculer la cavalerie et l'infanterie des
Français, et les mirent en déroute. Ce combat avait duré six heures;
et dans le nombre des gentils-hommes français qui y périrent, on compta
le frère de Toiras, les barons de Navailles, de Cause, de Verrerie du
Tablier, et le baron de Chantal[10]. Ce dernier avait eu trois chevaux
tués sous lui, et avait reçu vingt-sept coups de lance. Si l'on en
croit l'historien Gregorio Leti, autorité douteuse, ce fut le célèbre
Cromwell qui le blessa mortellement[11]. Ainsi périt, dans la trente et
unième année de son âge, le dernier des descendants mâles de la branche
aînée des Rabutins. Il n'eut qu'un seul enfant de son mariage avec
Marie de Coulanges: c'était Marie de Rabutin-Chantal, depuis célèbre
sous le nom de Sévigné, et qui est l'objet de ces Mémoires[12].
[10] _Mémoires de_ RICHELIEU, dans la coll. des Mém. sur l'hist.
de Fr. de Petitot, t. XXIII, p. 320.--ARCÈRE, _Histoire de la
ville de La Rochelle_, in-4º, t. II, p. 234.
[11] _Lettres de madame_ DE SÉVIGNÉ, édit. de 1768, préface; et
GIRAULT, _Lettres inédites_, 1819, _Notice_, p. XLVIII.--L'abbé
COTIN, _Poésies chrétiennes_, 1658, in-12, p. 112.
[12] _Éloge historique ou Vie abrégée de sainte_ FREMYOT DE
CHANTAL; Paris, 1768, in-12, p. 163.
CHAPITRE II.
1626-1644.
Naissance de Marie de Rabutin.--Devient orpheline à l'âge de six
ans.--N'a point connu la piété filiale.--Est délaissée par son
aïeule sainte Chantal.--Est placée sous la tutelle de Philippe de
la Tour de Coulanges.--Passe sa première enfance au village de
Sucy, avec son cousin de Coulanges, le chansonnier.--Mort de
Philippe de Coulanges.--L'éducation de Marie de Rabutin est
confiée à Christophe de Coulanges, abbé de Livry.--Caractère de
cet abbé.--Des obligations que lui a madame de Sévigné.--Elle
reçoit les leçons de Chapelain et de Ménage.--De ce qu'elle doit
à l'éducation, et de ce qu'elle doit à la nature.
Marie de Rabutin-Chantal naquit à Paris, le jeudi 5 février 1626, dans
l'hôtel que son père occupait à la place Royale du Marais, le quartier
le plus renommé alors pour l'élégance des habitations. Elle fut tenue
le lendemain sur les fonts de baptême par messire Charles Le Normand,
seigneur de Beaumont, mestre de camp, gouverneur de la Fère, et premier
maître d'hôtel du roi, et par Marie de Baise, femme de messire Philippe
de Coulanges, conseiller du roi en ses conseils d'État[13]. Marie de
Rabutin-Chantal perdit sa mère en 1632, et fut orpheline à l'âge de six
ans. Les doux sentiments de la piété filiale n'eurent pas le temps de
se développer en elle. Il est remarquable qu'ils paraissent avoir été
inconnus à cette femme, qui encourut le reproche de s'être livrée avec
excès à la plus désintéressée comme à la plus touchante des passions,
l'amour maternel. Dans les lettres nombreuses qu'elle nous a laissées,
on ne trouve ni le nom de sa mère, ni un souvenir qui la concerne. Elle
y parle une ou deux fois de son père, mais c'est pour faire allusion à
l'originalité de ses défauts[14]. Dans une lettre à sa fille, en date
du 22 juillet, elle ajoute après cette date: «Jour de la Madeleine, où
fut tué, il y a quelques années, un père que j'avais[15].» Qu'elle est
triste cette puissance du temps et de la mort, puisqu'une âme aussi
sensible ne paraît pas même avoir éprouvé le besoin si naturel de
chercher à renouer la chaîne brisée des affections et des regrets; à
suppléer au néant de la mémoire par les mystérieuses inspirations du
cœur; à se rattacher par la pensée à ceux par qui nous existons, et
dont la tombe, privée de nos larmes, s'est ouverte auprès de notre
berceau!
[13] Acte de baptême de madame DE SÉVIGNÉ dans la _Revue
rétrospective_, t. IV, p. 310, no 10, juillet 1834.--SÉVIGNÉ,
lettre en date du 5 février 1672, t. II, p. 316.--_Ibid., lettre_
du 5 février 1674, t. III, p. 325.--Registres de la paroisse
Saint-Paul.
[14] SÉVIGNÉ, _lettres_ en date du 16 août 1675, t. III, p. 374;
du 13 décembre 1684, t. VIII, p. 212.
[15] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 22 juillet 1671.
La pieuse Chantal, quoique alors débarrassée de tout soin de famille,
puisqu'elle avait marié la seule fille qui lui restait au comte de
Toulongeon, se dispensa des devoirs d'aïeule envers sa petite-fille;
et, tout occupée de la fondation de nouveaux monastères, elle
recommanda à son frère, l'archevêque de Bourges, la jeune orpheline,
qui fut remise par lui entre les mains de ses parents maternels[16].
[16] _Lettres de_ SÉVIGNÉ; édit. de 1768, préface.--GIRAULT,
_Notice_, p. XLIII et XLIX.
Marie de Rabutin-Chantal fut donc d'abord placée sous la tutelle de son
oncle Philippe de la Tour de Coulanges, et élevée avec son cousin
Emmanuel, si connu depuis dans le monde sous le nom de petit Coulanges,
comme le plus aimable des convives et le plus gai des chansonniers. Ils
passèrent ensemble quelques années de leur enfance à la campagne, dans
le joli village de Sucy, en Brie, à quatre lieues au sud-est de
Paris[17], où de la Tour de Coulanges avait fait bâtir une superbe
maison. Emmanuel y était né; il n'avait qu'un an ou deux lorsque sa
cousine Marie y entra, et il n'en avait que cinq ou six lorsqu'elle en
sortit, âgée de dix ans[18].
[17] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 22 juillet 1676.--Monmerqué, dans
SÉVIGNÉ, _Lettres_, t. IV, p. 362, et t. I, p. 55 de la
_Notice_.--L'abbé DE BŒUF, _Hist. du Diocèse de Paris_, t.
XIV, p. 317.
[18] _Recueil de Chansons choisies_, 1694, in-12, p.
72.--BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_, t. I, p. 13, édit. de 1696,
in-4º, et p. 13 de l'édit. in-12.
Dans une de ses lettres, elle rappelle à son cousin, avec sa grâce
accoutumée, ces souvenirs de l'enfance: «Le moyen que vous ne m'aimiez
pas? C'est la première chose que vous avez faite quand vous avez
commencé d'ouvrir les yeux; et c'est moi aussi qui ai commencé la vogue
de vous aimer et de vous trouver aimable.»
Philippe de la Tour de Coulanges mourut en 1636. Il se tint une
assemblée de famille pour procéder au choix d'un tuteur de la jeune
orpheline dont il avait soin. Roger de Rabutin, son cousin, depuis si
célèbre sous le nom de comte de Bussy, y assista comme étant chargé de
la procuration de son père. Bussy, alors seulement âgé de dix-huit ans,
se doutait peu des désirs, des craintes, des repentirs que lui ferait
éprouver un jour cette enfant sa parente. L'assemblée de famille nomma
pour tuteur de Marie de Chantal, Christophe de Coulanges, abbé de
Livry, frère de Philippe de Coulanges, et, comme lui, oncle de madame
de Sévigné du côté maternel. L'abbé de Coulanges fut pour madame de
Sévigné un précepteur vigilant, un homme d'affaires habile, un ami
constant; il soigna son enfance, surveilla sa jeunesse, la conseilla
comme femme, la dirigea comme veuve; et enfin, en mourant, il lui
laissa tout son bien. Heureusement pour elle, il prolongea sa carrière
jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans[19]. De son côté, elle fit le charme
de son existence, et fut la consolation de ses vieux jours. Jamais elle
ne balança à faire céder ses goûts les plus chers et ses plus fortes
inclinations[20], même le désir de rejoindre sa fille lorsque sa
présence était nécessaire ou même agréable, au _bien-bon_. C'est ainsi
qu'elle le nommait toujours. Elle l'aimait d'affection, et n'éprouvait
aucune peine à lui rendre des soins; mais elle nous apprend que si elle
en avait eu, elle l'aurait sacrifiée à la crainte d'avoir des reproches
à se faire: elle pensait qu'en fait de reconnaissance et de devoirs il
fallait se mettre en garde contre l'égoïsme, qui nous rend toujours
satisfaits de nous-mêmes, «et tâcher, sur ce point, d'établir la peur
dans son cœur et dans sa conscience[21]».
[19] SÉVIGNÉ, _lettres_ de septembre 1687, t. VII, p. 470; du 13
novembre 1687, t. VIII, p. 34.
[20] SÉVIGNÉ, _lettres_ du 10 mai 1676, t. IV, p. 290; du 5
octobre 1677, t. V, p. 265; du 6 janvier 1687, t. VII, p. 406; du
28 juillet 1680, t. VI, p. 396.
[21] SÉVIGNÉ, _lettre_ de mai 1690, dans les _Lettres inédites_
publiées par Monmerqué, 1827, in-8º, p. 33.
L'idée qu'elle nous donne dans ses lettres de l'abbé de Coulanges est
celle d'un homme d'un esprit ordinaire, mais d'un excellent jugement,
ayant beaucoup de bonnes qualités, mêlées de quelques défauts. Il
s'entendait en affaires, et savait aussi bien diriger une exploitation
rurale que présider à des partages; terminer une liquidation, que
conduire un procès. Il aimait l'argent, se levait de grand matin, et
redoublait d'activité lorsque quelque motif d'intérêt le commandait.
Habile calculateur, il supportait impatiemment qu'on fît une faute
contre une des quatre règles de l'arithmétique. Il se plaisait à lire
et à relire les titres de propriété et les transactions de famille; il
en pesait toutes les paroles, épluchait jusqu'aux points et aux
virgules. Méthodique, et même minutieux, il avait grand soin, lorsqu'il
avait plusieurs lettres à écrire, de commencer chacune d'elles par y
mettre l'adresse, afin de se garantir de toute méprise[22]. Du reste,
d'un commerce assez facile, mais pourtant impatient et colère; donnant
de bons conseils, mais avec brusquerie et sans aucun ménagement[23].
[22] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 23 octobre 1675, t. IV, p. 58.
[23] SÉVIGNÉ, _lettres_ du 6 octobre 1673, t. III, p. 104; du 27
octobre 1673, t. III, p. 121; du 12 juillet 1675, t. III, p. 328;
et du 13 octobre, t. IV, p. 40.
Tel était l'abbé de Coulanges. Mais, pour être juste envers lui, il
faudrait l'apprécier d'après ses œuvres; et la plus belle de toutes
fut sans contredit l'éducation de madame de Sévigné. On juge un homme
d'après ce que l'on sait de ses talents et de ses actions; mais ce
n'est là le plus souvent que la portion de sa vie la moins propre à
nous le faire connaître. C'est moins par ce qu'il a fait que par ce
qu'il s'est abstenu de faire, que la plupart du temps un personnage
quelconque mérite l'estime ou le blâme; moins par ce qu'il a dit que
par ce qu'il a pensé, moins par les motifs apparents qui le font agir
que par ceux qu'il ne dévoile jamais. On peut croire, avec raison, que
celui qui s'est toujours fait chérir de ceux dont il était entouré,
qui pour assurer le bonheur des êtres confiés à sa tutelle a toujours
triomphé des difficultés et des obstacles, possédait des qualités
secrètes plus rares, plus éminentes, ou du moins plus désirables, que
celles dont on lui a fait les honneurs dans le monde.
Si l'on en croit les expressions que la reconnaissance et la douleur
inspirent à madame de Sévigné, elle doit non-seulement le repos de sa
vie entière, mais encore ses sentiments, ses vertus, son esprit, sa
gaieté, sa santé, enfin tout ce qu'elle a été, tout ce dont elle a
joui, à l'abbé de Coulanges. C'est nous donner de lui une trop haute
idée, et qui se trouve d'ailleurs démentie par elle-même. Nous n'avons
point de détails sur l'éducation de madame de Sévigné; mais nous savons
que l'abbé de Coulanges la dirigea seul, et qu'il l'a continuée, en
quelque sorte, lorsqu'elle fut entrée dans le monde, par l'ascendant
qu'il avait acquis sur sa pupille. Nous pouvons donc connaître ce que
fut cette éducation en examinant tout ce qui dans madame de Sévigné a
dû être le résultat des premières impressions, de l'instruction du
jeune âge et des conseils de l'amitié, et ce qui n'a pu être que le
produit de ses dispositions naturelles, de ses penchants, de son
caractère, de ses réflexions et des résolutions qui lui étaient
propres. Nous pourrons alors apprécier tout ce qu'elle doit au
_bien-bon_, et aussi tout ce qu'elle doit à la nature, qui fut pour
elle aussi une _bien-bonne_.
Cet examen est facile: ses actions, ses goûts, ses aversions, ses
défauts, ses vertus, ses faiblesses, nous sont connus surtout par les
lettres qu'elle a écrites à sa fille, et précisément par celles de ces
lettres qu'elle croyait ne devoir être jamais lues que par celle à qui
elle les écrivait. C'est dans ces lignes, si rapidement tracées, que se
manifestent ses pensées les plus fugitives, ses sentiments les plus
cachés, tous les mouvements de son cœur, tous les calculs de sa
raison, tous les élans de son imagination; son âme tout entière
s'épanche sur le papier, dans toute la sécurité du commerce le plus
intime; et comme l'oiseau délices de nos campagnes, caché sous le
feuillage, croit ne chanter que pour l'objet aimé, elle a, sans le
savoir, rendu le monde entier confident des accents de sa tendresse.
Sans doute l'éducation n'était pour rien dans ce qui charmait en elle
au premier aspect. Ce teint d'une rare fraîcheur, cette riche chevelure
blonde, ces yeux brillants et animés, ces jolis traits, cette
physionomie irrégulière, mais expressive, cette taille élégante,
étaient autant de dons que lui avait faits la nature[24]. Mais on peut
penser que l'air pur de la campagne, que l'excellent régime auquel elle
fut soumise dans son enfance et dans sa première jeunesse,
contribuèrent beaucoup à l'heureux développement de ses attraits, et
qu'elle dut en partie aux soins intelligents de son tuteur cette santé
florissante dont elle a joui toute sa vie, cette forte constitution
qu'elle sut si bien gouverner. Sa jolie voix se produisait avec toute
la science musicale que l'on possédait de son temps, et une danse
brillante faisait ressortir avec plus d'éclat la prestesse et la grâce
habituelles de ses mouvements. Tous ces talents furent dus aux soins
donnés à son éducation. Elle est encore redevable aux instructions de
son tuteur de son sincère attachement à la religion. Ses liaisons avec
les parents de son mari ont donné naissance à ses inclinations pour la
secte sévère des solitaires de Port-Royal: c'est le propre des femmes
de ne point aimer à prendre avec elles-mêmes la responsabilité d'une
décision sur des matières graves ou qui exigent une longue réflexion,
et de régler leurs opinions sur celles de ceux qui les entourent, selon
l'affection qu'elles leur portent ou la confiance qu'elles leur
accordent: c'est pourquoi leur conviction se manifeste si souvent avec
toute la chaleur d'un sentiment et tout l'emportement d'une passion.
Cependant madame de Sévigné ne dut qu'à son bon sens exquis de
n'adopter qu'une partie des dogmes de Port-Royal, et de rejeter ceux
qui répugnaient à sa raison; elle ne dut qu'à son âme, naturellement
pieuse, cette foi pleine d'espérance, cette douce confiance dans la
Providence, qui nous range, dit-elle, comme il lui plaît, et dont elle
veut qu'on respecte la conduite[25]. C'est là le trait distinctif de sa
croyance et toute sa philosophie. Dévote par désir et mondaine par
nature[26], elle aimait la joie et les plaisirs, et savait les animer
et les répandre autour d'elle. Ces penchants, qui la rendaient si
aimable, n'étaient sans doute point excités par son tuteur, mais il ne
les restreignait pas. On ne voit pas non plus qu'il se soit beaucoup
inquiété de cette coquetterie innée de sa pupille, qu'on remarquait à
la satisfaction qu'elle éprouvait de se voir des admirateurs dans tous
les rangs de la société, ni qu'il ait réprimé la franchise, souvent un
peu libre, de ses paroles. Rassuré par l'heureux équilibre de ses sens
et de sa raison, par la fermeté de ses principes religieux, il
applaudissait à l'art qu'elle possédait de se faire des amis dévoués de
tous ceux qui avaient perdu l'espérance de lui appartenir comme amants.
Lorsqu'un d'entre eux était tombé dans la disgrâce du pouvoir, ou avait
essuyé quelque malheur, on savait qu'elle ne négligeait rien pour le
servir et lui témoigner son attachement. Ce qu'on ne pouvait non plus
attribuer à l'éducation, et ce qui résistait à tous les conseils de la
sagesse, c'étaient les mouvements immodérés de ce cœur trop plein de
l'amour maternel, s'abandonnant avec excès à cette passion qui domina
son existence et en avança le terme.
[24] _Voy._ BUSSY-RABUTIN, _Mémoires_; l'abbé ARNAULD,
_Mémoires_; madame DE LA FAYETTE, et les _Lettres de madame_ DE
SÉVIGNÉ, _passim_.
[25] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 10 juin 1671, t. III, p. 83.
[26] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 9 juin 1680, t. VI, p. 305.
L'abbé de Coulanges mérite surtout des éloges de ne s'être pas contenté
de bien régler les affaires de sa pupille, mais de lui avoir enseigné à
les régler elle-même; et puisque cette jeune et unique héritière était
appelée à régir de grands biens, ce fut lui avoir rendu le plus éminent
service que de lui avoir enseigné comment la fortune se conserve et
s'accroît, par l'ordre et l'économie; de lui avoir fait comprendre que
les richesses sont surtout nécessaires à celle qui veut soutenir avec
dignité et succès le rôle difficile et glorieux de mère de famille; de
l'avoir astreinte à régler elle-même ses comptes avec ses fermiers et
ses gens d'affaires; à suivre sans ennui toutes les phases d'un procès,
et à parler au besoin avec précision et clarté le langage de la
chicane. Un autre éloge que mérite l'abbé de Coulanges, c'est de
n'avoir rien négligé pour donner à sa pupille une solide instruction.
C'est surtout au goût pour la lecture, que madame de Sévigné avait
contracté presque dès son enfance, qu'elle dut de préférer souvent la
vie économique, mais monotone, de sa solitude des Rochers, à
l'existence brillante, mais dispendieuse, variée, mais agitée, de Paris
et de la cour. Ce fut au charme qu'elle éprouvait dans ce studieux
commerce avec les plus beaux génies de la France et de l'Italie, au
choix et à la diversité qu'elle savait y mettre, qu'elle fut redevable
de ces consolations dont son cœur sensible n'eut que trop souvent
besoin, et comme épouse et comme mère. C'est enfin à cette habitude
d'échapper par les jouissances de l'esprit à la tyrannie des sens,
qu'elle a dû pendant une jeunesse indépendante, sans cesse assiégée par
les séductions, toute la gloire et tout le bonheur de sa vie.
Chapelain, célèbre comme mauvais poëte, mais bon littérateur et bon
critique, et Ménage, le savant Ménage, furent tous deux ses maîtres, et
s'enorgueillirent avec raison de l'avoir eue pour élève. On ne peut
douter en effet que leurs leçons n'aient contribué à donner à son style
cette perfection et cette correction qu'il n'eût point acquises sous
des maîtres gagés; mais elle ne dut ni à son tuteur ni à ses maîtres,
ni à Chapelain ni à Ménage, cette mémoire docile et prompte, cette
sensibilité exquise, cette imagination souple et forte, ce goût
délicat, qui lui font trouver tous les traits, toutes les couleurs,
toutes les nuances, pour peindre avec autant de vivacité que de vérité;
qui font jaillir sous sa plume, avec la rapidité de la pensée, les
images touchantes, les expressions nobles, les saillies spirituelles,
les réflexions morales, les folies divertissantes, les traits sublimes.
Elle n'a dû qu'à elle-même le talent d'intéresser ses lecteurs à ses
plus insignifiantes causeries; de les faire participer à ses douleurs,
à ses prévoyances, à ses craintes, à ses souvenirs, à ses douces
rêveries; et cela naturellement, à propos, sans recherche, sans effort,
avec une facilité, un abandon, une grâce, un charme qu'on admirera
toujours, qu'on égalera quelquefois, mais qu'on ne surpassera jamais.
Chapitre III.
1634-1644.
Abbaye de Livry.--Sa situation.--Marie de Rabutin y passe sa
jeunesse.--Prédilection de madame de Sévigné pour ce lieu dans
tout le cours de sa vie.--Elle le quitte, et fait son entrée dans
le monde.--Son mariage avec Henri de Sévigné.--Détails sur la
personne de Henri de Sévigné.--Sur ses ancêtres et sa
parenté.--Détails sur l'existence des deux époux dans le
commencement de leur mariage.
L'abbaye de Livry, où Marie de Rabutin-Chantal passa les dernières
années de son enfance et les premières de son adolescence, est, ainsi
que le village de ce nom, située au milieu de la forêt de Bondy, à
quatre lieues au nord-est de Paris, sur la route qui conduit à Meaux.
L'éloge que madame de Sévigné fait sans cesse de cette habitation, et
le plaisir qu'elle éprouvait à la revoir, est la preuve certaine du
bonheur dont elle a joui dans son jeune âge. Rien ne lui paraît
au-dessus des belles allées du parc de Livry; nulle part les arbres
n'ont une aussi belle verdure, nulle part les chèvrefeuilles ne
répandent une aussi suave odeur. Elle aimait à s'asseoir, elle aimait à
écrire sous ces voûtes de feuillage, où les chants éclatants des
rossignols la forçaient quelquefois, par une agréable distraction, à
suspendre le travail de sa plume: elle se promenait souvent dans la
forêt majestueuse qui entourait cette habitation, et se riait de la
terreur que ces routes solitaires et sombres inspiraient aux Champenois
et aux Lorrains. Dans les chaleurs de l'été, on la voit quelquefois se
dérober au grand monde, et aller seule goûter à Livry les délices des
fraîches soirées et les beautés du clair de lune; elle y retourne
encore, et plusieurs fois, en novembre, pour voir les dernières
feuilles et jouir des derniers beaux jours. Enfin, lorsqu'elle apprend,
après avoir perdu son oncle chéri, que le roi a nommé à cette abbaye et
qu'il faut la quitter, elle ne peut, sans verser des larmes, dire adieu
pour toujours à cette aimable solitude qu'elle avait tant aimée[27].
[27] SÉVIGNÉ, _lettres_ du 27 avril 1671, t. II, p. 89; 30 mai
1672, t. II, p. 451; 6 septembre 1675, t. III, p. 456; 3 novembre
1677, t. V, p. 281; 22 novembre 1679, t. VI, p. 12; 14 juillet
1680, t. VI, p. 367; 13 novembre 1687, t. VIII, p. 36.
Pour bien comprendre ce qu'elle éprouvait alors, il faut avoir soi-même
ressenti la puissante impression qu'exerce sur nous la vue des lieux où
nous avons passé notre enfance, lorsque nous nous y retrouvons, comme
madame de Sévigné, au déclin de la vie. Comme alors ce long passé qui
nous sépare de nos premiers souvenirs nous paraît s'être rapidement
éloigné! avec quelle vitesse le terme de notre existence semble
s'approcher de nous, et comme nos pensées se plongent dans l'éternité
qui le suit! avec quel attendrissement, pour échapper à l'abîme de nos
réflexions, nous nous reportons vers cet âge d'innocence insouciante,
où les mécomptes du cœur, les déceptions de l'espérance, la perte de
tout ce qui nous fut cher, les maux présents, les inquiétudes pour
l'avenir, nous étaient inconnus; où l'air pur, les eaux limpides, le
parfum des fleurs, les frais ombrages, nous faisaient goûter sans
mélange le bonheur d'exister; où nos heures, sans laisser de traces,
passaient vagabondes, fugitives et légères, comme le vol du papillon!
Mais à l'époque dont nous nous occupons les pensées sombres, les
sentiments mélancoliques ne pouvaient trouver place dans l'âme de la
jeune de Chantal, qu'aucun souci n'avait agitée, qu'aucune passion
n'avait émue, qu'aucun chagrin n'avait attristée. Aussi ce fut sans
répugnance qu'elle fit son entrée dans le monde, où on la conduisit de
bonne heure[28]. Ceux qui avaient le plus l'habitude de la voir furent
étonnés de lui trouver alors des attraits et une amabilité qu'ils ne
lui soupçonnaient pas. Comme la fleur cachée dans l'ombre n'épanouit
ses couleurs et n'évapore ses parfums qu'aux brillants rayons du
soleil, ainsi Marie de Rabutin ne développa tout ce qu'elle avait de
grâce, d'esprit, de vive et franche gaieté, que lorsqu'elle eut quitté
les solitudes de Livry pour paraître à la cour et dans les cercles de
la capitale. Sur ce nouveau théâtre, qui lui convenait si bien, cette
_demoiselle de Bourgogne_, ainsi qu'elle-même se qualifie, attira
aussitôt tous les regards, et devint l'objet de l'attention générale.
On savait qu'avec tant de charmes, et l'honneur de son alliance, elle
apportait une dot de 100,000 écus, qui faisaient plus de 600,000 fr. de
notre monnaie actuelle, sans compter les héritages qu'elle devait
recueillir, et qui se montèrent par la suite à plus de 200,000 fr.,
c'est-à-dire 400,000 fr., valeur de notre époque.[29]
[28] SÉVIGNÉ, _lettre à Bussy_, du 19 juin 1680, t. VI, p. 328.
[29] SÉVIGNÉ, _lettre_ du 10 juin 1671, t. II, p. 81, édit.
Monmerqué.
Un grand nombre de partis s'offrirent: Gondi, à qui sa nouvelle
promotion à la coadjutorerie de Paris donnait une grande influence,
chercha à faire tomber le choix de la jeune héritière sur le marquis de
Sévigné, son parent: il y parvint, à la faveur de l'abbé de Livry,
depuis longtemps ami intime de la mère du marquis. Henri de Sévigné
épousa Marie de Rabutin-Chantal le 4 août 1641, dans l'église de
Saint-Gervais. La bénédiction nuptiale fut donnée par Jacques de
Nuchèze, évêque et comte de Châlons-sur-Saône, oncle paternel de la
mariée, en présence de trois de ses oncles maternels, de Coulanges,
abbé de Livry, de Coulanges-Saint-Aubin, de Coulanges-Chezières, et de
Jean-François-Paul de Gondi, archevêque de Corinthe et coadjuteur de
Paris[30]. Marie de Rabutin-Chantal était alors âgée de dix-huit ans;
Henri de Sévigné aussi était jeune, beau, bien fait, riche, et avait su
lui plaire par ses manières enjouées. Il était maréchal de camp, et sa
famille, une des plus anciennes de Bretagne, avait formé des alliances
avec les Clisson, les Montmorency, les Rohan[31]. Tout ce qu'on
recherche, tout ce qu'on désire, paraissait donc réuni dans ce mariage.
Mais les qualités qui recommandaient le marquis de Sévigné étaient
apparentes, et ses défauts étaient cachés. Le plus grand de tous était
d'avoir peu de délicatesse dans les sentiments, d'être uniquement
adonné aux plaisirs des sens, et peu digne de posséder une femme aussi
spirituelle. «Il aima partout, dit le comte de Bussy-Rabutin, et n'aima
jamais rien d'aussi aimable que sa femme.» Il l'estimait, mais sans
l'aimer; elle, sans pouvoir l'estimer, ne cessa point de l'aimer[32].
[30] L'acte de ce mariage est aux archives de l'hôtel de ville,
et a été extrait des registres de l'église de Saint-Gervais par
M. MONMERQUÉ, qui l'a depuis imprimé dans une petite brochure,
intitulée _Billet italien de madame_ DE SÉVIGNÉ, 1844, in-8º, p.
8.--Sur Jacques de Nuchèze, voyez ci-après, chapitre XI, p. 149.
[31] CONRART, _Mémoires_, dans la collect. du Petitot et
Monmerqué, t. XLVIII, p. 185, et dans SÉVIGNÉ, _Lettres_, édit.
de Monmerqué, t. I, p. 58.--TALLEMANT DES RÉAUX, mss. de la
bibliothèque de M. de Châteaugiron (folio 566).
[32] Bussy, _Généalogie_, dans SÉVIGNÉ, t. I, p. XVIII et p. 58
de la notice.--CONRART, _Mém._, t. XLVIII, p. 185.
Cependant les nuages qui obscurcirent cette union ne s'accumulèrent que
par degrés. Les premières années en furent heureuses, et se passèrent
dans la capitale, au milieu des amusements et de l'agitation du grand
monde; ou à la terre des Rochers, parmi les plaisirs champêtres et des
vassaux dévoués, dont les seigneurs des châteaux, et surtout ceux de
Bretagne, étaient alors entourés. Tout s'accordait à faire jouir ces
deux époux du bonheur qu'on éprouve dans le commencement d'un
établissement formé avec tous les avantages de la richesse, de la
jeunesse et de la beauté, lorsque nous nous rendons agréables à tous,
et que tous se montrent empressés à nous plaire. Le marquis de Sévigné
et sa femme étaient tous deux amis des plaisirs et de la joie, tous
deux dans l'âge de la légèreté et de l'insouciance; ils tenaient tous
deux par leur parenté à des personnages qui, par ambition, par goût ou
par situation, se montraient fastueux et prodigues. L'archevêque de
Paris et son coadjuteur, depuis si fameux sous le nom de cardinal de
Retz, étaient les plus proches parents du marquis. La marquise était
nièce de Hugues de Bussy le Commandeur, qui, l'année même du mariage du
marquis de Sévigné, devint, par droit d'ancienneté, grand prieur du
Temple, ce qui lui donnait désormais un revenu de plus le 100,000
livres, ou plutôt 200,000 livres, monnaie actuelle, de redevances
ecclésiastiques, auxquelles l'Église n'eut qu'une faible part[33]. Le
marquis et la marquise de Sévigné, par le luxe de leur table et par les
agréments de leurs personnes, réunirent chez eux la société la plus
aimable et la plus brillante: eux-mêmes faisaient partie de celle qui
à Paris avait alors le plus d'éclat, et à laquelle toutes les sociétés
choisies se réunissaient comme dans un centre commun, la société de
l'hôtel de Rambouillet. Madame de Sévigné devint bientôt un des
principaux ornements de ce cercle célèbre, qui sous le rapport des
manières, de la littérature et du langage, exerçait alors une sorte de
dictature.
[33] SÉVIGNÉ, _lettres_ du 1er octobre 1654, t. I, p. 28; du
26 novembre 1681, t. VII, p. 88.--BUSSY, _Mémoires_, t. I, p. 94,
et 373 de l'édition d'Amsterdam, 1721, in-12, ou t. I, p. 117 de
l'édition in-4º, 1696.
CHAPITRE IV.
Assertion de M. Petitot sur madame de Sévigné.--Pourquoi
l'histoire est toujours mal écrite.--Causes de l'erreur de M.
Petitot.--Il faut distinguer les temps.--Trois époques dans
l'existence de l'hôtel de Rambouillet.--Peinture de l'époque où
madame de Sévigné entra dans le monde.--Influence de l'hôtel de
Rambouillet à cette époque.--Témoignages de Saint-Évremond et de
Fléchier.--De la marquise de Rambouillet.--De ses plans pour la
réforme de la société.--Portrait de Julie d'Angennes, sa
fille.--Comme elle affermit et continua le règne de sa
mère.--Nécessité pour l'intelligence de la vie et des écrits de
madame de Sévigné, de faire connaître ce qui concerne l'hôtel de
Rambouillet et la société de cette époque.
Un auteur auquel l'histoire de France est redevable d'un grand et utile
travail, ayant occasion de faire connaître les femmes distinguées par
leur naissance, leur beauté et leur esprit, que madame de Rambouillet
avait attirées chez elle, nomme dans le nombre madame de Sévigné; puis
il ajoute: «Madame de Sévigné avait un trop bon esprit pour approuver
l'affectation de sentiment et de langage adoptée par cette société: il
paraît même qu'elle était parvenue à y faire une espèce de
schisme[34].»
[34] PETITOT, _Notice sur madame de la Fayette_, dans la
collection des _Mémoires sur l'histoire de France, depuis
l'avénement de Henri IV jusqu'à la paix de 1763_, t. LXIV, p.
338.
De même que les personnes préoccupées ou inattentives ne saisissent
jamais que la dernière phrase d'un raisonnement ou les dernières
paroles d'une conversation, il semble que la postérité ne soit destinée
à connaître l'histoire d'un siècle ou d'une époque que d'après
l'impression que ses dernières années ont laissée, et d'après les
discours et les récits du siècle ou de l'époque qui lui a succédé: or,
ce temps où le retentissement des passions qui ont fait irruption n'a
point encore cessé; où les blessures faites aux intérêts, aux
réputations, aux amours-propres, ne sont pas encore cicatrisées; où les
haines, les affections, les préjugés ont changé de forme et de nom sans
changer de nature, est peut-être le temps le moins favorable de tous
pour nous offrir une image fidèle de celui dont il est le plus
rapproché. Cependant celle qu'il nous livre est celle qu'on adopte
comme parfaitement ressemblante; et c'est d'après ce type altéré ou
incomplet qu'on en parle, qu'on en raisonne, qu'on en écrit, ressassant
et reproduisant sans cesse les mêmes erreurs; car les esprits patients
qui recueillent, comparent et discutent les faits ont toujours été
rares: ils le sont encore plus aujourd'hui, et ils semblent même être
entièrement inutiles, puisque pour nous l'histoire la plus vraie selon
le siècle est celle qui nous offre le plus de faits extraordinaires ou
inexplicables, le plus de contrastes singuliers, en un mot le plus
d'invraisemblances; où tout ne se passe pas comme il a plu aux
événements et à la Providence, mais selon ce qui plaît à notre
imagination, selon ce qui est conforme aux fantômes qu'elle s'est
créés. De là, par une conséquence nécessaire, on en est venu à écrire
dans plus de cent volumes, et à faire recevoir comme un axiome
très-philosophique, que le roman était plus vrai que l'histoire.
Je préviens, quelles qu'en soient pour moi les conséquences, que je
n'écris point pour cette classe de lecteurs, quoique je n'ignore pas
que ce soit la plus nombreuse. Aussi, malgré la peine que j'ai de
contrarier ceux qui sont si bien disposés en faveur de madame de
Sévigné et en même temps si prévenus contre l'hôtel de Rambouillet, je
n'hésite pas cependant à leur affirmer que rien n'est plus opposé à la
vérité que l'assertion de M. Petitot, et qu'on ne trouverait pas dans
les écrits contemporains une seule ligne qui pût la justifier.
Tout démontre, au contraire, que c'est aux savantes ou ingénieuses
conversations de l'hôtel de Rambouillet que madame de Sévigné a dû de
voir se développer et s'affermir en elle ce goût vif pour la lecture et
les jouissances de l'esprit, dont ses inclinations pour le plaisir et
la dissipation l'auraient probablement éloignée; que c'est aussi dans
cet hôtel, dans ce véritable palais d'honneur, comme le nomme Bayle
(dont le scepticisme n'a pas pu même trouver place sur ce point), que
madame de Sévigné a pu apprendre combien de louanges, de considération
et d'empire s'attachent aux femmes qui dans le monde, dont elles
obtiennent les hommages, restent maîtresses d'elles-mêmes et résistent
aux charmes dangereux de la volupté, pour chercher un bonheur plus
durable dans le sein de la vertu. Cet exemple donné à sa jeunesse eut,
n'en doutons pas, une salutaire influence sur sa conduite, lorsqu'elle
eut à traverser plusieurs années dans la situation la plus périlleuse
où une femme puisse se trouver.
Ce qui a surtout égaré l'auteur que j'ai cité, c'est que le souvenir de
l'hôtel de Rambouillet lui a aussitôt rappelé celui de Molière et des
_Précieuses ridicules_, oubliant qu'un intervalle de quinze ans sépare
l'époque de l'apparition de cette comédie et celle où l'hôtel de
Rambouillet exerçait, sans opposition comme sans partage, son heureuse
influence; et dans cet intervalle est la Fronde. L'expérience nous a
fait assez connaître que l'effet des guerres civiles et des révolutions
politiques n'est pas seulement de démasquer les visages, de mettre à
nu les cœurs, d'établir la discorde partout où régnait une harmonie
au moins apparente, mais aussi de changer subitement tous les rapports
sociaux. Une métamorphose complète s'opère alors dans le langage et
dans les actions; elle est si prompte, que ceux qui ont l'idée la moins
avantageuse de la nature humaine ont peine à y croire. L'intérêt, la
peur, un vil égoïsme ou une basse ambition, semblent produire le même
effet que l'eau de cette source magique dont nous parle l'Arioste, qui
changeait aussitôt l'amour en haine et la haine en amour. Tous les
droits de la reconnaissance sont méconnus, tous les liens de la
dépendance sont rompus; on outrage ceux que l'on flattait, on flatte
ceux que l'on outrageait; on s'arrange avec le présent en calomniant le
passé; l'on se fait violence pour effacer jusqu'au souvenir de ce qui
fut, afin de mettre à profit ce qui est; en un mot, on change tout à
coup, et sans honte, de parti, de principes, de liaisons, d'habitudes,
de manières, de préjugés et de ridicules.
Sans doute les altérations produites par la Fronde ne sont point
comparables à celles dont nous avons été plusieurs fois témoins; mais
pour n'avoir pas été aussi profondes, aussi universelles, elles n'en
sont pas moins réelles; et c'est pour les avoir ignorées que plusieurs
écrivains estimables ont porté tant de faux jugements, émis tant
d'idées erronées sur ces temps divers de notre histoire; temps que l'on
a réunis à tort sous la dénomination, trop générale et trop vague, de
_siècle de Louis XIV_. Ce siècle comprend plusieurs époques, qu'il faut
distinguer pour le bien connaître.
Le sujet dont nous nous occupons semblerait même nous obliger de
remonter plus haut; car les réunions de l'hôtel de Rambouillet datent
de la fin du règne de Henri IV. Ces réunions ont brillé de tout leur
éclat pendant le règne de Louis XIII, ont commencé à décliner sous la
régence et la Fronde, et ont perdu toute leur suprématie sur la société
lorsque Louis XIV a été en âge de tenir lui-même sa cour.