--A votre aise, poursuivit le ministre. D’ailleurs ce n’est pas ceci qui

nous préoccupe...

Floriot eut un geste qui pouvait signifier: «Comme il vous plaira».

--Je vous demande... Je vous prie, rectifia le Premier, de vouloir bien

expédier à votre journal un télégramme dans lequel vous tâcherez

d’effacer les tristes effets que vous avez pu, par... imprudence,

inadvertance, provoquer. Ce télégramme, pour éviter toute erreur, nous

allons vous le dicter...

Floriot ne bougea point. Il avait du mérite, car il ne se sentait pas

rassuré. Il était certain que des hommes, derrière les portes,

écoutaient et attendaient.

--Voici, reprit posément le ministre sans vouloir remarquer l’attitude

du reporter... Vous pourriez dire que le bruit a couru et court encore

que le prince Evgueny se trouvait dans une villa près de Genève. Ce

bruit a produit en ville une grande émotion... Vos renseignements

particuliers vous permettent d’affirmer que ce bruit est mal fondé. Vous

savez que le Prince est loin de la Suisse. Vous en avez eu l’assurance

du Grand Chancelier en personne qui a bien voulu vous accorder une

audience. Il vous a déclaré qu’il ne voyait dans ce bruit répandu qu’une

plaisanterie. Mais qu’il se refusait à croire que l’on avait voulu créer

à Paris des difficultés au gouvernement exilé d’un pays ami de la

France...

«C’est tout, Monsieur. Un de nos collaborateurs muni de vos références,

va envoyer sur-le-champ, un télégramme dans ce sens à votre maison. Nous

aurons le plaisir de vous conserver avec nous jusqu’à son retour et, en

l’attendant, je pense que vous boirez avec joie à la santé, à la chance

et à la gloire du prince Evgueny qui combat pour sa couronne et vous

réjouir aussi d’être le premier à publier cette importante nouvelle»...

Ce dernier argument fut le seul que retint Floriot.

--Vous pouviez commencer votre audience par ces mots, déclara-t-il à

l’Excellence un peu surprise.

Il écrivit le télégramme attendu. Il pensait que Lonlay n’aurait pas

cette information, du moins qu’il ne l’aurait pas tout de suite. Il

conclut en remarquant une fois de plus que le zèle était toujours

inutile ou nuisible. Et que les «belles nouvelles» n’étaient pas

constamment réservées à ceux qui les cherchaient.

Mais quand, à la tombée de la nuit, il eut rejoint Lonlay-Labbaye et

conté son entrevue avec le premier ministre, il fut de l’avis de ce

dernier:

--Ne restons pas trois heures de plus ici. C’est suffisant. Vous

démentirez par exprès à Bellegarde, si vous le jugez nécessaire.

Lonlay et Floriot prirent immédiatement le train pour se mettre à l’abri

de l’autre côté de la frontière...

ÉPILOGUE

LE LIVRE DE BORD DE LONLAY

(_Suite_)

Pour la première fois, Dick commença à comprendre le jeu

terrible que nous jouons dans la vie, et comment aucune

réparation ne peut changer une chose une fois faite ni y

remédier.

R. L. Stevenson.

I

UNE FEMME A ÉTÉ PERDUE...

Ici Lonlay-Labbaye reprend la parole.

--Toute cette histoire va nous amener des histoires diplomatiques, me

disait Floriant de Floriot dans le train qui, sans impatience, nous

ramenait en France.

--Pour quelle raison?

--Ce Prince qui ne veut pas prendre la couronne...

--Mais on ne lui offre pas la couronne! Écoutez-moi. Je ne cherche pas à

calculer les conséquences de notre curiosité. Je ne désire pas non plus

tirer des conclusions du peu que nous avons appris. J’ai voulu me

renseigner. J’ai vu, par hasard, qu’il y avait un jeune homme faible,

mais à côté de lui, selon une règle souvent vérifiée, des personnages

puissants et volontaires. Près du débile Evgueny, un chancelier qui sait

ce qu’il veut et qui gouvernera au besoin. Ainsi les autocraties et les

dictatures se perpétuent. Et si elles tombent, c’est parce que, sans

doute, rien n’est éternel et qu’il faut toujours construire.

«Nous revenons de Genève, convaincus, vous et moi, que l’autorité, même

arbitraire, même trop énergique d’un seul, est préférable aux

incohérentes compétitions de plusieurs petits maîtres.

--Je ne voyais pas si loin, répondit Floriot sans s’émouvoir. Je me

demandais: «Cette histoire aura-t-elle des suites?»

* * * * *

Elle n’eut pas de suites... Du moins celles que redoutait Floriot.

Lorsque je rentrai à mon journal, je ne fus pas blâmé pour avoir expédié

d’abondants détails, inédits jusqu’alors, sur le Prince réfractaire au

pouvoir, sur les dames d’honneur qui se confient à un reporter et

s’évadent d’un Palais... Je ne fus pas félicité non plus. C’est fort

bien. Il ne faut pas se montrer trop exigeant.

Floriot, par contre, reçut dans son quotidien, quelques discrets

compliments.

--Évidemment, lui confia le troisième secrétaire de la rédaction qui est

son ami, évidemment, nous n’étions pas satisfaits tout d’abord quand

nous avons vu ce que publiait la concurrence. Mais quand les démentis

ont commencé, on se disait: «Allons, Floriot s’est montré prudent. Il a

agi avec sa réserve habituelle.»

«D’ailleurs, des dépêches de source anglaise ont confirmé régulièrement

ce que tu avais le premier annoncé: «le Prince, à la tête de ses

partisans, dirige l’offensive dans le royaume qu’il veut reconquérir».

Un télégramme britannique précisait même--ce que tu ne pouvais

savoir--qu’il avait été blessé devant ses troupes. Et c’était cela qui

était normal, vraisemblable et exact.»

«Et puis, ton entrevue, avant de quitter Genève, avec le Grand

Chancelier qui t’a fait des confidences est une trouvaille...»

Floriot en écoutant ce résumé de l’opinion directoriale, de conclure:

--En somme, je ne m’en suis pas trop mal tiré?

--Oui. Rien à te reprocher.

Floriot a raison: pourquoi courir sus à la vérité? Je devrais pourtant

le savoir: les gens ont une instinctive horreur de ce qui est vrai. Il

suffit pour s’en rendre compte d’observer un passant,--c’est-à-dire un

«lecteur moyen»--dans la rue. Tombe-t-il par surprise en arrêt devant

une glace? Il est choqué et mécontent. Il ne se reconnaît pas. Puis, il

se reprend et se rectifie. Il reconstruit l’allure et la ressemblance

qu’il croit habituellement être les siennes. Les peintres de portraits

et les photographes le savent bien qui ne délivrent à leur clientèle que

des épreuves retouchées.

Aussi, quelles clameurs lorsqu’un importun prétend imposer ce qu’il a vu

ou entendu!

*

* *

Il y a trois jours, Jacques Wisel, méconnaissable depuis son retour de

Suisse, est venu me voir.

--Vous allez repartir?

--A quoi voyez-vous ça?

--Votre valise est prête.

--Elle est toujours prête...

--Je sais. Mais cette fois, vous allez l’emporter.

Il ne se trompe pas. Je suis en instance d’un nouveau voyage.

--Il faut bien que je rétablisse ma réputation, tout au moins que je la

maintienne.

Jacques Wisel secoue la tête.

--Cela ne vous a pas porté chance cette expédition à la Grande Marche.

Et aussitôt, il en vient à ce qui l’intéresse:

--Pas de nouvelles d’Ozilie?

--Et vous?

--Rien du tout.

--Moi, dis-je, pas grand’chose... Une carte, datée de Wien, avec ces

mots: «Inaltérable reconnaissance». Puis une autre carte de Wien

également: «Avec les remerciements de la dame d’honneur». Ni l’une ni

l’autre ne sont signées. Mais cela ne permet aucun doute.

--Et Caussanges? Il n’a rien appris?

--Il sait quelque chose. Il est retourné dans sa propriété de Chamarges

et il a surveillé du haut de sa terrasse, ce qui se passait dans la

propriété de sa voisine, Mlle Isabelle Chenoncay. Mais il n’a aperçu ni

Isabelle ni... Ozilie. Cependant, un matin, il a remarqué une grande

animation: des étrangers visitaient le domaine. Parmi eux, une femme. Ce

n’était pas Ozilie. Caussanges s’est informé: la propriété était à

vendre. Les Chenoncay iront s’établir à Wien, paraît-il...

--Si j’allais à Wien? me demande Wisel.

--Je ne vais pas de ce côté.

--C’est étrange, ajoute-t-il. Que pensez-vous de cette femme? Vous ne

croyez pas qu’elle nous contait des histoires imaginaires?

--Je ne sais ce qu’elle vous a confié.

--Je vous l’ai dit en détail, reprend Wisel.

--Ce que vous pouviez m’avouer...

Il n’insiste pas. Il pose une nouvelle question:

--Et Caussanges? Son opinion?

--Je crois qu’il écrit des lettres à Ozilie. Mais il ne les envoie pas.

C’est une manière comme une autre de soigner sa maladie.

--Ah! il lui écrit...

--Il ne s’en cache pas.

Wisel s’arrête. Je songe que je lui ai trouvé, sans le vouloir, une

belle occupation pour ses soirées d’hiver.

--Je ne sais si vous l’avez remarqué, mais je tenais beaucoup à cette

jeune fille.

J’ai, heureusement pour moi, un certain flegme et je n’éclate pas de

rire. Ce qui engage Wisel à continuer:

--C’est stupide. C’est ainsi... Que faire?

--Voyagez...

Il ne m’écoute pas... Il poursuit:

--Je lui ai écrit à l’adresse qu’elle m’a donnée une lettre, puis une

autre... Puis une dernière où j’entasse des reproches inutiles et

ridicules sur son incompréhensible silence. C’est ennuyeux... Je

donnerais beaucoup pour reprendre cette dernière lettre si c’était

possible... Vous ne voyez pas comment?

--Quelle adresse?

--Poste restante.

--Rue Danton?...

--Comment le savez-vous? s’étonne Wisel.

--Voyons! C’est l’adresse qu’elle a remise à Caussanges: «Bureau de

poste, rue Danton...»

--C’est vrai! Je n’y songeais plus...

Précisément, en dépit de mes déplacements un peu bousculés, j’ai

conservé dans mes poches les enveloppes au nom d’Ozilie de Wicheslaw

recueillies dans la chambre de Trophime, la nuit de ma visite à la

Grande Marche.

Le moyen le plus simple pour reprendre les lettres de Wisel, c’est

d’envoyer la fille de ma concierge rue Danton, avec les précieuses

enveloppes que j’ai rapportées.

--Je vais réfléchir. Revenez demain. Je vous dirai si j’ai réussi.

--Où vous rencontrer? Chez vous?

Je songe que je pourrais bien demain être obligé de sortir...

--A quatre heures et demie, boulevard Saint-Germain, près de la rue

Danton. Promenez-vous devant la librairie. Je serai exact.

Wisel s’en va en me remerciant.

Malheureux Wisel... C’est un peu par ma faute, après tout, s’il est

ainsi... Mais pouvais-je prévoir? Une personne que l’on rencontre vous

pousse dans la vie d’une autre que l’on ignorait jusqu’à ce moment-là.

Par erreur, distraction ou négligence cette démarche vous entraîne dans

un cercle différent, une contrée insoupçonnée...

Se seraient-ils connus, sans moi, ce garçon et cette jeune fille? J’en

doute. Et l’intrigue commence.

Car cette personne, découverte par hasard ou par jeu, voici qu’elle vous

est sympathique. Bientôt, vous ne savez plus vous dispenser de sa

présence animatrice.

Et tout s’enchaîne, pour peu qu’elle le veuille ou ne le veuille pas...

*

* *

Je ne puis pourtant pas lui avouer--d’abord ça ne changerait

rien--qu’Ozilie de Wicheslaw, nom et titre qui lui furent accordés pour

paraître à la Cour du prince Evgueny, c’est Mlle Isabelle Chenoncay, de

nationalité française, orpheline actuellement, fille d’un officier de

cavalerie, détaché comme instructeur à l’État-Major d’Evgueny...

Je ne puis pas lui raconter que Mlle Ozilie-Isabelle n’est point une

petite institutrice, mais l’unique héritière de son oncle Chenoncay,

propriétaire de villas et d’immeubles en France et à l’étranger.

«Ozilie, monomane du bluff», semble-t-il croire pour me contraindre à

rectifier. Je ne puis pas lui répondre qu’Isabelle n’a point menti, si

ce n’est sur quatre ou cinq points seulement, ce qui est vraiment minime

pour une femme et toujours avec cette excuse que c’était pour sa défense

ou son offensive. Ainsi, si elle se présenta comme une infortunée, ce

fut pour décourager les candidats à sa fortune--c’est bien son droit--et

parce qu’elle cherchait elle-même son fiancé et s’en remettait à elle

seule du soin périlleux de le découvrir.

Je ne peux pas non plus expliquer à Wisel que parmi les lettres qui

attendent à la poste restante, il en est trois au moins d’un imaginaire

fiancé. Ozilie les composa, dans l’espoir qu’elles tomberaient sous les

yeux du prince Evgueny, par l’entremise de quelque espion, et qu’Evgueny

serait désormais sans moyen pour lui avouer qu’il l’aimait toujours...

Et lorsque d’Autriche, Ozilie, plus tard, fera réclamer sa

correspondance à la poste restante et qu’on lui annoncera que tout a été

retiré, elle songera à Wisel et elle se taira. Déjà, son silence n’a pas

d’autre cause: elle s’imagine que Jacques Wisel est au courant et qu’il

sait qu’elle est Isabelle, riche et mariée...

Oui, je ne puis rien dire. D’abord parce que j’ai promis le secret à

Trophime jusqu’à ce que j’apprenne le mariage de Mlle Isabelle. Et puis,

cela ne changerait rien, même une allusion la plus discrète. Quelque

jour, cependant, si j’en ai le loisir, il faudra que je me mette à la

recherche d’Ozilie et que je la ramène à Wisel... Mais d’ici là, Elle ou

Lui, ils auront peut-être tout oublié...

*

* *

Après Wisel, voici Caussanges.

Je ne l’attendais pas. Quelques minutes plus tôt, ils se trouvaient face

à face, Jacques Wisel et lui. Que serait-il advenu de cette rencontre?

Ils se voient peu. Peut-être un de ces revirements dont je parlais tout

à l’heure? Rien du tout, aussi bien, l’un et l’autre demeurant dans son

silence.

Pierre Caussanges vient, lui aussi, pour avoir des nouvelles. La lettre

qu’il découvrit sur la route de Chamarges n’aura pas été sans influence.

D’abord, elle le contraignit à en écrire d’autres, car elle apporta dans

sa vie de célibataire un levain de curiosité romanesque.

Une certaine crainte de la femme a conduit Pierre Caussanges au célibat.

Des liaisons provisoires, des rencontres, où il s’est montré par trop

inférieur devant un adversaire féminin probablement plus hardi ou

simplement méprisant lui ont donné l’appréhension d’une intimité

durable...

Maintenant, il est trop tard. Il le croit du moins. Tant de manies, tant

de pas placés dans les mêmes pas! Et lorsqu’une fortune imprévue vient

le surprendre, si elle lui accorde une audace brusque et exagérée, c’est

quand même une audace par explosions et sans suite.

Il désirait donc rencontrer quelque chose... Il cherchait. Il ne

discernait pas exactement ce qu’il souhaitait. La lettre d’Ozilie est

survenue à propos. C’était cela qu’il voulait au fond, sans le savoir.

Et maintenant, il ne pense plus qu’à déchiffrer le «secret d’Ozilie»,

comme il dit. Mais si je lui apportais ce que je sais de ce secret, sans

doute Ozilie ne l’intéresserait plus.

Je l’interroge le premier, sans même abandonner ces notes que je

termine, car je vais clore ce cahier sous peu de jours, je le sens bien,

ne serait-ce qu’en raison de mon nouveau départ qui est imminent.

--Pas de nouvelles?

--Sans nouvelles...

--Moi, non plus.

--Où sont-elles à ton avis?

--En Autriche, dans les Balkans, en Allemagne, en Italie...

--Un moment, interrompt Caussanges, j’ai eu l’intention de faire

paraître dans les grands journaux européens--mais à cause du change,

c’est très cher--une annonce rédigée dans ce style télégraphique qui est

une des formes de la sensibilité contemporaine. Mais Ozilie

l’aurait-elle vue? C’est douteux. Si encore on savait à peu près dans

quelle région elle voyage?...

--Elle est longue ton annonce?

Car je tutoie Caussanges. Je le vois assez rarement--je le voyais

plutôt, car depuis l’affaire de Chamarges, il n’hésite pas à venir me

surprendre boulevard Saint-Germain. Je voyage souvent avec Floriot, j’ai

une sincère estime pour Wisel: je ne les tutoie jamais.

--Non. «Une femme a été perdue». C’est le titre...

--On pensera à une réclame pour un film. Continue...

--Alors, à ton avis, pas de titre.

--Puisque tu mets l’annonce aux «objets perdus».

--Non. A la «Correspondance»... Enfin, je réfléchirai. Voici le texte:

Caussanges lut:

--«_Si Ozilie errante sur les routes du monde se souvient encore de la

lettre perdue et retrouvée dans le chemin de Chamarges qu’elle écrive

Caussanges Paris (ici mon adresse) Agences s’abstenir_».

II

A CAUSE D’UNE LETTRE RETROUVÉE

En lisant les journaux ce matin,--vieille habitude--je m’arrête sur une

petite dépêche, à coup sûr d’origine anglaise, bien qu’elle soit datée

de Constantinople. Elle annonce en cinq lignes que le prince Evgueny a

été assassiné en Kabardie par un fanatique. C’est tout. Pas de

commentaires. La nouvelle, du reste, a fait peu de bruit. Nul ne

souligne la malheureuse destinée du petit prince amoureux et

irascible...

Ce télégramme dit vrai,--je l’ai su depuis--en ce qui concerne la mort

violente d’Evgueny. Le fanatique n’était pas un partisan de la royauté

ou de la république, mais un jaloux que son épouse délaissait. Il a

frappé de plusieurs coups de poignard un Européen en qui il a cru

reconnaître l’amant de sa femme.

La vérité, plus tard encore, j’ai pu la rétablir ainsi qu’il suit:

Evgueny, après la disparition d’Ozilie, avait quitté en secret la Suisse

pour gagner la Kabardie et se conformer à ce qu’annonçaient les

télégrammes du premier ministre. Toutefois, il s’était arrêté à Wien.

Pas d’Ozilie. Où était-elle? Evgueny ne pouvait imaginer qu’Ozilie

vivait alors toujours en Suisse, dans une retraite sûre.

Ce rêveur désenchanté avait voulu sincèrement se perdre dans l’action.

Il continua sa route, avec une résolution désespérée dans les replis de

son cœur. A peine fut-il parvenu dans son royaume qu’il se fit tuer, par

erreur.

De cette fin tragique, aucune allusion à mon journal. Toutefois,

quelques excellents camarades doivent dire en me désignant:

--Il a beaucoup d’imagination.

Et c’est un blâme de leur part, chez ceux-là même qui ne savent rien

distinguer en dehors d’une réalité qu’on leur apporte toute triturée.

Par contre, Floriot qui était satisfait d’expédier sous forme de

télégrammes les communiqués falsifiés qu’on lui distribuait, est

considéré aujourd’hui comme un informateur sûr et sérieux. N’insistons

pas...

Mais Ozilie, lorsqu’elle apprendra la mort du Prince reviendra-t-elle à

Paris? Elle n’a plus de raison de se cacher, cette voyageuse qui

délaisse Chamarges pour Paris, Paris pour la Suisse, Genève pour Wien et

ainsi de suite, fuyant toujours comme un malade à la recherche d’un

asile meilleur.

Toutefois, si elle ne reparaît pas, ce sera bien la preuve qu’elle croit

Wisel au courant de ses deux noms et de sa véritable identité. Et elle

ne se décidera jamais--je la connais suffisamment--à fournir des

explications que l’on n’admet qu’à demi, pour avouer qu’elle s’est

dissimulée sous un manteau étranger... pour s’excuser enfin d’avoir

menti...

*

* *

N’oublions pas. A quatre heures et demie, devant une librairie boulevard

Saint-Germain, rendez-vous avec Jacques Wisel. Il me reste encore le

temps de donner les instructions nécessaires à la fille de ma concierge

pour retirer de la poste restante les lettres adressées à Mlle Ozilie de

Wicheslaw. La demoiselle nous rejoindra sur le boulevard. Ainsi, je

n’aurai pas de tri à opérer: Wisel recevra toute la correspondance.

--C’est très bien, dit Wisel dès qu’il m’aperçoit. Vous êtes à l’heure.

Je ne lui en ferai pas la remarque, mais il est agité plus qu’il ne le

croit. Et il doit m’attendre depuis un moment déjà.

--Vous avez «ma» lettre?

--Les voici...

Je désigne une jeune personne légèrement sournoise qui vient à ma

rencontre et me remet d’un air indifférent un paquet d’enveloppes. Elle

s’éloigne, non sans témoigner de sa curiosité. Je tends les lettres à

Wisel.

--Qu’est-ce?...

--Six lettres de Pierre Caussanges--son adresse est au verso--trois qui

sont de vous;--votre écriture est bien reconnaissable--et trois autres

d’origine ignorée...

--Je ne veux que les trois miennes, observe Wisel.

--Moi, je n’en désire aucune. Prenez, faites ce que vous voudrez. Vous

ne voulez pas vous asseoir dans un café?

--Il va pleuvoir, c’est vrai, mais je préfère marcher. Je ne puis rester

en place, me répond Wisel.

C’est pour ne pas montrer sa stupéfaction. Quelles sont ces trois

lettres inattendues dont il examine à présent la suscription.

--On vous a tout donné?

--Bien sûr.

--Et ces lettres-là? s’étonne-t-il avec un visage ridé par l’angoisse.

C’est donc cela les effets du capricieux amour! Quelle chose curieuse à

observer chez les autres.

--Je ne sais pas.

--Que dois-je en faire?

--Les mettre dans une boîte, elles retourneront au bureau d’où elles

sont sorties. Mais que de complications vont apparaître!

--Alors?

--Détruisez-les.

Mais il ne m’écoute pas.

--Qu’en pensez-vous? Elle avait un autre correspondant?

--Cela ne signifie rien. Ce sont peut-être des lettres d’affaires.

--Vous pensez?

--Évidemment!

Je ne suis sûr de rien, mais je réponds avec assurance. Aussitôt Wisel:

--Vous savez beaucoup plus de choses que vous ne voulez en laisser

entendre, remarque-t-il avec amertume.

--Pourquoi cette réflexion? Après tout, vous avez peut-être raison...

--Je parierais que vous êtes au courant du contenu de ces trois lettres,

reprend Wisel en tournant dans ses mains les trois enveloppes inconnues.

--Ne pariez pas, vous allez perdre.

--Ozilie et Trophime vous ont fait des confidences.

Il me le déclare sur un ton irrité. Excusons-le... Il est tellement

changé depuis le jour où il a fait la découverte d’Ozilie.

J’aime les gens qui savent se décider. Réfléchir. Oui. Mais agir. Et

puis il arrive ce qui doit arriver. Je préfère même ceux qui savent au

besoin, commettre une sottise. Un peu vivement, j’interviens:

--Si vous étiez seul, est-ce que vous regarderiez ces lettres?

--Pourquoi cette question?

--Parce que je vais me retirer. Qu’allez-vous faire?

--Je vais remettre ces lettres à la boîte.

--Non. Vous en aurez un regret inavoué, mais certain. Prenez le seul

moyen qui vous accordera une tranquillité, même provisoire.

--Vous êtes un étrange personnage, Lonlay...

--On me l’a déjà affirmé.

--Vous conservez le secret d’une confidence, mais vous n’hésitez pas à

me conseiller d’ouvrir ces lettres qui m’apprendront ce que vous

savez...

--Je ne vous y oblige pas...

--Je sais bien. Vous êtes quand même un drôle de corps. Incapable d’une

indiscrétion en ce qui concerne un ami. Mais lorsqu’il s’agit de votre

journal, vous ne vous connaissez pas de limites... Avouez que vous êtes

aussi avide de connaître ces lettres que moi-même. Si on vous les avait

remises, à vous seul, que feriez-vous?

--Je n’hésiterais pas.

--Vous les décachetteriez!

--J’ignore. Mais j’aurais déjà pris une décision.

Jacques Wisel fait encore quelques pas.

--Si elles m’ont accordé des confidences, comme vous le supposez, mon

cher Wisel, elles ont dû me demander de les garder secrètes. Par

conséquent, c’est comme si elles ne m’avaient pas parlé.

Il s’excuse, il met dans sa poche les lettres de Caussanges et les

siennes. Mais il ne sait quoi faire des trois autres. Le timbre de la

poste indique Paris. Il me le fait remarquer.

--Je ne sais rien de cette femme, ajoute-t-il, avec un sourire où il y a

de la colère et de la rancœur. Et là-dedans, peut-être, se trouve la

réponse à toutes les questions que je me pose. Mais qu’apprendrai-je?

A la manière des hésitants qui reculent un peu ce qu’ils vont décider,

il déchira brusquement une enveloppe. Et il se mit à lire. Son geste, je

l’avoue, me surprit. Mais bien davantage son visage, à mesure qu’il

lisait. Il fut saisi d’un tel désarroi qu’il épelait à voix basse:

Ozilie, nos baisers... Et cette nuit du mois dernier où je vins te

surprendre, rappelle-toi... Un signe de toi et j’accours.

Wisel ouvrit la seconde lettre.

Notre nuit de noces. Ton petit corps dans mes bras...

A la troisième maintenant.

Mon épouse chérie... Notre mariage secret qu’il faudra bien

régulariser... Quand pourrons-nous, au grand jour paraître ensemble,

vivre ensemble...

Pas de date. Une signature illisible. Et tout cela impersonnel,

dactylographié! Wisel s’arrêtait comme par hasard, sur des passages:

Notre mariage jusqu’ici secret, mais légal tout de même, rassure-toi.

Et le consentement de ton oncle n’était pas nécessaire...

Il cessa de lire.

--Ce n’est pas possible! dit-il. Ce n’est pas possible!

Les dieux de la tribu · 第 11 / 12 段