vraiment trompé, revint aux adresses, feuilleta les papiers. Mais les
lignes se bousculaient. Il ne distinguait plus ce qu’il avait déchiffré
tout à l’heure et par ci, par là, il relevait des «Ozilie», «ma femme
chérie», «mon épouse aimée» comme des points de certitude...
Bouleversé, il restait sur place.
--Vous êtes malade?
D’un mot, j’aurais pu le guérir. Ces lettres, c’était Ozilie elle-même
qui les avait écrites et fabriquées pour que le prince Evgueny, la
croyant mariée, ne songeât plus à l’épouser et, à cause d’elle, à
rejeter une couronne, même problématique.
--Pourquoi? répétait-il. Les femmes se griment donc suivant l’homme à
qui elles s’adressent...
--Les hommes aussi, Wisel...
--Ces lettres ne sont pas vieilles, reprit-il. Voyez les timbres:
Octobre.
--Je ne parviens pas à lire...
--Elle a menti... Elle était perfide... comme les autres...
--Vous la calomniez... Elle vous expliquera quand vous la verrez.
--Je ne la verrai plus...
Jacques Wisel regardait devant lui. Des gens passaient à côté de cet
homme désaxé. Deux femmes qui se donnaient le bras se mirent à rire en
le voyant. Il ne pensait plus à moi. Je m’étais éloigné un peu pour
mieux l’observer et aussi pour qu’il ne fût pas gêné quand il
reviendrait à lui...
Mais déjà il ne me connaissait plus. Que faire? Je me retirai encore
puisque je ne pouvais être pour lui d’aucun secours. Je le surveillai
quand même. Comme tout devait chavirer dans son cœur! Avant de partir,
je me retournai: il était resté sur le bord du trottoir, «ses lettres» à
la main, insensible à la petite pluie d’hiver qui commençait de tomber
sur Paris.
POUR CONCLURE
Telle est cette histoire où, à cause d’une lettre égarée, l’on voit le
jeune homme qui l’a recueillie ne plus songer qu’à une femme, cette
femme rencontrer de son côté ce qu’elle juge l’insaisissable bonheur,
s’attarder à sa poursuite, puis le laisser fuir, un journaliste
déchiffrer une énigme, poursuivre une Altesse, gagner une partie,
échouer ensuite par excès de réussite, un Prince, plein de velléités et
d’hésitations, qui a perdu son trône, proclamer par faiblesse et dépit
de ne pouvoir le reconquérir, qu’il n’en veut plus et s’attacher, tant
est grand son esprit de contradiction, à détruire ce qu’avait échafaudé
son premier ministre, où l’on voit encore la même jeune femme, sensible
et volontaire, mais qui se croit forte et libre, errer désormais sur les
routes du monde. Et son cœur est à prendre. Agences s’abstenir.
Fin
(L’Homêt, 1926).
(Paris, 1928).
TABLE
Pages
INTRODUCTION.--Conversation avec l’auteur 9
PREMIÈRE PARTIE
A CAUSE D’UNE LETTRE PERDUE
I.--Une rencontre sur la route 17
II.--Deux départs pressés 27
III.--Dans le rapide 33
IV.--Sur les quais de la gare 45
V.--Ce qu’on lit sur la lettre 52
VI.--Retour à l’expéditeur 61
DEUXIÈME PARTIE
LES DÉLÉGUÉS DE SON ALTESSE
I.--Première entrevue 69
II.--Sur Lonlay-Labbaye 78
III.--Deuxième entrevue 84
IV.--Lettres de fiançailles 94
TROISIÈME PARTIE
LE LIVRE DE BORD DE LONLAY
I.--Devant la Grande Marche 101
II.--Selon «Sa Noblesse Ozilie» 108
III.--Selon le Prince et Ozilie 115
IV.--Le pavillon des femmes 126
V.--Les confidences d’une dame d’honneur 133
VI.--Le Prince n’avait pas tout dit 143
QUATRIÈME PARTIE
POUR LA DERNIÈRE HEURE
I.--Les confidences d’un officier de service 153
II.--Un succès de Floriot 163
III.--A quoi songe une «dame d’honneur»? 167
IV.--Lonlay à Genève 173
CINQUIÈME PARTIE
LA GRANDE MARCHE ABANDONNÉE
I.--L’auteur responsable 183
II.--La «petite disciple» 192
III.--Un guide pour sortir du parc 204
IV.--Disparition des «dames d’honneur» 212
V.--Différences de point de vue 221
ÉPILOGUE
LE LIVRE DE BORD DE LONLAY (Suite)
I.--Une femme a été perdue 231
II.--A cause d’une lettre retrouvée 241
Pour conclure 249
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 16 OCTOBRE 1929
PAR L’IMPRIMERIE FLOCH
A MAYENNE (MAYENNE)