--Ça me connaît, affirma Trophime. Plus d’une fois, pour vivre en paix

avec Mademoiselle, j’ai rendu inutilisables les sonneries électriques.

--Il faut tout connaître dans la vie, approuva Lonlay. Puis vous

prendrez un revolver. C’est au cas où les chiens vous poursuivraient.

Vous expliquerez à Mlle Ozilie votre plan, qui est le suivant: A neuf

heures, Mlle Ozilie, vous annoncera qu’elle est malade. Elle se

couchera. Cependant, elle restera sous ses couvertures, habillée de

noir, chaussée, prête à partir. Vous placerez dans un coin votre cape

noire qu’elle revêtira. Vous soignerez Mademoiselle, vous ferez

semblant. Vous aussi, vous serez prête au départ.

«Vous irez chez la concierge, chez Mlle Gina, je ne sais où encore,

demander du thé, de la menthe, du tilleul, ce que vous voudrez, pour

Mademoiselle qui est couchée. Ce sera une occasion de répandre la

maladie de Mlle Ozilie.

«Maintenant, la sentinelle. Il est probable qu’on en désignera une pour

votre porte du pavillon. Vous connaissez la sentinelle?

--On change chaque soir. Hier, nous en avions une que je n’ai pas vue.

Ce n’était pas la même que celle d’avant.

--Il y a donc des sentinelles?

--Pour nous, oui. Mais, je vous l’ai dit, elles dorment.

--Il faut prévoir le cas où elles ne dormiraient pas. Vous tâcherez

d’entrer en conversation avec ce gardien. Vous ne lui cacherez pas que

votre maîtresse... Mademoiselle, est malade, vous lui ferez même des

confidences comme celle-ci: «Cela m’ennuie un peu, mais cette nuit, elle

ne me dérangera pas; je pourrai dormir tranquille, etc...» Et vous

boirez devant lui des liqueurs fortes. Vous ferez le simulacre, tout au

moins. Et vous trinquerez souvent, le plus souvent possible, avec la

sentinelle...

--J’ai compris. Ça me va, interrompit Trophime. Si c’est le jardinier en

second, il sera ivre avant une heure...

--N’allez pas trop vite en besogne. Vous préparerez avec des draps, des

oreillers, des coussins deux mannequins qui devront représenter l’un

Mlle Ozilie, le second vous-même. Ne cherchez pas la ressemblance. Ces

mannequins, vous les cacherez jusqu’à onze heures. A onze heures dix,

heure de votre montre, vous les étendrez dans vos lits respectifs. J’ai

en ce moment une heure dix. Règlez-vous de même. A onze heures quinze,

vous vous habillez, Mlle Ozilie se déguise en Gina, vous, en une des

personnes du Palais, celle que vous préférerez.

--Comme la femme du chancelier qui porte un bonnet de fourrure et des

bottes...

--C’est ça. Vous avez eu soin de souhaiter bonne nuit à votre gardien

s’il ne dort pas déjà. Vous avez aussi fermé solidement toutes vos

portes et fenêtres, sauf une fenêtre, celle qui s’ouvre sur le petit

sentier, le long du mur de clôture, pour aller aux communs. A onze

heures vingt, vous êtes prêtes toutes les deux à sauter par la fenêtre.

Vous sautez. Vous refermez la fenêtre, quand vous êtes dehors, au moyen

de ficelles que vous avez accrochées à l’intérieur et que vous tirez

lorsque vous vous trouvez dans le sentier. Puis vous partez. Vous

comprenez?

--C’est lumineux, déclara Floriot.

--Ça me plaît beaucoup, assura Trophime.

--Vous marchez la première. Mlle Ozilie imite la boiterie de Gina. Vous

vous dirigez sur ce point que j’indique par un _x_ minuscule sur votre

plan et qui est situé à dix mètres de la fin du parc, du côté de la

route parallèle au lac. Vous vous éloignez donc, en quittant votre

logis, de la pièce d’eau, passez derrière les jardins, vous arrivez dans

les bois et le parc, en d’autres termes, vous traversez en angle presque

droit la propriété. Quand vous serez parvenues au point _x_, il sera

onze heures trente-cinq. J’y serai. C’est entendu?

--Dites que nous y serons, rectifia Floriot.

--Vous voulez venir? s’étonna Lonlay. Cela peut être dangereux.

--On verra bien.

--A votre aise, répondit Lonlay sans enthousiasme.

--Une seule remarque, observa Trophime. Il y a des fils de fer barbelés

comme haies, au fond du parc. Nous ne pourrons pas passer.

--Je serai là, répéta Lonlay. Ayez confiance. Si l’on vous rencontre

dans le parc, laissez-vous aborder. Racontez ce qui vous plaira pour

permettre à Mademoiselle de fuir... soit jusqu’au point _x_, soit de

retourner sans bruit à son pavillon.

«J’oubliais, vous annoncerez à Mademoiselle que Wisel est en sûreté.

J’ai reçu un télégramme de lui ce matin.

--Il doit être content!... remarqua Floriot.

--Eh! je ne sais pas...

--Il dit quelque chose pour Mademoiselle? demanda Trophime.

--Sans doute. Ce qu’il a écrit est plein de significations. Lisez

plutôt: «Colis pommes arrivé parfait état. Merci».

IV

DISPARITION DES «DAMES D’HONNEUR»

L’automobile qui venait de Genève avait pris la route parallèle au lac,

invisible du reste dans la nuit sans remède. Parfois les phares

éclaboussaient de lumière des murs, des futaies, d’autres murs...

--Vous avez confiance dans votre conducteur?

--Oui, dit Lonlay. C’est un garagiste italien qui s’est établi en

Suisse. Nous l’arrêterons à cinquante mètres de la «Grande Marche».

--Cinquante mètres avant d’arriver? demanda Floriot.

--Non, cinquante mètres après la porte du «Palais». Nous descendrons de

voiture. L’Italien examinera sa machine comme si elle souffrait d’un

malaise. Puis j’irai à la rencontre de nos fugitives.

--Je vous accompagnerai, reprit Floriot.

--Peut-être vaudrait-il mieux que vous restiez avec le conducteur...

L’automobile ralentit son allure devant les murs de la «Grande Marche».

--C’est ici, dit Lonlay.

Aucune lumière. Derrière la porte grillée, aucun bruit.

--Continuez encore, souffla Lonlay. Ne vous arrêtez pas. Je vais

sauter...

Il sauta en effet tandis que la voiture poursuivait son chemin. Lonlay

écouta un moment. Puis, tournant le dos à l’automobile qui devait aller

se garer un peu plus loin, il longea la Grande Marche, ses murailles, la

haie d’arbustes qui fermait son parc. Il s’arrêta et attendit. Il se

sentait très calme d’apparence. Cependant il n’était pas sans

appréhension. Il regarda l’heure au cadran lumineux de sa montre.

--Elles ne sont pas encore arrivées... Onze heures trente-deux... Rien

n’est perdu, toutefois.

Un chien aboyait de l’autre côté des murs. Un chat poussa un miaulement

prolongé. Quelqu’un s’avançait sur la route. Lonlay revint sur ses pas.

Il commençait à être inquiet. Il ne pouvait demeurer ainsi sur place.

Une voiture, des passants risquaient de remarquer cet homme isolé,

arrêté près des broussailles d’un jardin.

--C’est extraordinaire, se disait-il, les femmes sont toujours en

retard.

Onze heures trente-cinq. Toujours rien. Pourquoi celui qui s’avançait un

instant plus tôt ne bougeait-il plus? Lonlay aperçut à quelques mètres

devant lui, un long pardessus immobile. Et une voix demanda:

--C’est vous?

--Vous n’êtes pas avec le conducteur?

--J’étais inquiet. Je suis venu, répondit Floriot. Elles ne sont pas là?

--Pas encore.

--Les femmes ne sont jamais en avance, décréta Floriot.

Les deux hommes se tenaient sur le bord de la route. Une même impatience

les forçait à changer de place. Alors ils se rappelaient qu’ils

n’entendraient rien ou qu’ils ne verraient pas grand’chose si les femmes

survenaient. Outre l’anxiété de ne voir arriver aucune des fugitives, le

risque qu’elles affrontaient les préoccupait. Tout d’un coup le

froissement que produit parmi des branches et des feuilles le passage

d’un chien... Ensemble, ils eurent cette pensée:

--Les voilà!

Des mains écartaient les arbustes de la haie. Un visage les regardait:

--Qui est-ce? demanda Lonlay.

Et il s’aperçut que sa voix tremblait un peu. Comme on ne répondait pas,

Lonlay s’avança:

--Qui est-ce? reprit-il.

--C’est vous?

Lonlay attendit.

--Écoutez-moi, je ne puis pas sortir.

--C’est bien elle, dit Lonlay qui s’approcha aussitôt.

--On va vous aider, ajouta-t-il.

--Non, je suis venue seule pour vous annoncer que Trophime n’a pu me

suivre.

--Et pourquoi? interrogea Lonlay. Elle est arrêtée? En prison?

--Non. Elle est très malade. Elle est couchée.

--Venez quand même, ordonna Lonlay.

--Je vous remercie. Mais c’est impossible. Si je l’abandonne ce soir, je

ne la reverrai jamais.

Floriot et Lonlay restaient perplexes.

--Que vous a-t-elle raconté?

--Elle m’a dit: «Fuyez. Ne m’attendez pas». Et elle s’est couchée.

Lonlay traduisit sans hésiter:

--Oui, elle a trop bu avec le gardien.

--C’est un peu votre faute, répliqua Ozilie. Vous lui avez recommandé

d’enivrer la sentinelle. Ce n’était pas utile. Le soldat boira toujours

avec Trophime à qui il faut un compagnon pour porter des toasts.

--Elle a pris son rôle au sérieux, conclut Lonlay. Venez quand même. On

la fera partir demain.

--Non. Ce n’est pas possible. Adieu, Messieurs. Tous mes remerciements.

Et Ozilie disparut.

*

* *

--Qu’allons-nous faire? murmura Floriot.

Lonlay ne découvrait pas de solution. Cependant il cherchait. Il avait

tout prévu, sauf que Trophime lèverait trop souvent son verre avec la

sentinelle. Comment organiser une nouvelle évasion? Pénétrer dans le

parc? Cela ne lui servirait à rien. Prévenir la police suisse que deux

femmes étaient prisonnières à la Grande Marche? Ce moyen lui déplaisait.

Et aboutirait-il à un résultat pratique? Ozilie avait raison de ne pas

laisser Trophime. Tant qu’elle serait là, Trophime ne serait pas

maltraitée. Les deux femmes devaient fuir ensemble ou rester ensemble en

captivité.

Soudain, il entendit qu’on l’appelait...

--Vous êtes toujours là? Trophime est arrivée. Est-il temps encore?

C’était Ozilie qui revenait. Lonlay aussitôt accourut, écarta résolument

les branches de la haie. Une forme noire surgit à qui il tendit la main.

--Occupez-vous de Trophime. Elle me suit. Je ne sais comment elle a

réussi.

Floriot et Lonlay attirèrent jusqu’à eux Trophime méconnaissable, sans

bonnet de fourrure, les cheveux sur les yeux, la jupe maculée de terre

humide.

--Elle s’est traînée à quatre pattes, constata Floriot.

--Non, rectifia Trophime. Je suis tombée plusieurs fois. La nuit est si

noire.

Les deux hommes entraînèrent Trophime jusqu’à la voiture; Ozilie les

précédait.

--C’est loin?

--Nous y sommes.

On plaça Trophime dans le fond, presque sur le tapis. L’automobile

partit immédiatement.

--Où voulez-vous aller? demanda Lonlay.

--Pas à Genève, assura Ozilie. Car c’est là que les recherches vont

commencer tout de suite.

--Eh bien, répliqua Lonlay, déposez-nous, mon compagnon et moi aux

portes de la ville, puis prenez la direction qu’il vous plaira. Le

conducteur est à vos ordres.

--Je connais une maison où nous serons tranquilles, Trophime et moi.

Nous y arriverons demain matin.

--Oui. Ne traversez pas la frontière tout de suite. Et après, où

irez-vous?

--Après? Dès que nous aurons dépisté la police de Son Altesse, nous

irons à Wien.

--Et à Paris? quand?

--Nous vous avertirons...

L’automobile était déjà loin de la Grande Marche. A présent, elle

gagnait de vitesse... Il faisait froid. Le vent s’était levé et

soufflait parfois, en tempête.

--Le temps va changer, annonça Floriot.

--Oui. Un orage. Dites-moi, reprit Lonlay s’adressant à Ozilie, vous

n’avez pas eu peur?

--Peur? Peut-être. J’étais très émue. Nous avons suivi votre plan. La

sentinelle, Trophime a voulu qu’elle ne se réveille pas. Trophime a bu

beaucoup elle-même. Regardez, du reste, comme elle dort.

Quelque chose qui s’était effondré comme un sac mal fermé garnissait le

fond de la voiture. Lonlay sourit. Ozilie continua:

--Je me suis égarée un peu dans les jardins. J’étais seule. Je ne

voulais pas que vous m’attendiez toute la nuit. Après vous avoir dit

«adieu», je suis revenue. J’ai eu une grande agitation, tout d’un coup:

une bête rampait. C’était Trophime. Comment a-t-elle pu arriver

jusque-là? Alors, nous sommes allées jusqu’au rendez-vous. Je me disais:

«Seront-ils là encore?»

--Qu’auriez-vous fait si...?

--J’aurais caché Trophime quelque part et j’aurais marché jusqu’à une

habitation...

--Que s’est-il passé au Palais? demanda Lonlay dont la curiosité n’avait

plus de limites.

--Des officiers ont été mis aux arrêts. Entre nous, dans la journée, ils

se rendent quand même à leurs travaux en ville. Et la nuit, ils couchent

dans leur lit. Mais enfin, ils sont aux arrêts, parce que soupçonnés...

--Ordre de qui?

--Du chancelier... Quant à moi, le Prince m’a dit: «Je n’avais pas conté

tout cela à ce petit journaliste! Il m’a représenté d’une façon

ridicule, comme un homme qui a peur de se battre et de gouverner. Il a

beaucoup d’imagination, ce Monsieur!»

--Pauvre Altesse! murmurait Lonlay. Ce Prince avait donc imaginé que le

journaliste dirait seulement: «Confidences d’un officier de service.» Et

non «Confidences d’une Altesse.» Il n’avait oublié qu’une chose: se

mettre à la place du journaliste et d’un journaliste qui étant renseigné

pouvait avoir l’air de ne point l’être.

«Le Prince n’avait pas songé non plus que ce journaliste mettrait en

cause non l’officier de service, mais le Prince lui-même et attribuerait

à des velléités et à une impuissance d’administrer irrémédiable, les

vœux d’une Majesté déguisée en lieutenant faisant une ronde...

Ozilie trouva une conclusion définitive:

--Vous ferez bien de vous méfier!

--Si nous racontons--sans vous nommer--votre évasion, quelque jour,

s’informa Lonlay qui suivait son idée, est-ce que cela vous gênera

beaucoup?

--Amusez-vous tant qu’il vous plaira, affirma Ozilie en riant. Au

contraire, ils seront furieux un peu plus et un peu plus ridicules. Je

n’ai plus de pitié à présent.

«Qu’est-ce que cela promet!» remarqua Lonlay pour lui-même.

A ce moment, on approchait des faubourgs d’une ville... Genève, sans

doute. La voiture s’arrêta. Lonlay et Floriot descendirent. Ils étaient

arrivés. Ozilie se leva elle aussi, pour les remercier et examiner

l’automobile.

--Oh! dit-elle, elle est de taille. Ce n’est pas un moteur à petit

pouvoir.

--Nous allons vous laisser maintenant que vous êtes hors de danger. Mon

ami et moi, nous gagnerons Genève à pied. La marche, exercice

excellent...

--Oui, l’heure est venue, nous allons nous séparer, décréta Ozilie.

Peut-être pour toujours. Puis-je vous poser une question?

--Vous allez vous mettre en retard, répondit Lonlay mécontent, car il

pressentait cette question.

--Non. Pourrais-je savoir comment vous avez eu connaissance des textes

que vous me citiez à la Grande Marche?

--Il y a tant de hasards dans le monde.

--Ces textes-là, il n’y a que deux personnes qui peuvent les connaître.

Une jeune femme qui, selon moi, ne les a point reçus et moi-même.

--Admettez que cette jeune femme les a reçus quand même, répliqua

Lonlay.

--Ce n’est pas une réponse.

--C’est pour vous faire entendre que ce secret ne m’appartient pas.

--Eh bien, cela me suffira. Je comprendrai.

--Oui, ne nous quittons pas ennemis.

--Vous avez raison, reprit Ozilie en s’efforçant à rire. Vous m’avez

rendu un grand, un très grand service cette nuit...

--Je n’ai pas oublié le secours que vous m’avez accordé, la nuit où je

me suis perdu dans le parc de la Grande Marche, répliqua Lonlay.

Donnez-nous de vos nouvelles. Et n’oubliez pas que M. Jacques Wisel est

en sûreté et qu’il se porte bien.

Ce nom ne fit aucune impression sur Ozilie. Du moins, Lonlay ne put rien

discerner sur le visage de la jeune fille. Il est vrai, qu’en dépit des

lumières dispersées sur la route, on y voyait assez mal.

Ozilie tendit les mains aux deux Français:

--Au revoir, dit-elle.

--Nos souvenirs respectueux à Mlle Trophime quand elle s’éveillera,

intervint Floriot.

L’automobile repartait déjà. Lonlay et Floriot soulevèrent leurs

chapeaux. Et ils entendirent Ozilie ordonner au conducteur:

--Le plus loin possible en ligne droite. Après, nous verrons.

*

* *

--Vous allez télégraphier quelque chose sur cette promenade en auto?

demanda Floriant de Floriot.

«Promenade en auto», ainsi désignait-il l’évasion de Trophime et

d’Ozilie. Lonlay s’amusait:

--Je ne vous cache pas qu’arrivé à Genève je vais raconter cette

«promenade», en oubliant les noms véritables.

--Je ne vois pas ce que vous pourrez dire! répartit Floriot d’une voix

presque irritée.

--Alors, écoutez ce style télégraphique:

«Malgré les démentis qui sont mis à chaque instant en circulation par

le bureau politique du Prince Evgueny, les événements se poursuivent à

la petite cour en miniature de la Grande Marche, au «Petit

Neu-Thorenberg» comme la nomment les initiés.

«En raison des représailles ordonnées par le Premier Ministre et

approuvées par S. A. le Prince Evgueny qui n’a pas encore abandonné

son refuge suisse, des officiers ont été mis aux arrêts, des

dignitaires au secret... Et hier, dans la nuit, deux jeunes femmes que

l’on allait arrêter, se sont enfuies du Palais. Voici dans quelles

circonstances...»

V

DIFFÉRENCES DE POINT DE VUE

«Une petite promenade en auto».

Sous cette forme Floriot résumait ce que Lonlay appelait tantôt un

«enlèvement prémédité», tantôt «l’évasion de deux personnages de la

Grande Marche». Cependant, Floriot et Lonlay avaient assisté à la fuite

de Trophime et d’Ozilie, mais chacun en la résumant à sa manière

dénonçait librement son caractère.

Lonlay-Labbaye avait le goût du romanesque et de l’imprévu. Il aimait à

découvrir les causes secrètes des événements, il prenait plaisir à

suivre des pistes. Les reportages difficiles étaient ceux qu’il

préférait.

--Il n’y a pas de mystère, comme vous l’entendez, répliquait avec un

entêtement agressif Floriant de Floriot. «Et tout l’inattendu, c’est ce

que nos faibles têtes ne parviennent pas à prévoir.»

Aussi, lorsque Floriot se trouvait en présence de circonstances

tragiques, il s’ingéniait à les réduire aux proportions d’un petit fait.

Il condensait un drame ou une aventure dans une dépêche rigide ou bien

il tâchait d’en dégager une moralité teintée de scepticisme, tel un

conte de Voltaire.

Ainsi, Floriot se jetait du côté de la prudence, comme d’autres aux

excès.

Dans les tribulations des habitants de la Grande Marche--à quoi il se

trouvait un peu mêlé, grâce à Lonlay-Labbaye--il ne discernait ni un

aspect historique ou tragique, ni même cet inquiétant humour

d’espionnage et de farce particulier aux prouesses balkaniques. Floriot

ne voulait en retenir qu’une «information» qu’il comprimait encore dans

un télégramme neutre et sans accent.

Toutefois, lorsqu’il fut contraint, ce matin du 22 octobre--il faisait

grand froid dehors et il pleuvait!--de constater au bureau politique du

prince Evgueny où il s’était rendu de bonne heure, l’affolement des

employés et la colère des chefs, il comprit que «quelque chose était

arrivé». Et de retour à son quartier-général--le café près de son

hôtel--il n’hésita pas à rédiger une dépêche où il relatait la stupeur

que provoquaient dans ce petit réduit secret les nouvelles arrivées par

fil de Paris.

Puis, du même coup, il conta, d’accord d’ailleurs avec Lonlay-Labbaye,

la fuite de deux jeunes femmes de la maison du Prince. On les gardait au

secret à la Grande Marche parce que, disait-on, elles avaient fourni des

renseignements d’une gravité incalculable, à des journalistes de Paris.

Comment étaient-elles parvenues à s’évader? C’est ce qu’on ne savait pas

encore. On avait cependant de bonnes raisons de croire...

Ce télégramme fut, on ne sait pour quelle cause--ou par quelle

tractation--connu à la Grande Marche. Le signataire était clairement

désigné. Aussi, ce soir-là, lorsque Floriot retourna au bureau

politique,--la pluie avait cessé, heureusement--un garçon au teint de

brique qui le recevait d’habitude, le pria très poliment, un peu trop

aimablement--de vouloir bien pénétrer, pour une conversation

particulière, dans une pièce ornée à l’orientale, où trois personnes

l’attendaient. Derrière Floriot, la porte se referma.

--Nous vous laissons avec Son Excellence le premier ministre, annonça

l’un des trois personnages que Floriot n’avait même pas remarqué.

Et tout aussitôt, il se trouva en présence d’un homme correct, aux yeux

énergiques, au menton accusé. L’air d’un maître d’hôtel si les yeux, le

menton, l’attitude aussi n’eussent révélé un autre homme et une autre

profession.

«Bon! pensa Floriot, une interview! Il va falloir que je n’oublie rien!

Comme c’est désagréable! Lonlay aurait été si heureux de cette chance

qui m’arrive quand je ne la demandais pas.»

--Vous savez ce que c’est qu’un enlèvement, Monsieur? commença le

premier ministre.

Floriot s’inclina légèrement, mais jugea inutile de répondre, d’autant

plus que le Premier répliquait pour lui:

--Sans doute, puisque vous avez su en télégraphier un, très réussi, à

votre journal...

«Cela ne marche pas aussi bien que je l’avais prévu» se dit Floriot, un

peu inquiet quand même. Il se souvenait du portrait qu’avait tracé

Lonlay-Labbaye lorsqu’il lui avait dépeint le «Premier»: un homme qui

aime le pouvoir, qui sait diriger les gens, gouverne le prince Evgueny

et ne doit pas être dénué d’audace.

--Monsieur, commença le Premier, je vous ai fait mander non pour vous

réprimander vivement, mais pour vous apporter quelques précisions qui

intéresseront, j’en suis sûr, sinon vos lecteurs habituels affamés de

fantastique, du moins vous-même que je suppose épris d’exactitude et que

je m’obstine à croire, dans le fond, très consciencieux...

«Où veut-il en venir? se demandait Floriot. Ce début, il l’a appris par

cœur après l’avoir composé en puisant chez nos auteurs anciens et

modernes».

--Asseyez-vous, je vous prie et accordez-moi quelques-uns de vos

instants.

Floriot, intrigué et surpris, prit une chaise et attendit.

--Nous avons dans la tour nord de la Grande Marche, continua avec

lenteur le ministre,--dans ce Palais que vous avez décrit sans l’avoir

vu, après un dédale de couloirs très obscurs et qui ne sont éclairés,

même en plein jour, que par les flambeaux de nos surveillants lorsqu’ils

sont forcés de s’y aventurer, des chambres profondes que des mauvaises

langues appellent des cachots et personne, jamais, n’aura l’idée d’aller

vous chercher... Pardon! d’aller chercher celui qu’on y aura déposé.

--Je ne connais pas le Palais, interrompit Floriot.

--Vous parlerez quand j’aurai fini, coupa le premier ministre... Nous y

avons déjà logé des usuriers, des fabricants de libelles, des espions et

aussi un homme qui est mort, il y a deux jours, d’ennui et de privation

de la lumière. Cet étranger avait eu le tort d’expédier à sa fiancée une

lettre que nos services de surveillance, admirablement organisés, vous

avez pu vous en apercevoir, avaient interceptée. L’étranger y faisait

mention de faits, inexacts, du reste, comme il l’a reconnu par la suite,

sur la Cour de la Grande Marche, mais qui risquaient de nous porter

préjudice.»

Floriot intervint avec un calme qui le surprenait lui-même et si

promptement que son interlocuteur ne put lui retirer la parole:

--Je remercie Votre Excellence pour les curieux détails qu’elle vient de

me fournir si spontanément, mais je ne crois pas devoir les rendre

publics encore... J’écoute donc la suite...

--Ne plaisantez pas, Monsieur, trancha le Premier, visiblement irrité.

Ce que cet étranger avait commis était d’une gravité bien moindre que ce

que vous avez fait. Ainsi, vous osez raconter que deux dames de la Cour

se sont évadées la nuit dernière. Il n’y a pas eu d’évasion, Monsieur,

je m’en porte garant!

Floriot secoua la tête en souriant:

--Je remarque avec déplaisir, dit-il, que l’on cache les vérités

désagréables à Votre Excellence...

--Vous me donnez un démenti, Monsieur! s’étonna le ministre.

--Pas du tout, assura Floriot qui savait se maîtriser. Je suis sûr que

Votre Excellence me confie ce qu’elle sait. Mais ce qu’elle sait n’est

pas complet. Votre police... les services de surveillance ne sont

peut-être pas aussi dignes d’admiration qu’on pourrait le croire, voilà

tout.

Le Premier contenait une vive colère. Mais il savait, lui aussi, se

dominer. Il s’informa avec une feinte bonhomie:

--Voyons, quelles sont les deux dames d’honneur dont vous parlez?...

--Excusez-moi, Excellence. Je demande des renseignements, je suis dans

mon rôle. C’est votre droit de me les refuser. Mais moi, je n’en fournis

jamais, à personne, qu’à mon journal.

Les dieux de la tribu · 第 10 / 12 段