Lonlay ne souriait qu’à demi. Wisel s’amusait. Floriant ouvrait de

grands yeux. Mlle Ozilie n’insista pas. Elle reprit:

--M. Wisel n’est pas le responsable. Cependant, il doit partir, car ces

Messieurs ne savent pas et ils pourraient faire une prodigieuse erreur

irréparable. Donc, fuyez, Monsieur Wisel.

Lonlay ne laissa pas à Jacques Wisel le temps de répondre. Déjà il

s’adressait à Floriot.

--Vous qui connaissez ces Messieurs du bureau politique vous devriez

aller jusque chez eux. Ils vous donneraient un de leurs petits

communiqués habituels. Ce sera, cette fois-ci, un démenti aux journaux

de Paris.

--A un journal de Paris, rectifia Ozilie.

--Ce démenti, nous l’enverrons à nos journaux en spécifiant l’origine.

Quant à vous, Wisel, vous devriez partir comme on vous le conseille.

--Mais Mademoiselle, que va-t-elle devenir? demanda celui que tout le

monde renvoyait ainsi aux frontières.

--Nous ne sommes encore ni au secret, ni arrêtés, expliqua Ozilie. Mais

où aller? Je suis sûre qu’il y a des barrages près des douanes. Le

mieux, pour nous, est de rentrer paisiblement à la «Grande Marche». A

l’heure présente, on nous croit évaporées, n’est-ce pas? Donc coupables.

Nous rentrons, Trophime et moi, avec des provisions, des marchandises

que nous aurons prises à Genève. Nous avons l’air bien sages. Donc, nous

ne sommes pas coupables. C’est encore à la «Grande Marche» que nous

serons le plus en sûreté.

--Je vais au bureau politique, annonça Floriot.

--Et moi, commander pour une nouvelle promenade notre voiture d’hier,

ajouta Lonlay.

Les deux hommes se levèrent laissant Ozilie, Wisel et Trophime ensemble.

Trophime ne perdait pas son temps. Elle avait cueilli dans chacun des

plats qui garnissaient la table: l’omelette de Floriant, le gigot de

Lonlay, les petits pois de Wisel, les hors-d’œuvre de quoi emplir son

assiette. Elle mangeait avec méthode.

--Je vois que les voyages vont recommencer, conclut-elle.

Mais Ozilie ni Jacques Wisel ne l’écoutaient. Ils parlaient...

II

LA «PETITE DISCIPLE»

--Comment vous remercier?

Ce furent les premiers mots de Jacques Wisel.

--De quoi? demanda Ozilie.

--De ce que vous avez fait pour nous, pour moi...

--Ne me remerciez pas.

La sécheresse d’Ozilie était visible. Sécheresse ou prudence sur le

qui-vive? Cette attitude reparaissait ainsi chaque fois que la jeune

fille se trouvait devant un inconnu. «A qui en veut-il, celui-là?»

semblait-elle dire. Et elle ne reprenait quelque assurance qu’en se

montrant agressive.

--Qui sait? rectifia-t-elle. Peut-être mes craintes sont-elles mal

bâties.

--Enfin, elles m’ont valu cette chance inespérée: vous revoir.

--Mais rien de plus naturel, répliqua Ozilie. N’êtes-vous pas, vous

aussi, délégué de Son Altesse? Donc idoine à revenir par ici. Et par

conséquent à me rencontrer.

--C’est exact, concéda Wisel en souriant.

--Pourquoi souriez-vous? A cause de mes erreurs de français?

--Ne croyez pas...

--Alors, que dois-je croire?

--C’est parce que vous paraissez trouver toute simple une rencontre

aussi inattendue que celle-ci.

--Cependant, je devais revenir à Genève et vous aussi.

--Moi, passe encore. Mais vous? demanda Wisel.

--Et les lettres du Prince, celles qu’il exigeait et que je voulais lui

remettre moi-même. Oubliez-vous?

--Je n’ai pas oublié. Et à présent, ces lettres?

--L’affaire des lettres est terminée. Gina--vous vous souvenez--à qui

j’écrivais aussi quelquefois est invisible. Si la fille du chancelier ne

cherche pas à me voir, moi non plus. Mais je retournerai à la Grande

Marche, par point d’honneur. Pour crâner, comme vous dites...

--Mais je ne dis rien!

--... dans votre langue française.

--Vous n’avez pas peur de retourner à la Grande Marche.

--Pourquoi peur? Puisque c’est une question d’honneur. Mais je n’y

resterai pas... Où j’irai? Vous avez donc bien envie de le savoir?

J’irai sans doute, à Wien, en Autriche, puis en Italie.

--Pourquoi ne viendriez-vous pas à Paris?

--D’abord parce que mes passeports ne sont pas prêts pour France.

Deuxième raison. Parce que, et vous n’y songez plus je constate, je suis

une institutrice modiste... non, modeste et que je dois gagner mon pain

quotidien où l’on m’envoie. Seigneur! et ce M. Lonlay qui ne revient pas

avec sa grosse voiture!

--Lonlay est allé quérir une voiture?

--Oui. Pour vous emmener...

--Pour m’emmener?... Vous êtes pressée de me voir partir?

Ozilie répliqua sans avoir l’air d’y entendre malice:

--Très pressée. Votre existence est en danger.

--Que peuvent-ils contre moi?

--Beaucoup de choses et vous rien du tout contre eux. Vous, ils vous

connaissent. Vous, vous n’en connaissez aucun? Pourriez-vous seulement

dessiner la tête du garçon de l’étage qui vous surveillait?

Wisel ne fit pas d’objection. Il s’inclina même:

--Penser que je vous retrouve aujourd’hui et c’est pour vous perdre tout

de suite. Je n’ai jamais oublié le jour où nous nous sommes rencontrés.

Trophime, sans se soucier de cette conversation, avait commandé du thé

et des liqueurs. Son repas était terminé. Elle jugea opportun de

s’informer auprès de Wisel:

--Vous préférez du café, peut-être? Bon! Du café aussi.

--Quel jour était-ce donc? s’étonna Ozilie répondant à Wisel.

--C’était le 12 octobre.

--Il y a huit jours.

--Que d’événements en huit jours. Si vous saviez comme j’ai été heureux

de vous apercevoir tout à l’heure.

--Parlez plus bas, vous allez déranger la méditation de Trophime.

--Vous vous moquez de moi?

--Un peu, sans doute. Pourquoi vous croyez-vous obligé, Monsieur Wisel,

de me débiter des politesses françaises? Parce que nous sommes tous les

deux, parce que c’est la seconde fois que nous nous rencontrons, parce

que Trophime ne vous écoute pas...

--J’entends très bien, interrompit Trophime. Mais ça ne m’intéresse pas.

--Ce ne sont pas des politesses, croyez-moi... Je m’exprime si mal.

--Alors, ne parlez plus. Sinon, dans vingt-cinq secondes, vous allez me

jurer que vous m’aimez, que vous n’aimez que moi. Ne protestez pas. Si

vous saviez ce que j’entends par amour. Je suis très intolérante, vous

savez. Je retiens tout. Pas d’accommodages. Les hommes se contentent du

relatif. Ils sont plus sages, dit-on. Eh bien, je ne suis pas sage,

voilà. En vérité, c’est parce qu’ils y trouvent avantage.

«Et j’en ai tant vu qui s’amusaient autour de moi, avec ce sentiment-là.

Je vous en prie, Monsieur Wisel, demeurez comme je vous ai imaginé. Ne

vous croyez pas condamné à des galanteries parisiennes.»

--Vous vous trompez, Mademoiselle. Mais je constate que vous avez sur

les Français des idées toutes faites...

--Non. Pas uniquement sur les Français, Monsieur Wisel. Ah! voici

Monsieur Lonlay!... Non, ce n’est pas lui...

Cette froideur calculée et irascible que cachait-elle? Wisel s’en serait

aperçu si lui-même n’avait été interdit par les vives ripostes d’Ozilie.

Cependant, la jeune fille récupéra cette maîtrise de soi qui lui était

chère et, pour atténuer l’accent de ses paroles, elle avoua:

--Oui, je vous taquine. Mais je conçois que vous êtes content parce que

je suis venue à Genève, ainsi, pour l’avertissage.

--... ment... rectifia Wisel, presque malgré lui.

--Vous dites?... ment?... Ah! oui, c’est vrai: l’avertissagement.

--Non: l’avertissement.

--Ah! je suis heureuse! s’écria Ozilie. Vous vous souvenez que nous

devions nous promener ensemble pour des leçons à donner et à recevoir.

Vous m’auriez rectifié. J’en ai un pressant besoin. J’aurais été votre

petite disciple. Expliquez-moi encore. Doit-on prononcer: révolte ou

«révoltage»? «Émotionner», est-ce que cela est convenable? Ce matin,

Trophime m’assurait qu’il n’y avait pas de raison pour qu’on ne dise

pas: «émotionnement», puis «émotionnementer quelqu’un». De même

«réceptionnement», puis «réceptionnementer». Ainsi de suite parce que la

langue française suit le progrès de l’évolution.

«Mais il y a un langage international. Vous ne le nierez pas. Aussi,

cela m’irrite en France, quand vous écrivez: Guillaume. Qui ça,

Guillaume? Il n’y a que Guillaume Apollinaire. C’est pour faire entendre

le Kaiser allemand, quand c’est Wilhelm pour tout le monde. Vous dites

cependant: Wilhelmine. Pourquoi pas «Guillaumette»? Et encore Londres

quand il y a London; Gênes pour Genova, Florence quand il faut

Firenze...

--Doit-on prononcer Paris ou Parisse? demanda ingénument Wisel. Car il

n’y a que les Français--si peu de chose en somme--qui disent: Paris.

Elle sourit, mais ne répondit pas. Elle regardait Jacques Wisel qui

semblait ne voir que la porte d’entrée du restaurant. Trophime n’était

plus à leur table. Où pouvait-elle bien se tenir? Il la cherchait des

yeux dans la salle presque vide, maintenant. Enfin, il l’aperçut assise

à la terrasse. «Le modèle des dames de compagnie cette Trophime»,

pensa-t-il.

Mais d’où venait-elle? Russe? Polonaise? Roumaine? Et Ozilie? Il ne

savait d’elle rien de précis si ce n’est l’histoire qu’elle lui avait

confiée huit jours plus tôt. Toutefois, il ne cessait de songer à cette

jeune fille. Jeune fille ou jeune femme? Cela aussi, il l’ignorait.

Jacques Wisel parvenait à cet âge où un homme se retourne sur les ombres

qu’il a laissées et se demande: «Comment ai-je vécu? A quoi bon tout

cela?»

Comme il ne se sentait pas d’ambition précise, peut-être par faiblesse

de moyens, il se trouvait du même coup sans désirs avec une lassitude

souvent plus vieille que son corps. Une mauvaise expérience féminine

montait la garde à l’origine de ses déceptions et de sa méfiance.

Sentinelle qui ne prend jamais de repos et avec laquelle il faut

toujours ruser. Sur ce point, Ozilie lui ressemblait. Toutefois, comme

l’avait observé Lonlay, elle se montrait hostile parce qu’elle ne lisait

qu’intérêt et basses passions sur les visages qui l’approchaient, tandis

que Jacques Wisel opposait par tactique, et d’une façon générale, à

toute avance indiscrète ou trop vive une politesse anachronique ou la

plus volontaire indifférence...

--Que se passe-t-il donc? Ce M. Lonlay ne revient pas...

--Voulez-vous que nous allions aux nouvelles? proposa Wisel.

--Non. Je vous compromettrais. Je vais plutôt envoyer Trophime? Elle

trouvera bien le moyen d’atterrir jusqu’à ce Monsieur.

--Vous en êtes sûre? interrogea Wisel.

--Tout à fait, affirma Ozilie. Elle ne s’intéresse pas à notre existence

quotidienne. Elle en vit une autre. Elle aime ses aises, sa

tranquillité, les repas abondants, les lits bas et encombrés de

coussins, les voyages, (mais non les départs), tout ce qui la change,

l’amuse ou la bouscule. Je la connais depuis si longtemps. Sa mère était

déjà au service de ma mère...

Toutefois, Ozilie songeait: «Pourquoi suis-je aimantée, malgré moi, vers

ce Français correct que je ne connais pas? Analyse-t-on jamais ces

choses-là? Si j’avais su que Lonlay était responsable de l’article

parisien et non Wisel que l’on a dénoncé par erreur, serais-je venue

jusqu’ici prévenir ces Messieurs? Peut-être... Pour faire échec au

chancelier. Mais je le pense parce que c’est fait, parce que je me suis

déplacée et que le plus grave est accompli.

«Un indiscutable avertissement intérieur me permet de croire que le vrai

danger, pour moi, c’est maintenant, et non lorsque, pensionnaire

romanesque, je m’évadais de la Cour pour ne plus subir la présence

d’Evgueny. C’est aujourd’hui que je devrais fuir pour demeurer libre.

Mais je veux et je n’ose plus vouloir... Le prince Evgueny doit être

ainsi quand il est contraint de prendre une décision. Pourtant, je n’ai

rien du caractère d’Evgueny...»

Et pour disperser ses secrètes réflexions, Ozilie continua, mais tout

haut:

--Je vais être obligée de m’éloigner. Quelques visites encore.

Promettez-moi donc que vous partirez cette nuit.

Cette prière rendit perplexe Jacques Wisel. Il ne comprit pas tout de

suite que la jeune fille et lui-même avaient séparément, accompli un

même travail de réflexions intérieures.

--Vous me le demandez, je le ferai, dit-il. Je vous remercie.

--Encore? interrompit Ozilie.

Il hésita. Les solitaires, comme Wisel, éprouvent toujours quelque peine

pour mettre en route eux-mêmes une conversation ou la faire repartir.

--J’y tiens, reprit-il. Vous vous êtes dérangée pour m’avertir?

Aussitôt, Ozilie sur la défensive, se montra irritable:

--Pas du tout! Je ne connaissais que M. Lonlay. Je n’ai pas réfléchi

davantage. J’ai pensé--l’ai-je même pensé?... Enfin, j’ai fait ce

rapprochement: Lonlay? Wisel?... C’est peut-être la même personne...

Wisel est-ce une signature, un pseudonyme?...

Jacques Wisel ne répondit pas. Justement quand il s’était décidé à

parler une nouvelle fois de sa gratitude il songeait: «Puisque cette

jeune fille a si rapidement quitté la Grande Marche pour me conseiller

de rentrer en France, c’est bien la preuve que j’occupe quelque place de

choix dans sa pensée.»

Ozilie devinait-elle la courbe particulière des remarques secrètes de

Wisel? Elle poursuivit avec un visible souci de se montrer désagréable:

--Vous avez bénéficié d’une confusion de noms qui s’est produite en mon

esprit. D’ailleurs, Trophime et moi, nous voulions sortir, nous voulions

montrer à ces messieurs de la Grande Marche que nous n’avions pas peur,

bien que suspectes. Nous restions indépendantes. Nous avions envie de

trotter un peu dans Genève.

--Vous êtes sûre que personne ne vous a suivies.

--Je ne crois pas. Tant pis! Trophime surveillait.

Un moment, une gêne à cause du silence. Enfin, Wisel demanda:

--Vous dites tantôt Trophime, tantôt Trophimova.

--Je dis toujours «Trophime». Je dis rarement «Trophime fille de

Trophime». Mais je ne dis jamais: «Trophimova» tout court.

«Enfin, cette fois, voici Lonlay!

--Mon vieux, dit le journaliste en entrant, préparez-vous, n’hésitez

plus.

--Mes bagages?

--Je les prendrai quand je m’en irai, dans quelques jours. D’ici une

demi-heure, vous serez en sûreté. Vous me télégraphierez aussitôt.

--Au revoir, Mademoiselle, commença Wisel.

--Pas d’adieux, interrompit Lonlay. Votre départ doit passer inaperçu.

Vous trouverez une combinaison dans l’auto. Vous la prendrez. Voici mon

passeport. Il est au point. Donnez-moi le vôtre.

--Quand vous reverrai-je maintenant?

Wisel s’adressait aussi bien à Lonlay qu’à Mlle Ozilie.

--Écrivez-moi. Si vous avez quelque chose pour Mademoiselle,

envoyez-le-moi, je ferai suivre.

--C’est cela, intervint Ozilie. Sans adieux donc, Monsieur, puisque

c’est l’ordre. Je garde une belle image de vous.

--J’avais tant de choses! tant de choses à vous dire! murmura Wisel.

--Eh bien, vous me les écrirez! répliqua-t-elle d’un air enjoué.

Ozilie serra vivement la main de Wisel. Elle le regardait franchement.

Elle avait perdu sa figure irritée. Elle souriait, les yeux brillants,

trop brillants, peut-être par ce que des larmes y montaient.

A ce moment, Floriot arrivait, l’air important:

--Ils sont furieux, au bureau politique. Ils jurent dans un jargon

épouvantable. Ils nous ont affirmé que tout ce que disait ce journal de

Paris était faux.

--Alors, pourquoi sont-ils furieux? observa Lonlay.

--Vous êtes encore là! s’étonna Floriot en apercevant Wisel.

--Je pars.

--Un cigare? demanda Lonlay.

--Non, merci, répondit Wisel qui accepta quand même le cigare qu’on lui

offrait.

Les deux hommes se servirent de la même allumette. Wisel fumait

distraitement. Lonlay qui conservait toujours sa présence d’esprit,

décida:

--Vous avez entendu ce que vient de raconter Floriot?... Quand vous

serez à Bellegarde, voulez-vous, mon cher Wisel, télégraphier pour moi,

en quelques mots, à mon journal, ce que vous en aurez retenu. Merci

d’avance. Je vais vous remettre ma carte télégraphique. Vous la

laisserez à mon nom, sous enveloppe à la poste restante de ce pays.

Tous, ils étaient maintenant devant la porte du restaurant. Une

automobile découverte tourna en ronflant. Lonlay s’approcha.

--Montez, dit-il à Wisel. Et pas un mot d’adieu.

--Vous avez raison, approuva Ozilie.

La voiture partit aussitôt. Wisel, debout, salua. Il se trouvait sans

équilibre... Avoir revu Ozilie et la perdre aussitôt. Quelque chose lui

barrait la gorge; une sorte de mal de mer le gagnait: une bouffée mal

aspirée de ce cigare sans doute...

--Enfin! conclut Lonlay.

Il se retourna et aperçut Ozilie qui, en dépit des consignes, secouait

son mouchoir pour une silhouette de Wisel de plus en plus fragile.

Lonlay ne se permit aucune remarque. «Les femmes sont partout les mêmes,

se dit-il, mobiles et contradictoires. Trois secondes plus tôt elle me

félicitait quand j’interdisais toute manifestation de la dernière

heure.» Il attendit même patiemment. Il regardait Ozilie avec une

curiosité amusée: «Wisel et elle sont beaucoup plus intimes que je ne

l’imaginais.»

--Vous rentrez à la Grande Marche? demanda-t-il à Ozilie.

--Un tour dans Genève. Puis Trophime et moi, nous retournons à la Cour.

--Vous viendrez déjeuner avec nous, demain? reprit Lonlay.

--Non, vous êtes trop compromettants, répliqua Ozilie.

--Nous serons dans une salle réservée.

--Ça ne fait rien.

--Puisque le «coupable-responsable» est déjà loin! Et moi, je ne suis

qu’un «délégué». Vous avez bien le droit de m’avoir vu et de me

reconnaître.

--Je ferai mon possible, déclara Ozilie.

--Il vaudrait mieux ne rien promettre, observa Trophime.

--Viens avec moi, conclut Ozilie; nous laissons ces Messieurs.

Lorsqu’Ozilie et Trophime furent parties, Lonlay constata pour Floriot:

--C’est une brave petite fille...

Toutefois, il songeait:

«Curieux, et je l’ai déjà remarqué: il y a des moments où Ozilie use

d’un français sans accent et d’autres où elle emploie un mot pour un

autre. Suis-je stupide! s’écria Lonlay. Elle s’exprime correctement

quand elle oublie qu’elle est Ozilie de Wicheslaw, parce qu’elle parle

comme Isabelle Chenoncay.»

III

UN GUIDE POUR SORTIR DU PARC...

Ce ne fut pas Ozilie qui vint au rendez-vous de Lonlay, ce dimanche 21

octobre. Mais Trophime qui apparut.

Lonlay qui déjeunait avec Floriot n’en conçut aucune surprise. «Ozilie,

bien que française autant que Mlle Isabelle Chenoncay peut l’être, a

fini, sans doute, par acquérir des habitudes orientales». Cette

remarque, il la conservait pour lui. Toutefois, lorsqu’il distingua le

visage troublé de Trophime, il se leva plus vite qu’il ne l’aurait

voulu, devant les regards méfiants des garçons.

--Qu’est-il arrivé?

--J’ai pu sortir parce que je suis libre encore; répondit doucement

Trophime. Mademoiselle ne peut plus. On a tout renversé dans sa chambre.

Elle est au secret. On la croit complice. Je crains beaucoup, car elle

leur tiendra tête...

--Que risque-t-elle?

--La prison, longtemps. Quand on est dans leurs prisons, on n’en sort

jamais.

--Charmant pays! On la soupçonne d’avoir favorisé la fuite de Wisel,

n’est-ce pas?

--Oui. Et encore d’être la complice de celui qui a interrogé le

Prince... Écoutez-moi. Je suis venue. Il faut nous aider. Il faut la

sauver.

--Il n’y a qu’une solution, résuma Lonlay. Il faut la faire évader. Mais

comment?

Lonlay réfléchissait. «Par quels moyens réussir cette évasion dont je

télégraphierai un peu plus tard les détails à Paris, sans donner le nom

d’Ozilie, bien entendu?»

--Venez déjeuner avec nous?

--Je n’ai pas faim, vous savez, assura Trophime.

--Faites semblant. On nous regarde. Vous connaissez Floriot?

Trophime fit un signe de tête pour saluer Floriot qui s’était levé; il

avait compris que quelque chose de grave se produisait.

--Dites-moi, reprit Lonlay... Y a-t-il beaucoup de jeunes femmes à la

Grande Marche?

--Pas beaucoup. Il y a la femme du Premier... du premier ministre, celle

du premier écuyer, celle du gouverneur militaire, celle...

--Quel âge ont-elles ces jeunes femmes?

--De trente-huit à cinquante ans.

--Très bien. Et des jeunes filles, combien en comptez-vous?

--La fille du premier écuyer qui a dix ans et Mlle Gina qui a vingt-six

ans.

--Vingt-six ans... C’est l’âge d’Ozilie?... Faites-moi le portrait de

Gina: démarche, corpulence, taille...

--Vous ne l’avez jamais vue? s’étonna Trophime.

--Je ne m’en souviens pas. Allez... Je vous écoute.

Lonlay avait retrouvé ce ton impératif qui lui était habituel, si

déplaisant pour ceux qui ne le connaissaient pas ou le connaissaient

mal.

--Gina ne ressemble pas à Mademoiselle. Gina est petite. On dirait une

enfant de douze ans. Elle est voûtée comme une vieille femme. Enfin,

elle boite.

--De quel pied?

--De quel pied? attendez que je me rappelle.

Trophime se leva, pencha la tête sur son épaule droite et rentrant ses

épaules, se mit à traîner la jambe, imitant le balancement d’un canard.

--Je croyais que c’était du pied droit, dit-elle en s’asseyant de

nouveau. Mais elle boite des deux pieds.

--Comment s’habille-t-elle?

--En noir, presque toujours.

--Et la nuit, en cette saison?

--Elle porte un grand manteau noir, une cape...

--Ozilie a-t-elle une cape semblable?

--Je vois où vous voulez arriver! prévint Trophime, radieuse soudain et

qui se mit à manger ce qu’on lui avait servi.

«Moi, j’ai une cape comme ça...»

--A quelle heure la dernière ronde? poursuivit Lonlay.

--Il y a des rondes toutes les trois heures. Mais à onze heures, on

s’arrête jusqu’au matin. Les autres rondes, celle de deux heures, puis

celle de cinq heures sont inscrites sur un rapport quand on se lève...

--En cas d’alerte à la Grande Marche, que fait-on?

--On tire la cloche devant le Palais. Mais vous ne saviez pas tout cela?

--Vous m’aidez à m’en souvenir. On tire sur une corde? insista Lonlay.

--Pas du tout, voyons. On appuie sur un bouton électrique, au corps de

garde.

--Vous connaissez cette sonnerie?

--Bien entendu.

--Combien d’autos au Palais? Où sont-elles?

--Une seule auto. Dans un garage, au Palais.

--Les sentinelles?

--On compte sur deux chiens: Rocamadour, près de la porte aux grilles et

Taurus. Mais ils sont attachés.

--Rocamadour n’était pas attaché quand j’étais là-bas, l’autre nuit...

--Cela m’étonne... Vous vous trompez. Rocamadour n’est pas attaché, il

est devant la grille, devant l’allée, mais il y reste. C’est un poste.

Donc, c’est comme s’il était attaché.

--J’admets ce raisonnement. Floriot, voulez-vous verser à boire à

Mademoiselle.

Trophime tendait en effet son verre.

--Pas d’hommes en sentinelle?

--On y a renoncé; ils s’endormaient, puis ils s’enrhumaient. Après, ils

étaient malades.

--Voulez-vous me tracer le plan de la propriété, avec la maison, les

jardins, le parc...?

Trophime que cet interrogatoire amusait dessina aussitôt un plan

schématique; mais les commentaires qu’elle ajouta valaient mieux que son

croquis. La propriété de la Grande Marche était sise entre deux routes,

l’une parallèle au lac, l’autre qui desservait des villas et des maisons

particulières. Le «Palais» se trouvait, par rapport à la route du lac,

celle que Lonlay avait prise, le soir où il s’était arrêté devant la

porte grillée, sur une petite éminence parmi des arbres. Lonlay comprit

pourquoi il n’avait pu, du chemin, apercevoir la maison de plain-pied,

de l’autre côté, avec l’allée qui conduit à la porte massive, celle où

avait été érigé le poste de garde.

Devant le «Palais», une pièce d’eau, «la mer intérieure». A droite et à

gauche du «Palais», des arbres, des broussailles. Autour de la «mer

intérieure», des allées qui étaient devenues: «Perspective du Prince

Cyrille», «boulevard du Sobranié», «Avenue du Prince Evgueny»...

Après la «mer», plus loin, le verger qui était clos, puis des jardins,

puis le parc. Comme clôture, des murs jusqu’au commencement du parc.

Ensuite, de hautes futaies qui dissimulaient une palissade ou des

piquets reliés par des fils de fer.

En face de la pièce d’eau, mais assez éloigné, un baraquement, où l’on

avait logé Ozilie et Trophime.

--C’est très bien, affirma Lonlay lorsque Trophime eut terminé ses

explications.

«Écoutez-moi, reprit-il. Vous allez retourner à la Grande Marche. C’est

périlleux, mais je ne vois pas le moyen d’agir autrement. Sans éveiller

l’attention, vous irez au corps de garde et vous mettrez hors de service

la sonnerie qui commande la cloche d’alarme. Vous saurez?

Les dieux de la tribu · 第 9 / 12 段