--Vous nous reverrez à Paris, vous nous reverrez...
Je suis entêté. D’ailleurs Trophime ne s’en va pas. J’insiste. Enfin,
elle se décide:
--Lavez-vous. Je vais vous expliquer pendant ce temps. Mademoiselle qui
a de la fortune avec un oncle qui possède en France et à Wien plusieurs
domaines, des maisons à Paris, ne veut pas qu’on le sache, parce qu’elle
ne rencontre autour d’elle que des épouseurs qui viennent pour son
argent. Alors. Mademoiselle garde ce nom d’Ozilie et son titre qu’elle
tient de la Cour, autrefois, du temps de la splendeur et elle se
présente comme dame de compagnie de Mlle Isabelle ou institutrice de la
famille Chenoncay, vous comprenez?... Jurez-moi le secret, maintenant...
--Pour toujours?
--Oui. Jusqu’au mariage de Mademoiselle...
Mais à présent qu’elle a commencé, Trophime ne s’arrête plus.
--Elle est très bonne, Mademoiselle, très douce, et très... réservée,
c’est ça, réservée... Mais pleine de volonté. J’ai tort, moi, de la
contrarier. Je sais qu’elle ne cède jamais. Mais quand même, je
résiste...
J’écoute. J’ai pris le parti de faire ma toilette sans m’occuper de
Trophime, pas du tout gênée, d’ailleurs. Elle coupe toutefois ses éloges
sur Mademoiselle par quelques remarques de choix qui me concernent:
--Vous laissez du savon derrière les oreilles... Voulez-vous que je
passe l’éponge sur votre rein? Ici, nous n’avons pas de baignoire. C’est
dommage, vous seriez plus vite nettoyé...
--Vous avez une grande force d’inertie...
--Qu’est-ce que c’est que ça? s’inquiète «Trophimova».
--C’est une sorte de force modératrice que l’on emploie dans certains
pays pour arrêter de trop brusques élans. Ainsi, certaines compagnies de
chemins de fer orientales diminuent-elles le nombre des accidents.
--Je ne sais pas. J’ai quelques qualités. Celle-là aussi, peut-être,
approuve Trophime avec bonne grâce.
«Mais vous êtes habillé... Voici Mademoiselle qui va vous parler...
N’oubliez pas: vous m’avez juré le secret jusqu’à son mariage...
Ozilie de Wicheslaw apparaît, sans avoir frappé, à la porte de
communication. Elle a quelques précisions à me demander. C’est elle qui
paraît embarrassée et non pas moi. Elle m’aborde avec une brusquerie
volontaire:
--Vous connaissez beaucoup de monde à Paris... Ne protestez pas... vous
devez avoir ouï parler d’un délégué de Son Altesse, M. Jacques Wisel...
Vous avez déjà entendu prononcer ce nom?... Par hasard?...
--Comment est-il?
--Des cheveux gris... plus fort que vous, oui. Pas aussi grand. La
ressemblance s’arrête-là. Il a l’air très bienveillant, intelligent,
spirituel, aimable...
--Je vois, dis-je... Des yeux très doux... C’est bien celui que je
connais, l’historien...
Et comme je n’ajoute rien, Ozilie se tait.
L’intérêt qu’elle témoigne à Wisel, qu’est-ce que cela signifie? Suis-je
le premier à m’apercevoir d’un événement dont Ozilie elle-même se rend
actuellement mal compte. Je la remercie de son hospitalité, mais elle ne
m’entend pas. Soudain:
--Vous allez à Genève? Je suis indiscrète, mais pourquoi? Oh! quelqu’un
vous attend à l’hôtel. C’est ça, une jeune personne.
--Pas du tout, Mademoiselle, un de mes amis.
--Je ne veux rien savoir. Et vous resterez longtemps? Selon les désirs
de cette personne? C’est gentil de se conformer ainsi à ses volontés...
Je parviens à interrompre ce discours:
--Certes, c’est un ami d’importance, intelligent, dévoué, bienveillant,
plein d’indulgence, moins grand que moi, plus fort...
--Que voulez-vous dire? interroge Ozilie.
--Rien, si ce n’est que je vais, maintenant, rejoindre à l’hôtel où il
m’attend, mon ami Jacques...
--Son nom ne m’intéresse pas... intervient encore Ozilie.
--Wisel.
--Comment! Il est à Genève! Et pour quoi faire?
--Je l’ignore, Votre Noblesse.
Je salue sans plus attendre, pas du tout mécontent de ma petite mise en
scène. Je suis déjà loin quand je me retrouve dans le parc, à la
recherche de la sortie. Un officier que je rencontre m’indique la bonne
voie:
--Suivez l’avenue du roi Conrad... Puis à gauche.
Oui, mais qui m’expliquera l’intérêt persistant de Mlle Ozilie pour
Jacques Wisel? Je ne le sais pas, je crois le deviner...
IV
LONLAY A GENÈVE
A Genève, une bourrasque se prépare. Déjà la pluie glisse régulière,
maîtresse des rues désertes.
Je fais arrêter ma voiture non devant l’hôtel où j’ai retenu ma chambre,
mais quelques mètres plus loin, près d’un café. Personne sous la toile
de la terrasse assombrie, si ce n’est, dans un coin, un homme en
pardessus noir à qui un chapeau de paille enfoncé sur les yeux inflige
un air de comique en détresse.
Et j’ai la surprise de reconnaître M. Floriant de Floriot.
--D’où venez-vous? m’interroge-t-il comme s’il s’éveillait.
--D’une petite expédition.
--Vous n’avez rien découvert en dehors de l’orage?
--Et vous, vous avez tout ce que vous désirez?
--Tout, c’est beaucoup dire. Mais suffisamment.
Je me mets à l’abri sous la véranda. Toutefois, je ne m’assieds pas.
Pourquoi diable M. Floriant est-il venu à Genève.
--J’ai d’abord demandé à voir le Prince. On m’a montré plusieurs
huissiers, mais pas de Prince.
Je demande:
--Que vous ont raconté les huissiers?
--Que la monnaie française n’est pas aussi dépréciée qu’on veut bien le
colporter, à la condition d’en donner beaucoup à la fois comme
pourboire.
--Vous n’avez pas d’autres précisions?
--Si, répond M. Floriant. Des gens très courtois nous renseignent. Nous
savons ainsi tout ce qui se passe à la Cour, et aussi là-bas, dans le
petit pays en révolution.
--Comment ça?
J’insiste, l’air indifférent si possible, troublé quand même par
l’ironique tranquillité de M. Floriant.
--Nous avons en ville un bureau officiel et politique qui nous remet des
notes, des télégrammes et tous les commentaires désirables.
--Vous me rassurez! Et vous télégraphiez ces communiqués qui affirment
que le Prince combat à la tête de ses partisans et se fera tuer plutôt
que de céder le territoire conquis.
--Le représentant du chancelier est très aimable, réplique M. Floriant,
abandonnant le ton de la plaisanterie. Nous avons appris...
--Qui ça, vous?
--Nous sommes trois en me comptant, le gros Georges et le vieux Paul...
--Que font-ils?
--Ils jouent aux cartes. Nous avons donc appris en temps utile le départ
clandestin du Prince, son arrivée dans son royaume, l’enthousiasme,
etc... Quant à la cour qui était près de Genève, nous savons qu’elle a
suivi Son Altesse. Vous le saviez aussi?
--Oui, on me l’a dit également.
--Vous ne l’avez pas cru, continue M. Floriant. Alors, vous avez voulu
vous rendre compte vous-même. Vous revenez maintenant... A quoi bon
courir les chemins quand on trouve tout à sa portée? Que savez-vous de
plus que moi?
--Peu de choses, en vérité. Si ce n’est que j’ai obtenu une entrevue
avec le Prince.
--Avant son départ? s’étonne M. Floriant.
--Non, ce matin.
--Vous plaisantez! Le Prince n’est plus en Suisse depuis huit jours au
moins.
--Demain soir, peut-être, le Prince aura quitté la Suisse. Mais
aujourd’hui, il n’a pas bougé.
--Enfin! conclut M. Floriant résigné et peu soucieux de contredire un
camarade, si vous en êtes persuadé! Rien ne ressemble plus à un Prince
en exil qu’un dignitaire proscrit. D’autre part, je ne peux pas me
démentir, même si votre nouvelle est vraie. Nous sommes plusieurs ici,
envoyés de Paris et nous donnons tous les mêmes nouvelles puisées aux
mêmes sources. Nous faisons donc la vérité.»
Je connais cette antienne: pas de frais, pas de zèle superflu, pas de
démarches compromettantes, pas d’enquêtes dangereuses. Il n’y a qu’à
attendre la version officielle. C’est plus commode et l’on ne court ni
risques, ni désagréments. Correspondant de guerre, on allonge les
communiqués que l’État-Major--quel qu’il soit,--vous fournit avec de
pittoresques impressions plus ou moins personnelles, envoyé auprès d’un
ministre tout puissant ou d’une Altesse déchue, on reproduit sans abuser
des commentaires les contre-vérités qui sont si aimablement fournies...
--Jacques Wisel est inquiet, ajoute M. Floriant.
--Il me cherche?
--Il est étonné de ne plus vous voir revenir...
--Je vais le rassurer.
M. Floriant qui s’accommode de la solitude n’essaie pas de me retenir.
Je rentre à l’hôtel. Des femmes dans des manteaux garnissent le hall.
Elles regardent la pluie qui s’attarde aux vitres sans rideaux. Des
hommes fument. Les plus gros parlent allemand. La plupart s’expriment en
anglais. Rendez-vous cosmopolite.
Jacques Wisel est sorti. Je me retire dans ma chambre et je commence à
écrire. Je compose deux longs télégrammes que je me propose d’envoyer à
quelques minutes d’intervalle, le premier relatif à mon «entrevue avec
le Prince», le second aux confidences de la «dame d’honneur». Je termine
ces rapports écrits, lorsque Wisel se fait annoncer:
--Qu’il entre!
Et sitôt que l’historien apparaît, je lui déclare sans autre préambule:
--Voulez-vous me rendre le service de relire pour moi ces feuillets?
Vous serez au courant. Je vous fournirai ensuite les renseignements que
vous désirerez, c’est-à-dire tout ce que l’on ne peut pas confier au
télégraphe...
--Vous n’allez pas télégraphier d’ici, de Genève? J’ai une voiture
découverte. En moins d’une heure nous aurons franchi la frontière. A
Bellegarde, vous n’avez à redouter ni le change ni la censure.
--C’est aussi mon avis. Vous m’accompagnez?
--Avec plaisir. J’en ai assez de distribuer du pain aux mouettes du lac
et de contempler les avenues et ces hôtels pour étrangers. Mais cette
«Grande Marche» où est-ce?
--Ce n’est qu’un nom que les partisans du Prince ont donné à la
propriété de cet aimable exilé.
--Vous avez retrouvé Mlle Ozilie?
Je songe, pour moi seul!
«Il ne l’a pas encore oubliée».
--Sans la chercher. Elle m’a d’ailleurs demandé de vos nouvelles.
--Que lui avez-vous répondu?
--Que vous étiez à Genève.
Wisel ne dissimule point un geste de surprise et d’embarras.
--Que fait-elle?
--Elle demeure actuellement dans un pavillon du Palais réservé aux
dames, avec sa camérière Trophime Trophimova.
Je me souviens à ce moment que j’ai promis à Trophime de ne pas révéler
ce qui unit Ozilie à Isabelle. Je termine aussitôt pour ne plus toucher
à ce sujet:
--Je vous avouerai que c’était surtout le Prince qui m’intriguait.
* * * * *
Dans l’automobile, la conversation s’attarde sur les télégrammes que
j’ai écrits. Jacques Wisel les commente:
--Intéressante votre rencontre, la nuit, avec cette Majesté que l’on
croit, que Floriant de Floriot et quelques autres croient dans son petit
royaume en révolution. Mais les confidences de la dame d’honneur, c’est
Ozilie, n’est-ce pas?
«Voilà où il voulait en arriver.»
J’explique à haute voix:
--Non. C’est un arrangement des papotages de Trophime.
--Mlle Ozilie, vous n’en parlez pas?
--Pas du tout!
Mais pour moi, je me répète: «Décidément il y pense!»
--Pourquoi?
--Pourquoi? Mais afin de ne pas la compromettre. Elle a été d’ailleurs à
mon égard très cordiale, très obligeante. Elle m’a permis de dîner avec
Trophime.
--Trophime?...
--Sa dame de compagnie. Car Ozilie, dame de compagnie a droit, à la
cour, à une dame de compagnie. Ozilie m’a donné l’occasion de rencontrer
le Prince. Ce matin encore, elle m’a offert du café pour mon déjeuner.
Il faut bien noter que ce n’est pas tout à fait ainsi que les événements
se produisirent. Mais on n’est pas contraint de se perdre dans les
détails.
--L’étrange petite personne, constate Wisel.
Nous baissons la tête pour parler et aussi parce que le vent dans cette
voiture, nous attaque en plein visage.
--Qui est-ce, en réalité?
J’ai l’air de parler tout haut, pour moi-même. Je reprends:
--Je n’avais pas le loisir de m’en soucier. Mais j’y songe. Par
instants, je crois que j’aurais dû la placer dans mon récit. Elle y
avait sa part. Elle y aurait apporté tout un appareil romanesque.
Toutefois, j’étais obligé de la montrer un peu différente. Pour qu’on ne
la reconnaisse pas trop et aussi pour ne pas l’affliger. Il fallait la
présenter plus jolie, d’abord. Est-elle même jolie? Vous le savez? On ne
peut pas l’affirmer. Elle n’est indifférente à personne, voilà la
vérité... Notre chauffeur se jette dans les tournants comme s’il voulait
se suicider.
Nous sommes renvoyés l’un sur l’autre, suivant les coudes de la route?
Je continue cependant:
--Si elle est sympathique à certains, à d’autres elle est tout à fait
antipathique. Et c’est ce qui lui octroie ce caractère abrupt et
difficile. Même quand on la connaît un peu mieux, on reste longtemps
sans savoir si l’on deviendra son ami ou son ennemi. Cependant, un jour
vient où il faut prendre position de gré ou de force.
--Vous n’avez pas eu le temps de l’étudier, mais vous l’analysez assez
bien, remarque Wisel.
--Je l’ai vue tout de même à l’œuvre, avec moi, avec Trophime, avec le
Prince.
Ce que je crois encore, mais garde pour moi seul, c’est que tout d’abord
Ozilie m’a déplu. Pourquoi? Pour les mêmes raisons, sans doute, qui la
rendent inoubliable à Jacques Wisel et à Pierre Caussanges. Les plus
fortes passions ne sont pas inspirées aux hommes par les plus belles
femmes ni par les plus triomphantes. Au contraire, il semble que les
folies les mieux conduites ou les incartades les plus inattendues hors
des routes tracées s’accomplissent souvent à cause de personnes que nos
voisins et nos amis déclarent tout à fait sans danger. Ce qui permet au
commun des spectateurs de s’embrouiller davantage dans les contremarches
de ceux qu’ils observent et qu’ils jugent.
--Et les lettres du Prince? demande Jacques Wisel.
--Nullement question.
--Et les délégués?
--Histoire terminée. Voici un arrêt. La frontière. Nos papiers.
La voiture s’arrête quelques instants sur cette route où des courants
d’air s’échangent près des poteaux indicateurs.
--De ces délégués, Ozilie en a parlé au Prince, dit-il, lorsque
l’automobile fut repartie. Le Prince a répondu: «C’est encore une
maladresse de mon premier ministre». Je ne sais rien de plus.
--Ne pourrais-je pas voir un peu cette cour et ce Palais?
--On tâchera... Voyons. Mes deux télégrammes en partant cet après-midi,
19 octobre, arriveront à Paris ce soir. Ils paraîtront, le premier
demain samedi 20, et le second, dimanche... Nous rentrerons ce soir, si
vous voulez, à Genève, pour attendre les événements.
--Vous tenez à revoir le Prince? demande Wisel.
--Non. Je dois acheter des cartes postales pour Trophime et j’espère
bien rencontrer de nouveau Mlle Ozilie.
--Pour quoi faire?
--Simple curiosité. Du moins, jusqu’à présent. Aucune arrière-pensée. Et
puis, quelque chose m’avertit que Mlle Ozilie ne sera pas mécontente de
vous retrouver.
--Que voulez-vous que je lui dise?
--Rassurez-vous: elle sait parler.
CINQUIÈME PARTIE
LA GRANDE MARCHE ABANDONNÉE
Quelle magnifique diversité il y a parmi les hommes! Et
savez-vous une besogne plus attachante que d’étudier les
conditions où se créent leurs variétés?
Maurice Barrès.
I
L’AUTEUR RESPONSABLE
Il y a des lieux tout à fait malsains.
Jacques Wisel et Lonlay-Labbaye, rentrés la veille au soir de
Bellegarde, achevaient de déjeuner en compagnie de Floriant dans un
restaurant cosmopolite de Genève où ne s’aventurent jamais les vrais
Genevois, lorsqu’une femme dont le visage disparaissait sous un chapeau
blanc s’approcha de leur table.
Lonlay le premier l’aperçut, mais ne témoigna pas de surprise.
--Que désirez-vous, Mademoiselle? dit-il.
Trophime Trophimova, reconnaissant le «délégué», commença d’une voix
rapide, mais sans éclat:
--Enfin, je vous découvre. Tout à l’heure, Mademoiselle va venir. Ici
même, oui. Préparez-lui une place parmi vous comme à une amie que vous
attendez. Car vous l’attendez, comprenez-vous. Il se passe de graves
choses à la maison des fous costumés.
--Qu’y a-t-il donc? interrogea Lonlay qui s’efforçait d’être calme et
tenait à faire preuve de son sang-froid surtout en présence de Wisel et
de Floriant.
--Le Prince et le premier ministre sont furieux. Le Prince surtout.
--Evgueny n’est pas content. Pourquoi?
--Mais alors, le Prince est en Suisse! s’étonna Floriant de Floriot.
--Il se réveille celui-là et c’est pour crier. Racontez-moi, Trophime.
--Non Monsieur, tous les indigènes du traktir nous regardent.
--C’est parce que vous êtes debout et votre chapeau blanc les rend
malades d’admiration. Asseyez-vous!
--Non. Il faut que j’aille chercher Mademoiselle. Elle attend dans une
voiture, tout près.
--Devant notre hôtel? demanda Wisel.
--Non, Monsieur. A votre hôtel, il y a un garçon d’étage qui est
dignitaire à la cour quand il a fini son travail en ville. Il vous
connaît et nous aussi.
--Ceci m’explique bien des choses. Mais enfin, reprit Lonlay, pourquoi
ces messieurs sont-ils mécontents?
--On sait tout au Palais, répliqua Trophime. On sait ce que les journaux
de Paris racontent sur le Prince qui ne veut pas régner et qui se cache
en Suisse. On sait ce qu’il a dit à un envoyé spécial et ce qu’il pense
des gens de son entourage. Mademoiselle vous racontera mieux.
Trophime s’en alla. Les trois hommes se regardèrent. Lonlay ne disait
rien. Le retentissement que provoquait son article dépassait ses
prévisions, ou plutôt l’engageait sur une piste qu’il n’avait relevée
sur aucune carte des possibilités.
Jacques Wisel se mit à boire deux fois de suite. Ainsi trahissait-il son
agitation. Toutefois, il se surveillait avec force. Dans quelques
minutes, Mlle Ozilie allait apparaître. Et il s’étonnait, une fois de
plus, de penser avec tant de violence à cette jeune fille. Mais la
nouvelle qu’il apprenait, si elle déterminait chez lui un brusque
bouleversement, ne lui enlevait rien de son apparence réfléchie: Mlle
Ozilie ne discernerait que ce qu’il voudrait lui permettre de lire.
Quant à Floriant de Floriot, il ne dissimulait pas son inquiétude. Il
répétait de diverses manières des remarques de ce genre:
--Le Prince était donc en Suisse et non dans son pays! Il y a deux jours
que je télégraphie le contraire. Qu’est-ce qu’on nous fait raconter!
--Voilà bien les dépêches officielles...
--Je ne savais pas!...
--Vous ne m’avez pas cru, répliqua Lonlay. Et le premier jour, vous
m’avez répondu: «A quoi bon courir les chemins quand on a tout à sa
portée.» Souvenez-vous!
--Je ne suis pas le seul, conclut Floriant de Floriot qui cherchait à se
rassurer. Alors, ça finit par imposer une vérité.
* * * * *
Une femme entra, puis une autre toute habillée de noir, dans un ample
manteau de voyage. Elle paraissait grande et mince. Lonlay ni Wisel ne
reconnurent Mlle Ozilie; mais ils aperçurent Trophime. Les trois hommes
sans hésiter, se levèrent...
Sitôt assise, Mlle Ozilie parla:
--Trophime vous a déjà conté l’essentiel. Je suis venue tout de même.
Bonjour, Monsieur, dit-elle en tendant la main à Wisel.
Elle reprit:
--Quel grand sujet d’étonnement pour moi de vous rencontrer ici. Mais
c’est surtout à Monsieur--elle désignait Lonlay--que je dois tout
d’abord parler.
--Je ne vous présente pas votre voisin, M. Floriant de Floriot,
intervint discrètement Lonlay. Vous êtes censée le connaître comme vous
nous connaissez tous.
--Ne présentez pas, merci. Je connais désormais M. Floriant de Floriot.
Et elle examina d’un coup d’œil Floriant. Elle le jugeait fonctionnaire
paisible, mal construit au surplus pour supporter sans défaillance les
gaz asphyxiants des villes. Puis:
--Voici que tout à l’heure, donc, le Prince Evgueny--que Dieu conserve,
n’est-ce pas?--vient me voir, tout écumant et enragé, et me demande:
«--Vous êtes l’amie et la complice de ce garçon qui a écrit sur moi à
Paris, des stupidités?
«D’abord, je ne comprenais pas. Il y a tant de garçons capables d’écrire
à Paris des stupidités. Je dis:
«--Quel garçon?
«Je vous fais la grâce de ne pas sténographier ici toute notre
conversation. Je devine à la fin que ce garçon c’était vous, Monsieur
Lonlay, que le Prince voulait désigner.
«--Mais non, dis-je au Prince, ce garçon est un de vos délégués à Paris.
Je le sais. Et c’est comme ça que je l’ai rencontré.
«--Un délégué? Pas à moi! interrompt le Prince. Enfin, voilà,
ajoute-t-il. On a imprimé sur moi des choses folles. Pas du tout ce que
je voulais.»
«Le Prince m’a montré votre article...»
--Comment? Mon article? s’étonna Lonlay, surpris sincèrement que son
télégramme expédié la veille, paru le matin à Paris, fût déjà connu en
Suisse.
--Oui, un article où l’on racontait que le Prince ne voulait pas régner,
qu’il préférait vivre paisiblement en Suisse que de se faire tuer au
milieu de ses partisans... Enfin, des commentaires très aimables, comme
ça...»
Puissance de la voix humaine, sortilège intraduisible. Jacques Wisel
écoutait et regardait. La sympathie affectueuse que l’on éprouve pour
certaines cantatrices et comédiennes à la voix prenante... Et pour ces
femmes qui chantent aux carrefours plébéiens..., Wisel la concevait tout
d’un coup. Il n’entendait qu’assez mal ce que contait Ozilie, mais il
était conquis par le charme de cet accent étranger et pittoresque.
--Il faut que vous sachiez, reprit Ozilie. Un typographe d’une
imprimerie de Genève qui est dignitaire de la Cour.
--Lui aussi! remarqua Lonlay.
--... a pu obtenir des épreuves d’un télégramme envoyé de France. Ce
télégramme est le texte complet de l’article d’un journal parisien. Le
typographe a remis au chancelier ces épreuves que demain tous les
«canards» de la ville vont reproduire.
«J’ai compris, à partir de ce moment-là, que nous étions un peu
suspectes à la Cour...
--Qui? Vous?
--Moi. Et encore Trophime qui m’a dit: «Je vais prévenir M. Lonlay. Ça
l’intéressera.» Le Prince, de son côté, m’a déclaré:
«--Si ce n’est pas le garçon à qui vous avez donné un asile de nuit,
c’est un autre. Et il m’a cité d’abord votre nom, votre adresse ici.
--Comment sait-il?
--Par le garçon d’étage de votre hôtel.
--Qui est dignitaire à la Cour?
--Précisément. Il m’a cité encore le nom de M. Wisel. Alors, j’ai voulu
accompagner Trophime à Genève. Voilà comment nous sommes arrivées...
Non, ne remerciez pas. Réfléchissez et agissez vite.
Elle les regardait et ne mangeait pas. Elle paraissait vraiment
anxieuse. «Une femme, songeait Lonlay, ne peut être ainsi bouleversée
que pour trois causes: on lui a pris son collier, son chien ou son
amant.»
--Maintenant, continua Mlle Ozilie, je crois que c’est M. Wisel que l’on
poursuit et que l’on veut arrêter.
--Pourquoi arrêter Wisel? demanda Lonlay.
--Parce qu’il est responsable des stupidités--excusez-moi, Monsieur--qui
sont imprimées à Paris.
--C’est toujours le garçon d’étage qui a fourni ces renseignements. Mais
comment arrêter Wisel? reprit Lonlay.
--Je ne sais pas. Mais ils pourront.
--Ils pourront!... répéta Lonlay en riant.
--Vous ne les connaissez pas du tout. Vous ne vous rendez pas compte de
l’agitation furieuse qu’il y a au Palais. Et ce soir, quand on vendra
dans les rues les journaux de Paris arrivés avec le train! Et demain, 21
octobre, quand la suite paraîtra: «les confidences»... je ne sais
plus...
--«D’une dame d’honneur», compléta Lonlay.
--Comment savez-vous?
--Parce que je sais. Nous savons. Tout le monde est au courant.
--Oui. Vous venez de m’avouer: c’est vous l’auteur responsable. Eh bien,
il vous faut fuir tout de suite.
--Ils ne m’arrêteront pas.
--Non. Mais il y a la vengeance, la punition comme ils disent. Un coup
de pistolet dans la rue; dans votre chambre, le poison; dans l’escalier,
la chute. Après, on déplore: «Comme c’est regrettable un accident!».
Fuyez donc! Auparavant, quelle dame d’honneur avez-vous interrogée? Vous
n’avez vu que Trophime. Mais ce n’est pas...
--Rassurez-vous: c’est une transposition adroite, mais vraie...
--Grand Dieu, qu’est-ce que cela signifie? Enfin, si vous vous
comprenez. Une autre chose comique... Le Prince m’a reproché d’avoir
scandaleusement fait dormir sous ma toiture mon fiancé... Vous ne
connaissez pas mon fiancé, d’après le Prince?...
--Je ne vois pas, avoua Lonlay.
--Vous ne voyez pas! C’est compréhensible. Mon fiancé, eh bien, c’est
vous! N’est-ce pas! C’est vaudevillesque.