--Un homme est entré, chez vous, ce soir! s’étonne Evgueny...

Naturellement, il vous a parlé et il a subtilisé vos lettres. Laissez

donc! C’est moi qui vous les rapporterai. On va me les offrir demain

pour mon petit déjeuner. Mais ces lettres que contenaient-elles?

--Des choses... répond évasivement Ozilie.

Trophime, n’étant plus appelée, s’est recouchée.

--S’il pouvait les lire, murmure Trophime en riant, il en ferait une

tête!

--Ce sont des lettres de mon fiancé, précise Ozilie. Et j’y tenais.

--Ainsi, conclut le Prince, maintenant, je puis dire que je suis seul,

sans ami ni conseiller. Pourtant j’avais une si grande confiance en

vous!

Ozilie, la voix changée, affirme:

--Vous savez, Monseigneur, l’attachement, le respect que j’ai pour vous.

Si. La preuve? Vous sachant en danger à la Cour, je suis revenue, en

dépit de tous les conseils.

--Quels conseils?

C’est tout ce qu’Evgueny a retenu:

--Certains conseils...

--Les mêmes qui vous firent abandonner la Cour, sans doute?

--Peut-être...

Un moment de répit. On devine que le Prince ne sait quoi inventer. Ou

bien, il n’ose plus parler. Quant à Ozilie, elle attend. Que font-ils?

Je ne les vois pas. Enfin, j’entends, mais assez mal (à cause du bruit

que provoque Trophime qui vient de se lever une nouvelle fois) quelques

confidences d’Ozilie que je reconstitue comme suit:

--Que Votre Altesse veuille bien se souvenir de la promesse qu’elle me

fit: retrouver les lettres que l’on m’a dérobées.

--J’y penserai, assure le Prince. Mais comment était l’homme qui est

entré chez vous, ce soir, avant moi?

Et c’est mon signalement que Mlle Ozilie fournit. Elle dépeint un

personnage de bonne taille, maigre, au visage long, au teint brun (Teint

brun est exagéré) rasé, avec un nez fort et pointu (Je ne crois pas

posséder un nez pointu, mais on se connaît si mal soi-même!)

A chaque détail de ce portrait, Evgueny soupire.

--Je ne vois pas... Non, je ne vois pas.

Ozilie insiste. Elle va rappeler au Prince que cet homme est le délégué

qui vint à Paris... Ça ne manque pas, en effet. Cependant réplique

inattendue d’Evgueny:

--Je vous ai déjà déclaré que ce n’était pas moi qui avais expédié des

émissaires à Paris! Et comment est-il arrivé ici! Ah! parce qu’il avait

faim. Et vous l’avez envoyé où?

--Chez Trophime.

--S’il est encore là, je serais curieux de le voir.

Trophime qui a écouté est prête à tout événement:

--Ne bougez pas! me souffle-t-elle, tandis que, dans l’autre pièce, le

Prince retient Ozilie et lui confie:

--Ne dites pas qui je suis à cet homme-là... Pour lui, je dois rester un

officier de service... Non! il ne me connaît pas. Écoutez, s’il est

obséquieux devant moi, je vous l’accorde, c’est qu’il m’a déjà vu;

sinon, c’est qu’il croira réellement ce que vous lui annoncerez.

Ozilie doit se montrer sceptique, car le Prince insiste. Merci quand

même de l’avertissement que Son Altesse a bien voulu me fournir. Mais

que va répondre Trophime à cette question d’Ozilie:

--Ton invité, est-il toujours avec toi? demande-t-elle en ouvrent la

porte de la chambre où se tient Trophime.

--Oh! non, Votre Noblesse!

--Où est-il maintenant? insiste Ozilie.

--Je ne sais pas, mais pas loin d’ici.

--Veux-tu essayer de le retrouver. Tu le ramèneras... Écoute! Tu lui

diras qu’il y a ici un officier de service qui désire lui parler. C’est

tout, tu entends. Pas autre chose... Va!... Et ne reste pas une heure et

demie dehors...

--Si je ne le découvre pas, je reviens tout de suite, conclut Trophime.

Trophime s’habille dans l’obscurité. D’une voix complice elle me donne

ces indications:

--On veut vous voir. Donnez-moi votre chapeau, votre pardessus. Venez.

Vous allez sortir. Suivez-moi. C’est le Prince qui va vous parler, vous

avez entendu?

--Oui... Il se fait passer pour un officier de service...

--C’est ça, n’ayez pas peur de lui. Je vous ai aperçu comme vous faisiez

la conversation avec une ronde. Prenons la sortie qui m’est réservée.

Nous rentrerons par la grande porte, chez Ozilie...

J’obéis à la sympathique Trophime qui m’a décidément pris sous sa garde.

QUATRIÈME PARTIE

POUR LA DERNIÈRE HEURE

Ne savez-vous pas reconnaître le cri de l’hirondelle de mer

Ou la plainte de la mouette chassée par le vent?

Rudyard Kipling.

I

LES CONFIDENCES D’UN OFFICIER DE SERVICE

Les opinions des uns et des autres.

Je ne m’inclinerai donc pas devant Son Altesse Evgueny comme cela

m’advint en présence d’autres Altesses, au cours de déplacements plus ou

moins imprévus et que je n’ai pas à mentionner pour le quart d’heure. Du

reste, c’est Ozilie qui me présente.

--Voici ce Monsieur.

Puis, se tournant de mon côté.

--Monsieur l’officier de service a désiré vous voir.

Je salue et j’attends. Certes, Ozilie n’a pas été fâchée tout à l’heure,

à la pensée de m’humilier devant le Prince. Maintenant, elle redoute sa

victoire et ses conséquences... En face de moi, un jeune homme blond.

Est-ce cet uniforme de hussard corseté qui l’amincit et le rajeunit

encore? On croirait un collégien qui s’est déguisé en soldat pendant ses

vacances. Mais ce que je regarde surtout, ce sont les yeux du Prince,

des yeux gris-bleus, d’un gris insistant.

Evgueny s’exprime en allemand. Deux ou trois fois, il baisse les

paupières. Quand il a terminé, alors seulement, je prends la parole:

--Je comprends assez mal l’allemand; je puis cependant répondre à votre

question: j’appartiens au service du Premier ministre.

Qu’est-ce que je risque? Je l’ignore, mais maintenant, je dois jouer

jusqu’au bout. C’est ma seule chance d’évasion. Les enveloppes de

lettres recueillies chez Trophime sont bien cachées; mes papiers--au cas

où le Prince les exigerait ou même les ferait prendre de

force--établiraient ma véritable identité. C’est une autre chance à

tenter. Ils constituent une suprême sauvegarde.

--Que fais-tu là?

Evgueny me tutoie sans hésitation ni raideur. Devant un subalterne,

quelque chose comme un agent secret, peut-être se sent-il à l’aise? Il

s’arroge en outre les avantages d’une fonction d’emprunt. Il n’a pas à

se tenir comme un prince. Il découvre dans sa personnalité une assurance

inattendue et le plaisir mal défini que certains caractères--comme le

sien--éprouvent dans une mystification bien composée.

Maintenant, Evgueny me demande mon nom. Je n’hésite pas; je donne le

mien, le vrai:

--Lonlay-Labbaye.

Le Prince consulte un petit agenda qu’il tire de sa poche. Il y trouve

un petit papier plié qu’il examine consciencieusement:

--C’est exact, dit-il.

Je ne souris pas. L’«officier de service» continue à tenir son rôle. Il

insiste même:

--Labbaye, avec un y?... Il y a longtemps que tu es au service du

Premier?

--Deux jours, Monsieur le Lieutenant.

--Tu as beaucoup de travail?

--Beaucoup.

Je n’ai pas envie de rire. Cependant le visage d’Ozilie où tant de

sentiments sont lisibles: l’étonnement, une vague crainte, puis une

sorte de fureur me fourniront, plus tard, des accès de joie. Elle doit

se rappeler ce que je lui ai annoncé quand je l’ai rencontrée dans le

parc: «Si le Prince m’aperçoit, il passera comme s’il ne me connaissait

pas!»

--De quel pays es-tu?

--De France, Monsieur.

Et d’autres questions qui ne risquent pas de me compromettre, car si je

ne sais rien, le Prince aussi ignore à peu près tout... Soudain, une

attaque plus directe:

--C’est le «Premier» qui t’a ordonné de surveiller Mademoiselle?

--Je pourrais vous répondre, Monsieur le lieutenant, que je n’ai rien à

vous dire. J’aime mieux vous assurer que le «Premier» ne donne à

personne des missions de ce genre.

Le Prince regarde Ozilie. Mais elle doit songer: «Quelle perfidie! Ils

s’imaginent que je ne vois rien! Comme ils dissimulent mal l’un et

l’autre! Tout à l’heure, celui-là était Suisse, à présent, il est

Français.»

--Alors que fais-tu ici? reprend Son Altesse.

Dois-je inventer quelque chose? Je risque de tomber du premier coup sur

une bêtise.

--Je regrette, Monsieur, d’être obligé de me taire.

--Mais je suis officier de service. Je fais une ronde...

--Je ne le conteste pas.

--Ton insigne?

--Voici.

Et je montre le triangle «I. S. 24» que m’a remis Trophime un moment

plus tôt. Le Prince le regarde. Il paraît surpris cette fois.

--Suivez-moi au poste de garde.

C’était bien ce que je craignais.

--Comme il vous plaira, Monsieur.

--Sortons...

Le Prince salue Mlle Ozilie et Mlle Trophime. Toutes deux se courbent

dans une révérence. Je dis au revoir à Trophime et je m’incline

légèrement, en souriant, devant Ozilie.

*

* *

--Il fait froid, cette nuit.

C’est le Prince qui parle.

--Comment vous appelez-vous déjà?

Il ne me tutoie plus. Pourquoi?

--Je vais vous conduire au corps de garde; vous y serez mieux pour

dormir qu’aux environs du pavillon des femmes. Attention! vous allez

vous jeter sur le Palais de Justice.

--Le Palais de Justice?

--Oui, cette tonnelle près de ce carré de choux...

Des officiers passent. Une ronde, sans doute. Un homme tient à bout de

bras une lanterne qui éclaire tout d’un coup nos pieds et nos jambes. La

lanterne s’élève, braquée sur nous. Les officiers s’arrêtent aussitôt et

nous saluent en arrondissant leur main près de leur casquette. Lorsque

la ronde s’est éloignée le Prince bougonne, comme pour lui-même.

--Ils m’embêtent, tous ces gens, avec leur simulacre de cérémonies et de

patrouilles. Ils racontent qu’ils vont prendre la garde! Je n’en suis

pas dupe. Ils vont se coucher. Et ils savent qu’il y a des veilleurs de

nuit qui dorment aussi bien qu’eux-mêmes. Sans compter les chiens qui

sont plus sûrs.

Le Prince continue donc à tenir pour moi ses fonctions d’officier de

service mécontent. J’écoute sans émettre de commentaires.

--Le château, poursuit Evgueny, est une auberge où ils dînent et où ils

couchent. Prenez garde, voici le Sobranié. Oui, Monsieur, le Sobranié

est figuré par cette remise à outils... Ainsi, ils jouent à la

principauté. Toute cette propriété a été transformée par leurs soins.

C’est à croire qu’il existe une dose de puérilité jamais morte et qui se

maintient chez les hommes les plus graves en apparence.

«Saluez, Monsieur, la caserne des gardes sur votre gauche. C’est ce

hangar. La chambre des représentants, c’est ce mur à droite. Quant au

Palais Royal, c’est le bâtiment où réside Son Altesse.

--Et le corps de garde?

C’est ma première question. Elle est partie, malgré moi, par habitude

professionnelle certainement.

--Il n’existe pas. Il y a une sorte de soupente pour deux personnes.

Vous n’y serez pas trop à l’aise.

Le prince ajoute:

--Il n’y a pas seulement le parc qui est falsifié! Les habitants le sont

aussi...

La raison de ces confidences? Je l’ignore pour l’instant; mais je ne les

oublie pas.

--Tenez, ajoute Evgueny, il y a d’abord le Prince qui joue au Prince en

exil.

Je crois être habile en remarquant:

--C’est son rôle, il me semble...

--Admettons, interrompt Evgueny. Il y a le Premier Ministre. Les

conceptions politiques du Premier, ses idées sur l’autorité! Il

surveille le Prince, trop libéral à son gré, il le conseille, il le

redoute. Et les projets stratégiques du ministre de la guerre, sa

mobilisation des femmes! Remarquez que ce maquillage est fragile: un

appareil en carton. Le jour où les événements tourneront en faveur du

Prince,--si ce jour arrive--il faudra tout reviser et compter avec les

gens qui seront restés «là-bas», au péril de leur vie, sans honneurs ni

profits. Mais vous, Monsieur, en attendant ce miraculeux renversement,

pourquoi ne sollicitez-vous pas une place, un grade, un titre? Il reste

des postes sans titulaires et l’on peut toujours en créer de nouveaux.

--Que faut-il faire?

--Verser une gratification au Premier, à l’huissier, au concierge, à je

ne sais qui encore...

--Et au Prince? dis-je hardiment.

--Rien, réplique Evgueny d’une voix rude. Voyons! le Prince est tenu en

dehors; il ignore tout, bien entendu. On lui a fabriqué une cour de

dignitaires et falsifié sa propriété, celle-ci, le plus certain de ses

revenus.

--Tout de même, le Prince a bien quelqu’un dans son entourage qui peut

lui parler.

--Non, Monsieur. Il en avait un, autrefois. C’était un homme étonnant,

un de vos compatriotes: le colonel Chenoncay...

--Le père de Mlle Ozilie?

Je ne compte plus mes questions ni mes interruptions.

--Oui, répond le Prince.

Je ne saisis pas très bien. C’est la seconde fois que ce nom de

Chenoncay est prononcé devant moi. Caussanges le premier, me cita ce

nom. Au fait, le Chenoncay de Chamarges est l’oncle de Mlle Isabelle.

Mais alors? Je demande:

--C’est ce colonel qui a un frère en France?

--Précisément. Comment savez-vous? Mais vous connaissez donc Mlle

Isabelle?

C’est au tour du Prince à m’interroger de nouveau. Je ne n’aventure

qu’avec prudence:

--Moi? Non. A peine.

--Comment? Vous la connaissez à peine et vous allez lui demander

l’hospitalité? s’étonne Evgueny.

--C’est-à-dire que je pouvais me permettre...

Mais un rapprochement dans mon esprit: Isabelle--Ozilie, puisque Mlle

Ozilie est la fille du colonel Chenoncay et que le frère du colonel qui

est à Chamarges a une nièce qui se nomme Isabelle...

--C’est-à-dire que c’est Mlle Trophime que je connais un peu.

--Ah! bon! s’écrie le prince en éclatant de rire.

Et cette gaîté c’est pour ne pas montrer combien ma réponse le

satisfait. Ma parole, il est jaloux même des relations de Mlle

Isabelle-Ozilie.

Sans insister pour savoir comment j’ai pu lier connaissance avec

Trophime, Evgueny s’informe:

--Vous n’avez jamais vu le fiancé de Mlle Isabelle?

Je rectifie, exprès:

--Le fiancé de Mlle Ozilie?

--Si vous voulez, c’est la même chose.

Cette confirmation m’enchante. Toutefois, il faut répondre quelque

chose:

--Je sais qu’il y a plusieurs fiancés sur les rangs, mais je ne suis pas

sûr qu’il y ait un élu.

--Quels sont ces fiancés?

--Leurs noms, je les ignore. Il y a un avocat, un magistrat... deux

avocats même...

J’ai l’air de chercher, je ne puis retenir un sourire intérieur en

constatant le tour qu’a pris cette conversation si étrangement commencée

chez Ozilie et qui se poursuit, en pleine nuit, dans le parc endormi du

Palais de Neu-Thorenberg.

--Il y a encore un médecin, déjà célèbre et un jeune ancien ministre.

--Français?... Qui ça peut bien être?

--Je ne sais pas encore.

--Enfin, y a-t-il un Élu? reprend le Prince.

Décidément, il y tient. Je n’ai aucune raison de ne pas favoriser les

combinaisons d’Isabelle-Ozilie que me confia Trophime. Après tout, elle

m’a rendu service. Sans le prévoir, il est vrai...

--A vrai dire, je crois qu’il y a un Élu. Qu’est-ce qui me permet de le

croire? Des tas de petites choses insignifiantes, mais qui ont leur

poids.

Nous sommes tout à fait en confiance, «l’officier de service» et moi. Il

devine sans doute que je ne veux pas aller plus loin sur ce sujet ou

bien que je ne sais plus rien. Il se décide:

--Tenez, le corps de garde est là. Vous pourrez y dormir. La clef est

sur la porte. Au revoir, Monsieur. Bonne nuit.

Et Son Altesse Royale me tend la main.

*

* *

Le corps de garde possède une paillasse et des couvertures. On peut y

dormir. Ce n’est qu’une baraque, il est vrai, mais elle est éclairée par

une ampoule électrique. On peut y méditer aussi.

Demain, je quitterai ce Palais, quand les portes s’ouvriront. Je

rentrerai à Genève, avec les confidences de «l’officier de service». Que

valent-elles? Pourquoi ce Prince m’a-t-il ainsi parlé, caché--comme Mlle

Isabelle Chenoncay--sous un nom d’emprunt.

Ozilie, je le conçois bien, a changé de race--elle se dit

autrichienne--comme d’autres émigrent d’un pays ou se réfugient dans un

autre siècle. Mais Evgueny? Je crois qu’il est autoritaire, toutefois la

force lui manque. Il veut diriger et, peut-être, régner. Mais il n’a pas

l’audace de conquérir le pouvoir. Et saurait-il le conserver?

Par un revirement incompréhensible pour ceux qui l’entourent, Evgueny

qui souhaite la couronne, n’entreprend rien pour se l’attribuer. Peur

des coups? Plus simplement: impuissance dans la décision et l’action.

Des projets, des combinaisons, des velléités dont il aperçoit très vite

les inconvénients. Il ferait sans doute un excellent «officier de

service», non un capitaine. Aurait-il su succéder au roi, son père,

honorablement?

Connaissant sa carence de rêveur d’action, Son Altesse préfère laisser

croire qu’il se désintéresse de tout ce que l’on trame en sa faveur et

que le retour à la royauté n’est qu’un songe, imaginé par son Premier

Ministre. Il pense qu’en répétant: «Je suis trop libéral, presque

républicain, donc je ne puis régner», on ne découvrira pas son véritable

caractère qu’il cache sous une armature d’indifférence, de mystification

et de froideur.

II

UN SUCCÈS DE FLORIOT

Pendant ce temps, un autre événement que je n’avais point prévu--c’est

ma faute--se produisait au Palais de la Grande Marche. Je ne l’ai connu

que plus tard, le lendemain; toutefois, je dois le rapporter ici.

En quittant Paris, j’avais, bien entendu, averti mon journal que je me

rendais à Genève. Mais j’avais oublié de recommander le silence sur ce

départ. Aussi, Floriant de Floriot, sans nouvelles de moi, apprit-il

facilement en quel pays je voyageais. Il fit son possible pour partir

aussitôt...

Comment a-t-il su que j’étais allé à la recherche du prince Evgueny?

Jacques Wisel qui m’a suivi--par distraction assure-t-il; en vérité, à

cause de l’intérêt qu’il porte à Mlle Ozilie--et qui s’est installé au

même hôtel que moi, a renseigné Floriot. Wisel est excusable d’avoir

commis cette indiscrétion; j’aurais dû le prévenir, lui aussi, de garder

secrète mon entreprise.

Floriant de Floriot seul, à Genève, a pris le temps de réfléchir:

«Lonlay désire certainement obtenir une audience du Prince. Or, il y a

un petit bureau politique du Prince, à Genève même. Allons-y solliciter

l’entrevue indispensable.»

Là, on a déclaré à Floriant, selon la consigne ordonnée, que Son Altesse

n’était plus en Suisse. Cependant, après cette démarche de Floriot, le

premier ministre a été immédiatement avisé à la Grande Marche, que des

«envoyés spéciaux (on exagère toujours) venus de Paris, voulaient

enquêter sur le cas du Prince».

La «Grande Marche» fut alertée. Le premier ministre a pensé: «On demande

une audience, on la refuse. Fort bien. Mais d’autres essaieront

d’arriver jusqu’à Evgueny. Et que racontera celui-ci en présence des

journalistes?» Toutefois, il fallait prévenir le Prince. On s’y décida.

C’est pourquoi lorsque Son Altesse toujours méfiante, costumée en

«officier de service», me demandait mon identité chez Ozilie et qu’il

consultait son agenda où l’on avait inscrit les noms des «envoyés

spéciaux», ce n’était pas, comme je l’ai cru sur le moment, pour

composer un peu mieux son personnage, mais pour savoir s’il se trouvait

bien en présence d’un de ses dangereux reporters.

Conclusion: c’est en toute connaissance de cause qu’Evgueny m’a parlé du

Prince, des ministres, de sa cour en miniature et de son royaume et

qu’il m’a conté exactement ce qu’il voulait que je sache. La raison?

Faire ainsi échec aux projets et aux combinaisons de son premier

ministre et empêcher le retour du prince Evgueny dans sa principauté.

*

* *

Je me réveille assez tard. Il est bien huit heures. Dehors, froid. Tout

de suite, je pense que j’ai manqué la sortie des dignitaires qui

déposent leurs costumes au vestiaire, s’habillent selon leur profession

avant de prendre les tramways qui les transporteront en ville. Mais

aurais-je eu, sans attirer l’attention, la chance d’assister à cette

opération? C’est douteux.

Où se trouve la sortie? Le bâtiment des femmes n’est pas loin de moi.

Nous avons peu marché cette nuit, le Prince et moi, si nous avons

beaucoup parlé. La demeure d’Ozilie, c’est une baraque de planches

goudronnées, un véritable campement de réfugiées.

--Monsieur! J’ai de la veine! Mademoiselle m’avait ordonné de vous

suivre hier, mais vous n’en finissiez pas avec le... avec l’«officier de

service».

C’est Trophime qui me cherchait.

--Venez avec moi. On veut vous voir encore. Et vous aurez droit à un

café au lait.

--Dites-moi: où se tient la sortie?

--Je vous y conduirai tout à l’heure.

--C’est que je suis pressé.

--Mademoiselle aussi est pressée. Elle ne vous gardera pas longtemps.

Vous allez en ville? Dites donc, quand vous reviendrez, voulez-vous me

rapporter des cartes postales?

--Lesquelles?

--Une douzaine de chaque vue qui vous plaira. J’en envoie un jour douze,

toutes les mêmes, à douze personnes différentes, le lendemain, douze

autres, toutes pareilles. Comme ça, je ne risque pas d’expédier deux

fois la même image à la même destinataire.

--C’est très ingénieux.

--Oui. Et puis, ça dispense de tenir un livre de comptes. Quand vous

avez regardé douze fois une fontaine ou un château--je mets le timbre

sur la gravure--vous commencez à l’avoir dans la mémoire. Mais vous êtes

pressé, je le comprends...

J’écoute un peu distraitement le bavardage de Trophime. J’ai hâte

d’arriver à Genève pour mettre au point mon article que je construis en

ce moment. Je le vois très bien. D’abord en titre: «Un prince qui ne

veut pas régner.» Au-dessous: «Les mystères d’une Cour en exil.» Puis,

des alinéas: «Comment on garde le Prince», «Les policiers dans le

jardin», «Le Prince s’habitue au commandement», «Ce qu’il confie en se

disant un «officier de service», etc...

Ces sous-titres-là ou d’autres, que j’imaginerai à mesure.

Ce travail accompli, je monterai dans une automobile, je franchirai la

frontière et je m’arrêterai pour télégraphier à Paris dans le premier

bureau de poste français que je découvrirai...

Toutefois, Ozilie me demande. N’est-ce pas Son Altesse qui éprouve

quelques remords de ses confidences et qui a changé d’avis. C’est bien

regrettable, Monseigneur, mais votre confession est, autant dire, en

route...

III

A QUOI SONGE UNE «DAME D’HONNEUR»?

--Vous voilà enfin! m’accueille Ozilie dès qu’elle m’aperçoit. Vous avez

bien dormi?

--Il dormait mieux ici, Mademoiselle, intervient Trophime.

--Assez, «Votre Noblesse»...

--En vérité, reprend Ozilie, vous avez l’aspect peu engageant d’un

monsieur qui s’est mal reposé et qui n’a pas pu se laver.

C’est curieux comme elle s’exprime correctement. Je le constate une fois

de plus ce matin, parce que je sais à présent que Mlle Ozilie de

Wicheslaw n’est autre que Mlle Isabelle Chenoncay et lorsque Mlle Ozilie

commet des fautes d’accent ou de français, c’est avec l’autorisation de

Mlle Isabelle.

--Mademoiselle, recommence Trophime, pour le faire venir jusqu’ici, je

lui ai promis que vous lui offririez une tasse de café au lait.

Je proteste aussitôt:

--Quelle plaisanterie!

Mais Ozilie rit sans retenue.

--Allez vous laver chez Trophime, dit-elle. Et prenez le café avec

elle...

--Vous voyez!... triomphe Trophime. Suivez-moi. Je prendrai de nouveau

le café avec vous, pour vous tenir compagnie.

Tandis que Trophime me verse de l’eau dans une cuvette et ne paraît pas

du tout disposée à s’éloigner, je pense que le meilleur moyen de

l’obliger à me laisser seul, c’est de lui poser une question très

indiscrète:

--Pourriez-vous me dire pourquoi Mlle Isabelle qui est française se dit

d’origine autrichienne et se fait appeler Ozilie de Wicheslaw?

--C’est une devinette?... Ce n’est pas mon côté fort. J’aime mieux les

rébus...

--Mais non! Je vous demande...

Je répète:

--Pourriez-vous m’expliquer pourquoi Mlle Isabelle qui est française...

--Vous feriez mieux de vous barbouiller la figure, le nez, les cheveux

et l’estomac...

--Oui, tout de suite. Mais dites-moi...

--Est-ce que vous auriez peur de l’eau, par hasard?...

--Pourquoi? Mademoiselle...

--Parce que vous regardez l’eau sans vous laver.

--Vous ne voulez pas me répondre?

--Ça vous intéresse beaucoup? s’étonne Trophime.

--Un peu.

--Un peu, seulement?

--Un peu plus qu’un peu.

--Eh bien, je vous le dirai un autre jour.

--Mais quand? Moi, je retourne à Paris ce soir!

--Ne partez pas... D’ailleurs, je vous connais, vous reviendrez.

--Je ne vous trouverai plus.

--C’est bien possible. Et si moi je vous disais: je veux savoir ce que

vous allez bricoler à Paris?

--Je n’ai rien de caché pour vous: je vais diriger le bureau politique

du Prince.

--Seigneur! il n’y avait donc pas assez de gaffes auparavant!

Les dieux de la tribu · 第 7 / 12 段