--Ce serait compromettre ceux qui m’emploient.

--Par contre, vous n’hésitez pas à me compromettre, moi!

--Oh! vous, ce n’est pas possible.

--On peut tourner et retourner votre réponse. Est-ce une louange, une

impertinence?

--Ne choisissez pas. C’est un hommage à la vérité.

--Conservez vos louanges pour des jours meilleurs, interrompt Ozilie...

Non, vraiment, je ne vois pas pourquoi je suis tenue de donner asile à

un homme poursuivi, alors que cet homme, à Paris, me réclamait sans

ménagement des lettres que son Prince n’exigeait même pas, ou s’il les

demandait, c’était avec politesse et sans promptitude.

C’est la première allusion directe d’Ozilie à notre rencontre, à l’objet

de notre rencontre à Paris. Enfin! L’essentiel, c’est que je me sente à

l’abri. Et nul n’ira imaginer que je me suis retiré dans le quartier des

femmes. Il faudrait cependant y demeurer un peu, car le temps presse et

la nuit n’est pas finie. Je reprends:

--Ce n’est pas un refus?

--Ce ne peut être qu’un refus, riposte Ozilie, toujours blottie dans ses

coussins, pauvrement mise en valeur par une lumière atténuée de voiles

verts...

--Comme c’est dommage.

Et je commence à réciter de mémoire un petit morceau choisi que j’ai

retenu à force de l’avoir étudié pour en découvrir le sens caché,

morceau dont elle doit bien se souvenir. Nous ne sommes pas nombreux à

l’avoir lu ce texte, mais je m’aperçois tout de suite qu’il intéresse

beaucoup Ozilie:

--«Je ne regrette pas cet homme inconsistant dont on ne pourra rien

faire. Un Prince, peut-être, mais pas un Roi».

J’élève un peu la voix pour rappeler ce passage:

--«Un jour, dans la grande allée du jardin, il eut l’inconscience de me

répéter qu’il m’aimait. Moi aussi, à ce moment-là, je croyais l’aimer un

peu. Nous étions des enfants l’un et l’autre...»

Je parle légèrement plus fort pour dire cette autre citation:

--«Il me semble qu’il est resté cet enfant frivole sur lequel...»

--Vous savez, je ne suis pas sourde! interrompt Ozilie d’une voix

qu’elle voudrait calme.

--... «Sur lequel nul poids de couronne ne doit peser. Quant à moi...»

--Taisez-vous donc!

--Je ne demande qu’à me taire.

--On ne le dirait pas.

--Pourquoi Votre Noblesse n’enferme-t-elle pas un homme qui a tant de

mémoire?

Elle me regarde sans faire un mouvement.

--Où voulez-vous que j’enferme cet appareil à récitation?

--Chez vous, pour quelques instants.

--Comment connaissez-vous ces textes--dont je me moque d’ailleurs? C’est

donc vous qui avez recueilli la lettre perdue?

--Quelle lettre perdue?

Aussitôt elle se tait. Je n’insiste pas. Je reste sagement sur mon

silence.

--Mais, s’écrie Ozilie, où vous placer? Avez-vous dîné? Non? Allez donc

dîner avec Trophime Trophimova.

--Trophime?

--C’est ma femme de chambre.

Je me rends bien compte qu’elle se venge un peu en m’envoyant à la table

de Trophime. Je le crois du moins. Elle me le laisse supposer un moment,

puis:

--Moi, j’ai fini. Le soir, je mange peu. Mais Trophime ne commence

jamais et avec elle, ça dure tout le temps.

Ozilie s’est levée. On ne voit que son visage dans un grand manteau de

fourrure, visage tendu et décidé. Elle reprend:

--Comment avez-vous eu connaissance des textes que vous récitiez?

--Je ne puis vous répondre.

--Remarquez, dit-elle doucement, que le premier mouvement de surprise

passé, cela m’est indifférent. Cette lettre eut son utilité un moment.

Elle ne l’a plus aujourd’hui.

--Oui, depuis que vous avez revu le Prince, que vous vous êtes

réconciliée avec lui et que vous ne le redoutez plus, sur aucun terrain.

--Expliquez-vous!

--Ne m’interrompez pas... Cette lettre que vous avez perdue était

destinée à Mlle Gina, n’est-ce pas? Le Prince devait la lire un jour ou

l’autre. En ce temps-là, vous ne désiriez qu’une chose: que le Prince

n’ignorât point ce que vous pensiez de lui. A présent, comme je l’ai

dit, il y a entre vous et lui non un traité, mais d’autres bases à un

arrangement. Vous le supposez, tout au moins. Certes, cette

lettre--l’expression est de vous--«vous est indifférente». Ne

croyez-vous pas que les opinions que vous portiez sur Evgueny

intéresseraient quand même le Prince, aujourd’hui?

--Vous en avez un double de cette lettre? continue Ozilie, sans se

fâcher.

--Le cabinet noir de la poste et la photographie sont deux grandes

inventions.

--Un mot encore: le Prince a-t-il eu connaissance de cette... lettre?

--Jamais, Votre Noblesse.

--Pourquoi?

--Parce que je suis le seul qui ai vu ces textes écrits à l’encre

sympathique--je suis précis--et que je les garde pour moi.

Ozilie reste silencieuse un moment. Elle va jusqu’à la fenêtre, arrange

les rideaux, revient vers moi:

--La raison de votre discrétion?

Quelle raison donner? Cette conversation qui dure n’est qu’embûches et

périls.

--Je n’entreprendrai jamais rien contre vous.

--Pourquoi? insiste-t-elle.

--C’est mon secret.

--Même si je vous priais de vouloir bien tout de suite vous éloigner de

cette baraque de planches où je suis, pour l’instant, domiciliée?

--Je ne reprends pas ce que j’ai dit.

En parlant, je me dirige vers la porte, comme si je voulais sortir et

devancer son ordre.

--C’est bien, Monsieur. Non, pas par là. Vous n’avez pas dîné et

Trophime vous attend.

V

LES CONFIDENCES D’UNE DAME D’HONNEUR

--Trophime, je t’envoie un invité.

C’est Ozilie qui me conduit elle-même dans la pièce trop parfumée où

réside la camérière.

--Vous n’avez pas dîné? s’étonne quelque chose accroupi à l’orientale au

fond de la chambre.

--Pas encore, Madame.

--Vous pouvez m’appeler Mademoiselle, ça ne me dérange pas. Eh bien, il

est temps de manger! Tournez le deuxième bouton électrique, vous y

verrez mieux.

--Quelle heure est-il donc?

--Vous ne savez pas l’heure? demande Trophime.

--Ma montre s’est arrêtée.

--Et vous vous dites policier! Vous ne connaissez même pas l’heure!

--Mais je vais la connaître.

--Comment? je vous prie.

--Grâce à vous.

--Encore une erreur, cher Monsieur. Si vous étiez mieux renseigné, vous

sauriez que Mademoiselle me reproche toujours d’ignorer l’heure et le

jour. Je dis: «il fait soleil, il fait gris, il fait pluie» ou bien «il

fait soir, il fait nocturne» et ça me suffit.

«Alors, vous voulez dîner, bien que je ne «chasse» pas, pardon...

«sasse» pas... connaisse pas l’heure qu’il est... Voici du pâté de foie,

voici des hors-d’œuvre, voici des viandes frigorifiées, mais cuites,

voici du potage, voici du thé et voici de la bière. Voulez-vous du café

au lait allemand?

--Je vous remercie. Je ne vous dérange pas?

Je distingue mieux dans cette salle où il n’y a pas de meubles, mais

seulement des tapis et des coussins, la jeune femme blonde qui fumait

tout à l’heure narquoisement devant sa porte. Elle secoue les épaules.

--Vous avez froid?

--Peut-être, soupire-t-elle. J’ai trop fumé en regardant la nuit

descendre. Ce n’est pourtant pas pour cela que je frissonne. C’est à

cause de votre question. Même si vous me dérangiez, qu’est-ce que ça

peut faire? Vous avez faim, n’est-ce pas? C’est un ordre de

Mademoiselle. Vous me tiendrez compagnie. Si vous me dérangez, je

dormirai. Mangez. Mademoiselle ne sait pas manger.

--Ah!

--Vous pouvez parler avec confiance; Mademoiselle s’est retirée. Elle

vous abandonne avec moi.

--Donc, disiez-vous, Mademoiselle ne sait pas manger?...

--Non, elle ne sait pas, décrète Trophime avec autorité. Elle ne mange

que quatre fois par jour.

--Ce n’est déjà pas mal.

--Vous trouvez! Elle mange le matin une fois en se levant, après son

débarbouillage, une fois au milieu du jour. A quatre heures,--elle a une

montre attachée à son poignet--et à sept heures, elle prend du thé et

des petites choses. Mais elle fait semblant de manger.

--Le reste du temps à quoi s’occupe-t-elle?

--Ici, elle lit. Des journaux, des livres, des histoires, des romans,

des journaux encore. Comme si c’était intéressant de lire des histoires

que l’on oublie tout de suite après, sur des gens qu’on n’a jamais vus

et qui peut-être bien n’existent pas.

--Mais vous, dis-je à Trophime, vous mangez plus souvent?

--Chaque fois que je ne travaille pas.

--Vous travaillez beaucoup, sans doute?

--C’est moi qui fais tout ici! Je travaille beaucoup mais peu à la fois.

--Comment: peu à la fois?

--Oui, entre chaque travail je me repose.

Ainsi discourant, nous mangeons l’un et l’autre avec appétit. Trophime

parle, mais elle sait nettoyer son assiette avec ses doigts, car j’ai en

vain cherché autour de moi une fourchette. Je me suis assis sur mes

talons et je goûte à plusieurs reprises aux plats que Trophime me

présente.

--Il y a longtemps que vous n’avez pas mangé? s’informe-t-elle.

--Depuis midi.

--Ça fait long, ça, remarque-t-elle.

--Vous n’aviez pas mangé non plus?

--Non. Rien mangé depuis que je fumais sur le seuil de la porte. Mais à

présent, c’est pour vous tenir compagnie. Honneur à l’invité,

comprenez-vous?

Il y a une corbeille à papiers près de moi. A plusieurs reprises, je

l’ai poussée légèrement.

--Il vous gêne, Monsieur? C’est mon casier à documents. C’est bien plus

commode qu’un placard qui est tout de suite plein.

Et comme ce «casier à documents» lui déplaît sans doute, Trophime lui

envoie un coup de pied. Le panier tombe sur le sol et se vide. Des

lettres, des notes, des enveloppes encombrent le tapis.

--Poussez-les, Monsieur. Voulez-vous maintenant de la bière?

--Volontiers, Mademoiselle.

--C’est que je n’en ai pas.

--Bon. Je me passerai de bière.

--Je n’en ai pas ici. Il faut que je me lève.

--Laissez. Indiquez-moi où se tient cette bière.

--Non. Pas vous. Elle se tient chez Mademoiselle. Je ne puis pourtant

pas appeler Mademoiselle pour qu’elle m’apporte la bière.

Elle rit, s’agite un peu, puis avec un effort:

--Allons, je vais me dresser debout. Restez ici.

La corbeille à papiers m’intrigue. A côté de moi des enveloppes de

poste-restante: «Mademoiselle Ozilie de Wicheslaw, bureau de la rue

Danton.» L’adresse même qu’Ozilie donna à Pierre Caussanges. Sans doute,

ces enveloppes doivent-elles servir à Trophime pour retirer les lettres

de «Sa Noblesse» à Paris. Mais ainsi dispersées, elles risquent de se

perdre. A tout hasard, j’en recueille quelques-unes que j’examinerai à

loisir, plus tard.

Précisément, Trophime revient:

--Vous n’avez pas froid? Fraîcheur des nuits, attention. Tenez, prenez

ce manteau.

Elle me jette sur les épaules un large manteau de fourrures.

--C’est chaud, dit-elle. Et solide. Mademoiselle m’a dit que c’était du

«claragazul»... Mais on n’y voit rien dans cette maison. Tiens, qu’y

a-t-il par terre?

--C’est votre corbeille qui...

--Non... Cette plaque que j’ai bousculée.

Elle se baisse:

--Mais c’est votre plaque de policier secret!

Elle me tend un petit triangle de cuivre où l’on peut lire: «I. S. 24».

--Si ce n’est pas la vôtre, c’est celle de Michel, un autre inspecteur

qui est venu le premier jour.

--Ce sera la mienne, si vous voulez.

Elle sourit.

--Alors, accrochez-la solidement, conclut Trophime qui tourne un bouton

électrique.

Et j’aperçois devant moi, tenant deux bouteilles de bière, une assez

imposante blonde, au visage blanc, avec des yeux bleus sympathiques où

se mélangent et se heurtent sans doute l’ingénuité et la malice.

--Ce sont les dernières. Mademoiselle n’en commandera plus. Tant mieux!

--Pourquoi, tant mieux?

--Parce que ça signifie que nous allons lâcher cette villa...

--Vous vous ennuyez ici?

--Je m’ennuie partout quand j’y reste trop longtemps, certifie Trophime.

Et rien ne m’ennuie plus que de voyager... Quelquefois, je fais ce rêve:

me retirer à la campagne, vivre en paix. Deux chaumières et un cœur...

--Pourquoi deux chaumières?

--Parce que, en cas de séparation, j’en garde une... Mais la campagne,

non, ce n’est pas pour moi encore. Déjà de cette villa, j’en ai marre

comme prononce le Prince lui-même. Je le comprends. Elle est ennuyeuse

cette cour où le Prince vit seul toute la journée.

--Comment, seul?

--Bien sûr. Les membres de la Cour travaillent en ville. Il ne reste ici

que deux professeurs de danses qui sommeillent. Et les chiens de garde:

Taurus, Rocamadour...

--Et Frieda?

--Frieda, c’est une petite chienne sans intérêt, la seule que l’on

attache...

--Pourquoi? Elle est méchante?

--Non. Elle est idiote. Elle court partout. Elle urine contre les

poteaux indicateurs, elle fait des trous avec ses pattes, elle ravage

les rues de la ville.

Trophime s’arrête, allume une cigarette.

--Servez-vous, dit-elle.

Puis elle repart:

--Enfin, les gens m’ennuient. Ils sont prétentieux. Ils croient que

c’est arrivé. Quand ils se rencontrent, ils se font des saluts avec

cérémonie, ils s’appellent: «Comte, Monseigneur, Margrave», ils se

disent: «Son Excellence le Ministre de la Police, Son Excellence le

Ministre de la Guerre, Sa Noblesse». Ils se croient réellement «premier

aide de camp» ou «premier écuyer». De vieilles femmes qui sont

nettoyeuses de ménage à Genève ou dans les villas voisines s’imaginent

«demoiselles d’honneur» parce qu’elles l’ont été autrefois.

--Autrefois?

--Oui, autrefois, quand la cour existait réellement et que le Roi, père

du Prince actuel, gouvernait...

«Eh bien, vous savez ce qu’ils font ces beaux messieurs? appuie Trophime

avec vivacité. L’ancien colonel des uhlans de la garde, aujourd’hui

ministre de la Guerre sans armée, est mécanicien d’auto. Et le premier

chancelier qui gouverne...

Pour prononcer ces mots, Trophime baisse la voix:

--... gouverne à la place du Prince! Il donne des leçons en ville.

--Des leçons de quoi?

--Il est raccommodeur de pianos... Et le ministre de la police? Il est

électricien. C’est pourquoi l’électricité marche au Palais une nuit sur

deux. Vous êtes arrivé pendant une nuit lumineuse?

--Le ministre ne s’occupe pas de l’électricité ici?

--Si. Il s’en occupe. Et la femme du Premier? Elle est vendeuse. Et la

femme du chef policier? Elle est manucure.

--Et Mlle Gina?

--Elle est sténo-dactylographe.

J’insinue parce qu’il faut bien que je parle un peu:

--Mais c’est fort bien tous ces gens qui travaillent dans la journée.

--Ce n’est pas moi qui les blâmerai, approuve Trophime. Non, je sais

trop ce que c’est que le travail. Mais ce qui est comique, c’est que

lorsqu’ils rentrent au Palais, ils s’arrêtent chez le concierge où il y

a un petit vestiaire; ils y accrochent leurs accoutrements de

travailleurs pour la ville et endossent leurs anciens uniformes de cour,

costumes d’officiers, d’aides de camp, de ministres. Ainsi affublés, ils

pénètrent dans l’enceinte du Palais. Le lendemain matin, ils replacent

leurs défroques au vestiaire et se déguisent en mécanicien, électricien,

manucure, laveur de chien pour retourner à Genève.

«Quand ils sont habillés en «ce qu’ils étaient auparavant», précise

Trophime, ils ne connaissent plus personne et ils redeviennent Son

Altesse, Son Excellence, Sa Noblesse. Et des saluts, des révérences!

Jusqu’au Suisse, Monsieur, que vous avez sûrement aperçu. Il est

concierge. Sa femme le remplace lorsqu’il y a des visiteurs. Lui, il

fait le premier huissier pour la première antichambre. Il introduit les

personnalités et il tend la main pour qu’on lui donne un pourliche?

--Un pourliche?

--Oui. En français ça signifie un pourboire. On voit bien que vous êtes

Suisse, mon bon Monsieur. Après, il va annoncer dans une seconde pièce

les gens qui sont dans la première. Dans cette seconde pièce on attend.

Un autre huissier apparaît. C’est lui, le concierge, mais il n’a plus de

barbe. Il a des favoris sur le visage. Il est devenu premier huissier

avec des chaînes au cou. C’est le Premier Ministre qui veut ça, pour

l’impression. Mais le concierge y trouve son bénéfice. On fait entrer le

visiteur dans une troisième pièce. Le concierge en chasse vite les

souris et les araignées. Il nettoie un peu; il balaie. Puis il se

maquille encore et c’est un chambellan à lunettes noires, tout rasé qui

arrive. Il faut lui mouiller la patte.

--Vous dites?

--Lui donner backchich si vous préférez... Vous ne percevez pas les

finesses de la langue française...

--Et c’est toujours le concierge?

--Toujours.

--J’aurais bien voulu voir ces métamorphoses.

--Vous n’avez qu’à solliciter une audience de Son Altesse. Mais si...

Transformez-vous un peu... Vous ne verrez pas le Prince, mais vous

admirerez trois fois le concierge dans ses travestis.

La porte derrière moi s’est ouverte. Je le devine au petit courant d’air

qui soulève les papiers du «casier» de Trophime répandus sur les

coussins. Ozilie doit nous écouter...

--J’espère que tu lui en racontes depuis un moment! murmure-t-elle.

Trophime, sans s’effrayer, approuve:

--Je lui communique mes impressions.

--Elle ne vous dérange pas, Monsieur? me demande Ozilie.

--Pas du tout, Votre Noblesse.

--Vous voyez, intervient Trophime, Votre Noblesse, il est content.

--On dit--rectifie lentement, sans rire, Ozilie--on dit: «Votre Noblesse

peut se rendre compte que son invité est content».

Puis, à moi, de nouveau, Ozilie accentue:

--Il faut l’excuser, Monsieur. Trophime est une vraie pie borgne. Elle

est très bavarde. Elle raconte tout ce qui lui passe par la tête, sans

réfléchir, indistinctement. Comme on dirait en France, elle est très

exhibitionniste.

Ozilie, sur ces mots, se retire. Brusquement, elle revient:

--Le Prince se dirige par ici. Fuyez Monsieur!

Et elle disparaît.

--Bon! soupire Trophime, voilà l’autre, à présent...

--Comment faire? Tout va se découvrir. Fâcheuse idée d’être entré dans

ce pavillon!

--Ne vous frappez pas, répond Trophime qui me témoigne une soudaine

sympathie--un peu trop vive même.

Pour Ozilie et pour moi, elle décide:

--Ne courez pas. Où iriez-vous dans la nuit, dehors? Votre chapeau?

Bien. Suivez-moi.

Une tenture qu’elle soulève. Elle me pousse et me voici dans un étroit

cabinet.

--Silence! Je viendrai vous chercher quand il sera parti. J’éteins les

lumières et je me couche.

Elle éteint, en effet, car je ne distingue plus rien. Cependant, devant

moi quelque chose que je prends pour un rideau opaque. Erreur. Ce sont

les deux battants d’une porte qui ne se rejoignent pas tout à fait. Ils

sont fermés toutefois. Mes mains rencontrent des verrous soigneusement

tirés. De l’autre côté de cette porte, la pièce où Mlle Ozilie et le

Prince sont face à face. Leurs voix me parviennent... Décidément, je

suis appelé ce soir à surprendre Son Altesse Evgueny dans l’intimité.

Et, cette fois, l’endroit choisi est ingénieusement agencé: je me trouve

prisonnier dans le poste d’écoute de Mlle Trophime.

VI

LE PRINCE N’AVAIT PAS TOUT DIT

D’abord la voix d’Ozilie:

--A quoi dois-je attribuer l’honneur d’une visite si tardive de Votre

Altesse?

La voix du Prince Evgueny:

--J’ai aperçu de la lumière chez vous. J’ai pensé que vous étiez

souffrante. J’ai voulu me renseigner.

--Votre Altesse est bien aimable. Votre Altesse n’a pas sommeil?

--Vous savez qu’il est plus de dix heures et que le couvre-feu est

sonné, réplique le Prince.

--C’est vrai, mais que Votre Altesse m’excuse. J’ai un peu oublié les

habitudes de la Cour.

Voix hésitante du Prince:

--Vous êtes seule ici?

--Je suis avec Trophime.

--On peut nous entendre.

--A cette heure-ci, Trophime dort.

Un temps, puis avec cette maladroite hardiesse des amoureux et des

timides:

--Vous ne pourriez pas renvoyer Trophime?

--Pourquoi? s’étonne Ozilie. Je suis très contente d’elle. Trophime

accomplit parfaitement son service.

--Non! Envoyez-la faire une course...

--Avec vos aides de camp qui sont à la porte?

--Je suis venu seul.

--Votre Altesse aime toujours ses petites promenades nocturnes qu’il

croit solitaires.

--Vous vous moquez de moi?

--Votre Altesse sait bien que non.

--J’ai, commence le Prince, une prière à adresser à Mlle Ozilie, à Mlle

Ozilie en personne. C’est pour lui demander de vouloir bien présenter ma

requête à Mlle Isabelle Chenoncay.

--Très bien. Je transcrirai à Mlle Isabelle quand je la verrai, répond

Ozilie gravement.

--Non, insiste le Prince. Il faudrait lui transmettre tout de suite.

Vous avez bien un moyen de communication depuis le temps que vous vous

connaissez et vivez de compagnie.

Ozilie ne se presse pas de répondre. Enfin:

--Nous en avons plusieurs, sans compter le téléphone.

--Eh bien, continue le Prince en riant, téléphonez-lui.

Quelques pas. Ozilie doit se diriger vers un petit meuble que j’ai

remarqué, près du mur. Je la distingue en ce moment par une fente, celle

que produisent les deux battants au point où ils se rejoignent mal.

Ozilie fait mine de décrocher un récepteur.

--Allo! Oui!... Allo!... Mlle Isabelle Chenoncay, je vous prie. Allo! ne

coupez pas!...

Soudain, la voix contrite et en faisant, sérieusement, le geste de

reposer son récepteur:

--Eh bien, vous voyez: ce n’est pas libre.

Encore un moment. Puis, comme on se jette à l’eau, la voix anxieuse du

Prince:

--Si vous saviez! Je ne puis pas vous oublier!

La réplique d’Ozilie, sans timbre, cette fois:

--L’air de la nuit ne vaut décidément rien pour Votre Altesse.

Le Prince changeant de ton et presque enjoué:

--Vous savez que je n’ai plus de professeur de français et que je

regrette les bonnes leçons de jadis.

--Votre Altesse désire-t-elle que je cherche de mon côté?

--Pourquoi avez-vous fui si vite? demande le Prince d’un accent une fois

de plus transformé.

--Je n’ai pas fui, je suis partie.

--Vous même, cependant, vous reconnaissez que vous avez pris la fuite.

--C’est exact. Erreur volontaire que l’on ne peut lire que sur les

lettres que j’ai adressées à Mlle Gina.

Ce doit être là une vive impertinence, car je sens le Prince

décontenancé. Si je comprends bien, Ozilie lui fait observer sans

détours qu’il eut connaissance de la correspondance qu’elle envoyait à

la fille du premier ministre. Toutefois, Evgueny essaie d’un:

--Je ne peux plus me passer de vous.

Ce qui amène cette riposte d’Ozilie:

--Je compatis beaucoup aux peines de Votre Altesse, mais un Prince digne

de ce nom doit-il se laisser submerger par des soucis de cœur?

--Suis-je donc un Prince digne de ce nom? Et croyez-vous que je tienne à

être Roi?

--Ceci ne me concerne point. Mais je dois loyalement vous prévenir que

je suis fiancée. Presque mariée...

--Depuis longtemps?

--Depuis deux mois.

--Deux mois! Non! Ce n’est pas possible.

--Vous faut-il des preuves, Monseigneur! J’ai des lettres qui en font

foi. Je puis les mettre sous les yeux de Votre Altesse...

Ozilie doit chercher ces lettres, car si je l’entends remuer des

papiers, je ne la vois plus.

--J’avais des lettres ici, remarque-t-elle. Où sont-elles? Encore

égarées!

D’une voix plus élevée:

--Trophime, Trophime, où sont mes lettres?

--Vous ne les trouvez pas? demande le Prince. Ne cherchez pas...

--Mais il me les faut, affirme Ozilie qui s’impatiente. Trophime!

veux-tu répondre?

La «Trophimova» qui, depuis un moment s’est glissée près de moi--mais

c’est pour mieux écouter--murmure:

--Zut! ce sont les trois lettres que je n’ai pas eu le temps de retirer

de la poste restante.

S’adressant à moi, en confidence:

--Vous les retirerez pour moi. Je vous expliquerai. Il ne faut pas que

ces lettres traînent.

--Pourquoi?

--On y parle du mariage secret de Mademoiselle. Chut!

--Elle est mariée?

--Ça vous ennuie? Rassurez-vous: ce n’est pas tout à fait vrai. C’est

pour que le Prince lui f... la paix. Ces lettres que je devais retirer,

on les aurait laissées, comme ça traîner par ici pour qu’il les

découvre... Alors, quand vous serez à Paris,--si vous y êtes avant

nous--vous les prendrez et vous me les enverrez à mon nom. C’est un

secret. N’en parlez pas. Et vous me rendrez service. Quand vous irez...

Mais la voix de Mlle Ozilie nous interrompit:

--Trophime, veux-tu te décider à me répondre?

--Qu’est-ce qu’il y a Votre Noblesse? interroge Trophime comme quelqu’un

qui vient de s’éveiller.

Et pour moi, elle bredouille:

--En voilà une perte! De belles horreurs ces lettres, à croire que

Mademoiselle a un amant!

Evgueny s’en mêle:

--Laissez dormir Trophime: elle ne les trouvera pas plus que vous.

--Pourquoi, je vous prie? riposte Ozilie.

--Parce que la police de mon Premier a dû passer par là.

«Bienheureuse police, toujours responsable!» Mais j’écoute soudain avec

plus d’attention.

--Oh! cet homme qui est venu ce soir! s’écrie Ozilie.

Les dieux de la tribu · 第 6 / 12 段