miennes qui ont obligé cette dame à revenir à la cour d’Evgueny. Si je
l’avais surveillée lorsqu’elle a quitté les Tuileries, elle m’aurait
indiqué le chemin que j’ai péniblement cherché à tâtons. Mais
maintenant, il faudra bien qu’elle me fasse connaître ce qu’elle sait.»
Derrière nous, des voix, un râclement de souliers. Je commence tout de
suite mon enquête:
--Qui est-ce?
--C’est Esteban.
--Ah! oui, Esteban.
«Sa Noblesse» me refait:
--«Ah! oui, Esteban.» Vous ne connaissez pas Esteban, celui qui...
--Oui, parfaitement... Et où va-t-il, Esteban?
--Il va faire sa prison. C’est l’heure.
--Ah?
--Vous avez prononcé un «ah» qui, cette fois, me prouve que vous ne
savez rien.
Ozilie n’a pas tort. J’ai su depuis, mais j’aurais quand même mieux fait
de le savoir à ce moment-là, qu’Esteban puni de «cinq jours de solitude»
(cinq jours d’arrêt) travaillait à Genève l’après-midi, comme interprète
dans un grand hôtel et venait chaque soir, se placer volontairement en
cellule, à Neu-Thorenberg: «le capitaine de lanciers Esteban ayant été
réprimandé par S. A. Evgueny, pour manquement au service.»
--Je vois, reprend Ozilie impitoyable. Je vois. Vous êtes vraiment de la
secrète police du Prince. J’en suis désormais assurée.
--Pourquoi?
--Parce que vous êtes mal renseigné...
Elle se met à rire. Puis, méfiante, elle corrige:
--Ou bien parce que vous jouez à l’imbécile pour rester discret. Vous
m’interrogez et vous ne parlez pas. Que faites-vous donc en réalité?
--Pour vous prouver que je n’ai pas peur de vos indiscrétions et que
j’ai confiance en vous, je vais vous avouer que je suis ici en
surveillance.
--Je m’en serais doutée, répond-elle.
--Pour le compte du Prince. Vous voyez: je ne dissimule rien.
--... Rien de ce que l’on devine. C’est en effet la deuxième fois que
vous me dites les mêmes choses sur deux tons différents.
A part moi, je remarque sans y insister davantage, qu’Ozilie parle
souvent, très souvent, un français naturellement correct. Puis,
brusquement, elle accumule des fautes grossières. Je reprends.
--Je fais une enquête incognito, c’est-à-dire que je ne connais
personne, personne ne me connaît, personne ne peut se permettre de me
reconnaître.
--Alors, mettons que moi non plus je ne vous ai pas reconnu tout à
l’heure. Parlons d’autre chose.
--Si vous voulez... Parlons des villas qui sont échelonnées sur la route
de Chamarges.
--Ah!
Son regard à cette minute et la colère qui monte dans toute sa personne!
--Pourquoi? reprend Ozilie avec brusquerie, pourquoi ferais-je le
silence sur Chamarges? Vous êtes maintenant un excellent appareil pour
porter au Prince ce que je veux qu’il sache.
--Merci.
--Ne me remerciez pas encore. Écoutez. J’ai quitté Chamarges pour
remettre moi-même au Prince les lettres qu’il désirait. Et du même coup,
mesurer ma force.
--Je ne comprends pas.
--Je vais vous renseigner. J’ai cru, un moment, que j’aimais le Prince.
Mais oui, Monsieur! Et on vous l’a dit sûrement. Comme je ne voulais pas
être plus tard une gêne pour lui, je suis partie...
--Pour Chamarges.
--Exact. Ayant quitté la Cour et le Prince, je me suis aperçue que je
n’éprouvais pour ce dernier que de la sympathie. Pas de trouble. Pas de
gêne. Au contraire, un sentiment de sécurité et de calme... Donc, je
m’étais trompée.
--Sans doute... dis-je, et je pense: «C’est peut-être vrai, après tout,
ce qu’elle me raconte là...»
--Vous qui savez tout, poursuit Ozilie, ne découvrez-vous pas dans ces
signes apaisants les premiers symptômes de l’agonie du troublant amour?
--Vous ne gardez rien au cœur? Aucune contrainte?
--Absolument pas de fièvre.
J’ai l’air de prendre au sérieux cette consultation:
--Alors, c’est excellent. Lorsque l’on a un bon estomac on n’y pense ni
quand on mange, ni quand on a fini de manger. Et vous êtes revenue à la
Cour?
--Le Prince m’ayant fait l’honneur de me réclamer, comme vous savez, des
lettres, «ses lettres», je suis revenue à la Grande Marche. Et comme
j’ai su que le Prince était en danger, je suis restée pour montrer que
je ne l’abandonnais pas.
--Auprès du Prince, vous n’avez éprouvé aucun embarras.
--Rien, répond Ozilie, en riant cette fois.
--Excellent encore. Mais pourquoi me dites-vous tout cela?
--Pour que vous le répétiez à Son Altesse.
--Impossible, Votre Noblesse.
--Pourquoi impossible?
--Je ne raconte au Prince que ce qui est exact et que j’ai contrôlé
moi-même.
Je crois une seconde que «Sa Noblesse» Ozilie va se fâcher. Mais elle se
contient, hausse les épaules:
--Vous devez être souvent silencieux!
«Allons, ajoute-t-elle, avouez que vous êtes là pour protéger le Prince.
Ne faites pas l’innocent. Je sais.
--Oh! si vous savez, que voulez-vous que je vous apprenne?
--Depuis que les émeutes ont éclaté en Kabardie, on ne laisse plus le
Prince seul et personne ne peut pénétrer au Palais.
--Ce n’est pas difficile de deviner tout cela.
--Possible, Monsieur. Encore faut-il savoir que depuis cinq heures du
soir, les sentinelles sont doublées et les rondes permanentes. Personne
ne passe plus!
Je pense presque tout haut:
--Heureusement que je suis entré...
--Oh! pour vous, tous les passages sont ouverts.
--Sauf la grande grille qui est bien fermée.
--Qui peut le savoir mieux que vous, Monsieur?
--Qui? Votre Noblesse. Mais «Rocamadour-gardien-des-portes-sacrées!»
Ozilie se tourne vivement vers moi, d’un subit mouvement où il y a de la
surprise et de la crainte.
--Enfin, dit-elle en se maîtrisant une fois de plus, on garde le Prince
parce qu’on a peur pour lui...
--Oh! on a peur! De quoi donc?
--Des ennemis du Prince et de ses amis. Ces derniers veulent l’enlever
pour le proclamer roi; les autres pour le faire disparaître.
--Cependant des dépêches anglaises annoncent que Son Altesse combat en
Kabardie...
--Si vous croyez les informations de source anglaise! Mais cela vous
étonne, Monsieur l’émissaire, que je sache tout cela?
--Que vous le sachiez, non. Que vous le disiez, oui.
Je la regarde bien en face. Grande, aussi grande que moi presque, qui
suis d’une bonne taille, souple, elle tient fixés sur les miens ses yeux
durs et noirs. Elle est plus forte d’ailleurs qu’on ne le croit.
--Hélas! Je ne vous apprends rien, Monsieur, et c’est parce que ces
faits sont connus que le péril grandit autour de Son Altesse...
Un autre poteau indicateur: «avenue Stanislas». Et cet autre plus loin.
Et cette pièce d’eau qu’entourent d’autres chemins.
--Nous voici devant la mer intérieure, observe Ozilie. Puis elle se
signe deux fois en passant près d’un vieillard qui sommeille dans
l’ombre:
--La bénédiction de Dieu soit sur vous! dit ce prêtre.
Je m’incline aussi. Mais un jeune officier arrive sur nous. On le
prendrait pour un colonel de hussards polonais.
--Allons, bon, Son Altesse! s’écrie Ozilie.
--Ah! c’est Son Altesse!
--Oui, dans l’uniforme qui lui plaît. Le reconnaissez-vous, ô fin limier
chargé de veiller sur lui?
--La nuit approche et ma vue baisse, Votre Noblesse.
--Vous êtes complet.
--J’aime mieux vous laisser seule.
--A votre aise...
III
SELON LE PRINCE ET OZILIE
Même soir. Il peut être sept heures et demie, huit heures? Ma montre
s’est arrêtée quand j’ai sauté par dessus le petit mur.
Évidemment, j’ai bien fait de m’en aller. Sans doute, le Prince Evgueny
m’a aperçu lorsque je parlais à Ozilie. S’il interroge la jeune fille,
qu’en résultera-t-il? On va peut-être me donner la chasse...
Ce qui me rassure un peu, c’est qu’Ozilie est persuadée que je lui ai
joué la comédie quand je lui ai demandé le nom de ce bel hussard de
Pologne. Je m’arrête derrière une bordure de buis et me retourne. En
réalité, ce Prince paraît frêle, mince et triste. Il se dirige vers une
sorte de hangar qu’Ozilie ne perdait pas de vue tout à l’heure.
En passant près de «Sa Noblesse», c’est à peine si Son Altesse daigne la
saluer. Cependant Ozilie commence une longue révérence, puis elle
attend. Le Prince s’arrête. Je me hâte de gagner le petit hangar, sorte
de salle de débarras. Je voudrais voir le Prince de près. Ce n’est pas
maintenant que je dois m’interroger: ai-je le droit d’attendre? ai-je le
droit d’examiner ce qui ne me concerne pas? Ces questions-là, nous en
reparlerons plus tard, si c’est nécessaire. J’arrive derrière cette
baraque en même temps que le Prince et Ozilie. Mais nous ne sommes pas
du même côté.
La première pièce de ce hangar où l’on a accumulé des meubles hors
d’usage semble bâtie pour me servir de refuge. J’ai su depuis que
c’était la salle de tir réservée au Prince. Ce soir, il y fait
complètement nuit. Mais une lumière me parvient par une lucarne, du fond
de cette chambre. Je me dirige à tâtons de ce côté. Je m’approche de
l’ouverture. J’entends, je crois reconnaître la voix d’Ozilie et une
autre, celle du Prince, hésitante, avec des notes trop basses ou trop
élevées, toujours d’une tonalité changeante.
Si j’entends assez mal, je distingue mieux--grâce à cette lucarne--je
remarque dans la pièce voisine qui est éclairée d’abord le trouble du
Prince. Il se tient devant Ozilie dans une attitude rigide, lointaine,
tandis que la jeune fille, tout à fait à l’aise, témoigne d’une parfaite
assurance. Et je perçois:
--Ainsi, c’est vrai, vous êtes revenue pour cela seulement?
C’est Son Altesse qui parle un français un peu lent, mais pas
désagréable. J’entends encore:
--Je ne vous ai rien demandé. Ce n’est pas moi. C’est le premier
ministre, sans doute, qui a dû prendre sur lui de vous envoyer des
émissaires en mon nom. Quels émissaires?
Ici la voix d’Ozilie:
--Je ne les connais pas, mais Votre Altesse doit les connaître.
--Je n’ai rien envoyé, répond le Prince.
Il paraît ennuyé, un peu las, d’une froideur de commande.
--Je regrette beaucoup ces excès de zèle, reprend-il. Gardez vos
lettres, détruisez-les comme il vous plaira, j’ai confiance en vous.
Le Prince qui s’était probablement assis s’est levé. Il marche.
L’audience est finie.
Un valet--invisible pour moi--a ouvert la porte. Ozilie se retire, à
reculons, après trois révérences.
--Prince, vous êtes digne de régner.
C’est elle qui s’exprime ainsi. Le ton un peu trop grandiloquent de ces
derniers mots a quelque chose de théâtral. Mais le moyen d’exprimer
simplement de semblables souhaits! Un courtisan, seul, possède cet art.
D’autre part--je le sais--Ozilie ne croit pas en la fermeté, ni
peut-être en la générosité d’Evgueny.
Ozilie partie, la morgue déplaisante du Prince disparaît. Je le constate
avec surprise. Evgueny court à la fenêtre. Il doit regarder Ozilie qui
s’éloigne. Il secoue la tête. Il paraît très abattu. Que se passe-t-il?
Est-il vraiment amoureux de cette jeune fille ou joue-t-il, pour
lui-même la tristesse d’un amant incompris?
Ma situation toutefois me semble assez périlleuse. Si je pouvais m’en
aller! C’est le moment, puisque le Prince examine des armes, choisit un
revolver. Mais voici qu’il allume d’autres lampes électriques. Pourquoi?
Quelqu’un vient d’arriver. Je ne vois personne en dehors d’Evgueny et
cependant on parle dans cette pièce. J’écoute. C’est la voix d’Evgueny.
--Quand le Premier sera là, il aura affaire à moi.
Voici que le Prince s’assied devant sa table et se met à écrire une
lettre qu’il se dicte à mesure:
--«Pourquoi, monsieur, ces mesures extraordinaires? Et ces démarches
pour capter des lettres qui ne me gênent point? Vous n’y trouverez rien
de confidentiel. Je vous prie, monsieur, de vouloir bien... Non... de ne
pas continuer à traquer cette jeune fille et de retirer vos espions de
son passage!...»
Que va répondre le premier ministre? Et Ozilie quand elle saura que ce
n’est ni le Premier ministre ni le Prince, ni un autre de la Cour qui
l’a suivie et lui a demandé les lettres du Prince? A ce moment-là, je
ferai bien de ne pas planter ma toile de tente à Neu-Thorenberg. Mais
peut-être ne suis-je qu’au début de mes étonnements.
J’attends aussi, car je ne sais comment partir. Le Prince est seul. Et
il se croit seul aussi puisqu’il ignore ma présence. Il va de long en
large. Il dit bonjour à des gens invisibles. On dirait qu’il s’habitue à
saluer militairement des personnages qui le saluent. Il prononce
quelques mots à voix basse...
Maintenant le Prince entame une petite chanson, donne un ordre à un
homme que je suppose imaginaire, en congédie un autre, tout cela avec
cet air hautain qu’il affectait tout à l’heure avec Ozilie.
Puis, il se laisse choir dans un fauteuil. Il arrange son pantalon, se
gratte la jambe avec application, se lève, sautille sur un pied, se
regarde devant une glace, essaie plusieurs attitudes de fermeté, boxe
dans le vide, enfin il s’occupe à corriger le pli tombant de ses lèvres,
lourd héritage des Georgevitch et des Romanoff panachés. Tout d’un coup,
il déclare, très haut:
--Il faut que je sois fort, très fort, le plus fort. Il faut que je
fasse ce que je veux.
En parlant, il serre les poings et continue de se regarder, en tournant
devant la glace.
--Est-ce moi qui tremble en face de celui que j’ai nommé moi-même?
Brusquement il fait volte-face comme si l’on venait de l’interrompre et,
d’un ton de commandement:
--Monsieur, vous aurez quinze jours d’arrêt! Retirez-vous!
Satisfait sans doute de l’intonation de sa phrase, il recommence:
--Vous serez puni. Disparaissez!
Puis il prononce une allocution en étudiant avec complaisance ces gestes
reproduits dans le haut miroir. Comme il se sent libre, sûr de lui-même!
Quelle aisance dans ses mouvements! Quelle assurance dans l’accent égal
de sa voix. Comme tout doit lui sembler facile, coulant, simple. Et à
chaque ordre qu’il distribue sans effort, comme tout ponctuellement
s’arrange.
Le Prince joue positivement, ainsi que font les enfants à «comme s’ils
étaient plusieurs». J’entends en effet, les demandes qu’il formule à des
réponses favorables sans doute, mais que nul, hors lui-même, ne perçoit.
D’abord je me sens gêné et inquiet. Puis une impression de douloureux
cauchemar, la désagréable impression d’être le seul témoin d’une étrange
aberration. Et le complice en quelque sorte de cette exposition
inquiétante et comique, angoissante aussi: les extravagances que peut
inventer dans la solitude un homme seul qui se croit seul.
Jusqu’au moment où la lumière se fait en mon esprit et où je comprends
soudain le secret du Prince Evgueny...
*
* *
Tragique vie intérieure du timide, lutte sans repos contre un ennemi
vigilant et sournois qui a élu domicile dans son propre appareil humain.
La nuit même, cet hôte, adversaire infatigable, rôde et procure à son
esclave des songes où il n’a pas le meilleur rôle. Éveillé, le
malheureux reprend confiance: «Tu es grand, tu es fort, tu es
intelligent, se répète-t-il. Tu fais ce que tu veux. Rien ne te résiste
et tu es supérieur à ces gens!»
Avec ce viatique peut-être parviendra-t-il à se vaincre lui-même.
Mais il y a autant de timides que de timidités.
Il faut compter aussi avec les alternatives de triomphes et de défaites,
de capitulations, de violences agressives qui déconcertent, avec les
fausses soumissions et les colères dissimulées sous un sourire. Mais que
d’ennemis qui, sans même le savoir, l’ont blessé. Il les range par
ordre... Ils sont voués à une vengeance lente et silencieuse.
Quelquefois, la revanche surgit. Un jour vient en effet, son jour. Il
doit agir, il doit commander. Stupeur! Il agit, il décide, il exécute.
--Le danger est grand, lui annonce-t-on.
Il le sait, car il l’a depuis longtemps imaginé sous tous ses visages.
Et il y va. Il vit dans un élément nouveau où il respire. Il sait qu’il
peut s’attaquer désormais à ses adversaires... Mais cette minute de
victoire va-t-elle bientôt sonner pour le Prince Evgueny? Il l’ignore.
Il s’y prépare.
*
* *
Ce soir encore.
* * * * *
Rien ne bouge dans la pièce voisine. Le Prince s’est peut-être endormi.
Le moment est bien choisi pour me retirer. Mais une porte que l’on
ouvre. La curiosité, une fois encore, est la plus forte. Je reste... Le
temps de me rendre compte.
Un officier vient annoncer quelque chose que je ne parviens pas à
saisir. Le Prince de répondre d’une voix sans réplique:
--Non, personne. Je ne veux voir personne.
Le premier ministre, avant que l’officier soit sorti, est entré quand
même. Je ne connais pas le «Premier». Je le reconnais cependant tout de
suite. Il n’y a pas à se tromper: c’est ce gros homme patient et têtu
qui domine Son Altesse...
Le Prince n’a pas remué. Cependant le «Premier» a salué et tout de
suite, il commence d’une voix insidieuse et ferme, pas du tout agréable
car elle tâche à voiler un bizarre accent opiniâtre et décidé:
--Votre Altesse est toujours imprudente. Se retirer ici, dans ce hangar,
est bien périlleux!
Joie! Le «Premier» s’exprime en français. Pourquoi? Sans doute parce
qu’il est plus difficile à un espion de Kabardie d’entendre cette langue
ou encore parce que le Prince et le «Premier» peuvent parler très vite,
ainsi, dans un idiome qu’ils connaissent parfaitement.
--Des espions sont signalés dans le parc. Mais l’on veille sur Votre
Altesse. Des gens sûrs...
Silence persistant du Prince. Je remarque qu’il ne parle même pas de
l’ordre qu’il écrivit quelques instants plus tôt à l’usage du «Premier».
--Rien à craindre, par conséquent, poursuit le ministre.
--C’est donc pour cela, ironise Evgueny, que je rencontre autour de moi
tant de visages peu rassurants!
--Que Votre Altesse me le dise ou m’en donne l’ordre écrit. Je ferai
partir tous les gens à visages déplaisants mais je ne réponds plus de
rien.
--Je n’ai pas dit «déplaisants». J’ai dit «peu rassurants» reprend le
Prince. Il y a une nuance...
Le premier ministre sourit. Il sait par expérience que la grande
offensive du Prince n’ira pas plus loin. Le reste viendra peut-être,
mais plus tard.
--J’étais venu, déclare-t-il, pour mettre Votre Altesse au courant des
événements de Kabardie. Votre Altesse connaît-elle les dernières
nouvelles?
Evgueny fait signe que non.
*
* *
--Je vais donc résumer. En Kabardie, la révolution continue. Le Prince
veut-il reprendre le pouvoir? Déjà des télégrammes annoncent qu’il est
là-bas, qu’il encourage ses partisans. Et cela donne confiance à ses
amis. Mais bientôt on saura qu’il est en Suisse, à l’abri. Et alors?...
Le Prince ne répond pas.
--Voici, poursuit le Premier, une proclamation que je vais faire tenir à
la presse et que vous adressez à vos sujets. Voulez-vous la lire?
--Non, merci.
--Bien. Votre Altesse n’a qu’à signer...
--...
--En bas de page. On fera clicher la signature.
--Laissez-moi cette pièce; je vais la signer et la lire.
--Maintenant, voici des décrets. Votre premier ministère est constitué.
Votre maison, avec la confirmation des grades et des emplois. Car il
faut penser à récompenser non seulement ceux qui vous ont servi en
exil--ce qui est très honorable--mais aussi ceux qui sont restés là-bas
et risquent encore leur vie.
--Laissez. Je signerai.
--Votre Altesse ne dîne pas, ce soir?
--Merci, Monsieur, j’ai dîné.
--J’emporte tous ces papiers, reprend le premier ministre.
--Ils ne sont pas signés, fait observer le Prince.
--C’est juste.
Ces derniers mots d’un air indifférent. Le Premier a l’air de considérer
cette signature qu’il demande comme une formalité dont il peut aisément
se passer.
Le premier ministre va sortir, puis comme s’il les apercevait seulement,
il désigne les armes du Prince sur la table.
--Bonne précaution.
--Non. Je vais m’exercer dans le stand, à côté, au tir à la cible.
--Votre Altesse n’y verra rien.
--J’allumerai.
--Les lampes attireront les mauvais papillons de nuit.
--Il y a tant de gardiens dans le parc!
--Et le bruit des balles.
--Ah! c’est vrai, réplique le Prince ironique. Le bruit des balles! Je
n’y pensais pas: ils sont capables de fuir.
Sitôt que le ministre est parti, le Prince saisit les décrets et la
proclamation, les jette dans la cheminée et y met le feu. Tandis qu’une
flamme s’élève, Evgueny--quel mélancolique et dur visage à la clarté de
ce foyer!--se frotte les mains.
--Ah, murmure-t-il, «il» croit faire de moi ce qu’il veut! «Il» se
trompe lourdement. C’est moi qui fais ce que je veux. Des proclamations
pour ces gens qui ne savent ce qu’ils veulent! C’est bien inutile...
«Et puis, je «lui» dirai que je les ai égarés, ces papiers, ou qu’on me
les a volés, s’«il» insiste...»
Et le Prince éclate de rire. Il y a chez lui, en effet, tout un côté de
farces à froid, de mystifications secrètes qui doit souvent
décontenancer ceux qui l’approchent. Mais se peut-il que cet Evgueny
soit tout simplement un jeune homme faible, vaniteux et cruel?
--Maintenant, allons tirer dans le stand, reprend Son Altesse. Si
quelques espions du ministre passent à ma portée, ils me serviront de
cible. Un accident est si vite arrivé!
Cette dernière réflexion ne présage rien d’agréable. Aussi j’estime
qu’il est sage de ne pas rester dans le poste d’écoute que je me suis
choisi et qui est précisément le stand de tir du Prince.
Au dehors, nuit opaque. Quelle heure peut-il être? Neuf heures? Dix
heures? Je vais au hasard, dans un terrain inconnu lorsque j’entends des
piétinements derrière moi. Serais-je suivi? Je marche encore, puis je
m’arrête... Si j’allais me réfugier à présent chez mon excellente
ennemie Ozilie. Sa demeure est dans cette région. Par Ozilie, sans
doute, je trouverai la sortie de ce parc... C’est une expérience à
tenter. Et puis, je n’ai pas le choix.
A une ronde qui marche prudemment--celle que j’entendais derrière
moi--je demande ma route.
--Suivez l’avenue du grand duc Michel, tout droit. Puis, sur votre
gauche, dans la Wilhelmstrasse. Le pavillon des dames est là.
«Bien, les femmes dans ce pays sont isolées.»
IV
LE PAVILLON DES FEMMES
J’avance. Comment découvrir l’avenue du grand duc dans cette obscurité?
Une baraque de bois dans un fouillis de broussailles. Est-ce là? Sur le
seuil de la porte une femme éclairée par une lumière verte.
Elle fume. Je me renseigne. On me répond d’un accent bref et las.
--Mademoiselle Ozilie? Elle est couchée.
--Je voudrais bien lui parler.
--C’est pressé, interroge posément la dame toujours assise.
--Non, c’est grave.
--Alors, je vous écoute... Ozilie, c’est moi.
Je regarde cette forte femme enveloppée dans un large manteau. Ses
cheveux cachent son visage. Mais je ne reconnais point Ozilie...
--J’écoute, reprend-elle. Vous êtes atteint d’une crise de timidité?
--Comment? C’est vous Ozilie?
--Oui, à partir de huit heures du soir, c’est moi. Vous pensez bien que
je ne vais pas déranger la vraie pour vous faire plaisir.
--Ne plaisantons pas. Voulez-vous avertir Mademoiselle, je vous prie...
La dame qui fume s’en va en haussant les épaules. Elle a soin de
refermer la porte dernière elle. Nuit cette fois-ci de nouveau.
J’attends. Si seulement je connaissais le sentier qui mène à la sortie!
Silence. Des cris d’oiseaux. Un froissement de feuilles. Un chat qui
fuit... Peut-être un chien. Mon petit browning de poche est au cran
d’arrêt. Mais que fait-on dans cette maison? Enfin, la porte s’ouvre.
--Bonsoir Mademoiselle.
--Ce n’est pas Mademoiselle. De la part de qui voulez-vous voir
Mademoiselle?
Bon! c’est encore la dame à la cigarette.
--De la part du délégué du Prince qu’elle a rencontré à Paris.
--Ah! bien, c’était vous! Pourquoi ne le disiez-vous pas!
--Vous ne m’avez rien demandé.
--Vous parlez tout le temps! Ah! c’est vous le délégué? Alors, je puis
vous annoncer tout de suite que Mademoiselle n’est pas là.
--Comment? Elle n’est pas là?
--Elle n’est pas là, à cette heure-ci, pour vous recevoir.
--Écoutez, c’est très sérieux. Faites vite.
--Bon. Venez. Mais je ne veux pas être responsable. Vous m’avez
bousculée, violentée et vous êtes entré malgré moi...
J’ai su depuis--cette chose-là et quelques autres--que je m’étais
adressé à Trophime, la camerière-secrétaire de Mlle Ozilie, celle-là
même qui, quelques heures plus tôt, accompagnait Ozilie dans le parc.
--Venez. On n’attend que vous!
--Que vous arrive-t-il, mon délégué? demande une voix que je reconnais
et qui s’échappe de coussins jetés dans cette pièce où l’on vient de me
pousser.
Je m’excuse:
--Je suis tellement incognito qu’ils ne me reconnaissent plus.
--Ça ne m’étonne pas!
--Ils sont sur mes talons et ils me donnent la chasse.
--Mon pauvre délégué! Et vous avez pensé à moi?
--Naturellement.
--Je suis toute secouée de vos amabilités polies.
--Secouée? Pourquoi?
--Oui, je suis marquée, touchée si vous préférez... Et pourquoi ne pas
vous cacher chez le Prince?