--La fille du premier ministre.

--Ah! Mlle Gina! Presque invisible ces derniers temps. On a parlé d’une

mauvaise grippe.

--C’est pour cela qu’elle ne me répondait pas! Et moi qui l’accusais

d’indifférence!

Jacques Wisel se taisait. Ozilie sans bien discerner les raisons qui la

faisaient agir, aurait voulu continuer cette conversation avec le nouvel

émissaire. Mais elle se sentait déroutée par cette politesse distante.

--Je ne veux pas abuser de vos instants, Monsieur... mais... Croyez-vous

vraiment que je garde par devers moi une importante correspondance du

Prince?

--Je ne crois rien, Mademoiselle.

--La croyez-vous compromettante, dangereuse?

--Ces questions, je n’ai même pas le droit de me les poser.

Cette réponse déplut à la jeune fille. Peut-être aussi les manières et

l’accent de Jacques Wisel.

--Au revoir, Monsieur. J’ai votre adresse, n’est-ce pas? Non, je ne vous

enverrai pas un mot, au cas où... je changerai d’avis. Je n’aime pas

écrire.

--Comment me préviendrez-vous?

--Vous le verrez bien, dit-elle en riant.

*

* *

A quels signes imperceptibles à l’œil nu, deux êtres qui se voient pour

la première fois se reconnaissent-ils comme des gens certains en

eux-mêmes qu’ils devaient un jour ou l’autre se rencontrer et devenir

des amants ou des amis?

Ozilie entendit-elle l’appel de cet avertissement intraduisible? Elle ne

pouvait se décider à partir. Jacques Wisel non plus ne pensait pas à

s’en aller.

--Avouez-moi, reprit brusquement Ozilie, avouez-moi que vous connaissez

peu le Prince et encore moins la Cour?

Est-ce Ozilie qui a parlé? Elle ne s’en rend pas compte elle-même.

Quelle autorité, qui la guide en ce moment, lui fait poser cette

question?

Wisel n’a pas bougé. Mais une incertitude le paralyse. Serait-il deviné?

«J’ai agi avec légèreté, pense-t-il, en acceptant cette ridicule

délégation pour faire plaisir à Lonlay.»

--Avouez-moi que vous êtes un délégué de hasard?

--Si c’est votre opinion, Mademoiselle.

Puis comme s’il prenait une résolution:

--S’il vous est plus facile de vous exprimer en anglais, dites-le-moi.

--Non, c’est l’allemand que je préfère. Mais je parle donc si mal en

français? Je continue, car cela m’intéresse. Dites-moi, vous n’êtes pas

un familier de Son Altesse?

--Oui, je connais mal le Prince et pas du tout la Cour. On m’a chargé de

ce message. Je n’y entends rien. Voilà la vérité. Maintenant,

Mademoiselle, faites comme il vous plaira.

Cet homme allait-il se retirer à présent? Ozilie le ramena aussitôt.

--Écoutez-moi.

--Parlez, Mademoiselle. Je vous écoute.

Contradiction bien humaine. Ozilie ne tenait plus maintenant à confier à

cet étranger ce qu’elle voulait lui soumettre tout à l’heure.

--Il vaut mieux que vous sachiez tout, reprit-elle enfin.

Jacques Wisel attendait. «Quel secret fardé vais-je entendre?»

Toutefois, cette jeune fille lui inspirait confiance et remuait en lui

il ne savait quels romanesques désirs de dévouement. «Dans quelles

difficultés doit-elle se débattre»? pensa-t-il.

--D’abord, je dois vous raconter des choses qui ne sont pas de mon

secret, reprit Ozilie.

--Marchons, si vous voulez...

--Oui, vers les Champs-Elysées. Je mettrai un voile à ces choses-là.

Sous une lampe à arc ils s’arrêtèrent. La même idée: l’un et l’autre,

ils voulaient lire dans leurs yeux.

Jacques Wisel parut à Ozilie un peu plus grand que tout à l’heure et

plus âgé qu’elle n’avait cru, si l’on s’en rapportait aux cheveux

grisonnants de ses tempes. Un visage ferme, un regard doux avec le

sourire, plutôt triste au repos.

«Que pense-t-il de moi?» se demandait Ozilie. Wisel, s’il s’était

interrogé, n’aurait pu répondre. Ou du moins une seule chose: la jeune

fille l’attirait. Il remarquait encore: «Elle a des sourcils très

fournis et des cils très longs.» Car, déjà, il avait tracé à son insu,

en lui-même un portrait d’Ozilie qu’il lui fallait compléter.

--Donc, il y a un peu plus d’un an, je vivais, avant de venir à Paris,

reprit la jeune fille, à la cour d’un Prince en exil, d’un Prince

détrôné, si vous préfériez... Les partisans de ce Prince ne désespèrent

pas encore de son retour au Trône. Moi, qu’est-ce que j’étais? La fille

d’un fonctionnaire du Palais-Royal. Or, Son Altesse, un jour, me

remarqua. Je lui étais indulgente à cause de ses malheurs. Le Prince

découvrit dans mon dévouement plus que de l’affection. Je ne sais si je

me fais bien comprendre?

--Continuez, Mademoiselle.

--Pouvais-je demeurer près de S. A. Evgueny dans ces conditions-là? Je

ne le crois pas. D’abord, je ne voulais pas de situation fausse. Et une

seule alternative s’offrait. Ou bien le Prince m’épousait et renonçait

par le fait à la couronne. Ou bien il ne renonçait pas à la couronne et

il eût été peut-être très malheureux--moi aussi--par les difficultés que

je lui aurais suscitées. La situation n’avait pas d’issue. J’allai

consulter le chancelier qui me conseilla le parti le plus sage, celui de

m’en aller. Vous me suivez, Monsieur?...

--Je vous entends, Mademoiselle...

--Je partis. Un des oncles de Mlle Isabelle, chez qui je vis, il faut le

dire ici, avait des propriétés en France, du côté du Dauphiné... Ou de

la Savoie, peu importe. Evgueny le sait. Lorsqu’il apprit mon départ, il

m’écrivit à mon nom, à l’adresse de cet oncle, quelques lettres dans

lesquelles il me suppliait de rentrer auprès de lui, qu’il ne

m’abandonnerait jamais, etc...

--Est-ce qu’il vous promettait la moitié de sa couronne au cas où les

événements...? demanda Jacques Wisel.

--Le Prince est bien trop adroit pour commettre une imprudence de cette

taille.

--Qu’avez-vous répondu aux lettres de Son Altesse?

--Que je ne pouvais retourner auprès de lui et que je devais me marier

prochainement.

--Ah! vous allez vous marier...

--Mettons que cela pourrait être vrai, répondit Ozilie en souriant.

--Le Prince a dû être furieux, observa encore Jacques Wisel.

--Je ne lui ai pas donné à lui-même ces explications définitives, mais à

une personne de son entourage dont j’étais sûre.

--Confiance mal placée...

--Non. J’étais sûre que cette personne répéterait au Prince ce que je

lui avouais à elle. Aujourd’hui, on me prie de retourner les

insignifiantes lettres que j’ai reçues d’Evgueny.

--Vous tenez à ces souvenirs?

--Pas du tout! s’écria Ozilie.

--Eh bien, alors!

--Cette correspondance, je veux bien la rendre au Prince. Mais.

--Il y a un empêchement?...

--Sérieux. Cette correspondance n’est pas à Paris. Elle est en lieu sûr.

Voilà ce que j’avais à vous dire. Daignez Monsieur, en informer Son

Altesse mal renseignée si vous en avez le loisir ou l’occasion.

--Comptez sur moi, répondit Jacques Wisel.

--Peut-être vous verrai-je à la Cour de Neu... car je pense bien y

retourner dans quelques jours.

--Je le souhaite également.

Ozilie tendit la main à Jacques Wisel. Se jugeaient-ils à cette minute,

l’un et l’autre, de la même famille spontanée et loyale, sincère et

sensible? Se découvraient-ils alliés comme s’ils étaient unis par une

amitié éprouvée? Mais que de parages obscurs, encore. «Nous sommes de

même race, toi et moi», affirmaient leurs yeux souriants, tandis que se

prolongeaient les souhaits et les adieux.

--Bon voyage, répéta Wisel.

--Tenez-moi au courant, dit Ozilie. Et soyez indulgent pour mes lettres:

je connais si mal la langue française...

--Mais à quel nom! s’écria soudain Jacques Wisel étonné tout d’un coup

de la marche rapide de leur soudaine entente.

--Ozilie de Wicheslaw... L’adresse, je l’ignore encore. Mais je vous la

dirai... En attendant, bureau rue Danton, à Paris comme vous savez... Si

c’est nécessaire, ajouta-t-elle en se retirant.

IV

LETTRES DE FIANÇAILLES

Ozilie revint chez elle, à pied dans la nuit. Elle suivit un moment les

quais de la Seine. Au-dessus du fleuve, les nuages fuyaient, un orage

s’annonçait.

Cette promenade favorisait les réflexions de la jeune fille. Une

allégresse subite la poussait... Quel chemin parcouru depuis le soir où,

sur la route de Chamarges, un brusque écart du vent lui avait enlevé les

deux feuillets d’une lettre qu’elle relisait! Lettre inutile à présent.

A quoi bon désormais écrire à Gina de fausses confidences sur les

fiancés qui se pressaient chez son oncle en quête d’une riche héritière?

Pourquoi même chercher des raisons à son évasion de la «Grande Marche»,

loin du Prince Evgueny?

Pauvre Prince détrôné pour qui elle avait gardé une trouble pitié. Un

temps, elle avait cru l’aimer. Mais elle sentait bien, aujourd’hui, que

l’amour c’était autre chose.

«Dans cette lettre égarée, songeait Ozilie, je parlais de

l’«Irréparable» à placer entre le Prince et moi. Qu’est-ce que

j’entendais alors par l’«Irréparable», si ce n’était le fiancé de mon

choix? L’aurais-je entrevu, par hasard, puisque j’ose, pleine

d’assurance et de confiance en moi, considérer sans crainte l’idée de

mon retour en Suisse, à la Cour d’Evgueny, tout au moins pour quelques

semaines».

Ozilie ne cherchait pas pourquoi elle se découvrait ainsi joyeuse et

pleine d’espérance. Ce Jacques Wisel qui existait maintenant pour elle,

qui était-ce? Aurait-elle occasion de le revoir? Sans doute. Elle ne se

demandait ni où, ni comment; elle imaginait des possibilités de toutes

sortes et ramenait d’un coup volontaire ses pensées aux préparatifs de

départ pour la «Grande Marche».

«Finissons-en avec cette histoire. Je demanderai une explication au

Prince... Partons vite...»

Quand reviendrait-elle? Le plus tôt possible. Mais d’abord liquider les

affaires de la Grande Marche.

«Je prendrai le train demain matin...»

C’est ce qu’elle annonça tout de suite à Trophime qui, pour se

distraire, avait entrepris de peindre en bleu foncé les volets de la

chambre d’hôtel.

--Quelle odeur désagréable? Qu’est-ce donc?

--De l’huile, expliqua Trophime.

--Eh bien, demain, nous ne respirerons plus cette infection-là.

--Dommage. Je commençais à m’intéresser à cet appartement. Je le

décorais. Alors, nous allons à Chamarges?

--Non, en Suisse.

Trophime regarda la jeune fille.

--Et l’on dira de moi que je n’ai pas de suite dans les idées.

--Ne t’inquiète pas du qu’en-dira-t-on. Écris plutôt à la machine deux

ou trois lettres que je vais te dicter.

--Elle est emballée dans une valise, la machine.

--Eh bien, il faut la déballer.

--Je ne sais plus dans quelle valise... Mais, dites-moi, en Suisse, vous

ne redoutez pas le Prince Evgueny?

--Pourquoi aurais-je peur du Prince? J’ai prévu tout un plan.

Dépêche-toi de retrouver ta machine.

Ozilie tout en se promenant commença de dicter:

--«Chère amie»,

«Non, efface. Ah! tu prends des notes?... Comme tu voudras. Alors!

«Chère fiancée chérie». Tu es prête?

--Il y a longtemps que c’est écrit.

--Je continue: «Je suis un peu triste...» Non: «très triste» parce que

depuis quinze jours...» Non. Pas quinze jours. «Six jours seulement, je

suis sans nouvelles de vous. Que devenez-vous? Il faut m’écrire, sinon,

je serai désespéré... désespéré... Rappelez-vous cette nuit du mois

dernier où tu vins me surprendre. Rappelle-toi nos baisers...»

--C’est fou! c’est insensé! interrompit Trophime, tenant au-dessus de

son papier un crayon scandalisé. Où allez-vous chercher des imaginations

pareilles? Si votre oncle lisait cela?

--D’abord, ce n’est pas écrit pour mon oncle! trancha Ozilie. Je ne sais

plus où j’en étais! Relis-moi ce que tu as écrit!

Trophime, mécontente, commença la lecture d’une voix uniforme.

--«Cher ami, chez fiancé chéri. Je suis un peu triste, très triste parce

que depuis quinze jours, six jours seulement, je suis sans nouvelles de

vous...

--Tu as raison! C’est insensé ce que tu as écrit là. C’est «Chère petite

fiancée chérie» au féminin qu’il faut et non «fiancé chéri». Enfin,

continue, je corrigerai.

--Mademoiselle en a encore beaucoup comme cela?

--Trois, répondit Ozilie, trois lettres. Ce sera vite fait. Je sais ce

qu’il faut dire. La deuxième a pour sujet: «Quand seras-tu mon épouse

devant tous; à quand notre mariage en grande cérémonie?»

--C’est original, fit la femme de chambre, ironique. Et la troisième?

--La troisième est relative à notre nuit de noces.

--Votre nuit... Je pense que Mademoiselle a lu tout cela dans des livres

et qu’elle s’en souvient, remarqua Trophime d’un air pincé.

--Quand tu auras fini ces lettres, tu mettras en bas du feuillet le nom

et l’adresse de l’expéditeur. Voyons, le nom? Claude Bauvoise. Ou bien

Robert... Je sais! Tu mettras une signature illisible.

--Et l’adresse des enveloppes?

--La mienne, poste restante, rue Danton.

--Alors, vous vous écrivez des lettres d’amour à vous-même maintenant?

Trophime protestait beaucoup, mais elle finissait par céder. Un grave

indice chez elle lorsqu’on lui demandait quelque chose: sa correction

parfaite. Si elle répondait: «Oui», tout de suite, sans observation, on

pouvait être assuré qu’elle ne ferait rien. Au contraire, quand elle

discutait les ordres, c’était la preuve qu’elle se sentait d’humeur

remuante. On avait alors l’impression que Trophime voulait comprendre

toutes les consignes pour les mieux exécuter.

Les trois lettres qu’Ozilie attribuait ainsi à un correspondant anonyme,

Trophime Trophimova les transcrivit. La jeune fille les prit pour les

porter à la poste.

--Demain, avant de partir pour la Suisse, tu iras les retirer rue

Danton.

--Et vous pourrez être fière de montrer la correspondance de votre

fiancé, répondit Trophime. Cependant, il vous était facile, même pour

laisser traîner ces lettres devant le Prince (ou devant Mlle Gina qui

rapporte tout au Prince) et prouver ainsi que votre «Irréparable» était

accompli, il vous était facile d’écrire des lettres sans y ajouter tant

d’horreurs. D’abord, ce ne sont pas des lettres de fiancés, ça!

--Je me demande ce que tu peux bien en savoir? dit Ozilie, déjà prête à

sortir.

--Dame! J’en ai assez souvent reçu.

TROISIÈME PARTIE

LE LIVRE DE BORD DE LONLAY

O Dieu, moi qui pourrais enfermé dans une coquille de noix, me

croire le roi d’un espace infini!... Si ce n’était que j’ai de

mauvais rêves.

Shakespeare.

I

DEVANT LA GRANDE MARCHE

Lonlay-Labbaye commence son enquête.

A la tombée de la nuit, ce 18 octobre, pourquoi cette propriété close de

murs, sa solitude et son silence, m’oblige-t-elle à un arrêt?

Une porte fermée avec de hautes grilles. Mais à travers les grilles, on

aperçoit une allée et, dans cette allée, un gros chien noir et blanc qui

va, vient, s’arrête et reprend sa course monotone de bête prisonnière...

«Gardien-des-portes-sacrées!»

Cette invocation lue sur la lettre d’Ozilie, que Pierre Caussanges

découvrit par hasard, me revient à l’esprit devant ce chien qui tourne

comme un loup de jardin zoologique dans sa cage ratissée. Et voici que

ma mémoire complète la phrase écrite par Ozilie: «Rocamadour,

gardien-des-portes-sacrées».

Suis-je donc devant la maison du prince Evgueny? J’appelle:

--Rocamadour!

Là-bas, sur sa piste de gravier, le chien s’arrête. Les oreilles tendues

en pavillon, le nez pointant, les yeux interrogateurs, il flaire cet

homme qui connaît son nom. Pour moi, pas de doute possible: je viens de

découvrir Neu-Thorenberg sur la route dite pour les seuls initiés «de la

Grande Marche».

Je n’ai pas perdu mon temps.

Ce matin, en effet, dès mon arrivée à Genève, j’ai laissé à l’hôtel

Jacques Wisel qui a tenu à me suivre et je me suis renseigné. La «Grande

Marche»? On ne connaît pas. Quelqu’un, par charité, m’a indiqué une voie

au hasard, sur une route parallèle au lac. J’ai l’impression que je

m’égare. Je reviens. Je me trompe à un croisement. Tout d’un coup, ces

haies de fusains soutenues par des treillis de fils de fer, puis ces

murs, cette porte grillée, la romantique désolation de cette propriété,

ce chien qui s’ennuie et cette halte imposée par un ordre secret...

* * * * *

Maintenant, il ne s’agit plus que d’approcher le prince Evgueny. Une

lettre d’audience ne me serait pas inutile. Mais comment la solliciter

d’un homme qui se cache derrière ces murs? Le mieux est d’aller de

l’avant.

Jusqu’ici, pas de sentinelles apparentes. Sans doute, la nuit les fera

surgir. Ce soir, cependant, je ne vois personne. Comment pénétrer dans

ce parc qui semble clos de tous côtés. Les murs? N’y pensons pas. S’il y

a une brèche--et tout parc possède la sienne, paraît-il, on me l’a dit

et je l’ai lu--ce ne peut être que le long de la haie, loin des grilles

de la porte d’entrée. Tout d’abord, je ne trouve rien. Toutefois, voici

sur cette crête que pousse le museau prudent d’un chat gris largement

taché de noir. En grimpant à cet endroit--un mètre cinquante de hauteur

pas plus--je pourrai distinguer la villa. Un rétablissement sur les

poignets. Le chat a déjà disparu. Des arbres malheureusement cachent le

paysage. Il faut descendre dans le parc pour apercevoir quelque chose.

Et Rocamadour! Sans doute, je ne suis pas dans le rayon de sa

surveillance...

Une hésitation compréhensible tout d’un coup: Suis-je sûr que le Prince

est ici? Ne devrais-je pas me renseigner encore? Mais pourquoi renvoyer

à demain? La meilleure manière de savoir n’est-ce pas de chercher

soi-même? Le domaine est là, à ma portée. Nul ne s’oppose à mon

inspection. Une aussi belle occasion se présentera-t-elle de nouveau?

Et puis des scrupules encore? Ai-je le droit de... Tout d’un coup, la

sirène d’une automobile sur la route. Pas d’autre ressource que de me

glisser le long du mur dans la propriété, car je n’ai plus le temps

matériel de redescendre dans le fossé et de gagner le chemin que je

suivais.

C’est fait. Je suis à «Neu-Thorenberg». Le bruit de mes pas, sur les

sentiers, à cause des feuilles tombées, on l’entend à peine. Une allée,

puis une autre plus loin. Puis d’autres encore. Des poteaux indicateurs

placés à un carrefour sollicitent ma curiosité. Je ne puis pas rentrer à

Genève sans les avoir au moins vus de près. Je déchiffre, écrits en

français et en anglais: «Place du Sobranié». Au-dessous: «Perspective du

Prince Cyrille». A gauche: «Boulevard du Sobranié». Puis, à droite:

«Avenue du Prince Evgueny». Tout cela avec des flèches pour indiquer la

direction. Aucun doute désormais: je suis chez «Son Altesse»... J’ai

gagné.

Cependant, la villa du Prince n’est pas visible... Je devine devant moi

une pièce d’eau, reconnaissable surtout aux vapeurs qui s’élèvent dans

le soir...

Soudain, deux silhouettes dans la perspective du «Prince Cyrille»...

Mon premier mouvement, me cacher derrière cette baraque à outils, qui

n’est peut-être pas, du reste, une baraque à outils, puisqu’elle porte

ce titre sur son fronton: «Musée de l’armée». Malheureusement, les deux

silhouettes ont vu mon geste. Et leur immobilité étonnée va, sans doute,

me coûter cher.

Soyons beau joueur. Je salue et je m’approche, le chapeau à la main. Une

des silhouettes me reconnaît, j’en suis sûr. Elle est toute en

blanc--c’est Mlle Ozilie--et durcit son visage de mécontentement...

--Je ne pensais pas avoir l’honneur, Mademoiselle...

--Retire-toi, Trophime, ordonne Mlle Ozilie à la jeune femme assez

corpulente qui l’accompagne.

--Oh! ça m’est égal, riposte la suivante, j’ai déjà tout compris!

--Que faites-vous là, Monsieur?

--Mon métier, Mademoiselle.

--Lequel?

--Celui que vous savez.

Elle insiste:

--Lequel? Délégué, toujours? Ce qu’il y a de certain c’est que vous ne

teniez pas beaucoup à me rencontrer, si j’en juge par votre rapide

retraite, suivie d’un changement de tactique.

--Je suis ici incognito. Je ne tenais pas à me faire remarquer.

--Ici, Monsieur, dites-moi donc «Votre Noblesse» je vous prie.

L’incognito qui vous protège ne vous libère point de l’étiquette...

Mais elle pense à part et je le vois clairement: «Que fabrique dans ce

jardin l’envoyé du Prince?» Et moi je songe, sans me formaliser de son

observation: «Comment me tirer de ce mauvais pas? Enfin, je pouvais plus

mal tomber.» Je constate aussi la tendance d’Ozilie à prononcer «_ou_»

là où une Française dirait «_u_» et cette façon d’aspirer certaines

lettres, l’_h_ notamment.

Je répète que je suis dans ce parc pour le service secret.

--Comment? s’étonne Mlle Ozilie.

--Oui, je suis ici, mais c’est comme si je n’y étais pas: je dois passer

inaperçu.

--Vous réussissez! Et pourquoi passer pour invisible?

--Secret professionnel.

--Vous voulez rire? Le prince sait où vous êtes?

--Il le sait, bien sûr. Mais s’il me rencontrait, il ferait celui qui

m’ignore. Et moi celui qui ne l’a jamais vu, que de loin...

J’imagine à mesure la première fable plausible. En parlant je regarde

Ozilie. Elle aussi mériterait bien une enquête. Quelle est cette femme?

Que fait-elle? Que désire-t-elle? Tout ce qu’elle a raconté à

Caussanges, je parie que c’est inexact. Et si je compte sur Caussanges

pour apprendre quelque chose! Mais j’ai assez réfléchi; je puis me

permettre une question:

--Il y a longtemps que vous êtes... que Votre Noblesse est arrivée?

--Quatre jours bientôt.

C’est extraordinaire: elle me répond maintenant sans se fâcher.

--Votre Noblesse a vu Son Altesse?

--Oui. A son jour d’audience.

Nous marchons un peu. Nous sommes arrivés--un poteau indicateur me

l’apprend--dans l’avenue du grand duc Michel. Cette bâtisse, au fond,

simple maison de campagne, n’est-ce pas le «palais de Neu-Thorenberg»,

qui appartenait au Prince bien avant son exil et où celui-ci s’est, à

présent, réfugié? Je me souviens que je ne dois jamais paraître surpris.

Des gens passent, près de nous, un jardinier, deux domestiques. Ils nous

saluent.

--Vous vous êtes décidée... Votre Noblesse s’est décidée à revenir à la

Cour?

--Oui, j’ai voulu reprendre ma place.

--Vous regrettiez la Cour?

--Non. Mais je ne savais pas Son Altesse en danger. L’ayant appris, je

suis rentrée.

Quelle étourderie à cette minute! Je ne sais pas cacher mon étonnement

et j’interroge sans y mettre de formes:

--Le prince est en danger?

--Vous ne savez pas? Des troubles ont surgi en Kabardie, poursuit

Ozilie. Les indigènes se querellent pour le pouvoir. Il y en a qui ont

peur du retour d’Evgueny. Des émissaires sont partis pour empêcher ce

retour. On veut encercler le Prince ici, le retenir par tous les moyens,

attenter à sa vie même. Ne me faites pas marcher, ajoute Ozilie

méprisante.

--Je ne me permettrai pas, Votre Noblesse... Avez-vous rencontré

quelqu’un de suspect?

--Rien, Monsieur, avant de vous avoir découvert.

--Merci, je l’ai bien mérité.

Et j’ai le sang-froid--légèrement tardif--de laisser croire que je

prends cette insolence pour une plaisanterie un peu vive.

II

SELON «SA NOBLESSE OZILIE»

Un petit silence toutefois. Quelque froideur. Mais la jeune personne est

comme moi, pleine de curiosité.

--Quel temps fait-il à Paris? demande-t-elle.

--Temps d’octobre: pluies, accalmies, vent et ces soirées si brusques,

vous savez, où les femmes sont tout d’un coup si nombreuses sur les

trottoirs des villes et semblent se hâter pour essayer des jambes faites

pour la course...

--Il y a longtemps que vous avez quitté Paris?

--Un peu après vous.

--Vous aimez Paris?

--Comme tous les étrangers, je l’adore, Votre Noblesse, mais je ne le

proclame pas sur tous les toits.

--Oui. On vous arrêterait. De quel pays êtes-vous donc?

--De la Suisse, parbleu.

--Es ist nicht möglich, dit-elle.

--Pourquoi n’est-ce pas possible?

--Parce que vous n’avez pas l’air d’un Suisse, mais d’un Français.

Parlez-moi de Paris.

Et nous revenons sur Paris. Au fond, Ozilie n’est pas contrariée ni

surprise de me voir à Neu-Thorenberg. Ma présence, même, lui paraît tout

à fait normale.

--Vous aimeriez mieux trotter dans Paris, me dit-elle.

--Vous aussi, Votre Noblesse, car enfin, que faites-vous ici?

--Si on vous le demande, vous direz...

--C’est une façon de m’exprimer, Votre Noblesse. Je ne demande rien, je

ne sais rien en dehors de ce que l’on me dit.

--Vous devez savoir peu de choses, en effet... Parce que vous ne

possédez pas d’aimant pour attirer les confidences...

Les dieux de la tribu · 第 4 / 12 段