PREMIÈRE ENTREVUE

Sur la piste des personnages...

Deux jours plus tard, le 10 octobre, dans l’après midi, Ozilie faillit

perdre patience. Décidée à quitter Paris le soir même pour se rendre en

Suisse, elle avait envoyé Trophime Trophimova jusqu’à la rue Danton. La

femme de chambre sortie à quatre heures, devait uniquement demander les

lettres parvenues à la poste-restante et revenir. Mais la «Trophimova»

ne revenait pas. Serait-elle de retour à temps pour prendre le train, ce

soir? Avec les habitudes de Trophime, on pouvait en douter.

Ozilie s’efforçait de ne point penser à ces désagréments. Elle songeait

plutôt qu’elle laisserait sans trop de regrets, cette chambre d’hôtel de

la rue de Tournon, où fidèle à ses principes, elle s’était réfugiée

pendant son séjour à Paris, de préférence à cet appartement situé près

du Luxembourg que M. Chenoncay réservait aux voyageurs venant de

Chamarges.

Par contre, elle emportait la nostalgie de Paris. Elle ne quittait

jamais sans un serrement de cœur, cette ville qui l’enchantait. Et elle

goûtait une fois encore les amères joies du départ et cette impression

si vive que l’on ressent à changer d’existence, à rompre les liens

convenus, établis avec les horaires et l’habitude...

Mais aujourd’hui, il fallait reconnaître que le voyage était imposé par

la nécessité et non par un subit caprice. Ozilie s’était promis de ne

pas rouler avant longtemps sur les routes de la Suisse et voici que, par

sa faute, cette lettre perdue à Chamarges, retrouvée et déchiffrée on ne

sait comment par Pierre Caussanges, l’obligeait à regagner cette cour de

Neu-Thorenberg qu’elle avait déserté quelques mois plus tôt.

Ce Caussanges, comme elle s’était trompée sur lui! Elle l’avait pris

pour un loyal garçon. Elle lui avait confié un peu de son âme

tourmentée, et, sous des manières voilées, il est vrai, le plus clair de

ses goûts. Elle avait, en somme, pensé tout haut en sa présence et

cherché à analyser devant lui aussi bien la femme qu’elle croyait être

que celle qu’il lui aurait plu de représenter...

Cette erreur de diagnostic la corrigerait-elle? Désormais, elle

n’accorderait plus autant de crédit à son instinct. Elle ne jugerait

plus sans appel les gens, sur la première impression. Mais alors, à quoi

se fier?

*

* *

A cinq heures et quart, Trophime reparut. Elle ne rapportait qu’une

seule lettre. Et pour excuses la dignité de son silence.

--Vous avez pris une voiture? demanda Ozilie, ironique, qui ne tutoyait

pas sa femme de chambre lorsqu’elle s’apprêtait à lui faire des

reproches.

--Oui, Mademoiselle, répondit la «Trophimova» aussi sévère que sa

maîtresse. La voiture est encore en bas.

--Vous étiez chargée?

--Non, Mademoiselle. J’étais pressée.

--Vous n’êtes pas trop fatiguée?

--Si, Mademoiselle. J’ai attendu longtemps devant le guichet.

--Si longtemps?

--Très longtemps. Et je crois en outre que j’ai été suivie dans la rue.

--Les admirateurs se multiplient derrière vos pas...

--Oh! pas des admirateurs, rectifia simplement Trophime insensible à ces

railleries.

--Quoi donc, s’il vous plaît?

--Des policiers, je présume.

--Tu les connais?

--Non. Mais ils me connaissent.

Toutefois, Ozilie qui lisait la lettre, dont le texte dactylographié

était court et catégorique, haussa les épaules:

Un envoyé de S. A. le prince Evgueny vous attendra du 10 au 12

octobre, tous les jours après-midi, de quatre heures et demie à cinq

heures et demie sur la terrasse des Tuileries. Il désire vous parler,

à vous seulement, de faits de la plus haute importance.

Pour S. A. Evgueny:

Une signature illisible griffait le papier.

D’abord, Ozilie fut stupéfaite et furieuse. Elle recevait un ordre sans

paraphe, ni sceau, ni lieu d’origine, mais un ordre quand même. Evgueny

ne changerait donc jamais! Et comment avait-il eu connaissance de

l’adresse d’Ozilie, poste restante si ce n’était par Gina? Voilà un

danger qu’elle n’avait pas prévu.

Un moment, elle pensa expédier Trophime à ce rendez-vous, mais elle

réfléchit qu’un envoyé d’Evgueny devait la connaître, elle, Ozilie, tout

au moins de vue, puisque la lettre n’indiquait aucun de ces signes

conventionnels destinés, paraît-il, à faciliter les rencontres.

--Reste ici, avec les valises, jusqu’à mon retour.

Trophime, accoutumée à ce qu’elle considérait comme des brusqueries de

caractère, ne répondit pas. Mais comme la jeune fille allait sortir:

--Si Mademoiselle veut prendre mon automobile, qu’elle ne s’en prive

pas.

--Tu as une automobile maintenant!

--Celle qui vient de me transporter jusqu’ici. Et je me souviens que je

n’ai pas encore payé ce qui est inscrit au compteur.

Ozilie descendit. Au chauffeur qui attendait, elle donna cette adresse:

--Place de la Concorde.

«Si je découvre cet envoyé d’Evgueny, pensait-elle, ce sera tant mieux

ou tant pis. De toutes façons, je ne me dérangerai pas demain ni les

jours suivants.»

*

* *

Sur la terrasse des Tuileries, rien de remarquable. Un vieillard, puis

un autre vieillard, un jeune homme et une dame, puis une petite fille...

Ozilie regardait. Non. Pas d’envoyé d’Evgueny.

«Suis-je sotte! se dit-elle. S’il vient, il ne peut pas être en costume

de Cour, comme «là-bas», mais habillé à la mode de Paris. Ne serait-ce

pas ce Monsieur qui fait semblant de lire?...»

Sur un banc, un homme tenait un livre. Il baissait la tête et ne se

souciait de personne. Ozilie devait-elle continuer sa route? Cependant,

elle crut s’apercevoir que le personnage l’examinait au point d’en

oublier sa lecture.

--C’est l’envoyé, pensa-t-elle aussitôt.

Elle observa le long visage maigre de cet homme qu’elle n’avait pas

remarqué encore parmi les familiers d’Evgueny. Puis elle se dirigea

résolument vers celui qu’elle soupçonnait d’être l’émissaire du prince.

Elle s’arrêta et tout de suite:

--C’est vous qui m’adressez des lettres non signées?

L’homme interpellé ne répondit pas.

--Bien, je me suis trompée. Excusez-moi, Monsieur.

Déjà, elle s’éloignait. L’homme ferma son livre, se leva en agitant les

bras.

--Oui, c’est moi qui vous ai écrit, déclara-t-il.

--Vous avez mis du temps pour vous décider?

--Je n’avais pas compris tout de suite.

--Vous comprenez maintenant?

--Parfaitement.

--Eh bien, c’est moi qui ne comprends pas!... Je ne comprends pas ce que

vous me voulez.

Ozilie se tenait droite devant le personnage dont elle soutenait le

regard.

--Le prince désirerait, commença l’émissaire... Le prince serait heureux

de savoir pourquoi vous l’avez fui, débita-t-il avec une hésitation que

l’on sentait feinte.

--Son Altesse, Monsieur, le sait si vous ne le savez pas. Ma réponse ne

lui apprendrait rien.

--Moi, Mademoiselle, c’est comme si je ne savais rien. Le prince... Son

Altesse désirerait encore...

Elle l’interrompit:

--Vous êtes délégué?... Vous appartenez au Prince? Quel prince?

--Oui, Mademoiselle, répondit le délégué avec assurance.

--Alors, vous savez qui je suis?

--Je le sais, Mademoiselle.

--Comment se fait-il donc que, m’ayant reconnue vous ne m’ayez pas

encore saluée comme il convient?

L’homme, cette fois, parut vraiment confus. Ozilie, satisfaite de le

sentir embarrassé, reprit:

--Qu’attendez-vous, Monsieur. Vous êtes inexcusable. J’écrirai à Son

Altesse pour lui rappeler qu’il n’a jamais eu le choix heureux.

L’homme s’inclina:

--Ce n’est pas à vous qu’il appartient de dire que Son Altesse n’a

jamais eu le choix heureux.

Ozilie ne releva pas cette réponse de celui qu’elle avait mortifié.

--Mademoiselle, je vous prie..., continua le délégué.

--Si vous me connaissez, pourquoi m’appelez-vous Mademoiselle?

--Pour ne pas attirer l’attention de ceux qui nous écoutent.

--Il n’y a personne, répliqua Ozilie.

--Peut-être. On ne sait jamais.

--Eh bien, poursuivit Ozilie, faites-moi la grâce quand même de me

nommer chaque fois que vous m’adresserez la parole: «Votre Noblesse».

--Faites-moi la grâce de ne jamais dire «Son Altesse» en parlant du

Prince. Ce sera plus prudent.

--Je n’ai rien à craindre, Monsieur.

--On le dit. Mademoiselle, le prince, mon maître, m’a envoyé auprès de

vous... auprès de Votre Noblesse, si vous voulez, parce qu’il désirerait

que vous lui fassiez remettre les lettres que vous avez de lui.

--Si j’avais quelque chose à envoyer à Son Altesse, ce ne serait pas

vous, Monsieur, que je choisirais comme émissaire.

L’homme, qui semblait très calme et acceptait avec patience les

impertinences d’Ozilie, changea d’attitude:

--C’est une explication que je puis rapporter. Mais je voudrais quelques

mots de vous en réponse à cette autre question: les raisons de votre

fuite?

--J’ai déjà expliqué tout cela.

--Comment?

--Peu vous importe...

--Oui, par lettre. Mais les lettres se perdent. Imaginez que celle-là se

soit égarée. Vous ne dites rien? C’est bien la preuve que la demande du

Prince vous est désagréable. Peut-être même vous paraît-elle

dangereuse?...

--Le danger est pour vous, Monsieur, que je remercie, en attendant que

votre maître agisse de même avec vous.

--Mais «Votre Noblesse» se tait toujours sur la deuxième question...

remarqua le délégué ironique.

--J’ai répondu, Monsieur, Son Altesse sait cela mieux que vous.

--Votre Noblesse l’assure...

--N’en doutez pas.

--Ce n’est pas moi, c’est Son Altesse Evgueny qui cherche à savoir la

vérité. Si Son Altesse avait pleine certitude, il ne m’aurait point

envoyé à Paris; je n’aurais pas accompli un long voyage...

--Oh! long voyage... dit Ozilie en riant. N’exagérons rien.

--C’est long quand même.

--Une demi-journée!

--Je vous demande pardon, rectifia le délégué.

--Quel train avez-vous donc pris?

--Celui de nuit, répondit-il.

--Eh bien, en partant de Genève le soir, à neuf heures et demie, vous

arrivez à la gare de Lyon à neuf heures du matin, le lendemain.

Ozilie qui se tenait en face du délégué, ne vit pas le sourire de son

partenaire.

--Je vous le concède, dit-il, cependant vous oubliez les précautions à

prendre, les raisons du voyage à cacher, les détours qu’il faut

prévoir...

--Mais enfin, Monsieur, que me voulez-vous? demanda tout d’un coup

Ozilie, d’une voix agressive.

--Ce que je vous ai dit. Pas plus.

A son tour, elle regardait cet homme avec étonnement. Et lui, de la voir

ainsi, se sentait pris de pitié pour cette femme qui se débattait.

Peut-être aurait-il prononcé quelques paroles superflues. Mais Ozilie le

rappela au souci de son propre rôle.

--Qu’est-ce que cela peut bien cacher? Répétez un peu la demande que

vous m’avez faite?

Le délégué recommença, exagérant la leçon apprise. Ozilie réfléchissait.

--Je vois, conclut-il, que pour vous, tous ces mots ont un sens. Pour

moi, non...

Ozilie, sans répondre, s’éloigna...

II

SUR LONLAY-LABBAYE

Lonlay-Labbaye ne s’était point pressé de fermer sa valise aussi vite du

moins qu’il l’avait laissé entendre à Pierre Caussanges. D’abord, il

avait voulu voir lui-même Ozilie, lui parler, la faire parler.

«Il faut avouer, disait-il, que je n’ai pas réussi. Et cette première

entrevue ne m’a pas appris grand’chose».

Lonlay se rendait compte également qu’il ne pouvait pas recommencer

l’expérience et se présenter de nouveau devant Mlle Ozilie de Wicheslaw.

C’est alors qu’il songea à Jacques Wisel.

Boulevard Raspail, non loin de la rue de Rennes, habitait ce curieux

garçon, voyageur par goût, historien par ennui, propriétaire terrien par

état. Lonlay estimait en outre qu’il recueillerait auprès de Wisel

d’utiles précisions sur la Kabardie actuelle et sur l’exil du prince

héritier Evgueny. Car Lonlay avait l’habitude de consulter ses amis,

suivant leurs spécialités, plutôt que de rechercher des documents dans

des ouvrages plus ou moins introuvables.

Comme un homme pour qui les heures sont précieuses, Lonlay énuméra

devant Wisel ses acquisitions.

Wisel tenait le journaliste pour un garçon audacieux, volontaire,

passionné pour sa profession aimant du reste à rendre service, assez

orgueilleux toutefois sous ses airs modestes. Et il ne cachait pas

l’estime et l’indulgence un peu sur le qui-vive qu’il ressentait pour

cet esprit actif et fertile en ressources. D’autre part, Lonlay qui

aimait les déplacements, l’imprévu et qui s’intéressait à tout ce qu’il

pouvait découvrir lui apportait toujours une vivante distraction.

Wisel écoutait donc avec curiosité l’exposé de Lonlay:

--Il y a en Suisse, près de Genève, un lieu dit «La Grande Marche» que

l’on ne relève ni sur les cartes ni dans les guides.

--Exact, sans doute. Car je ne connais pas.

--Un Prince, nommé Evgueny, établi là, s’y entoure d’une petite cour

d’exilés comme lui. Peu de renseignements sur ce Prince. Toutefois, ce

monarque doit ignorer l’art de choisir ses ministres et ses émissaires.

Son peuple l’a déclaré déchu et lui-même, l’Altesse, a dû abandonner sa

couronne et son royaume pour se réfugier, incognito, en Suisse.

--Qu’y a-t-il autour de lui?

--Comme personnages de la cour, un premier ministre dont la fille Gina,

négligente ou hostile, ne répondait pas aux lettres que lui envoyait une

demoiselle Ozilie de Wicheslaw.

--Quelle est cette demoiselle? demanda encore Wisel, gagné peu à peu par

cette intrigue.

--Une aventurière, sans doute. Caussanges l’a rencontrée...

Lonlay conta par le menu l’entrevue d’Ozilie et de Caussanges...

--Si je comprends bien, vous ne possédez pas grand’chose. Et sans être

indiscret, reprit Jacques Wisel, puis-je savoir à quoi ces

renseignements doivent vous servir?

--Comment? s’étonna Lonlay. Mais c’est bien simple. Il y a un petit

prince en exil qui n’a rien voulu confier à personne, pas même l’endroit

de son refuge. Il se cache, il est silencieux, il vit secrètement. Des

partisans restés fidèles, lui composent un entourage discret. Or, nous

tombons par hasard--le hasard, c’est Caussanges, vous le connaissez de

vue et de nom--sur une pièce qui nous permet de suivre la piste de toute

une intrigue amoureuse, au milieu des machinations et des jalousies

d’une cour de réfugiés... Cela ne vous intéresse pas?

--Vous allez donc dévoiler la retraite de ce Prince, servir d’indicateur

à ses ennemis, vouer ainsi ce jeune garçon à quelque obscure et tenace

vengeance?...

--Vous vous trompez! On ne révèle jamais ces choses-là!

--En somme, vous n’avez pas réussi auprès de cette dame au nom étrange?

--Ozilie? Pas du tout.

Lonlay ne cachait pas son souci de connaître Ozilie et la démarche qu’il

avait entreprise sans succès auprès de la jeune fille.

--Il faudrait lui expédier Floriant de Floriot, observa Jacques Wisel

ironique. Il saurait peut-être l’interroger.

--Vous plaisantez. Floriot ne saurait me servir.

--Pourquoi le gardez-vous dans votre compagnie?

En parlant ainsi, Jacques Wisel faisait allusion à la petite classe de

reporters qui s’égaillaient dans le sillage de Lonlay. On en remarquait

deux ou trois, quatre même, de journaux différents, appelés à accomplir

de compagnie les mêmes déplacements, qui prenaient parfois leur mot

d’ordre chez Lonlay, ne dédaignaient pas ses renseignements et

profitaient de son expérience.

Des rivalités, certes, mais pas de trahison. Une sorte de syndicat

tacite était ainsi formé: les nouvelles y étaient souvent jetées en

commun; chacun les présentait ensuite à son gré.

--Floriant de Floriot me divertit, répliqua Lonlay-Labbaye. Il

représente pour moi le personnage qui s’est trompé de métier, qui est

entré par distraction dans la carrière la plus contraire à ses goûts et

à son tempérament. C’est pourquoi il m’est utile. Ce qu’il néglige

d’entreprendre, c’est cela qu’il faut faire tout de suite. Ce

bureaucrate ingénu est comme une gageure réussie. Mais je ne lui demande

jamais rien au-dessus de ses forces.»

Dans ces derniers mots Lonlay se peignait en entier, avec son besoin

d’autorité qu’il maquillait sous des conseils, une bonhomie obligeante

et de l’ironie. Il n’ignorait pas, du reste, qu’on lui décernait

quelques mérites et que l’on reconnaissait son ascendant sur autrui. Ce

pouvoir, quelques-uns le croyaient important. Mais Lonlay délimitait

sans tricherie le secret de sa force. Il parlait peu, il agissait

beaucoup, payait toujours de sa personne et donnait rarement un avis

superflu. C’est suffisant parfois pour s’assurer des alliés. Enfin, dans

le monde disparate où il vivait, Lonlay savait reconnaître ses amis,

leur rendre service et ne point les oublier dans l’adversité.

--Je crois deviner, reprit Wisel, que vous m’avez choisi pour voir cette

jeune personne?

--Je ne suis pas allé jusqu’à un choix. Mais je suis sûr que votre

rencontre avec une véritable dame d’honneur d’une cour étrangère vous

sera une vivante leçon d’histoire.

«Et puis, cela vous divertira», ajouta Lonlay.

--Je ne vois que les désagréments de cette démarche, répondit Wisel

soucieux. Mais en lui-même, il songeait à l’inconscience du journaliste

et d’une façon générale, aux déformations qu’inflige tout métier à celui

qui s’y livre avec force.

--Je n’en discerne pas avec un homme adroit, sympathique et courageux.

--Que voulez-vous faire des lettres du Prince? insista Wisel.

--Rien. Si Ozilie me les apportait, nous ne saurions où les cacher. Mais

rassurez-vous, elle ne vous les offrira pas. Ces lettres, ce n’est donc

qu’une entrée en matière. Je vous expliquerai: pour la circonstance,

vous auriez le titre de second délégué du Prince... Ce qu’il nous

faudrait, c’est l’adresse précise, du Prince. Le lieu dit «La Grande

Marche» est un nom de convention pour les initiés.

--Et lorsque vous aurez cette adresse?

--J’irai voir le Prince. Pourquoi pas? poursuivit Lonlay. On annonçait

ces jours derniers que Son Altesse Evgueny combattait parmi ses

partisans, puis qu’il avait été enlevé par ses adversaires... Un petit

télégramme sans commentaires. Cette nouvelle a été démentie, puis

confirmée. Retrouver le Prince détrôné, le retrouver en Suisse, où

personne ne songe plus à le rechercher, n’est-ce pas renverser toutes

les hypothèses et accomplir un coup de maître?

--Oui, dit Wisel sans enthousiasme, je conçois maintenant l’intérêt que

vous portez à Son Altesse...

--Vous voyez bien qu’il est nécessaire que vous rencontriez Sa Noblesse

Ozilie. Laissez-moi faire. Je vais tout préparer. Et vous passerez une

amusante après-midi.

--Décidément Floriot ne vous est d’aucun secours dans ces cas-là!

--C’est votre impression surtout que je voudrais connaître. Vous

parlerez de choses vagues, pas compromettantes. Je suis impatient de

confronter votre opinion avec la mienne...

III

DEUXIÈME ENTREVUE

A l’hôtel de la rue de Tournon, cet après-midi du 12 octobre, en entrant

dans sa chambre, Ozilie qui était sortie après son déjeuner, pour le

plaisir de marcher un peu, découvrit Trophime Trophimova à cheval sur la

plus grande des valises.

Armée d’une étoffe de flanelle, d’une paire de ciseaux et d’un bâton de

rouge, Trophime polissait ses ongles.

--Nous ne partons pas encore, lui annonça Ozilie. Tu peux replacer nos

bagages.

--Pour quoi faire? Ils sont bien comme ça, répliqua Trophime sans se

déranger.

Ozilie n’insista point. Elle songeait encore à cet étrange envoyé

d’Evgueny qui lui avait réclamé les lettres du Prince et demandé les

causes de son départ. Que se passait-il donc à la cour de

Neu-Thorenberg? Que faisait Gina qui n’écrivait pas? Pourquoi le délégué

s’était-il montré d’abord hésitant, puis décidé, puis impertinent? Son

insolence même avait obligé Ozilie à se retirer, car elle s’était

refusée à continuer une conversation ainsi engagée. «Cependant il faut

attendre, se disait-elle. Il faut savoir ce que tout cela signifie».

Et elle demanda à Trophime de vouloir bien se rendre encore une fois

jusqu’à la poste de la rue Danton.

--Est-ce pressé? s’enquit la femme de chambre.

--Tout ce que je fais est pressé, Trophime...

--Ah!... Mais ce que vous dites de faire?

--Je dis: Tout ce que j’entreprends est pressé. Va et reviens vite.

--J’en reviens, assura Trophime. Oui, je savais que vous m’enverriez rue

Danton...

--Tu n’as rien rapporté?

--Si. Une lettre, une seule.

--Et tu ne me la remettais pas? s’étonna Ozilie, qui, cependant, avait

dépassé avec Trophime la période des étonnements.

--J’attendais que vous me disiez d’y aller, répondit-elle. Vous ne

m’aviez pas encore averti que c’était pressé...

Ozilie jugea inutile de continuer. Elle prit la lettre que la femme de

chambre lui tendait. C’était un billet à peu près semblable au

précédent:

Un délégué vous attend toujours devant la grille des Tuileries, place

de la Concorde, de quatre heures à...

--Je n’irai pas! décréta tout de suite Ozilie. Non, je n’irai pas.

Mais en pareille circonstance, une décision muette a plus de prix que

deux dénégations prononcées à voix haute, sur le ton de la colère. A

quatre heures, Ozilie ne bougea point. Mais à quatre heures et demie

elle commença de s’apprêter et à cinq heures elle sortait. «Il faut en

finir», dit-elle comme pour s’excuser d’avoir changé d’avis...

*

* *

Le crépuscule avec le vent chassait les rares ombres que le froid

n’avait pas dispersées. Le cri d’une sirène de remorqueur dispersait des

mouettes sur le fond de l’horizon.

La jeune fille attendait. Elle s’était promis de rester jusqu’à l’heure

fixée par le billet anonyme: six heures. Mais une inquiétude ne la

quittait pas et cette impression de se sentir surveillée par des yeux

inconnus.

Notamment ce garçon habillé de noir? Ozilie n’admettait pas que son

instinct se permît de l’égarer. Toutefois, elle hésitait... Mais pour se

punir de cette hésitation qu’elle attribuait à de la timidité et pour se

prouver son sang-froid elle partit résolument à la rencontre du

gentleman.

Tout de suite il s’inclina et sans détours:

--Vous connaissez, Mademoiselle... la mission qui m’est confiée. Je

pense que vous avez réfléchi à la réponse que vous voulez me remettre.

Aussi, je ne vous en parlerai plus et j’attendrai tout de votre bonne

volonté.

Il s’était exprimé très vite et maintenant il regardait du côté des

Champs-Elysées. Ozilie l’examina. C’était un homme sérieux, un peu trop

sérieux même. Ozilie cherchait à définir l’impression qu’elle recevait

de ce personnage de taille moyenne qui devait avoir une dizaine d’années

de plus qu’elle. Il lui parut sympathique. C’est pourquoi, par esprit de

contradiction ou peut-être pour ne pas céder à son premier mouvement,

elle répliqua:

--Je vais vous rassurer sur-le-champ, Monsieur. Je n’ai pas de lettres à

remettre au Prince. Si je suis partie, c’était pour changer d’air. Telle

est ma réponse. Vous pouvez vous retirer, Monsieur, si votre temps a

quelque valeur.

--C’est ce que je fais, Mademoiselle.

Déjà il allait s’éloigner, l’air ravi, semblait-il lorsqu’Ozilie lui

demanda avec une indifférence polie:

--Comment va Son Altesse?

--Fort bien, répondit Jacques Wisel.

--Il habite toujours?...

Elle ne termina point sa question.

--Toujours.

--A la «Grande Marche», alors? précisa cette fois la jeune fille.

--Toujours la même adresse.

--Pour lui écrire...?

--Écrivez lui, s’il vous plaît, répliqua Wisel. On fera suivre si c’est

nécessaire.

--Vous êtes content d’être à Paris? demanda encore Ozilie.

--Très content.

Puis Jacques Wisel sourit, pour cacher son embarras: il ne savait

comment mentir.

--Mon départ pour Paris était depuis plusieurs jours chose convenue. Son

Altesse l’ayant appris vint jusqu’à la gare me confier un message. Je

m’en acquitte ce soir.

--Vous êtes le deuxième messager ainsi expédié.

--Je l’apprends à l’instant, Mademoiselle.

Il déblayait son récit d’un trait, pressé d’en finir. Toutefois, il

revint sur ce qu’il avait conté, comme un écolier qui a perdu le rythme

de sa leçon.

--Vous êtes au service du Prince? poursuivit Ozilie qui ne cachait plus

sa curiosité.

--Oh! si peu!

--Mais enfin, vous êtes à son service? Je veux dire: vous faites partie

de la Cour?

--Vous en voyez la preuve, se contenta de répondre le délégué.

--Rien de changé au château?

--Quel château? Celui de Son Altesse?

--Oui.

--Non. Rien. Vraiment rien.

--Et Gina?

Jacques Wisel ne se pressait pas de répondre. Lorsqu’il y consentit, il

le fit avec un étonnement qui était peut-être feint, mais qui surprit un

peu Ozilie.

--Gina?

Les dieux de la tribu · 第 3 / 12 段