--Vous avez cru que j’étais riche parce que vous m’avez vue en

automobile. Mais c’était l’automobile de votre voisine de Chamarges.

Parce que je voyage en «première»: le voyage m’a été payé. Parce que je

suis à peu près convenablement habillée! ce sont les robes que Mlle

Isabelle m’abandonne et me permet d’user. Parce que j’ai quelques

bijoux, dont trois véritables: comme les robes, ils proviennent de Mlle

Isabelle à qui ils ont eu le tort de déplaire.

«Je suis une petite institutrice, Monsieur. Une modeste institutrice qui

parle plusieurs langues, qui est de famille honorable, c’est vrai, et

qui est obligée de gagner son pain de chaque jour. Laissez-moi, je vous

prie, Monsieur. Vous n’êtes pas le premier, vous ne serez pas le dernier

à faire ainsi erreur sur mon compte. Je vous ai permis un peu sur ma

piste de tâtonner. Parce qu’une femme prend toujours quelque plaisir à

soulever un homme sérieux dans son sillage, et puis parce que je voulais

me rendre compte, savoir si vous étiez semblable à tant d’autres. Je

suis fixée. Excusez-moi, comme je vous excuse...»

Elle avait parlé d’un trait, d’une voix contenue. Tandis que Caussanges

assez mortifié la saluait, elle s’éloigna et se perdit très vite dans la

foule des voyageurs, vers la sortie. Cette fois-ci, Caussanges n’essaya

point de la suivre.

*

* *

Mais il examina sur-le-champ une dizaine de projets qu’il rejetait à

mesure. Il se décida pour celui qui lui parut le plus simple: écrire à

Mlle Ozilie, lui demander un entretien.

Rentré chez lui, à Paris, Caussanges rôda dans son appartement de la rue

Bochart de Saron, puis il commença une lettre, une autre encore. Jamais

il ne se sentait satisfait. «C’est trop long, disait-il, c’est plein

d’excuses, de protestations. Elle ne lira pas si loin...» Caussanges

s’arrêta à un billet qui allait droit au fait:

Vous êtes partie ce matin, si vite, Mademoiselle, que je n’ai pas eu

le temps de vous répondre et de vous assurer de la sincérité de mes

sentiments désintéressés...

Il terminait en sollicitant un entretien. Il se garda bien de faire

allusion aux feuillets qu’il avait recueillis sur la route de Chamarges.

Il les réservait pour une seconde ou une troisième lettre, au cas où la

première resterait sans réponse. Il dirait à ce moment-là qu’il venait

de découvrir, au cours d’un récent voyage à Chamarges, un curieux

document dont il citerait quelques extraits. A cette minute, la jeune

fille serait bien forcée de lui demander des précisions si elle tenait

toujours aux deux pages emportées par le vent...

Caussanges, pour distancer l’obsession qu’il avait d’Ozilie, détruisit

quelques papiers qui encombraient sa table, jeta des journaux dans une

corbeille, résolut de se promener dans Paris. Mais où aller? Les

journaux dont il venait de se défaire lui remirent en esprit le nom de

Lonlay-Labbaye.

«Si je lui parlais d’Ozilie! se dit-il. Cela pourrait l’intéresser.

Enfin, il n’est pas de mauvais conseil.»

Caussanges tenait par dessus tout à trouver un confident à qui il

pourrait conter sa récente histoire. Lonlay-Labbaye, le journaliste, lui

paraissait digne de cet emploi. C’était un grand et mince personnage,

ancien correspondant de guerre pendant la tourmente de 1914-1918 et qui

continuait de voyager pour son journal, de l’auberge au palace, comme

autrefois, il allait d’un État-major à un Grand-Quartier. On lui

reconnaissait de l’audace, de l’expérience, du flair et de

l’imagination. Ses confrères eux-mêmes s’accordaient pour lui allouer

tantôt l’une, tantôt l’autre de ces qualités.

De l’expérience, Lonlay en avait. Et le métier le formait chaque jour.

Les accidents de chemins de fer lui apprenaient la géographie, les

drames énigmatiques, les villes qui ont une cour d’assises, les réunions

politiques, les déplacements de souverains et les enquêtes de police

l’âme diverse des hommes.

Par hasard, Lonlay, à qui Caussanges téléphona, n’était pas encore

sorti.

--Allo! Tu as quelque chose à m’annoncer... Rien d’intéressant! Mais si,

c’est intéressant puisque cela te concerne... Eh bien, viens me voir...

Oui, chez moi, boulevard Saint-Germain... Quand tu voudras... Allo! je

t’attends. Je ne sors pas.

*

* *

Lonlay écouta le récit de Pierre Caussanges. Aucune interruption. Il

laissait, selon sa coutume, parler son sujet, quitte à le ramener à la

question lorsque de trop grands écarts se produisaient. La rencontre de

Caussanges et d’Ozilie de Wicheslaw sur le chemin de Chamarges fit

tomber en arrêt le reporter. Lorsque son ami eut terminé, Lonlay

recomposa l’ensemble à sa manière, puis:

--C’est une demoiselle qui cherche un fiancé. La chasse est ouverte.

C’est normal. Non, ne lui parle pas de l’innocence de tes intentions.

Veux-tu un conseil et non une opinion conforme à ce que tu penses? A ce

que tu as, déjà, à demi décidé d’entreprendre? Oui. Eh bien, fais-lui

savoir que tu n’as jamais songé à l’épouser, attendu que tu es fiancé

toi-même...

--Mais ce n’est pas vrai!

--Ça n’a pas d’importance. Si tu l’intéresses déjà un peu, tu

l’intéresseras davantage. Et peut-être se produira-t-il ceci: ou bien

elle ne songera plus qu’à te faire rompre les fiançailles dont tu lui

parles, ou bien, te jugeant peu compromettant, elle tolèrera ta présence

près d’elle. C’est à toi, à ce moment-là, de savoir t’y prendre pour

devenir indispensable...

--Que faudra-t-il faire?

--Si tu en es là, rentre à Chamarges tout de suite, sans tourner la

tête...

--Mais encore? reprit Caussanges.

--Par exemple: «Tu es assez riche pour deux»... Trouve le moyen de le

glisser au bon moment. On ne sait pas... Cela peut avoir une certaine

influence. Mais un sûr instinct m’avertit qu’avec elle, tu seras aussi

malheureux pour deux.

--Et si je lui demandais dans un prochain billet où je dois lui remettre

sa «lettre» que j’ai retrouvée?

--Elle comprendra que tu désires une entrevue.

--Et après?

--Elle est fort capable de te la refuser.

--Oh! elle n’oserait pas, quand même! s’écria Caussanges.

--Elle ne me paraît pas femme à se gêner, d’après ton histoire. Elle te

répondra qu’elle n’a pas le temps, qu’elle n’est pas libre, qu’elle n’a

plus besoin de cette lettre qu’elle a égarée, que son amie lui ayant

écrit de nouveau lui a répété son adresse...

--Et alors, la lettre que j’aurais trouvée?...

--Elle te priera de la détruire. Et tu le feras. Et je te connais: tu

lui écriras pour lui annoncer que tu t’es conformé à ses ordres...

V

CE QU’ON LIT SUR LA LETTRE

Lonlay accorda à Caussanges quelques secondes de réflexion, puis il

demanda:

--Tu as toujours sur toi la lettre de cette demoiselle?

--Quelle lettre?

--Bien. Veux-tu me la montrer.

--Je ne sais pas si je l’ai...

Caussanges trouva dans son portefeuille, comme par hasard, la lettre

qu’il avait cueillie parmi des ronciers, sur la route de Chamarges.

Lonlay la lut lentement. Quand il eut fini:

--Je ne comprends plus ton récit, dit-il à Caussanges. Ou alors je ne

comprends plus ton histoire... Peut-être que cette lettre que tu as

ramassée, ce n’est pas une lettre que Mademoiselle... Comment

l’appelles-tu?... Ozilie... a reçue, mais une lettre qu’elle se

préparait à envoyer. Elle la lisait ou la relisait dans l’auto, en

allant à la gare, avant de la mettre à la poste. Sinon, ce n’est pas

clair. Et Ozilie, dame de compagnie, a naturellement été curieuse de

lire une lettre qu’on lui avait confiée.

--Ozilie n’est pas dame de compagnie, elle est institutrice chez Mlle

Isabelle, rectifia Caussanges.

--Tu en es sûr?

--C’est Ozilie qui me l’a avoué.

--Institutrice, dame de compagnie, cela revient au même pour la

circonstance. Et cette Isabelle qui est-ce?

--Je ne la connais pas. Je sais qu’elle est la nièce de M. Chenoncay,

propriétaire de l’enclos voisin de ma maison à Chamarges.

--Tâche de te renseigner encore et enchaînons: Donc, Mlle Isabelle écrit

une lettre, la confie à Mlle Ozilie qui doit à la gare prendre le train.

Elle a prié Ozilie de mettre cette lettre à la poste. Dans l’auto, seule

sur la route, Ozilie trouve le moyen de décacheter--ne te fâche pas;

c’est une supposition--discrètement l’enveloppe qu’on lui a remise.

Espère-t-elle y découvrir des secrets qu’elle a besoin de savoir?

Peut-être. Ozilie commence sa lecture. Mais il y a plusieurs feuillets.

Elle en dépose quelques-uns sur le siège, près d’elle. Le vent les

emporte. C’est clair...

--C’est vraisemblable, approuva Caussanges.

--Grosse émotion d’Ozilie lorsqu’elle s’aperçoit, un peu tard, j’en suis

sûr, de cette disparition. Elle court à la recherche des précieux

papiers. C’est à ce moment que tu la vois venir. Tu viens d’achever ta

première lecture du fragment envolé. Ozilie, très ennuyée, ne peut plus

expédier une lettre ainsi diminuée. Mais si ce garçon qu’elle rencontre

(c’est toi) avait découvert les feuillets égarés! Ozilie s’efforce de te

convertir en allié. Elle te parle la première, t’entraîne à la ville, te

met en confiance pour que, si tu trouves les pages perdues, tu les

expédies à elle-même, à une adresse qu’elle t’indique, non à la maison

où elle réside à Paris et qui ne lui appartient pas, où en tous cas,

elle craint on ne sait quelle surveillance.

--Pourquoi se serait-elle brouillée avec moi, si elle tenait à mes

services?

--Un peu de patience, j’y arrive. Elle te retrouve à la gare de Valence.

Elle t’imaginait à Chamarges. Qu’est-ce que tu fais là? Elle se tient ce

raisonnement qui n’est pas dépourvu de justesse: «Puisque ce monsieur a

pris le train, c’est pour me suivre. Puisqu’il n’habite plus le pays où

la lettre a été perdue, il m’est inutile.» Elle ne veut pas s’encombrer

de ta personne. Elle te le déclare bien carrément. Après, elle

réfléchit, elle trouve plus efficace de pactiser avec toi. Elle est

capable d’un sentiment désintéressé. Mais toi, tu insistes, tu es

maladroit, tu veux connaître son adresse. Aussitôt, elle se sépare de

toi sans hésiter...

--Cela me paraît plein de logique, concéda Pierre Caussanges.

--Plus j’examine la lettre que tu as ramassée, reprit Lonlay, plus ma

version me paraît évidente. La tienne n’est pas mal, mais elle est

incomplète. Il y a cependant une chose que je n’explique pas: quel est

donc cet Evgueny dont il est fait mention dans cette lettre?

--Je ne connais pas d’Evgueny.

--Je m’en doute un peu. C’est une question que je me pose tout haut. Je

vais quand même te lire le passage qui reste pour moi sans solution:

Donne-moi des nouvelles d’Evgueny? Comment supporte-t-il les

événements? que dit-il de mon évasion? Car, pour lui, c’est une

évasion. Qu’il se rassure. (Ne le lui annonce pas, ni à personne). Je

retournerai à N.-T., à cause de toi d’abord, lorsque j’aurai mis

«l’Irréparable» entre Lui et Moi. Toutefois, je voudrais que cet

«Irréparable»--j’en ai plusieurs sous la main--ne fût pas un coup de

folie, comprends-tu?... Mais au contraire quelque chose qui m’agrée et

qui soit parfaitement présentable. Sinon, Evgueny croirait à du

dépit...

--Tu connais cette ville qui est N. T.? Et cet Evgueny? demanda Lonlay.

--Pas du tout.

--Et Ozilie comment est-elle?

--C’est une jeune fille de ma taille, à peu près, expliqua Caussanges.

Elle est grande par conséquent, pour une jeune fille. Une démarche

aisée, souple, bien particulière et reconnaissable quand on l’a

remarquée, ne serait-ce qu’une seule fois.

--Bon. Après? Après la démarche, insista Lonlay. Les yeux? Les cheveux?

--Des cheveux tirant sur le brun, plutôt chatains mais que l’on ne voit

guère sous le chapeau. Des yeux qui paraissent noirs tellement ils sont

brillants. Mais ils sont en réalité gris verts. Tantôt très doux.

Parfois durs avec fermeté. Souvent un peu mélancoliques. De grands cils,

des sourcils bien fournis. Visage ovale.

--Comment était-elle habillée? interrompit Lonlay.

--En blanc.

--Oui. Mais comment?

--Ah! ça, je ne pourrais pas te dire. J’ai vu l’ensemble. J’ai gardé une

impression générale.

--Et dire que c’est pour des gens qui ne voient rien, comme toi, que les

femmes soignent tous les menus détails que tu ne retiens pas!

--Les détails composent l’ensemble favorable.

Lonlay avait gardé les deux feuillets perdus par Ozilie et retrouvés par

Caussanges. Les papiers qu’il froissait l’amenèrent à poser une autre

question.

--Elle est de condition modeste?

--Je le crois.

--Comment le sais-tu?

--Elle me l’a dit et je m’en suis aperçu.

--Achève ta pensée. Elle est de petite aisance et tu es riche... riche

pour deux.

--Maintenant, oui.

--C’est-à-dire que tu vas l’épouser.

--Pourquoi pas? s’étonna Caussanges.

--Épouse-la, si tu veux, mais ne lui écris pas. Tu lui as parlé de ce

beau projet?

--Je ne pouvais pas: je ne la connaissais pas assez.

--C’est cependant un bon procédé pour faire connaissance.

--Mais j’ignore tout de sa vie, de son mystère, de...

--En l’épousant, tu risques au moins de satisfaire à ta curiosité. J’y

insiste par contre: arrange-toi pour savoir qui est cette Mlle Isabelle.

Ainsi tu auras, du même coup quelques précisions sur ta voyageuse

Ozilie.

Lonlay s’était, tout en parlant, dirigé sur la pièce voisine. Il avait

une idée.

--Excuse-moi: un travail à terminer. Une seconde, je reviens. Lis,

réfléchis à mes conclusions, examine si tu n’as rien oublié dons ton

récit...

Lonlay ne revint pas tout de suite. Il mit d’abord de petits copeaux de

bois dans sa cheminée, puis au-dessus du foyer, il fit chauffer la

lettre d’Ozilie.

--Je ne m’étais pas trompé! murmura-t-il.

Les mains du journaliste qui serraient les feuillets découverts à

Chamarges, tremblaient un peu. Sous l’action de la chaleur, entre les

lignes lisibles du texte manuscrit, une autre écriture, plus serrée,

apparut. Une nouvelle lettre secrète se composait et Lonlay la

déchiffrait:

Tu l’avais deviné, chère Gina, c’est bien à cause d’Evgueny que j’ai

dû partir sans même prendre le temps de te faire mes adieux. C’est le

Premier qui m’a paternellement conseillé ce départ. Il pensait comme

moi que cette inclination du Prince n’était que l’effet de

l’imagination d’un sédentaire. L’absence et l’éloignement devaient

avoir promptement raison de ce... (plusieurs mots illisibles...). Mais

surtout, il m’a montré combien la présence d’Ozilie à la Grande Marche

pourrait devenir gênante lorsque le prince serait appelé à de «hautes

destinées». Enfin, il m’a dit: «Lorsqu’on apprendra que vous n’êtes

plus à la cour de Neu-Thorenberg, il nous sera plus facile de faire

croire que le Prince est en Kabardie, parmi ses partisans, comme nous

voulons qu’on le croie quelque prochain jour.»

--Je joue la carte Evgueny! décida Lonlay. Et il se releva pour prendre

rapidement note du texte roussi qui s’imprimait sous le souffle du

brasier. Certains paragraphes surtout, retenaient son attention:

J’ai quitté ce pays de Chamarges où je m’ennuyais décidément trop,

pour vivre à Paris. J’habiterai en hôtel et non dans l’appartement de

mon oncle...

Ici plusieurs lignes mal venues, puis ceci qui avait trait visiblement

au Prince:

Il me semble qu’il est resté cet enfant frivole sur lequel nul poids

de couronne ne doit peser. Quant à moi, j’ai changé depuis le jour où

j’ai pris la fuite de cette maison où je n’étais plus en sûreté.

Un jour, dans la grande allée du jardin, il eut l’inconscience de me

répéter qu’il m’aimait. Moi, aussi, à ce moment, je croyais l’aimer un

peu. Nous étions des enfants l’un et l’autre...

Lonlay transcrivit également ce passage tronqué, l’encre sympathique

employée pour la correspondance secrète ayant dû s’effacer par plaques:

Au fond, dois-je l’avouer? Je ne regrette pas cet homme inconsistant

dont on ne pourra jamais rien faire;... Un prince, peut-être. Mais pas

un roi.

--C’est bien curieux, observa Lonlay, ces lignes sont visibles pour moi

juste au moment où les dépêches officielles annoncent que le Prince

Evgueny, héritier du trône de Kabardie, se trouve dans ce pays en pleine

agitation pour la plus grande joie des Anglais.

*

* *

Caussanges, pendant ce temps, attendait sans impatience. Il ne pensait

pas à s’étonner de l’absence du journaliste qui était assez coutumier de

ces façons. Lorsque celui-ci reparut, un instant plus tard, Caussanges

reprit la conversation presque au point où il l’avait laissée.

--Pour conclure, tu ne me conseilles pas de lui renvoyer sa lettre?

--Il vaut mieux la garder, répondit Lonlay.

--Et pourquoi? demanda Caussanges, surpris surtout par le ton de cette

riposte.

Comme il relevait la tête, il vit le visage soucieux de son ami.

--Pourquoi la garder?

--Je trouve cette lettre étrange.

Lonlay fut sur le point de raconter sa découverte. Mais il connaissait

l’imprudence de Caussanges.

--Les jambages des mots sont bizarres, ajouta-t-il et les intervalles

entre chaque ligne me paraissent bien longs.

--Ce qui te permet un diagnostic?...

Lonlay regarda Caussanges. Évidemment ce dernier ne se doutait de rien,

il n’avait rien deviné...

--J’ai la conviction, assura Lonlay, que toutes mes hypothèses sur

Ozilie sont fausses. Il y a autre chose.

--Je m’en doutais, affirma Caussanges presque joyeux.

L’idée d’une Ozilie, dame de compagnie, décachetant une lettre qu’on lui

a confiée, lui déplaisait. «Ce sont des choses qu’un esprit droit ne

fait jamais», se disait-il...

--Que décides-tu?

--Je ne sais pas encore, avoua Caussanges.

--N’écris pas à Ozilie. Attends... Garde sa lettre précieusement. Je te

la plie sous enveloppe...

Lonlay se disait: «Dois-je le mettre au courant de ce que j’ai lu? Il va

faire des bêtises...»

--Je vais essayer de me renseigner sur ta jeune personne. Sortons

ensemble, veux-tu? Tu me parleras encore d’Ozilie, tu m’accompagneras

jusqu’au journal. Je ne m’attarderai pas...

--Après le journal, où iras-tu? demanda Caussanges.

--Je prendrai le train.

--Ah! Tu iras loin?

--Je pense que je vais réussir... oui, «réussir» un assez joli

reportage.

Mais Lonlay n’en dit pas plus sur ce sujet-là. Pour ces sortes de

travaux, la discrétion était de rigueur.

* * * * *

Toutefois, on peut affirmer qu’arrivé à son journal, il se rendit dans

le bureau du rédacteur en chef.

--Vous savez, ce Prince de Kabardie...

--Qui combat, dans son pays..., répliqua l’autre par hasard au courant.

--Oui. Je sais où il est... Je pourrais le voir, lui parler peut-être.

--Un déplacement important?

--Quelque chose comme la Suisse.

--Prenez un bon pour la caisse, répondit le rédacteur en chef, après une

seconde de réflexion. Puis il ajouta:

--A quand votre premier télégramme?

--Dans trois jours, quatre au plus...

--Au revoir, Lonlay. Bon voyage...

VI

RETOUR A L’EXPÉDITEUR

Il faut croire que nul pouvoir au monde ne peut retenir certaines

personnes sur le point de commettre une sottise, surtout lorsque cette

sottise doit entraîner pour elles des conséquences imprévues et

fâcheuses.

«N’écris pas!» conseillait Lonlay-Labbaye. Après réflexions, Pierre

Caussanges n’envoya pas à Mlle Ozilie la lettre qu’il avait préparée,

mais une nouvelle lettre qu’il composa.

Il garantissait à la jeune fille qu’il avait prié les gens de sa villa

de Chamarges de rechercher sur la route les deux feuillets emportés par

le vent, qu’il expédierait ces deux feuillets sitôt qu’il les aurait

reçus, si par hasard on les découvrait... A ces précisions, Caussanges

trouva opportun d’ajouter un post-scriptum soigneusement étudié.

J’avais bien deviné à certains signes, à certains détails que vous

n’étiez pas une riche héritière, comme vous avez pensé que je le

supposais. J’avais compris, au contraire, que vous étiez une honnête

fille, de bonne éducation, certes..., etc...

Puis il cacheta son envoi, mit l’adresse «poste-restante, bureau

Danton.» Un moment, il songea qu’il lui serait aisé de surveiller les

abords de ce bureau, mais il renonça à ce projet comme indigne de lui.

Et aussi parce qu’il le jugea impraticable.

Caussanges, cette fois-ci, ne se trompait point.

*

* *

C’était, en effet, Trophime Trophimova, une slave blonde, femme de

chambre de Mlle Ozilie, qui retirait les lettres que cette dernière se

faisait adresser à la poste.

Lorsqu’elle ouvrit la lettre de Caussanges, Ozilie se dit:

--Je m’en doutais. Il n’a pas encore osé me renvoyer mes deux feuillets

qu’il a ramassés sur la route de Chamarges. Ces feuillets, il les avait

déjà lorsque je lui ai parlé pour la première fois. Il les a lus et il

les a gardés sur lui. Le prochain courrier me les apportera,

«miraculeusement dénichés dans un buisson par un domestique» de ce

Monsieur.

Mais lorsque la jeune fille en vint aux dernières lignes («J’avais bien

deviné... que vous n’étiez point une riche héritière...»), c’est-à-dire

au post-scriptum qu’une femme ne néglige jamais parce qu’elle pense

toujours y découvrir l’essentiel de ce qu’on lui mande, elle secoua la

tête.

--L’imbécile! murmura-t-elle sur un ton d’irrémédiable mépris.

*

* *

Trois jours plus tard, Ozilie recevait une deuxième lettre de

Caussanges. Tout de suite, elle en reconnut l’écriture. Quelles

nouvelles protestations? Et à quoi bon décacheter cette lourde

enveloppe? Ozilie hésitait. Mais peut-être Caussanges lui envoyait-il

les deux feuillets perdus?

Ozilie les retira en effet, craquelés par un long séjour en poche.

Caussanges ne précisait pas comment ces feuillets avaient été

recueillis, mais parlait du hasard, de la chance et du flair de son

jardinier. Ozilie riait en lisant ces grosses explications. Elle se

sentait à présent portée à l’indulgence pour ce singulier garçon qui,

sur une page d’envoi, lui rappelait avec gaucherie un choix de ses

anciens propos:

C’est vous-même qui m’avez offert votre amitié, c’est vous-même qui

m’avez proposé alliance et maintenant vous ne me connaissez plus!

--C’est pourtant vrai, reconnut la jeune fille.

Mais les feuillets qu’elle avait cru un moment perdus attirèrent son

attention.

--Comme ils sont durcis et cassants!...

«Trophime, ajouta-t-elle, écris donc à Chamarges pour savoir le temps

qu’il a fait depuis notre départ: orages, pluies ou grand soleil.

--Je puis répondre tout de suite à Mademoiselle, assura Trophime. Une

lettre que l’on m’a remise ce matin m’annonce qu’il a plu

continuellement, sans arrêt, même que le torrent a grossi comme il ne le

fait guère qu’au commencement de l’hiver.

Ozilie sourit de nouveau:

--Je vais te dicter une réponse, reprit-elle. Écris.

--Mais je fais des fautes!

--Tant mieux. Écris:

Des nouvelles de Chamarges que j’ai reçues ce matin en même temps que

votre aimable envoi m’ont appris que des orages avaient inondé la

campagne. J’espère que vos gens n’ont pas été trop mouillés au cours

de leurs recherches, pas plus mouillés que les deux feuillets perdus

et miraculeusement préservés des œuvres de la tempête...

J’ai lu vos lettres à mon retour à Paris, car je m’étais absentée une

semaine. Comment vous remercier?...

Cependant Ozilie tournait dans ses mains les feuillets que Caussanges

lui avait expédiés. Déjà elle les froissait et les transformait peu à

peu en une sorte de boulette qu’elle se proposait de jeter dans la

cheminée, lorsque, surprise encore par la fragilité du papier qui se

brisait sous ses doigts, elle l’examina.

Sur cette lettre, qui avait dû être exposée au-dessus d’un foyer, entre

les lignes écrites à l’encre ordinaire, des caractères inconnus, d’une

couleur roussie, se lisaient facilement...

Ozilie pâlit. Elle regarda devant elle. Puis à Trophime Trophimova qui

attendait:

--Cela suffira. Prépare tes valises. Nous allons partir.

--Encore!... Et cette lettre qui n’est pas finie?

--Inutile.

--Vous ne répondez pas à ce monsieur?

--Quel monsieur? Donne-moi ce que tu as fait.

Ozilie s’approcha de la cheminée, y déposa les deux lettres, celle que

Trophime venait de transcrire et les feuillets «retrouvés» sur la route

de Chamarges.

--Une allumette...

Ozilie attendit que les papiers fussent consumés, puis elle compléta sa

première décision.

--Cette histoire-là est terminée.

--Qu’allons-nous faire?

--Il y a bien d’autres distractions...

--Ah oui, conclut Trophime. Je les connais... Les voyages encore...

*

* *

Le soir même, Caussanges envoyait quelques mots à Lonlay pour l’avertir

qu’il avait fait tenir à Mlle Ozilie la lettre de la route de Chamarges.

«J’ai trouvé ce procédé plus loyal», ajoutait Caussanges.

--C’est de ma faute, constata Lonlay. J’aurais dû prévoir que Caussanges

agirait ainsi. La jeune personne va se tenir sur la défensive à présent!

DEUXIÈME PARTIE

LES DÉLÉGUÉS DE SON ALTESSE

Le romanesque chez moi s’étendait à l’amour, à la bravoure, à

tout.

Stendhal.

I

Les dieux de la tribu · 第 2 / 12 段