--J’ai été élevée en partie à la cour de Kabardie et en dern

ÉMILE ZAVIE

LES DIEUX

DE LA TRIBU

nrf

PARIS

ÉDITIONS DE LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

3, RUE DE GRENELLE, 1929

DU MÊME AUTEUR

PRISONNIERS EN ALLEMAGNE, Préface d’Henry CÉARD de l’Académie Goncourt

(_Berger-Levrault_, 1917).

LA RETRAITE, roman. (_Renaissance du Livre_, 1918).

D’ARCHANGEL AU GOLFE PERSIQUE, aventures de cinquante Français (_Cité

des Livres_, 1919).

PARIS-MARSEILLE, roman (_Renaissance du Livre_, 1921).

POUTNICK LE PROSCRIT, roman (_Renaissance du Livre_, 1922).

SOUS LES MURS DE BAGDAD, roman (_Renaissance du Livre_, 1923).

LA MAISON DES TROIS FIANCÉES, roman (_N. R. F._, 1925).

LA COURSE AUX REBELLES, roman (_N. R. F._, 1928).

LES BEAUX SOIRS DE L’IRAN, roman contemporain en Perse. Préface de M.

André BILLY (_Édition définitive N. R. F._, 1929).

A PARAITRE

CHAABANE, roman (_N. R. F._).

CONFESSIONS POSTHUMES DE SIX ÉCRIVAINS CÉLÈBRES ET D’UN AUTRE ÉCRIVAIN,

pastiches (Jacques BERNARD, édit.).

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, CENT NEUF

EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA, AU

FILIGRANE DE LA N. R. F., DONT NEUF EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS A

à I, ET CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE

FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I à C ET SIX CENT QUARANTE-SEPT EXEMPLAIRES

RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL

LAFUMA-NAVARRE, DONT DIX-SEPT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a à

q, SIX CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 600, ET TRENTE EXEMPLAIRES

D’AUTEUR NUMÉROTÉS DE 601 à 630, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET

AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.

EXEMPLAIRE Nº

TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS

Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1929.

A

ANDRÉ BILLY

qui

a connu

LONLAY-LABBAYE

et

quelques autres...

INTRODUCTION

CONVERSATION AVEC L’AUTEUR

--Je sais tout ce que l’on peut reprocher à ce livre qui commence par

une histoire pour rebondir dans une autre, comme cela se rencontre dans

la réalité qui est imprévue et point délimitée par les règles d’un code

que certains mainteneurs du roman estiment sans doute immuables... Mais

leurs soucis importent peu.

Ainsi me parla mon ami Lonlay-Labbaye, journaliste notable, le matin où

il déposa sur mon bureau un important manuscrit.

--Pourquoi cette plaidoirie? lui dis-je.

Je tournais d’un doigt épouvanté les pages dactylographiées de son

ouvrage, car déjà je songeais: «Tout cela qu’il me faudra lire pour

donner ensuite un avis favorable».

--Leurs soucis importent peu, reprit Lonlay-Labbaye. Tu liras ce livre.

Et tu le publieras. Pas sous mon nom. Ce serait mon premier. Mais toi

qui en as déjà écrit quelques-uns, tu peux le mettre sous ta signature.

Il passera inaperçu...

--Merci...

--Il passera inaperçu dans ta production s’il n’est pas réussi ou s’il

est hors de portée du public... Mais moi, je ne veux plus en entendre

parler.

--Je ne comprends pas.

--C’est pourtant simple. Par contre, tâche de garder le titre que j’ai

trouvé.

--Les _Dieux de la Tribu_?...

--Oui. Il te déplaît?

--Non. Mais je ne saisis pas...

--J’ai lu quelque part dans les vieilles chroniques de voyages, que

lorsqu’un sauvage se déplaçait, il emportait avec lui les divinités de

sa case, de sa tribu. C’est-à-dire ses façons de voir, de juger,

d’interpréter les hommes, les événements et les choses inconnues.

«Nous de même. Chacun suit les règles de sa famille, de son clan...»

--Les commerçants ne veulent pas de protêts, les bourgeois pas de

scandale, les militaires pas d’histoires...

--Si tu veux...

--Tout cela n’est pas nouveau. Mais tu l’exposes un peu mieux, je pense,

au cours de ton récit?

--Non. Ça ralentirait le train du livre...

--Pas une seule explication? C’est contraire aux principes. Alors, il

faut une préface?

--C’est cela. Tu écriras cette préface.

--Tu me rappelles ces romanciers qui ayant composé un roman, publient

ensuite le «journal» de ce roman pour étaler devant le public leurs

ratures, leurs hésitations, leurs recherches et leurs fiches, pour

s’excuser d’avoir, quand même, manqué leur chef-d’œuvre.

--Peut-être...

--Une autre question. En feuilletant ton ouvrage, je vois souvent

apparaître ton nom: Lonlay-Labbaye. Est-ce donc une justification du

journalisme que tu as voulu présenter?

--Quelle idée! il n’y a pas plus lieu de justifier le journalisme que la

diplomatie ou la médecine. Mais d’après toi, le journalisme serait donc

attaqué?

--On lui reproche de compter de mauvais journalistes.

--Il y a de mauvais ouvriers partout.

--On lui reproche d’embaucher de détestables écrivains et certains

veulent que le journalisme soit une école d’écrivains.

--Comme la diplomatie, sans doute? La vérité c’est qu’il n’y a aucune

corrélation forcée entre un journaliste et un écrivain, pas plus

qu’entre un médecin, un officier, un diplomate et un écrivain. Le

journalisme a autant de rapport avec la littérature qu’avec la

diplomatie par exemple. Un journaliste raconte ce qu’il a vu ou entendu

ou appris; un diplomate, un soldat, établissent leur rapport, un médecin

sa thèse... Ce qui fait que l’on rencontre des gens qui sont écrivains

et diplomates, écrivains et marins, écrivains et journalistes. Ce ne

sont pas, de droit, ni les meilleurs des écrivains, ni les plus

courageux des marins, ni les plus habiles des journalistes, ni les plus

sages des diplomates.

«Toutefois, le journalisme comme l’armée, la marine, la médecine ou la

diplomatie permet à un romancier de voir beaucoup de choses, d’entendre,

d’agir, d’observer.

--Selon toi, les écrivains se recrutent partout...

--Je n’ai voulu écrire ni un pamphlet ni une plaidoirie, reprit Lonlay

qui ne m’écoutait pas.

--Quelle sorte d’histoire as-tu donc enfermée là-dedans?

--Une histoire...

Et c’est en vain qu’à partir de ce moment, j’essayai d’interroger mon

ami. A toutes mes questions, il opposait cette tranquille froideur

britannique, héritage du pays où il fut élevé. En effet, né à Londres de

parents parisiens, il a vécu en Angleterre et n’a appris le français

qu’assez tard. S’il écrit peut-être dans un style laborieux, il n’en

reste pas moins un des plus experts journalistes de ce temps, entendez:

un des plus adroits dénicheurs de nouvelles, aimant son métier par goût,

l’accomplissant avec probité, ce qui, chez les professionnels, est plus

courant qu’on ne le croit généralement.

Cependant, je parvins à deviner, à cause même des silences de Lonlay,

que le récit qu’il m’apportait n’était pas autre chose qu’une histoire

surprise en marge de ses déplacements mêlée à l’un des reportages qu’il

avait accompli, une enquête enfin, avec ces à-côtés de coulisses que

l’on ne divulgue jamais, toute une expérience personnelle que l’on n’a

pas l’habitude encore de distribuer dans les colonnes des quotidiens.

--Si tu lis, tu verras, conclut-il.

Lonlay-Labbaye ne me confia pas davantage qu’il était l’un des héros de

son ouvrage. Mais sur ce point, aucun doute, puisqu’il n’avait pas

hésité à se mettre lui-même en scène. Fallait-il voir là une des raisons

qui l’empêchaient de signer son premier livre?

Cette histoire d’Ozilie et d’Evgueny que je n’ai pas osé retoucher, tant

il me semblait difficile de la mettre au ton coutumier d’un récit de

chez nous, à moins de la recommencer entièrement, surprendra sans doute

un peu le lecteur français par ses remous psychologiques et aussi par la

marche même de son action, tantôt rapide, tantôt fuyante, selon le

mouvement déconcertant de la vie réelle, qu’elle semble suivre dans ses

détours, ses montées et ses descentes, toutes surprises qui ne sont pas

régies par les habituelles traditions d’un genre--le roman--qui a fini

par s’emparer de tous les autres.

Du moins j’aurai prévenu le lecteur.

E. Z.

PREMIÈRE PARTIE

A CAUSE D’UNE LETTRE PERDUE

Sombre comme la nuit et comme elle peu sûre.

Michelet.

I

UNE RENCONTRE SUR LA ROUTE

Voici comment les événements commencèrent.

Au moment où il refermait la porte de la villa, il entendit le jardinier

prévenir sa femme:

--Il vient de sortir comme d’habitude.

Pierre Caussanges s’en allait, en effet, sur la route de Chamarges, pour

sa promenade de chaque soir. Il songea: «Tout ce que je fais est

signalé. Cependant, je me soucie peu de ces gens. Ce jardinier, comme

j’étais loin de penser à lui!»

Caussanges marchait vite à cause de l’air de plus en plus vif. Les

premiers froids approchaient et la fraîcheur des nuits, cet octobre,

s’annonçait bien avant la fin du jour. Depuis que la bise avait fui, le

vent lombard, comme on le nomme en ce pays de montagnes, soulevait à la

rencontre du crépuscule des poussières assoupies.

Près de la maison des Rouzan, Caussanges s’arrêta. Sa cigarette venait

de s’éteindre. Il usa cinq allumettes. Peine inutile. Pour se mettre à

l’abri, il descendit dans un fossé, pas très profond, creusé en

contre-bas, pour l’écoulement des eaux de pluie.

Et c’est alors qu’il aperçut, accrochée aux ronces, une feuille de

papier que la bourrasque avait emportée jusque-là. Pierre cueillit la

lettre. Pas de signature. Une douteuse initiale soulignait les

salutations de la fin. Pas de date non plus. Pas d’indication d’origine.

Sur les deux feuillets à peine froissés, aucun nom, pas de

renseignement. Caussanges se mit à lire:

Il est donc venu--disait le texte--comme je te l’avais annoncé et mon

oncle l’a reçu. Il s’est montré très aimable, mais peu communicatif.

Et il a su disparaître heureusement presque tout de suite. On lui a

montré la propriété, la maison, le parc...

«C’est une jeune fille qui a écrit ces lignes, sans doute à propos d’un

fiancé...», pensa Caussanges.

Mais il ne me plaît point--reprenait la lettre--Il est trop serviable,

serviteur même. Il dit: «ô Mademoiselle!» «Votre goût»... Il en est

obséquieux... J’ai horreur de ce genre d’hommes. Et toi? Moi, je

prends mon air le plus «étrangère» pour lui répondre. J’affecte de ne

pas comprendre.

Et puis il semble croire que je suis très riche. Il évalue d’avance ce

que je représente car il est certain que j’hériterai de tout ce qu’il

découvre.

Ces aveux inespérés que le malicieux hasard lui mandait par le sans fil

du vent, divertissaient Pierre Caussanges. Il en oubliait de remonter

sur la route.

Un beau parti! Tu entends? Je suis un beau parti... Eh bien, tous ces

gens que l’on m’a présentés ces jours-ci me déplaisent. Ils viennent

mais ne me voient pas. Ils regardent ce qui m’entoure, le «décor»

comme disait Evgueny. Et puis ils me découvrent après, s’ils ont le

temps. On les sent décidés alors à me faire tous les compliments,

encouragés par ce qu’ils ont vu avant. Comme j’ai envie de leur dire

que je suis pauvre, que rien de tout ce qu’ils ont évalué ne me

reviendra et que je ne dois compter que sur mon travail pour vivre!

Est-ce une indiscrétion grave de lire une lettre perdue, recueillie sur

le bord d’un chemin? Caussanges se sentait presque gêné par la tournure

de ces confidences. Il releva la tête, vit la campagne déserte jusqu’à

l’horizon de cyprès... Il poursuivit sa lecture; toutefois il allégea

son inquiétude en sautant quelques lignes et reprit un peu plus bas.

Lorsqu’on lui a fait voir les tableaux d’ancêtres--pas les miens, ceux

de mon oncle qui les a pris je ne sais où--il n’a pas eu l’air de

croire en leur authenticité. Je l’ai bien senti parce que je

l’observais. Que je n’y croie pas, moi, c’est déjà un peu fort. Mais

lui, il aurait pu faire semblant... Peut-être n’était-il ému que par

leur valeur marchande...

Pierre tourna le feuillet. Il lisait non par une indiscrète curiosité,

mais pour glaner quelques détails qui le mettraient sur la piste du

propriétaire de la lettre. Rassuré par cette explication qu’il venait de

se donner comme excuse, Caussanges reprit au hasard:

Tu vas dire que je cherche un peu trop l’oiseau bleu de l’absolu.

Peut-être. Mais tu oublies que je suis pressée. Donc, je dois juger

vite. Je te tiendrai au courant tout de même, si cela t’amuse.

Donne-moi des nouvelles d’Evgueny. Comment supporte-t-il les

événements?

Ce nom d’Evgueny qu’il rencontrait pour la deuxième fois intriguait

Caussanges. Il continua dès lors sans rien omettre:

... les événements? Que dit-il de mon évasion? Car, pour lui, c’est

une évasion. Qu’il se rassure, (Ne le lui annonce pas, ni à personne)

je retournerai à N.-T. à cause de toi, d’abord, lorsque j’aurai mis

«l’Irréparable»--j’en ai plusieurs sous la main--entre Lui et Moi.

Mais je voudrais que cet «Irréparable» ne fût pas un coup de folie,

comprends-tu? Au contraire: quelque chose qui m’agrée et qui soit

parfaitement présentable. Sinon, Evgueny croirait à du dépit.

Ainsi, pour unique indice, un nom. La fin de la lettre ne contenait que

des politesses, diverses recommandations et des baisers à distribuer.

Mille caresses à Frieda. Comment se comporte Seringa? Taurus va-t-il

bien? Et Rocamadour, «gardien-des-portes-sacrées», que devient-il?

«Tout ça, ce sont des noms d’animaux», conclut Caussanges pour lui-même.

Puis il examina la lettre. Le papier n’en était pas recherché.

L’écriture s’y inscrivait fortement avec des espaces entre chaque mot et

d’assez larges interlignes. Quelle femme pressée griffonna cette

confession? A quelle inconnue était-elle adressée? Quelle étourdie enfin

laissa ces aveux s’envoler?

*

* *

Le ronflement bien connu d’un moteur...

Pierre Caussanges leva la tête. Presque aussitôt l’avant d’une

automobile se mit à grandir. Dans la voiture, une femme, debout,

examinait chaque côté de la route.

«C’est celle qui a égaré cette lettre», se dit Caussanges. Et d’un geste

irréfléchi, il glissa les feuillets qu’il avait lus dans sa poche. Un

geste comme celui-là suffit, parfois, pour déchaîner des complications

endormies. Puis Caussanges sortit de son abri.

Sur la route, il était furieux contre lui-même: «J’aurais dû jeter cette

lettre.» Mais comment s’en débarrasser à présent?

Cependant l’automobile s’était arrêtée. La jeune femme sauta à terre.

«Si je lui demandais: «Mademoiselle, est-ce vous qui?...»

Ce fut l’inconnue qui parla la première:

--Excusez-moi, Monsieur. Auriez-vous, par hasard, découvert tout à

l’heure, une feuille?... que j’avais placée près de moi, sur la

banquette? Un coup de vent la fit partir. Je viens seulement de m’en

apercevoir. Depuis, je cherche...

Elle s’exprimait d’une voix qui détachait chaque mot et le jetait en

avant. «Elle n’est pas française», estima Caussanges. Il répondit:

--Une lettre?

--Une lettre, précisément, reprit-elle.

Elle ajouta avec vivacité:

--Vous l’avez trouvée, n’est-ce pas?

Elle considérait ce grand jeune homme maigre et blond. Lui sentait qu’on

l’évaluait: «Trente ans au moins, peut-être trente-huit. Un imperméable

trop long pour sa taille qui est longue, des bottines trop solides, des

yeux bleus, une cravate comme un nœud de soulier. Professeur ou

fonctionnaire?» Ainsi Caussanges interprétait le regard de la dame en

auto. Elle reprit:

--Cette lettre, sans intérêt d’ailleurs, contenait une adresse de

villégiature dont je ne me souviens pas. Or, je ne sais comment répondre

à celle qui m’écrivait.

--C’est bien désagréable, constata Caussanges.

Il ne pouvait se résoudre à remettre la lettre qu’il avait trouvée.

Pourquoi? A cause du regard ironique de celle qui parlait? Il essayait

de la définir: «C’est une voyageuse avec un chapeau ordinaire, un

manteau comme on en voit sur toutes les épaules».

--Alors, vous ne savez rien? conclut la jeune femme.

--Non. Mais en cherchant.

--J’ai déjà cherché. Excusez-moi, Monsieur...

C’était fini. Elle allait disparaître. Et il ne la reverrait plus.

Jamais. Comment retarder ce départ fatal?

--De quel côté cette lettre s’est-elle envolée? demanda Caussanges.

--Du côté droit, répliqua la jeune femme. Mais cela ne prouve rien,

affirma-t-elle.

--Vous avez regardé des deux côtés du chemin?

--Certainement. Mais peut-être, vous, vous auriez plus de chance.

Quelle obscure malice Pierre Caussanges crut-il discerner dans cette

remarque? L’idée que cette jeune femme qu’il ne connaissait pas, pouvait

mal le juger, lui déplut. «Elle s’imagine que j’ai ramassé sa lettre?»

Il était sincèrement indigné.

--Je suis sûre que ma lettre n’est pas loin. Je lisais n’est-ce pas? Un

coup de vent. Je baisse la tête. La lettre était près de moi dans cette

voiture découverte. Je me suis aperçue beaucoup trop tard que ma lettre

était partie. Alors, je suis revenue... A ce moment-là, vous étiez

derrière moi, enfin derrière la voiture?

--Oh! très loin derrière vous...

--Vous alliez au village?

--Quel village?

--Celui qui est là-bas...

Et elle désignait de son doigt ganté, des toits rouges, parmi des

arbres. Le village dont elle parlait, c’est ce que Caussanges, comme les

gens du pays, appelaient la ville.

--Oui, dit-il, j’allais jusque-là.

--A pied?

--Sans doute. C’est ma promenade de chaque soir.

--Régulièrement?

--A peu près...

--Alors, vous vous ferez mouiller tout à l’heure...

--J’en ai peur.

--Vous êtes forcé maintenant, pour avoir un abri, d’arriver rapidement

au village. Voulez-vous monter dans l’auto? Je vous y conduirai.

--Et la lettre? s’étonna Caussanges.

--Tant pis pour elle! Vous ne l’avez pas vue. Moi non plus. Donc elle

est perdue...

--Et votre réponse?

--Je ne répondrai pas.

--Mais... votre amie sera inquiète.

--Elle m’écrira de nouveau. Je lui dirai la vérité.

--Que la lettre s’est égarée?

--Non! Pourquoi entrer dans tous les détails, ricana-t-elle. «Le reste

est silence», comme l’écrit Shakespeare. Ne vous inquiétez pas et

montez.

* * * * *

Caussanges s’assit dans l’automobile. La route maintenant défilait à

droite et à gauche. Préoccupé par la lettre qu’il portait sur lui, il

demanda:

--Vous reviendrez par ici, Mademoiselle?

--Comment dites-vous: «par ici?»

--Je veux dire: vous allez à la ville, mais vous reviendrez ce soir par

ce même chemin?

--Je crois que vous m’interrogez?... Puisque vous y tenez, sachez...

Il fit un geste de protestation.

--Sachez que je vais prendre le train ce soir et que je retourne à

Paris.

--Vous habitez Paris?

--Non, Monsieur.

Et elle éclata de rire.

--Je vais à Wien.

--A Wien?

--Oui, en Autriche. C’est loin, n’est-ce pas?

--Vous passez par Paris?

--Non, je ne m’arrête pas.

Après un silence, la jeune femme commença:

--Et maintenant que vous ne me demandez plus rien, je vais à mon tour

vous poser quelques questions.

--Tout à votre disposition.

--D’abord, reviendrez-vous sur cette route, pour regagner votre maison?

Oui! Eh bien, si par hasard vous trouviez la lettre que je cherchais

tout à l’heure, vous seriez bien aimable de la recueillir.

--Et où vous l’enverrai-je? dit-il avec trop d’empressement.

--J’allais vous le préciser...

Elle parut calculer...

--Voyons, je serai à Paris demain... J’y resterai trois ou quatre

jours... Mais je ne puis la faire expédier là où je serai.

Comme si elle se décidait tout d’un coup:

--Adressez-la à mon nom, voulez-vous: «Ozilie de Wicheslaw, poste

restante, bureau de la rue Danton». Je ne sais pas le numéro du bureau.

Mais l’adresse est suffisante. Vous vous souviendrez?

Caussanges répéta docilement.

--Écrivez le nom si vous craignez de l’oublier. Les Français retiennent

difficilement les noms étrangers.

--Je ne puis déjà plus oublier le vôtre, déclara Caussanges.

Ozilie de Wicheslaw n’eut pas l’air d’entendre ce compliment. Elle

répliqua:

--Tant mieux. Je vous souhaite de réussir dans votre recherche. Merci

grandement.

Elle rectifia aussitôt:

--Merci beaucoup.

--Et moi, je vous souhaite bon voyage... Mademoiselle?

Il parut, cette fois, hésiter sur «Mademoiselle».

--Oui, Mademoiselle, vous pouvez ainsi dire. Adieu, Monsieur.

On était arrivé aux premières maisons de la ville. L’automobile

s’arrêta. Mais déjà un orage s’amoncelait dans le ciel. Des nuages

prenaient de l’avance sur la nuit.

--Vous avez des courses à faire en ville? demanda la jeune fille.

--Non. Aucune. Je me promenais, voilà tout.

--Alors, si je ne vous avais pas dit de monter dans la voiture, vous ne

seriez pas venu jusqu’ici?

--Probablement.

--Eh bien, reprit Ozilie, accompagnez-moi à la gare. L’auto vous

ramènera chez vous, puisque de toutes façons, Antonin (c’est le

machiniste) doit rentrer à la maison.

Caussanges hésitait.

--Acceptez-vous?

«J’ai l’habitude,--ajouta-t-elle, pour réprimer ce qu’avait de trop

impératif sa façon d’être obligeante,--j’ai l’habitude de vouloir vite,

d’agir vite et de ne jamais revenir sur une décision.

--C’est oui, répondit Caussanges.

--Directement à la gare, ordonna-t-elle.

L’automobile repartit.

II

DEUX DÉPARTS PRESSÉS

La gare: un jardin, des voitures, l’affairement et la nonchalance d’une

gare du Midi français. Le train était naturellement en retard.

--Vous me tenez compagnie, décida Ozilie tandis que son chauffeur allait

lui prendre son billet...

Et pour rassurer Caussanges, elle ajouta:

--Antonin vous attendra...

--Vous pouvez renvoyer Antonin. Le temps est couvert mais il ne pleuvra

pas. Je rentrerai à pied.

--Comme il vous plaira.

Elle prévint aussitôt le chauffeur qu’il pouvait rentrer.

--J’ai déposé dans le compartiment de Mademoiselle le manteau et la

valise de Mademoiselle, répondit Antonin.

* * * * *

Alors, sur le quai de cette petite station, tandis que des sonnettes

tintaient continuellement, Ozilie de Wicheslaw interrogea son compagnon.

Ce fut un interrogatoire adroit et discret. Elle apprit ainsi que

Caussanges convalescent, se reposait dans ce pays depuis trois semaines.

Auparavant il habitait Paris. D’autre part, un héritage inespéré l’avait

mis à l’abri du besoin. Il ne savait pas s’il retournerait à Paris.

Cependant la campagne l’ennuyait. Il appartenait à l’enseignement...

Ozilie écoutait Caussanges sans l’interrompre. Elle semblait

l’approuver. «J’ai tout deviné, sauf l’héritage», se disait-elle. Tout

d’un coup:

--Mais quel est votre nom?

--Caussanges. Pierre Caussanges.

Et il se mit à parler de la propriété dont le sort lui avait fait don.

--Où est-elle située?

Il précisa:

--Sur la route de Chamarges, à droite...

--Je vois, dit-elle. Ces terres avec cette maison qui s’étendent du

ravin jusqu’au bois...

--Oui, répondit-il, heureux qu’elle eût remarqué son domaine.

Cette nuance, Ozilie, la saisit. Elle reprit:

--La propriété de Mlle Isabelle est voisine.

--En face. Vous connaissez Mlle Isabelle?

--Et vous? demanda-t-elle.

--Moi? Pas du tout. Je sais, comme tout le monde, qu’elle habite chez

son oncle. Et si je l’ai aperçue ce n’est que de loin, par hasard, et

encore je ne suis pas sûr si c’était elle ou une de ses amies.

--Tiens! On peut donc apercevoir de chez vous ce qui se passe chez Mlle

Isabelle?

Pierre Caussanges interdit, tout d’abord, prit le parti de rire:

--Oui, de la terrasse, avoua-t-il. Le matin, en sortant de chez moi,

sans chercher à être indiscret, je découvrais toute l’aile gauche de la

maison de Mlle Isabelle.

--Mais vous, demanda-t-il avec un empressement chargé d’hésitation, vous

connaissez beaucoup Mlle Isabelle?

--Il n’est pas difficile de la connaître un peu mieux que vous, en

effet, répliqua-t-elle malicieuse.

Toutefois, Ozilie n’ajouta rien d’autre sur ce sujet, mais estimant que

Pierre Caussanges avait fini de parler de lui-même, elle jugea

nécessaire de dire quelques mots. Elle s’arrêta près d’un train de

marchandises qui encombrait les voies. Un employé passait, entraîné par

un lourd chariot de bagages. Une locomotive essoufflée, haletait...

--Des gares comme celle-ci, commença Ozilie, dans des paysages pauvres

et poussiéreux, toujours sous la menace d’une révolution, me rappellent

jusqu’à l’obsession mon enfance et ma jeunesse.

Ozilie de Wicheslaw parlait d’une voix vive et chantante. Rien ne

restait de ce ton saccadé qu’elle avait pris sur la route, tout à

l’heure, pour adresser la parole à Caussanges.

--J’ai été élevée en partie à la cour de Kabardie et en dernier lieu à

Thorenberg où la cour s’était réfugiée après le coup d’État du premier

chambellan. Comme mon nom vous l’indique, je suis d’origine autrichienne

par mon père, mais ma mère était née en France, d’une famille française.

Elle fut obligée d’arrêter son récit. Un convoi partait avec un grand

fracas de vitres, de roues, de sifflets et de fumée...

--J’ai été beaucoup «voyagée», dit-elle encore et j’ai de nombreuses

langues eu l’occasion d’apprendre.

Ozilie parfois, s’exprimait lentement, cherchant ses mots, traduisant à

mesure en français, semblait-il, ce qu’elle évoquait dans sa langue

d’origine, puis elle accélérait de nouveau:

--Je les parle assez couramment, comme le français, c’est-à-dire aussi

mal. Non, ne me complimentez pas.

Mais Caussanges ne songeait pas à la complimenter. Il écoutait les

confidences. Cette facilité de paroles et d’aveux, il l’excusait, la

mettant sur le compte des différences de races et d’éducation. Ozilie

poursuivait:

--Je ne retournerai jamais «là-bas.» Je sens bien que c’est impossible.

Alors, il faut que la France m’adopte. C’est plus difficile...

«Mais voici mon train qui est composé. Adieu donc, Monsieur. Au plaisir

de vous revoir et de lire votre lettre et celle que vous aurez

retrouvée...»

Elle salua Caussanges d’un signe de tête et monta dans un compartiment,

sans plus se soucier du jeune homme.

Pierre, toutefois, attendit quelques minutes sur les quais, puis ne

voyant pas apparaître dans les montants d’une portière le visage

d’Ozilie, il gagna la sortie.

*

* *

Comme il traversait la salle d’attente, Caussanges subitement se trouva

stupide d’avoir quitté Ozilie. Comment pourrait-il, désormais, vivre

sans elle?

--C’est le coup de foudre! affirma-t-il.

Puis, il se souvint qu’il avait déjà éprouvé des «coups de foudre» de

cette espèce, chaque fois, exactement, qu’il avait découvert une femme

aimable ou sympathique. Cela durait un jour, trois jours, même une

semaine... Cependant, ce soir, il emportait une sensation brusque

d’angoisse, d’isolement et le désir absurde de rester encore auprès de

cette personne dont il ne soupçonnait même pas l’existence deux heures

plus tôt...

Mais aussi il se devait de renvoyer à Ozilie la lettre qu’il avait

recueillie dans un fossé avec un mot pour expliquer comment, par un

heureux hasard, il l’avait découverte. Cette lettre il ne pouvait

l’expédier que de Chamarges. Et puis après? Là se termineraient toutes

leurs relations, Ozilie--quel nom aimable et délicieux!--le remercierait

sans doute. Lui dirait-elle d’aller la voir? Ou de lui écrire encore? Ou

simplement de continuer les relations commencées? C’était peu probable.

Or Caussanges souhaitait de connaître mieux, de connaître davantage

Ozilie. Jusqu’ici, il s’était à peine enquis de Mlle Isabelle, sa

voisine, très jolie, disait-on. Par M. Chenoncay, l’oncle de la jeune

fille, n’arriverait-il pas à entrer en relations avec la nièce et par la

nièce, à retrouver Ozilie? Tout cela exigerait du temps, de la patience

et pas mal d’habileté. Cependant, n’était-il pas préférable de ne point

perdre de vue Ozilie. Rien ne l’en empêchait. Il était libre. Il lui

suffirait de faire prévenir le jardinier de sa villa. Un télégramme y

pourvoirait. La décision de Caussanges fut fixée, d’un seul coup. Ozilie

n’avait-elle pas des principes qu’il approuvait? «Vouloir après

réflexion, puis agir vite et ne jamais regretter.»

Il avait réfléchi. Il voulait. Restait l’acte. Entendu: il partirait. Ce

sont toujours les irrésolus qui, pour se prouver à eux-mêmes leur force

et leur volonté, se décident par coups de tête, avec plus ou moins

d’inconséquence.

«Je télégraphierai à Chamarges en cours de route», se dit-il.

Caussanges prit donc un billet pour Paris, puis choisit un wagon non

loin de celui qu’occupait Mlle de Wicheslaw...

Quelques minutes plus tard, le train partait...

III

DANS LE RAPIDE

D’interminables trains bruyants sifflaient dans la cage du hall. Une

locomotive crachait sa vapeur entre ses roues. Près de la «sortie»,

Ozilie se retourna. La nuit, dans cette gare de Valence, se réfugiait

aux deux portes de la voûte. Soudain, Ozilie, aperçut, sur le quai,

Pierre Caussanges. Le professeur préoccupé de ne pas se retrouver en

présence de la jeune fille ne la voyait point. Lorsqu’il arriva près

d’elle, la jeune fille l’aborda:

--Il me semble que vous me suivez, Monsieur!

Pierre Caussanges stupéfait, ne savait quoi répondre. Il cherchait des

explications tandis que son silence l’accusait. Il le sentait

confusément. Aussi maudissait-il le stupide hasard qui le remettait si

vite en face de celle qu’il poursuivait discrètement.

--Vous ne répondez pas? Vous ne savez même pas mentir par politesse!

persifla la jeune fille.

Caussanges essaya de protester. Peut-être y serait-il parvenu? On ne lui

en laissa pas le loisir.

--Où allez-vous?

--Si je vous déclarais que cela ne vous regarde pas?

--Cela me regarde, Monsieur, car vous auriez pu me dire tout à l’heure,

dans mon auto, que vous alliez à la gare. Donc, j’ai le droit,

maintenant...

Elle parlait avec une brusque autorité. Devant cette jeune fille

ironique, Caussanges haussa les épaules. Comment avait-il fait pour ne

pas mieux surveiller la direction que prenait Ozilie?...

--Enfin, où allez-vous? répéta la voyageuse.

--A Paris.

--Je n’aime pas les gens qui mentent quand ils ne savent pas mentir.

--Mais je vous assure qu’à votre école, j’apprendrai.

Il fut lui-même le premier surpris de son impertinente audace.

--La direction de Paris, c’est le quai numéro un, Monsieur, répliqua

Ozilie.

--Je me rendais en ville, pour dîner, en attendant le rapide.

--Qu’allez-vous faire à Paris?

--Je rentre, comme tout le monde...

--Comme ça, sans pardessus ni valise...

--Ils sont aux bagages.

--Comme c’est vraisemblable! Quand avez-vous décidé ce voyage?

--Quand je l’ai décidé? Il y a longtemps.

--Oui, quand vous m’avez rencontrée.

--Non. Bien avant.

Ozilie secoua la tête:

--Ce n’est pas possible.

--Quand vous m’avez annoncé vous-même que vous alliez à Paris, reprit

Caussanges, je ne me suis plus permis de vous dire que je partais

également. Vous auriez cru que je voulais vous accompagner. Aussi, je

suis monté derrière vous, sans vous prévenir. Je ne me montrais point.

Je pensais que vous ne me verriez pas le long du parcours. Il a fallu

cette rencontre...

Elle regardait le jeune homme. Elle parut disposée à lui faire

confiance. Caussanges se l’imagina. Toutefois, il eut le tort

d’insister:

--... Ce hasard qui nous met une fois de plus en face l’un de l’autre.

--Pourquoi avez-vous été si étonné de me voir?

--J’étais certain que vous étiez déjà sortie de la gare.

Ozilie n’insista point, mais elle n’était pas convaincue. Elle reprit un

détail encore mal expliqué:

--Votre pardessus vous l’avez donc mis aux bagages? Vous aurez froid...

--Je ne crains pas le froid.

--Quelle imprudence quand même de l’avoir laissé dans votre valise!

--J’aurais dû, en effet, le retirer. Je n’y ai plus pensé à la dernière

minute. Il ne se perdra pas...

--A quel moment, continua la jeune fille, avez-vous porté votre valise à

la gare?

--La veille, mon domestique l’avait déposée à la consigne.

Ozilie se taisait. Caussanges, cependant, en dépit de l’assurance de ses

réponses, devinait que la jeune fille ne le croyait qu’à demi. Il jugea

prudent de ne pas prolonger un entretien aussi mal commencé, et, saluant

la curieuse personne, il s’éloigna très vite, un peu trop vite...

*

* *

Valence est une petite ville de la vallée du Rhône qu’un vent froid,

chargé de poussière, balaie presque sans répit. Dans la journée, peu de

monde: l’aspect d’une calme cité où il fait ou bien trop chaud ou trop

froid, suivant les saisons. Le soir, dès la tombée de la nuit, le

désert...

L’express de Paris venant de Marseille ne s’arrêtait, pour souffler et

embarquer quelque supplément de voyageurs, qu’une heure avant minuit.

Ceux qu’un sort inclément obligeait à attendre, cherchaient alors asile

dans les restaurants et les cafés de la ville endormie où ils risquaient

fort de se trouver seuls de leur espèce. C’est ce qu’il advint à Pierre

Caussanges et à Mlle Ozilie de Wicheslaw. Sans se concerter, ils

dînèrent dans la même salle et choisirent naturellement, chacun de leur

côté, la même brasserie, en bordure, près de la cour de la gare, où

d’autres déshérités pratiquaient désespérément les travaux forcés des

cartes postales.

Ozilie devant une table, Caussanges devant une autre, se livraient à ces

identiques labeurs. Plusieurs fois leurs yeux se rencontrèrent et

toujours le jeune homme indifférent en apparence changea, le premier, la

direction de son regard... Parfois aussi, ils consultaient le cadran de

la grosse horloge. Ils virent ainsi l’aiguille atteindre dix heures,

puis dix heures et quart, dix heures et demie, onze heures moins le

quart...

A ce moment-là, son paquet de cartes postales à la main, Ozilie se leva,

arrangea son manteau, puis, grâce à un détour qu’elle jugea naturel,

vint passer devant Caussanges.

--Ne sortez pas, dit-elle, avec un sourire agressif. L’air de la nuit

est assez vif. Et vous n’avez pas de pardessus.

--Je vous remercie de l’intérêt que vous semblez me porter, répliqua

Pierre Caussanges. J’attendrai ici un autre rapide puisque ma présence

dans votre train vous gêne...

--J’ai été un peu vive tout à l’heure, reprit Ozilie. Il ne faut pas

m’en tenir rigueur. J’ai été très mal élevée par un père qui m’adorait

et une mère qui me laissait tout faire. Et puis l’on s’occupait si peu

de moi!...

--Je n’ai pas à vous juger, encore moins à vous excuser. Vous ne pouvez

pas mal faire.

--Vous le croyez?

Elle riait maintenant.

--Je le crois, répondit-il avec un grand sérieux.

Ozilie le regarda attentivement et comprit que Caussanges ne plaisantait

pas, qu’il avait mis dans ces quelques mots plus qu’une banale

conviction. Un dévouement s’offrait ainsi et elle avait risqué de passer

outre. Elle examina encore une fois ce jeune homme. Elle le jugea à son

tour, sans tricherie, pas très homme d’action, mais réfléchi, méditatif

et d’un naturel excellent. La bonté de ses yeux bleus fidèles lui en

était un sûr garant. Quelle alliance, quelle amitié désintéressée

rencontrait-elle à la fortune des horaires?

Alors, avec cette spontanéité un peu câline qui lui avait si souvent

réussi, elle offrit sa main au jeune homme.

--Ne cherchez pas de traits ironiques, voulez-vous? Ne vous guindez pas.

Et au lieu d’être des indifférents, soyons des amis?...

Caussanges se leva aussitôt et porta à ses lèvres cette énergique petite

main qui se tendait vers lui pour une trêve amicale.

*

* *

Premières conversations, à bâtons rompus, sur des questions sans péril

entre une femme et un homme qui ne se connaissaient pas tout à

l’heure... On cherche à se présenter sous le plus favorable éclairage.

On essaie de deviner les goûts, les préférences, la couleur de l’âme de

son partenaire. On fait de l’esprit et du sentiment sans effort. On se

sent tout nouveau, différent de soi-même et comme un autre personnage

retouché par un adroit magicien... Et l’on est ravi et inquiet par cette

pointe d’incertitude qui nous travaille: est-ce le commencement d’un

grand amour, le début d’un caprice ou d’une passionnette, cette fausse

grande passion qui a tous les dehors d’une véritable, qui leurre les

candidats en présence et qui meurt aussi vite que née, laissant derrière

elle son désagréable goût d’amertume? Ou bien encore n’est-ce que le

prélude d’un souvenir de voyage, d’une de ces sympathies soudaines que

notre existence réglée viendra râcler avec son râteau symétrique?

Que serez-vous pour moi, vous à qui je parle et qui me répondez avec une

nonchalance étudiée? Vous verrai-je autre part, dans une autre solitude,

beaux yeux fiers que le paysage anonyme qui se précipite au-devant des

portières, emplit d’une nuit changeante et toujours renouvelée?...

Ainsi, Pierre Caussanges et Ozilie de Wicheslaw assis face à face, dans

le même wagon du rapide de Paris se posaient ces questions intérieures.

Pierre se surprenait à conter à cette jeune fille sa vie, son enfance

triste dans une petite ville, l’internat depuis onze ans jusqu’à

dix-huit ans, les cours à la Faculté, la caserne, puis de nouveau les

études et les cours, où il trônait alors du côté de la chaire. Puis la

guerre... Il avait l’impression d’avoir toujours vécu parmi les livres,

entre les murs d’une classe, avec des tableaux noirs, sans interruption.

--Ah! non, je ne regrette pas mon enfance, ni ma jeunesse, disait-il...

--Et votre maman? demanda Ozilie sans autre transition que la logique de

sa fantaisie.

--Orphelin de bonne heure, je n’ai connu ni mon père, ni ma mère, mais

deux vieilles tantes et mon oncle, qui fut mon tuteur. Un tuteur pas

comme les autres, du reste, puisqu’il vient de mourir en me laissant sa

fortune.

--Quel est votre meilleur souvenir? demanda encore Ozilie.

Caussanges parut réfléchir--une façon de dissimuler sa surprise--puis,

en souriant de la question que lui jetait cette étrangère et de la

réponse qu’il allait faire:

--La caserne, dit-il. Je n’ai pu suivre le peloton des élèves-officiers,

étant trop souvent malade. Alors, j’avais été chargé du cours des

illettrés. Toujours le tableau noir, la classe, les études, comme vous

voyez... Mais j’étais libre...

«Et puis encore la guerre où j’ai appris à connaître d’autres hommes que

des professeurs et des élèves... C’est tout...

--Pas une robe dans tout cela?

--Non, pas l’ombre, avoua-t-il. Si ce n’est un moment la vocation,--que

je m’attribuais--d’être magistrat, comme mon oncle...

--Mais c’est une plaisanterie! J’y reviens: pas de robe dans cette vie?

--L’apparence d’une, tout de même...

--Ah! tout de même, reprit Ozilie intéressée, comme ses pareilles de

tous pays en semblable circonstance.

--Pourquoi toucher à ces choses-là? On ne peut en rapporter que des

morceaux froissés... Comme tout écolier, il va de soi que j’ai d’abord

collectionné les fleurs de la sœur aînée d’un camarade, puis ce fut une

jeune fille rencontrée aux vacances de juillet que j’ai retrouvée mariée

aux vacances de Pâques, l’année suivante. Les amours de jeunesse ne

dérangent pas l’ordre de notre destin...

--C’est assez rare, en effet...

Pierre Caussanges ignorait l’art de tenir une conversation. Ou bien, il

commençait un cours. Lorsqu’il se tut, Ozilie ne prit point la parole.

Après un silence, elle se décida:

--Et depuis votre héritage, vous avez abandonné le professorat?

--Non. J’ai obtenu un congé assez long pour raison de repos.

--Quand quitterez-vous le professorat?

--Je ne sais pas si mes revenus me permettront de vivre sans ma

profession. Et je ne sais pas...

--Qu’est-ce encore que vous ne savez pas?

--... Si je pourrais m’habituer à vivre sans être tout de même un peu

professeur. Il faut bien s’occuper dans la vie.

--Vous avez voyagé beaucoup?

--Depuis que mon oncle est mort, je voyage un peu, j’apprends à

connaître la géographie que j’enseignais. Avant, rien en dehors de mes

déplacements obligatoires. Mais vous, vous avez beaucoup voyagé?

--Oui, dit-elle, avec complaisance. Ma vie jusqu’ici s’est passée dans

les wagons et dans les gares, dans les automobiles et les cabines de

steamers... Mes plus longs, mes plus grands séjours consécutifs furent à

la cour de Kabardie et dans la ville de Thorenberg, à Wien, puis

enfin... à Paris, ma foi. Quelle peut être l’existence d’une personne

ainsi ballottée, toujours sur les routes? Vous l’imaginez, n’est-ce pas?

à l’opposée de la vôtre: des figures nouvelles, des pays disparates, des

crépuscules tantôt à droite, tantôt à gauche et des maisons toujours

hostiles... Mais c’est une jeunesse sans interruption, un plaisir de

nomade à l’affût, voyez-vous, que d’aller en sautant du train, dans une

cité inconnue où l’on ne séjournera pas assez pour avoir le cœur soulevé

par la banalité des visages et de la toile de fond... Telle fut ma vie

(Et cela promet de durer). Je n’ai pas de demeure à moi aujourd’hui;

demain, j’achèverai de ne plus me souvenir de ma patrie et ce sera comme

si je n’en avais pas.

«Un soir, reprit-elle, que j’étais à Sumatra, sur les terrasses vitrées

du caravansérail, j’eus l’impression que toute mon existence serait

celle d’une errante à la recherche de son domicile. Un jeune garçon me

regardait avec insistance. C’est ce même regard que je retrouvai plus

tard à Ismaïlia, près du Caire, quand nous allâmes en Égypte, le même

encore dans le parc de Thorenberg. Pour le jeune garçon de Sumatra, pour

celui d’Ismaïlia et pour celui de Thorenberg, j’étais et je devais

rester l’exilée que l’on discerne un moment, que l’on comprend à peine

et qui s’en va toujours avant qu’on l’ait comprise.

«Plus ou moins, toutes les femmes sont des incomprises, voyez-vous,

parce que pour elles, plus que pour d’autres, leur véritable patrie

n’est point ici-bas...

--Où est-elle donc?

--Sur les cartes imaginaires pas encore dressées par les services

célestes...

Elle parlait, elle confondait quelquefois les langues et les patries et

mêlait les tristesses d’Europe et les nostalgies d’Orient... Pierre

Caussanges se taisait devant ce désespoir cosmopolite. Il avait eu déjà

l’occasion de le remarquer: la jeune fille au cours de sa conversation,

égrenait des noms étrangers, sans affectation du reste. Ainsi elle

commençait tout d’un coup:

--Lorsque je jouais avec le petit garçon du premier officier

d’ordonnance de mon père, dans le parc de Thorenberg...

Ou encore, des aphorismes imprévus:

--Pour connaître les gens, il faut leur demander leurs trois plus

grandes joies, leurs trois plus grandes peines, leurs trois plus grandes

terreurs, leurs trois meilleurs souvenirs.

«Mes trois meilleurs? ajoutait-elle aussitôt, je n’en ai pas. Car je

puis me les procurer à volonté assez facilement; ce sont trois choses

qui nous font évader de nous-mêmes. J’aime les boissons alcoolisées, les

danses nègres et les cerises à l’eau-de-vie.

«La première fois que je bus de l’arak, à Thorenberg, j’avais quatorze

ans et des nattes dans le dos. La première danse, ce fut à Londres,

pendant votre guerre dernière et les cerises à l’eau-de-vie, c’est dans

un mastroquet, derrière la gare du Montparno que je les ai dégustées.

Voilà mes trois plus beaux souvenirs. Ah! et puis le jour où je fus tout

à fait habillée en jeune fille occidentale et où j’abandonnai les

oripeaux coloriés, les bijoux de fer et les diadèmes en pièces d’argent

que je portais à la cour de Thorenberg.

«Ma plus grande frayeur? Voulez-vous savoir? Ce ne fut pas quand nous

avons quitté Thorenberg, après le coup d’État, sous la gueule ronde des

canons; ce ne fut pas quand je fus jetée sur la terre par un étalon; ce

ne fut pas non plus quand nous avons cru que le prince Evgueny avait été

décapité; ce ne fut pas... Non, c’est au cours d’un «révoltage» des

Indous, à Sumatra. Rien que des bouches en «o» qui criaient. Puis tout

d’un coup les balais en ciseaux des invisibles mitrailleuses

d’Angleterre nettoyant l’horizon. Et le silence aussitôt après, puis les

aboiements de forcenés et les tricotements des machinengewehr. Et puis

les drapeaux britanniques, rouge et bleu de l’Empire, flottant de

nouveau sur les monuments publics pour annoncer la victoire

pacificatrice. Ce jour-là, j’ai eu peur. J’ai eu peur de la force

albionesque qui dominera tous les peuples d’une autre race.»

Pierre Caussanges écoutait. Une vague crainte toutefois: «Elle

plaisante...» Le train fonçait sur les rails, bondissait, se penchait

dans les tournants. La nuit était absolue, sans lumière. On ne voyait

sur les talus, les arbres, les ponts, que les rectangles lumineux de

certains wagons qui constituaient un autre train parallèle à celui qui

roulait...

--Maintenant, dit-elle, nous avons beaucoup parlé. Si nous essayions un

peu de dormir...

Elle s’étendit aussitôt sur la banquette. Déjà elle fermait les yeux et

Pierre baissait le rideau devant la lampe électrique, lorsque:

--Je dois avoir beaucoup de fautes quand je me fais comprendre en

français? Si j’étais pour vous connaître davantage, plus souvent et plus

longtemps, je vous demanderais de me les faire observer.

--Vous en faites, certes, mais très peu. Et sans doute, vaut-il mieux ne

pas les corriger, votre langage imagé y perdrait en force et en

originalité.

--Oh! si vous me faites des louanges pour mes barbarismes! Dites plutôt

qu’ils vous divertissent.

--Je me sens incapable de vous mentir, même pour vous plaire...

Il sembla à Caussanges qu’une légère rougeur fardait les joues de la

jeune fille. Mais elle fit celle qui déjà dormait et n’avait reçu qu’à

travers les premières brumes du songe cet aveu à peine falsifié.

IV

SUR LES QUAIS DE LA GARE

A Paris, ils débarquaient le lendemain matin, déjà familiarisés avec la

ville par l’air plus froid, le temps de pluie et les fumées de la

banlieue. Ozilie disparaissait dans un de ces grands manteaux

particuliers aux institutrices en villégiature. Elle emportait une seule

valise, le petit sac de voyage de celles qui se déplacent souvent et

promptement. Elle avait confié à Caussanges, la veille, qu’elle ne

prenait que le strict nécessaire: «ma brosse à ongles, ma brosse à

dents, mon savon et ma Bible.» Transformée, voyageuse en tenue

d’automne, elle salua Pierre Caussanges d’un rapide signe de tête.

Mais lui, imprudemment demanda:

--Vous êtes pressée? Vous allez loin? Puis-je vous être utile?

Il aurait voulu lui glisser encore cette question: «quand pourrons-nous

de nouveau nous rencontrer?»

--Vous ne faites rien, dit-elle, accompagnez-moi donc à la consigne.

Caussanges fut aussitôt très contrarié. Ozilie le remarqua peut-être,

car elle ajouta:

--Vous oubliez déjà la valise que votre domestique a mise, il y a deux

jours, aux bagages?

Cet inutile mensonge qu’il avait fait à Valence, Pierre maintenant en

était gêné. Il réfléchit qu’il lui serait toujours possible de s’étonner

de ne rien trouver.

--Votre domestique vous a-t-il seulement remis le bulletin pour retirer

votre pardessus?

--Quel pardessus?

--Celui que vous avez plié dans votre valise.

L’embarras de Caussanges, elle le vit, la maligne Ozilie.

--Suis-je sotte! s’écria-t-elle. Je vous fais perdre votre temps.

Qu’iriez-vous faire aux bagages?

--Mais non. Précisément, je m’y rendais.

--Marchons, dit-elle alors.

Ils s’avançaient difficilement dans la foule. Soudain Ozilie reprit avec

un visage durci:

--Avouez donc, Monsieur Caussanges, avouez que vous avez pris le train,

derrière moi, comme un collégien, que vous n’avez ni valise ni pardessus

qui vous suivent...

Quand il y a une sottise ou une maladresse à commettre certains hommes

s’en voudraient de laisser l’une ou l’autre en suspens. Pierre

Caussanges commença de nier.

--Vous n’affirmez pas assez, dit Ozilie, et vous protestez sans

conviction.

Pierre Caussanges avoua en souriant qu’il était monté dans le train,

derrière Ozilie. Il avait décidé en effet de partir dans la même

direction que la jeune fille sitôt que celle-ci l’eut quitté...

--Je ne vous en veux pas, interrompit Ozilie. Mais maintenant, c’est

fini. Laissez-moi, oui, laissez-moi.

--Je ne veux pas vous déranger.

--Vous me faites perdre mon temps et vous perdez le vôtre aussi.

--Qu’est-ce qui vous déplaît dans ma personne?

--Rien, répliqua Ozilie en riant. Mais ce n’est pas suffisant.

--Pas suffisant?...

--Oui. Ne pas déplaire n’est pas suffisant pour plaire.

--Que faut-il que je fasse? J’ai de la fortune... Ne prenez pas ce que

je vous dis...

--Monsieur, je ne suis pas un objet que l’on achète, ni un jouet capable

de distraire. Cherchez mieux, cherchez plus loin... Il y a tant de

femmes que vous pourriez suivre et qui ne vous mèneront pas de Chamarges

à Paris, un long parcours!

Il restait devant elle les bras allongés, les mains jointes sur son

veston boutonné.

--Perdez donc! lui dit-elle tout d’un coup, perdez cette habitude de

sacristain désœuvré!

Et comme il la regardait, gêné et silencieux, elle déclara d’une voix

posée:

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