Le Règne de Victoria.
Les grands événements et les grandes crises qui surviennent dans
l’histoire des peuples ont cet immense avantage de les faire se
recueillir et mesurer l’étape parcourue dans la voie du progrès. Des
quatre monarques anglais, dont la nation a célébré le cinquantenaire,
seule, Victoria résumait une époque vraiment glorieuse. Henri III
n’avait en effet à son actif que la fondation du régime parlementaire;
Édouard III, qui eut un règne brillant au début, avait connu les
désastres à la fin; quant à Georges III, il avait perdu tout un
continent, où la nation avait déversé le plus pur de son activité.
Au contraire, le règne de Victoria résumait, à l’époque du jubilé, toute
une époque de gloire et de prospérité et c’est pourquoi l’âme de la
nation, s’aimant et s’admirant dans la reine, qui représente par ses
aïeux l’histoire de son passé, et incarne la notion de la solidarité
britannique, vibra tout entière à la manifestation de cette gloire qui
était la sienne, de cette puissance qui aiguisait en lui le sentiment de
sa propre force.
Il n’y a rien que de louable dans l’ivresse d’un peuple qui s’offre
ainsi la revue de sa récente histoire, à la condition qu’il ne laisse
pas le calme sentiment de sa supériorité dégénérer en fierté chauvine et
agressive. Ce danger, la nation anglaise ne sut pas l’éviter, car, moins
de trois ans plus tard, nous pouvons, aux folies que lui fait faire sa
furie impérialiste, constater les ravages qu’a exercés le jingoïsme dans
l’âme nationale.
Ce long règne de Victoria, qui nous paraissait, il y a trois ans, devoir
entrer dans le domaine de l’histoire dans tout l’éclat de la gloire,
comme, à la fin d’un beau jour, on voit descendre le soleil radieux
derrière l’horizon des mers, s’obscurcit d’un nuage épais, plein de
menaces.
Ce règne pourtant a été grand. En 1837, à ses débuts, le régime
parlementaire existait solide, inébranlable. De 1783 à 1830, il avait eu
de bien beaux jours, ses plus beaux peut-être, avec les Pitt, les Fox,
les Burke, les Sheridan, les Grey, les Canning, les Brougham. A la
faveur des bienfaits de la Révolution française, les institutions
libérales s’étaient développées pacifiquement, sans précipitation, mais
aussi sans secousses. Il restait à ouvrir grandes les portes de la cité
politique à la démocratie et à arracher certaines prérogatives à une
aristocratie qui, sous le fallacieux prétexte d’être le boulevard de la
Constitution, n’était réellement que la forteresse de ses propres
intérêts. Les nobles possédaient en effet les deux tiers du sol et, avec
les titres, avaient accaparé toutes les dignités de l’État. Pour enrayer
l’avènement des autres classes, qui
[Illustration:
Phot. Russell and sons.