Jubilés d’or et de diamant.
Cinquante ans de règne.--L’Inde célèbre le jubilé de sa
Kaiseri-hind.--Le plus ébloui n’est pas celui qu’on pense.--La
province veut en être.--Du jubilé, on en a mis partout.--Onze
heures sonnant.--Les princes indiens et leurs diamants.--Le cortège
royal.--Le succès du futur empereur Frédéric.--Sur la chaise
d’Édouard le Confesseur.--La musique de l’absent.--Les sanglots de
la reine.--Garden-party et banquet.--L’Irlande s’insurge.--La pose
de la première pierre de l’Imperial Institute.--Soixante ans de
règne.--Le plus long règne de l’histoire du Royaume-Uni.
L’année 1887, cinquantième année du règne de Victoria, s’ouvre avec les
fêtes. C’est l’Inde qui donne le signal de l’allégresse au grand empire
britannique, en multipliant, dans toutes les principautés, les
réjouissances en l’honneur de la vieille impératrice, la Kaiseri-hind,
comme on l’appelle dans cette partie du monde. A cette occasion
solennelle, on distribue des honneurs, on rend la liberté aux
prisonniers, on remet les dettes. A Gwalior, tous ceux qui n’ont pas
payé la taxe foncière en seront exemptés et cette acte de libéralité
coûte vingt-cinq millions à la colonie.
En Angleterre, les députations commencent dès le mois de mars, par celle
du clergé conduite par l’archevêque de Cantorbéry, primat d’Angleterre,
qui est reçue solennellement à Windsor le 8 mars. Le 4 mai, à son retour
de son séjour annuel sur le continent, Victoria reçoit les délégations
de tous les gouvernements coloniaux, qui la félicitent d’avoir vu
s’élever le nombre de ses sujets des colonies de deux à neuf millions et
ceux de l’Inde de quatre-vingt-seize à deux cent cinquante-quatre
millions. Le 9, elle tient une Cour à Buckingham Palace, au milieu d’un
faste bien fait pour éblouir le Maharajah et la Maharanee de Kutch
Behar, le Maharajah sir Pertab Sing, et plusieurs autres princes
indiens, de l’éclat de sa puissance. Ceux-ci éblouiront de leur côté la
nation anglaise.
Le grand jour approche. On est au commencement de juin. Londres est
livré aux charpentiers et tapissiers décorateurs. La métropole se
transforme à vue d’œil, surtout sur le passage traditionnel de
Buckingham Palace à l’abbaye de Westminster. Enfin, le 20, on peut juger
du coup d’œil général: la ville est tout enguirlandée; à chaque pas se
dresse un arc de triomphe avec des inscriptions tirées de l’Ecriture
Sainte ou des œuvres des poètes nationaux. Les hôtels regorgent de
monde. Toute la province ne trouve pas à se loger et la plus grande
partie de la foule que vomissent les gares des grandes lignes et des
innombrables lignes de banlieue, à toute heure de la journée, doit
passer la nuit à la belle étoile. Elle n’a d’ailleurs pas à le
regretter, car Londres se prive de sommeil et ses boutiques restent
éclairées jusqu’au lever du jour.
Enfin l’aube fait pâlir les derniers feux; les canons saluent l’aurore
et la foule se rue, à ce signal, vers les lieux qui vont être témoins du
grand événement historique. On trouve difficilement à prix d’or une
place sur les gradins improvisés sur le passage de la procession; de
toutes parts des camelots vendent des souvenirs du jubilé; tout est au
jubilé: marques de commerce, menus des restaurants, modes; tout se vend
et s’achète à des prix de jubilé. Il n’est pas jusqu’aux cabmen qui ne
jubilent, en appliquant aux bons bourgeois et aux gentlemen farmers de
la province des tarifs jubiléens.
Seul, le palais de Buckingham, gardé de tous côtés à grande distance
pour empêcher que les bruits de la ville en liesse ne troublent le
sommeil de la reine, paraît étranger à l’enthousiasme général.
L’Union Jack, qui flotte en haut de son paratonnerre central, indique
seul que la souveraine y réside; mais le palais a son aspect sévère et
froid des jours ordinaires, et, n’était la présence des gardes et de
matelots de la flotte en grande tenue, nul ne se douterait, à le voir,
qu’il recèle la plus grande activité.
Cependant l’horloge de Westminster tinte onze heures. Les trompettes et
les tambours donnent le signal du départ, les portes du palais s’ouvrent
et la procession se met en marche. Les horse-guards, sur leurs
magnifiques chevaux noirs ouvrent la marche; ils sont suivis par les
princes indiens, vêtus de richissimes costumes de drap d’or et coiffés
de turbans étincelants de diamants et de pierreries, en voitures de
gala; viennent ensuite la duchesse de Teck, les envoyés de Perse et de
Siam, la reine d’Hawaï, les rois de Saxe, de Belgique et de Grèce, le
prince héritier d’Autriche-Hongrie. Les gardes du corps séparent les
souverains étrangers du cortège des princesses royales, qui se compose
de onze voitures. Puis c’est le tour des princes tous à cheval, le
prince Albert-Victor et le prince Guillaume de Prusse, devenu l’empereur
Guillaume II, le prince héritier Frédéric, père du précédent, qui est
l’objet d’une chaleureuse ovation et les princes Christian, le Grand-Duc
de Hesse, le prince Henry de Battenberg. Le marquis de Lorne est absent:
il a été jeté à bas de sa monture au départ du palais de Buckingham et
gagne l’abbaye à pied. Après les gendres de la reine, défilent ses fils:
les ducs de Connaught et d’Edimbourg et le prince de Galles, pour qui le
peuple se montre moins enthousiaste que pour son beau-frère Frédéric de
Prusse.
Enfin voici dans sa voiture, traînée par huit chevaux isabelle, la
reine. Elle est vêtue de noir et coiffée de dentelles blanches
espagnoles, enrichies de diamants. Elle porte le grand cordon de la
Jarretière et celui de l’Étoile de l’Inde. En face d’elle sont assises
sa fille aînée, la femme de Frédéric et sa bru la princesse de Galles.
Une cavalcade de soldats indiens clôt la procession.
Partout le passage de Victoria est le signal d’ovations délirantes. On
lui jette des bouquets effeuillés et c’est sur un tapis de pétales de
roses que roule le cortège qui l’accompagne à Westminster. Elle est
radieuse et salue gracieusement ses sujets avec un bon sourire plein
d’affection et de reconnaissance. A Londres, comme partout, les loustics
prennent leur part et lancent des quolibets à la face des personnages du
cortège. Le futur empereur Frédéric, qui est décidément plus populaire
en Angleterre que le prince de Galles, est très remarqué sous son
uniforme de cuirassier blanc; chacun s’extasie sur sa beauté.
L’intérieur de la vieille abbaye n’est pas composé comme au jour du
couronnement. La noblesse en manteaux d’hermine a cédé la place aux
députations de la nation tout entière. Toutes les villes du Royaume-Uni,
toutes les colonies de l’empire Britannique, les Universités y sont
représentées; les corps de l’État, le corps diplomatique, les ministres
en costumes de Cour, les officiers de la maison royale, les attachés
militaires des puissances étrangères emplissent les nefs.
La reine prend place sur la chaise d’Édouard le Confesseur où elle s’est
assise, cinquante ans plus tôt, à pareille date, à la fleur de son âge.
Combien les émotions qui remplissaient alors son âme d’enfant étaient
différentes de celles d’aujourd’hui! Il y a un demi-siècle, l’avenir
s’ouvrait devant elle avec de riantes perspectives; mais que serait-il
en réalité? Les hommages qui lui étaient rendus étaient ceux de sujets
pleins d’espérances. Aujourd’hui, au contraire, après une si longue
étape parcourue, après avoir présidé tant d’années aux destinées d’une
grande nation, malgré les ronces du chemin et l’amertume d’éternels
regrets, c’est tout ce long règne à son déclin qui se dresse devant ses
yeux sous les voûtes de la vieille abbaye et, tout compte fait, ce sont
des actions de grâces qu’elle apporte au pied des autels et qu’y
apportent avec elle ses sujets reconnaissants de la façon dont elle a su
s’acquitter de son rôle difficile.
Par une attention délicate pour la veuve inconsolée,
[Illustration: La Reine en selle sur «Jessie».]
toute la musique jouée pendant le service est de la composition de son
époux regretté. A la bénédiction, Victoria essaye de se mettre à genoux
sur le prie-dieu qu’elle a devant elle; mais son émotion est à son
comble et elle retombe en sanglotant sur son trône, la tête cachée dans
les mains.
La fête religieuse a pris fin. Les princes, le prince de Galles en tête,
viennent pour lui rendre hommage. Ils veulent lui baiser
cérémonieusement la main; mais c’en est fait de l’étiquette. Après un si
long et si glorieux règne, elle a bien le droit de se montrer mère et
grand’mère, même sur le trône d’Édouard le Confesseur, et elle prend
l’un après l’autre les membres de la famille royale et les embrasse
affectueusement. Les voilà vivants, ses cinquante ans de royauté qu’elle
célèbre, la plus grande partie de sa vie, avec ses joies et ses
douleurs!
Lorsqu’elle a embrassé toute sa famille, la reine, se tournant vers ses
hôtes étrangers, leur fait une profonde révérence et quitte l’abbaye aux
harmonies de la Marche des Prêtres de l’Athalie de Lulli.
La procession royale, dans le même ordre, regagne Buckingham Palace, où
la reine demande à luncher seule et à se reposer quelques heures des
émotions de la matinée. L’après-midi, elle offre un garden-party dans
les jardins du Palais. Près de la tente royale, se tiennent des joueurs
de cornemuse écossais en costume national. Le soir, un grand banquet de
quatre-vingts couverts réunit autour de Sa Majesté les princes anglais
et étrangers, auxquels se sont joints le duc d’Aoste, représentant le
roi et la reine d’Italie, l’infant Antonio et l’infante Eulalie
d’Espagne, le prince héritier de Suède et le roi de Danemark.
Londres est de nouveau illuminé splendidement, de même que toutes les
villes du Royaume-Uni. Seule, l’Irlande, la douloureuse Irlande, où le
long règne de Victoria n’aura pas réussi à lasser de tenaces espérances,
jette une note discordante dans ce concert de loyalisme; la police doit
réprimer, à Dublin et à Cork, des démonstrations non équivoques
d’hostilité. A l’étranger, partout où il existe une colonie d’Anglais,
le Jubilé est célébré dans un banquet. Une fête enfantine, due à
l’initiative de M. Lawson, directeur du _Daily Telegraph_, réunit 30,000
enfants de Londres à Hyde-Park.
A l’occasion de son jubilé d’or, la reine créa huit pairs d’Angleterre,
treize baronnets et trente-trois chevaliers.
Le 24, il y eut grand bal à Buckingham Palace et le 4 juillet, pour
clore la série des cérémonies inscrites au programme du jubilé, la reine
scella la première pierre de l’Imperial Institute, élevé par
souscription avec les deniers de la Nation, dans le but de servir
uniquement au développement des questions coloniales. Cette cérémonie de
fondation d’un monument colonial, clôturant les fêtes du jubilé, donne
la véritable note de ce glorieux cinquantenaire.
De tout ce qui a passé devant les yeux du peuple ébloui, une image s’est
surtout imprimée dans le souvenir du peuple: celle des princes indiens
et des délégués des colonies; l’air qu’il a retenu, c’est le _Rule,
Britannia! Impose ta loi au monde, Grande-Bretagne!_ qu’attaqua
l’orchestre à la sortie de la reine-impératrice de l’inauguration de
l’Imperial-Institute et qu’inconsciemment il substitue souvent à l’hymne
national _God save the Queen_. Cette image et ce refrain hypnotisent la
nation anglaise depuis le jubilé de 1887, au point que tous les
politiciens à pile ou face, sans conviction profonde, qui cherchent
l’inspiration de leur politique dans la popularité, comme ce pantin au
cœur léger de Chamberlain, ne voient plus d’avenir que dans la flatterie
des sentiments impérialistes. On s’explique ainsi la révoltante impudeur
de la diplomatie anglaise dans ses démêlés avec les républiques sœurs du
sud de l’Afrique, qui aboutit à cette guerre, savamment ourdie par la
rapacité anglaise, et d’où l’Angleterre ne peut sortir, même
victorieuse, que très affaiblie et pour longtemps anémiée. L’Angleterre
vaincue, car il n’est pas sûr qu’elle arrive à briser la résistance de
ces superbes burghers qu’admire le monde entier, la guerre sud-africaine
sera le commencement de la désagrégation de cet immense empire colonial
sur lequel le soleil ne demandera alors qu’à se coucher. Ce serait là
une triste conséquence d’une fausse interprétation donnée à cette fête
de famille que devait rester le jubilé de 1889.
Avant Victoria, la nation anglaise avait par trois fois célébré le
jubilé d’or de son souverain. L’histoire a gardé la mémoire des
cinquantenaires d’Henri III, d’Édouard III et de Georges III, le nombre
trois porte bonheur dans les dynasties anglaises. Cependant, aucun de
ces trois règnes ne représenta pour la nation une ère de prospérité
comparable à celle des cinquante premières années du règne de la reine
actuelle.
Une seule fois avant Victoria, un souverain anglais célébra son jubilé
de diamant: ce fut son grand-père, l’infortuné Georges III, dont la
raison sombra sous le poids de chagrins domestiques au bout de soixante
ans de règne et à qui la nation dut donner une régence. Le règne de
Victoria est donc le plus long règne d’Angleterre et, dans neuf ans, si
elle vit et est encore sur le trône, elle aura régné aussi longtemps que
Louis XIV. En juin 1897, de splendides fêtes furent données à l’occasion
de son jubilé de diamant, qui fut célébré dans un service d’actions de
grâces, comme le jubilé d’or, dans l’abbaye de Westminster. Le
cérémonial fut à peu près le même et le concours du peuple au moins
aussi imposant. Quelques figures, et non des moins sympathiques du
cortège, avaient disparu, notamment le beau Frédéric III, si admiré en
1887 et si près du trône et du tombeau. Naturellement, le jubilé de
diamant, à l’occasion duquel le Gouvernement s’est ingénié à exhiber
toute une mise en scène coloniale, n’a fait que développer les
sentiments impérialistes de la nation. Il semble bien qu’on y ait encore
plus chanté le _Rule, Britannia_ et un peu moins le _God save the
Queen_.