La Reine Victoria en 1899.]

eût été favorisé par le morcellement de la propriété foncière, ils

avaient racheté les biens des petits propriétaires ruraux. Il fallait

parer à l’orage démocratique qui ne pouvait manquer d’éclater. C’est ce

que comprirent les ministres de Victoria.

En 1846, ils assurèrent le triomphe du Libre Echange, malgré la

vigoureuse opposition de la Chambre des lords, qui trouvaient dans les

tarifs des douanes la protection dont ils avaient besoin pour continuer

à vendre à hauts prix les produits de leurs terres au risque d’affamer

la population. Dès lors, l’émancipation économique de la nation, sa

prospérité et celle de ses colonies étaient assurées. En 1867, la

réforme électorale dans les bourgs préparait l’avènement de la

démocratie et l’extension de cette réforme aux comtés, en 1884, lui

mettait définitivement le pouvoir aux mains. L’évolution de la

Constitution a été ainsi naturelle. Telle qu’elle est actuellement,

cette Constitution est loin d’être parfaite: pour peu qu’on l’étudie, on

la trouve entachée d’hypocrisie. En effet, la démocratie, qui est

désormais inscrite dans les lois du pays, ne s’exerce pas de fait

librement; pour arriver à représenter une circonscription électorale, il

faut avoir des titres ou beaucoup d’argent; or ce n’est généralement pas

dans les nobles et les capitalistes que le peuple trouve des défenseurs

sincères de ses intérêts. La démocratie servie par une minorité de

pseudo-démocrates entravés à chaque pas par une Chambre des lords

obstinée dans ses préjugés, telle est la situation politique actuelle.

Elle suffit à expliquer la société anglaise, faite de contrastes

décevants, d’idées ultra-modernes et de préjugés démodés; de progrès

matériels incomparables et de résistances acharnées. C’est ce qui fait

qu’entre notre démocratie française et la démocratie anglaise il y a un

monde, comme entre les deux sociétés, et que c’est encore la mer, qui,

en dépit des apparences, nous divise le moins.

N’empêche que la Constitution, telle qu’elle est, a déjà rendu des

services immenses à la cause nationale, que c’est à la faveur de ses

lois que la population britannique a doublé et qu’elle a débordé sur

toutes les colonies de l’Empire: l’Australie, le Canada, l’Inde,

l’Afrique du Sud, qu’elle a fécondées de son initiative et de sa

dévorante activité. Avant Victoria, le domaine impérial du Royaume-Uni

était déjà énorme; l’Afrique à part, il était le même qu’aujourd’hui,

mais il était peu connu, peu peuplé; son loyalisme était des plus

douteux. Aucune colonie ne se suffisait à elle-même; on n’avait pas

encore trouvé la formule idéale du _self-government_; les idées qui

avaient cours étaient celles de la vieille école; penseurs,

administrateurs, hommes d’État, politiciens, à quelque parti qu’ils

appartinssent, Cornwall-Lewis, Cobden, sir Robert Peel, John Bright,

etc., tous étaient persuadés que les colonies ne pouvaient avoir qu’un

temps, que toutes étaient appelées à se séparer de la mère-patrie, comme

les États-Unis d’Amérique, une fois suffisamment puissantes et prospères

pour secouer le joug. L’idée de l’Empire uni et indivisible était mise

au rang des utopies politiques, que toutes les conditions économiques

seraient impuissantes à réaliser. Les idées ont bien changé au cours du

règne de Victoria et la théorie du self-government, qui a commencé à

être appliquée au Canada, semble devoir donner raison à la conception

moderne de l’impérialisme. Par quelle erreur l’Irlande, la bonne

Irlande, a-t-elle été rayée du programme des réformateurs? Comment se

fait-il que le _home-rule_ n’ait pu passer dans un pays si imbu des

principes de l’autonomie? Comment n’a-t-on pas été frappé de ce fait

que, sous le même règne qui a vu le Royaume-Uni et ses colonies se

développer et prospérer, seule l’Irlande a eu sa population décimée par

la famine et par l’expatriation? C’est l’erreur et ce sera la tache

indélébile de ce long règne.

L’expansion territoriale sous Victoria a eu pour théâtre principal

l’Afrique. Aujourd’hui l’Union Jack flotte du Cap au Zambèze et, à

l’exception des territoires des républiques qui luttent actuellement

pour leur indépendance, tout le sud de l’Afrique est soumis à la loi

anglaise. De Zanzibar à l’Ouganda et aux sources du Nil s’étend

l’Afrique orientale britannique. Enfin Victoria règne sur un vaste

domaine dans le bassin du Niger et l’Afrique occidentale. On sait que le

rêve d’un de ses sujets, Mr Cecil Rhodes, est de mettre en communication

le Cap avec le Caire.

Mais ce n’est pas seulement en territoire qu’a grandi le domaine

impérial du Royaume-Uni; c’est surtout par le développement de son

commerce interne, par l’envoi des productions nouvelles de ses climats

lointains, qui a fait du Royaume-Uni le grand entrepôt de l’univers.

Au grand entrepôt du monde entier, il a fallu peu à peu une marine

marchande colossale, des chemins de fer, un marché, une poste rapide,

une presse, le télégraphe, le téléphone, des câbles sous-marins, l’union

des capitaux, les compagnies à responsabilité limitée, les banques.

L’industrie nationale a été à la hauteur de sa tâche et a fait face à

tout. Dans toutes les branches de l’activité humaine, on a réalisé des

prodiges; l’agriculture seule a été abandonnée, livrée qu’elle était par

le libre-échange à la concurrence effrénée des terres vierges du domaine

impérial.

L’essor de l’industrie a entraîné l’élévation des salaires et le

libre-échange, la diminution des objets de première nécessité: ce double

bienfait devait avoir pour conséquence fatale l’ascension des classes

laborieuses par le droit de suffrage. Le droit de suffrage a donné

naissance au trade-unionisme, puis au néo-trade-unionisme qui devait

englober l’armée des manouvriers, et, de l’entente des deux

trade-unionismes, est sorti le socialisme, qui a envoyé des députés

ouvriers à la Chambre des communes. Toutefois ce socialisme ne connaîtra

pas les excès: l’anarchie ne fera pas d’adeptes en Angleterre. Les

grands syndicats ouvriers poursuivront légalement la réalisation des

réformes sociales et l’abrogation des lois oppressives.

Lorsqu’on s’est rendu compte que l’ère de prospérité qu’a été pour le

Royaume-Uni le règne de Victoria, a dépendu entièrement du développement

de son empire colonial, on comprend que, chez nos voisins, ce soit la

politique coloniale qui inspire toute la politique étrangère.

Un dernier mot sur la question économique: dans l’espace de ces vingt

dernières années, l’Angleterre a amorti cinq milliards de sa dette. Il

est vrai qu’elle n’a entretenu d’armée que le strict nécessaire pour la

garde de ses colonies. Le désarroi militaire dans lequel l’a surprise

l’ultimatum des Boers a suffisamment démontré qu’elle ne saurait

prétendre à garder plus longtemps de si vastes territoires sans une

armée régulière puissante et bien entraînée. Il faut s’attendre à de

profondes réformes de ce côté. Un des privilèges arrachés sous ce règne

à la noblesse, a été l’abolition de l’achat des grades dans l’armée:

c’était le commencement d’une réorganisation militaire qui s’est arrêtée

en route. Bon gré, mal gré, la guerre du Transvaal la remet à l’ordre du

jour.

Nous ne dirons qu’un mot de la marine anglaise qui, malgré les progrès

de la vapeur et de la construction navale militaire, qui l’ont obligée à

des sacrifices énormes, a gardé son avance sur toutes les marines du

monde. Il semble toutefois que l’attitude cassante de l’Angleterre

vis-à-vis de la France dans la petite affaire de Fachoda, aura eu pour

effet de pousser les nations continentales à faire de grandes dépenses

en défense navale et en construction de navires.

Le développement intellectuel aura été énorme au cours de ces

soixante-trois ans et l’éducation physique et morale du peuple aura fait

de très grands progrès. Par suite, les institutions de bienfaisance,

tels que les hospices de vieillards, les maisons de retraite, les

hôpitaux, les maisons hospitalières se sont multipliés.

En matière religieuse, l’ère de Victoria n’aura pas été indifférente,

comme en témoignent les nombreuses sectes qui ont été successivement

fondées. Toutefois, l’anglo-catholicisme, incarné dans Newman et suscité

dans le mouvement d’Oxford, semble avoir eu une grande influence sur les

croyances de la nation.

La littérature et les sciences ont aussi connu sous ce règne leur plus

belle floraison: le roman a atteint l’apogée avec Dickens, Thackeray,

Bulwer Lytton, George Elliot, Bronte, Mme Gaskell, George Meredith,

Thomas Hardy; la poésie s’est élevée aux plus hautes régions de l’idéal

avec Woodsworth, Southey, Browning, Tennyson, Mathew Arnold, Rosetti,

William Morris et Swinburne, pour ne pas parler des poètes secondaires

d’une réelle envolée. Macaulay, Grote, Freeman, Lecky, Gardiner,

Theodore Martin forment une illustre pléiade d’historiens de talent;

Stuart Mill, Baine et Spencer, un trio de philosophes d’envergure;

Darwin, Faraday, Maxwell, Stewart, un quatuor de savants émérites;

Ruskin, Hunt, Everett Millais, Rossetti, Watts, Landseer, Green et

Scott, un groupe d’artistes, dont leur pays peut se montrer justement

fier.

Le foyer n’est pas une pierre, dit un proverbe indien, mais une femme.

On est tenté de l’appliquer à la vieille reine qui a, pendant plus de

soixante ans, présidé au foyer britannique, d’où est plus d’une fois

parti le progrès, pour rayonner sur le monde entier. Elle a été le

centre, le cœur de la nation; vers elle ont convergé tous les efforts de

son peuple, répandu sous toutes les latitudes, et c’est de ces efforts

épars qu’est faite sa gloire universelle. Voilà pourquoi la reine est

sacrée pour tous les Anglais; toucher à leur reine, c’est toucher à la

gloire de leur nation; leur reine, c’est leur patrie et c’est pour leur

patrie qu’ils prient, lorsqu’ils chantent le _God save the Queen_.

La reine Victoria intime Ouvrage illustré de 60 gravures d'après des photographies et des documents inédits · 第 38 / 62 题