Les Voyages de la Reine.
Première visite de la reine au château d’Eu.--Les banquets
champêtres dans la forêt.--On reparle du Camp du Drap
d’or.--L’équipage se mutine.--Le mariage du duc de
Montpensier.--Voyage en Belgique.--Visite au roi de Prusse.--Lavage
des rues à l’eau de Cologne.--Le Rhin en
feu.--Bonn.--Gotha.--Deuxième visite à Eu.--L’Opéra-Comique en
plein vent.--Revue du camp de Boulogne.--Napoléon III et
l’impératrice Eugénie à Windsor.--La reine à Paris, Saint-Cloud et
Versailles.--Bal à l’Hôtel-de-Ville.--Bismarck est présenté à la
reine.--La revue du Champ-de-Mars.--Devant le cercueil de Napoléon
Ier.--Chasse en forêt de Saint-Germain.--Au revoir.--Visite à
Cherbourg.--A bord de la _Bretagne_.--A la Grande-Chartreuse.--La
reine ne veut plus venir en France.
On peut classer les voyages de la reine en deux catégories: ses voyages
politiques et ses voyages d’agrément. Ses seuls voyages politiques ont
été ceux faits en France.
Le 1er septembre 1843, le _Victoria and Albert_, nouveau yacht royal
qui venait de sortir tout flambant neuf des chantiers de la Clyde,
venait à Portsmouth embarquer la reine et son époux pour une destination
inconnue. La reine avait tenu secrète son intention d’aller en France,
à tel point que ses ministres l’ignorèrent jusqu’au dernier moment. La
rencontre de Louis-Philippe et de Victoria avait été préparée de longue
date par l’intermédiaire de la reine des Belges, fille du roi de France.
Pourtant un certain nombre de personnages avaient été mis dans la
confidence, à cause des objections que le duc de Wellington avait faites
et de ses propositions de faire nommer une régence pour la durée de
l’absence de la souveraine. Le vieux héros de Waterloo invoquait des
précédents: chaque fois que Georges I, II et IV étaient allés à
l’étranger, ils avaient nommé des conseils de régence. La reine faisait
valoir que Henri VIII avait rencontré François Ier à Ardres; mais le
duc lui répondait qu’à cette époque Calais étant à l’Angleterre, le roi
d’Angleterre n’avait fait qu’à peine dépasser sa frontière. Bref, la
reine consulta des légistes, qui furent d’avis qu’elle n’avait pas à
nommer de conseil de régence pour une absence de quelques jours. Elle
partit donc le 31 août. Elle louvoya autour de l’île de Wight et devant
la côte de Devonshire pendant une journée et, le 1er septembre au
soir, traversa le détroit. La traversée faillit ne pas aller tout droit;
l’équipage donnait des signes de mutinerie. La reine avait en effet
choisi une place à l’abri du vent et s’était par mégarde installée
devant l’entrée de la buvette des matelots et ceux-ci se voyaient déjà
privés de goutte pour toute la traversée. La reine s’aperçut de quelque
chose. Elle interrogea lord Adolphus, capitaine du yacht, qui la pria de
bien vouloir choisir un autre endroit. «Je le veux bien, dit-elle, mais
c’est à la condition que j’aurai de la goutte, moi aussi.» On lui en
donna un petit verre: «Elle n’a qu’un défaut, ajouta-t-elle, c’est
d’être un peu faible». Cette parole lui reconquit tous les cœurs de ses
matelots.
Le 2 septembre, au matin, le _Victoria and Albert_ mouillait au Tréport
et un canot, sur lequel était Louis-Philippe, allait assister au
débarquement du couple royal. L’accueil fut tout joyeux de la part du
roi-citoyen, qui prit paternellement la petite reine dans ses bras et
l’enleva de terre, l’embrassa sur les joues, au grand ébahissement du
prince Albert, qui n’avait encore vu personne en user si familièrement
avec Sa gracieuse Majesté. Il convient de dire ici qu’étant duc
d’Orléans, Louis-Philippe était un des meilleurs amis du duc de Kent et
qu’il avait joué avec Victoria enfant. On monta dans une suite
d’équipages splendides et l’on gagna le château d’Eu.
Il avait d’abord été question d’une visite à Paris dans la
correspondance suivie qui s’était établie au sujet de cette rencontre;
mais on ne sait pour quelle raison la reine s’est obstinément refusée à
visiter la capitale.
A Eu, on mena joyeuse vie, tant en banquets, que bals et fêtes
champêtres.
Les déjeuners sur l’herbe, qui étaient une nouveauté pour Victoria,
eurent le don de lui plaire. On partait pour un coin de la forêt dans
des grands chars à bancs et une multitude de valets à la livrée royale
improvisaient en quelques minutes une salle de festin sous les arbres.
La plus franche gaieté et le plus grand abandon régnait entre tous les
invités du roi de France; ce dernier lui-même ne tarissait pas de verve.
La reine d’Angleterre se laissait gagner par l’entrain général, ainsi
que le prince Albert et
[Illustration: La reine Victoria, d’après le tableau de Winterhalter.]
le comte d’Aberdeen; lord Cowley, ambassadeur d’Angleterre, qui devait
être habitué au sans-gêne de la Cour, était le seul qui restât guindé en
présence de sa souveraine.
Au champagne, Louis-Philippe fit remarquer, dans le premier toast à la
reine, que leur entrevue était la première entre un souverain anglais et
un souverain français depuis celle du Camp du Drap d’or. La reine garda
le meilleur souvenir de ses fêtes «si jolies, si gaies, si pleines
d’entrain, si rustiques». Le prince Albert écrivit au baron Stockmar sur
son court séjour en France et compara la gaieté des fêtes françaises à
celle des fêtes allemandes.
Le 7 septembre, le yacht royal était de retour sur les côtes
d’Angleterre. Le comte d’Aberdeen avait eu le temps de s’entretenir avec
M. Guizot de la question qui passionnait alors la diplomatie anglaise.
Le ministre des Affaires étrangères français lui avait donné l’assurance
que la France renonçait à une alliance matrimoniale avec l’Espagne; que
le roi Louis-Philippe ne donnerait son plus jeune fils le duc de
Montpensier à l’infante Marie-Louise, sœur de la reine d’Espagne,
qu’après que celle-ci, étant mariée, aurait eu des enfants. De son côté,
le comte d’Aberdeen avait donné sa parole à M. Guizot que l’Angleterre
ne consentirait pas au mariage de la reine d’Espagne avec un prince de
Saxe-Cobourg. L’Angleterre ne craignait rien tant qu’une union qui
conférât à la couronne de France des droits éventuels à la succession
d’Espagne. On sait que Louis-Philippe, s’il a réellement donné cette
assurance par l’intermédiaire de M. Guizot, ne s’est nullement considéré
comme engagé, ce que la reine d’Angleterre ne lui pardonna d’ailleurs
jamais.
Ce voyage politique fut bientôt suivi d’un voyage d’agrément à travers
les Flandres. Après avoir touché à Brighton, où le ménage royal passa
quelques jours, au moment où la saison des bains de mer était à son
déclin, le _Victoria and Albert_ reprenait la mer le 12 septembre et le
13 était rendu dans le port d’Ostende. Le roi Léopold avait préparé à sa
nièce un tour intéressant: la reine et le prince visitèrent
successivement Bruges, Gand, Bruxelles et Anvers. Le 21, ils étaient de
retour à Windsor Castle. A son retour, le prince écrivit au baron
Stockmar à qui il ne cachait rien et dont il sollicitait les conseils en
toute occasion: «Ce voyage en Belgique a fait une impression profonde
sur Victoria, qui a gardé le meilleur souvenir des vieilles cités
flamandes et surtout de l’accueil si flatteur qu’elle a reçu du peuple
belge».
Deux ans plus tard, en août 1845, la reine fit enfin le voyage en
Allemagne qu’elle projetait depuis plusieurs années de faire au bras de
son époux. Ce fut avant tout un pieux pèlerinage qu’elle accomplit aux
lieux qui avaient été témoins de l’enfance et de la jeunesse du prince
Albert. Elle demanda à coucher à Rosenau dans le château même où naquit
son époux et elle contempla avec ravissement «la jolie couchette où
Albert et son frère Ernest avaient coutume de dormir ensemble étant
enfants». A Aix-la-Chapelle, le roi de Prusse vint à sa rencontre et
l’accompagna dans une visite à Cologne où, pour la recevoir, on répandit
à flots, sur le pavé des rues, l’eau parfumée si renommée du pays. On
lui donna le soir un spectacle inoubliable sur le Rhin qu’on embrasa et
convertit en un long feu de joie. A Bonn, elle visita l’Université où
le prince Albert avait terminé si brillamment ses études et elle reçut
avec ravissement des détails sur tous les lieux qui avaient été témoins
de son séjour. A Gotha, on lui donna, en plein air, une de ces
représentations populaires dans lesquelles les rôles de princes sont
tenus par de vrais princes et ceux de paysans par des paysans
authentiques. Elle admira la tenue des enfants et les costumes des
femmes du peuple, si simples et si pauvres, mais si propres et si
seyants. Elle compara cette mise à celle des pauvres anglaises, si
dégoûtantes sous leurs châles en loques et leurs chapeaux de soie
fripés. «Si au moins, écrivit-elle, nos anglaises du peuple pouvaient se
contenter de ces vêtements simples et laisser là leurs châles et leurs
chapeaux de soie!»
Elle avait promis de revenir à Eu voir Louis-Philippe à son retour
d’Allemagne. Elle tint parole et y arriva le 8 septembre. La chambre
qu’elle habita avait été préparée avec des attentions toutes spéciales.
Les portraits de la reine et du prince Albert par Winterhalter ornaient
la cheminée de chaque côté et les autres peintures représentaient des
épisodes de sa première visite à Eu et de la réception de Louis-Philippe
à Windsor Castle. On comptait la retenir une semaine à la Cour; elle n’y
resta que deux jours, juste le temps d’assister à une représentation
donnée sur un théâtre improvisé en plein air par la troupe de
l’Opéra-Comique de Paris. Cette fois Louis-Philippe donna lui-même
l’assurance à la reine qu’il ne consentirait au mariage du duc de
Montpensier avec l’infante que lorsque la question politique serait
écartée.
Ce voyage calma pour une longue période son amour des voyages.
D’ailleurs elle avait fait ample provision de souvenirs chers à son cœur
et il se passa dix ans et bien des événements en Europe, avant qu’elle
ne remit le pied sur le Continent.
Elle eut du reste assez à faire à visiter l’Irlande et l’Écosse où elle
fut très occupée avec l’acquisition et la construction d’un nouveau
home. Cependant le Continent était secoué terriblement et Louis-Philippe
payait de son trône, par les intrigues de lord Palmerston, ses vues
ambitieuses sur la succession d’Espagne.
En se séparant de lui, Victoria ne se doutait guère qu’elle ne le
reverrait plus qu’en exil.
Depuis le dernier voyage de la reine au château d’Eu, l’Europe avait été
en proie à la convulsion, et peu de trônes avaient été épargnés par la
tourmente. Le trône d’Angleterre lui-même avait tremblé un instant sur
sa base.
La prochaine visite de la reine d’Angleterre fut pour la Cour impériale
de France, pour son nouvel allié Napoléon III, qui lui devait bien
quelques égards pour l’empressement avec lequel elle avait reconnu le
coup d’État; pour la facilité avec laquelle elle l’avait, la première de
tous les monarques d’Europe, félicité de son avènement en l’appelant
«mon frère»; pour s’être employée sincèrement à faire réussir des
projets de mariage avec la princesse Caroline-Stéphanie de Vasa,
petite-fille de la grande-duchesse de Bade et du dernier roi de Suède de
la branche légitime, d’abord; puis avec la princesse Adélaïde de
Hohenlohe, sa propre nièce. Car ce fut fatigué de voir son alliance
rejetée de toutes parts, que Napoléon III arrêta ses vues sur Eugénie
de Montijo, qui devait devenir une intime amie de Victoria.
Cependant, la question d’Orient était revenue sur le tapis. Les flottes
anglaise et française étaient allées faire une démonstration dans les
eaux du Bosphore en attendant de prêter main-forte aux Turcs contre la
Russie.
Le 29 août 1855, Victoria écrit au roi des Belges, qui est resté son
plus cher confident, qu’elle va avoir à souffrir d’une longue absence du
prince Albert, lequel se propose de rendre prochainement visite à
l’empereur des Français. Le 3 septembre, le prince quitte Osborne pour
aller assister à une revue de 100.000 hommes au camp de Boulogne, situé
entre Boulogne et Saint-Omer. Le prince rentre charmé des honneurs qui
lui ont été rendus comme au représentant de la reine d’Angleterre.
Cette visite ne devait être que la préparation d’une autre plus longue
et plus solennelle de la reine d’Angleterre à Paris. Le 16 avril de
l’année suivante, Napoléon III prenait lui-même les devants et
débarquait à Douvres avec l’impératrice à son bras, sur le quai de
l’Amirauté, au bruit des salves d’artillerie qui fêtaient sa bienvenue.
Il était reçu à Londres avec un enthousiasme populaire, que Victoria
elle-même eut de la peine à croire. A Windsor, elle le recevait avec
aménité, faisait fête à la «gentille et jolie impératrice toute
nerveuse», leur réservait les mêmes appartements qu’à Louis-Philippe et
à l’empereur Nicolas de Russie, devenu l’ennemi commun, donnait un bal
en leur honneur dans la salle de Waterloo, conférait l’ordre de la
Jarretière à Napoléon, lui passait le grand-cordon sur l’épaule, tandis
que le prince Albert lui attachait la Jarretière au-dessus du mollet
droit, et s’entendait dire par l’empereur, en quittant la salle à son
bras: «Il me reste à faire mon serment de fidélité à Votre Majesté et à
son pays», «paroles qui promettent, écrivait la reine, de la part d’un
homme tel que lui, peu prodigue de paroles et ferme dans ses desseins».
L’heure des adieux venue, l’empereur dit à la reine: «J’attends donc
votre visite à Paris cet été.--Oui, répond Victoria, si mes devoirs
publics ne m’en empêchent, comptez sur moi.» On avait pris des
résolutions pour obtenir des succès en Crimée et dans l’intervalle
rendre la guerre populaire en France.
Le 18 août, un samedi, dès l’aurore, la reine, le prince Albert, la
princesse royale, plus tard l’impératrice Frédéric III d’Allemagne, et
le prince de Galles s’embarquaient à East Cowes pour Boulogne, où ils
arrivaient le même jour, dans l’après-midi, escortés de l’escadre de la
Manche. Les canons tonnaient des hauteurs qui dominent la ville. Lorsque
le yacht royal aborda, Napoléon se précipita à bord et salua Sa Majesté,
lui baisant la main d’abord, puis l’embrassant sur les deux joues. La
reine et sa famille montaient à destination de la gare en voiture de
gala, escortés par l’empereur et le maréchal Magnan à cheval, et une
garde d’honneur. A Paris, où aucun souverain anglais n’avait paru depuis
qu’Henri VI y était venu en roi pour se faire couronner à Saint-Denis,
la réception fut enthousiaste. De la gare du Nord jusqu’au Palais de
Saint-Cloud, les rues étaient enguirlandées et 200.000 hommes de la
garde nationale faisaient la haie sur le parcours. Malheureusement, la
nuit commençait à tomber et le coup
[Illustration: Les enfants de la Reine.]
d’œil perdit de sa beauté. En arrivant à l’Arc de Triomphe, il fallut
allumer des torches pour l’escorte royale et l’on ne vit plus Paris que
sous le fard des illuminations. A Saint-Cloud, la réception fut
«splendide et enthousiaste», écrivit le prince Albert. La reine écrivit
de son côté dans son journal: «J’étais un peu ahurie, mais enchantée;
tout était si beau!» Le tableau qui rappelait la visite de la reine a
disparu dans l’incendie du château en 1871, après avoir été mutilé. Un
officier prussien avait en effet découpé la tête de la princesse royale,
devenue la femme du Crown Prince. La famille royale vécut là dans la
plus stricte intimité. La reine trouva la table de l’empereur très
simplement servie; mais «tout y était si exquis!»
Le lundi se passa en visite à l’Exposition des Beaux-Arts aux
Champs-Elysées et à une représentation des demoiselles de Saint-Cyr aux
Tuileries. Le mardi fut consacré à une visite à Versailles et aux
Trianons et à une représentation de gala, le soir, à l’Opéra. Le
mercredi 22, la reine visita l’Exposition industrielle et accepta une
invitation de la Municipalité de Paris à un bal à l’Hôtel-de-Ville. Le
jeudi fut laissé aux hôtes de l’empereur pour vivre incognito. Le soir,
il y eut grand banquet de 80 couverts et la reine parla sérieusement à
l’empereur d’une alliance anglo-française. L’empereur prétendit tenir de
Drouyn de Lhuys que Louis-Philippe était devenu impopulaire à cause de
son alliance avec l’Angleterre. La reine lui répondit que ce n’était pas
à cause de son alliance, mais à cause de sa trahison à cette alliance.
Le jeudi, la famille royale visita le Louvre et, le soir, la reine
assista au bal de l’Hôtel-de-Ville. Le quadrille royal fut dansé par la
reine, l’empereur, le prince Albert, la princesse Mathilde, le prince
Napoléon, lady Cowley, la femme de l’ambassadeur d’Angleterre, le prince
Aldebert de Bavière et Mlle Haussmann, fille du préfet de la Seine.
La reine parla de cette soirée comme d’un «songe des mille et une
nuits».
Le 24, la reine visita pour la seconde fois l’Exposition de l’Industrie
et l’École militaire, puis l’empereur passa la revue des troupes au
Champ-de-Mars devant elle. Le prince Albert était à cheval, à gauche de
l’empereur, au bas de la tribune impériale, dans laquelle la reine était
assise au milieu, entre l’impératrice Eugénie et la princesse Mathilde.
La reine regretta de n’avoir pas été à cheval, avec l’empereur. Elle fut
émerveillée de la tenue de nos troupes et écrivit sur son journal:
«Leurs jolis uniformes sont infiniment mieux faits et de meilleure coupe
que ceux de nos soldats, ce qui me taquine beaucoup.»
Après la revue, la reine monta en voiture avec le prince et alla visiter
l’Hôtel des Invalides. Elle descendit au tombeau de Napoléon Ier.
L’énorme sarcophage de marbre était illuminé par des cierges. Le chapeau
et l’épée du grand empereur avaient été placés sur un coussin de
velours. Le spectacle était déjà imposant par lui-même; un violent orage
qui éclata à ce moment et le bruit du tonnerre qui se répercuta sous la
coupole ajoutèrent encore à sa grandeur. La reine resta émue et pensive.
Le soir, elle écrivit ses impressions: «J’étais là, au bras de Napoléon
III, son neveu, devant le cercueil du plus grand ennemi de l’Angleterre,
moi, la petite-fille de ce roi qui le haïssait tant et qui lutta si
vigoureusement contre lui. Aujourd’hui son neveu, qui porte son nom,
est mon meilleur et mon plus cher allié, et l’orgue de la chapelle joue
le _God save the Queen_.»
Le samedi, l’empereur donna une chasse en l’honneur de la reine dans la
forêt de Saint-Germain. Le soir, il y eut grand bal au palais de
Versailles.
L’empereur rencontra l’impératrice au haut du grand escalier et lui dit:
«Comme tu es belle»; la reine, en rapportant ce compliment, ajoutait:
«De fait, elle avait l’air d’une reine de conte de fée.» C’est à ce bal
que le comte de Bismarck se fit présenter à Victoria.
La reine coucha au palais, ce soir-là, ainsi que la princesse royale
dont le beau-père devait recevoir non loin de là, quelques années plus
tard, la couronne d’empereur d’Allemagne, après que son mari aurait aidé
à vaincre la France dans une guerre terrible.
Le lendemain, dimanche 26, était le jour anniversaire du prince. On le
célébra dans l’intimité. La reine conseilla à l’empereur de ne pas
persécuter la famille d’Orléans et lui expliqua très franchement la
nature de ses relations avec la dynastie déchue.
Le lendemain, on reprit, accompagné par l’empereur, le chemin de
Boulogne, au grand désespoir du petit prince de Galles, qui déclara
adorer Paris,--l’amour de la capitale lui est venu, on le voit, de bonne
heure. La reine visita les camps d’Hensault et d’Ambleteuse. Enfin elle
s’embarqua et, comme le yacht royal commençait à se mouvoir, l’empereur
lui cria du quai, en la saluant: «Adieu, madame, au revoir!» Elle
répondit très gracieusement: «Je l’espère bien», et bientôt les deux
souverains se perdirent de vue. La reine partit enthousiasmée de
l’empereur qu’elle dit «doux, bon et simple». Elle avait en lui une
«confiance sans réserve». Le prince Albert ne partagea pas
l’enthousiasme de la reine: il considéra Napoléon III comme un
politicien d’occasion, tremblant toujours devant quelque complot.
Quelques mois plus tard, Napoléon rendit visite à la reine à Osborne et
demanda la révision du traité de 1815. Il avait rêvé de faire de la
Méditerranée un lac européen. Ses ouvertures furent froidement
accueillies. Il s’en retourna incompris et l’alliance anglaise entra
dans une phase précaire. La mésintelligence au sujet des principautés
danubiennes ne fit qu’augmenter le malentendu. Napoléon invita la reine
à venir à Cherbourg et le gouvernement britannique voulut qu’elle
acceptât. On espéra que son amitié parviendrait à détendre la situation.
Le 4 août 1858, la reine arriva à sept heures du soir à Cherbourg, après
une traversée assez agitée. L’empereur et l’impératrice vinrent la
saluer sur le yacht royal, à huit heures, sans aucune suite.
Personne ne fut admis à assister à la conversation des deux souverains.
L’empereur et l’impératrice rentrèrent à Cherbourg dans leur barque
éclairée par un jet de lumière électrique. La reine coucha à bord de son
yacht. Le lendemain, déjeuner à la préfecture et dîner à bord de la
_Bretagne_. Le général Mac-Mahon était parmi les invités. L’empereur
porta un toast à la reine et le prince Albert se leva pour y répondre:
«J’étais si émue, écrivit la reine, que je ne pus boire mon café». Après
quelque hésitation cependant, le prince Albert vint à bout de sa tâche.
Un magnifique feu d’artifice termina la journée. Ce fut la dernière
entrevue de Napoléon III et de la reine avant l’exil de Chislehurst.
Le 14 août, la reine se rendit en Prusse avec son époux accomplir une
promesse de visite au prince et à la princesse Frédéric, visite de
famille, qui s’acheva le 28 du même mois.
Ce furent ses deux derniers voyages avant qu’elle eût la douleur de
perdre sa mère et son époux. Elle s’embarqua le 1er septembre 1862, à
Woolwich, pour se rendre à Bruxelles et faire la connaissance de la
princesse Alexandra et de ses parents et arranger le mariage du prince
de Galles. De là, elle gagna l’Allemagne et séjourna au château de
Reinhardsbrunn, qui est plutôt un rendez-vous de chasse qu’un château à
proprement parler; mais ce voyage n’eut aucun caractère politique.
Au printemps de 1879,--la guerre et la chute de l’empire étaient depuis
longtemps des faits accomplis--la reine alla se reposer des fatigues du
mariage de son fils, le duc de Connaught, avec la princesse
Louise-Marguerite de Prusse, dans le nord de l’Italie. Elle passa par
Paris en vêtement de grand deuil et fit un court séjour à l’ambassade
d’Angleterre. Elle y reçut le président Grévy, accompagné de M.
Waddington. Le duc de Nemours lui rendit aussi visite. Le 28 mars, elle
arriva à Modane et continua son voyage jusqu’à Turin et Baveno ou le lac
Majeur, sous le pseudonyme de comtesse de Balmoral. Le prince Amédée
vint la saluer au nom du roi et de la reine d’Italie. Elle habita à
Baveno la villa Clara.
Le 18 avril, elle se rencontra dans une station de chemin de fer entre
Rome et Monza avec le roi, la reine et la Cour, qui se rendaient en
villégiature. La reine accepta de déjeuner à Monza, après quoi elle
rentra à Baveno. A son retour, elle passa de nouveau par Paris où elle
s’arrêta à l’ambassade, installée dans l’hôtel de l’ancienne princesse
Pauline Bonaparte, sœur de Napoléon Ier, et regagna Windsor Castle.
Depuis cette époque, la reine fait un séjour d’un mois chaque année, au
printemps, sur la côte méridionale de France ou dans quelque station
italienne.
Après la mort du duc d’Albany,--car la reine perdit les siens coup sur
coup--le mariage de sa petite-fille la princesse Victoria de Hesse avec
le prince Louis de Battenberg l’attira à Darmstadt. Elle fut heureuse de
vivre dans le château où vécut la pauvre princesse Alice, sa fille. Ce
voyage dura d’ailleurs quelques jours seulement.
L’année suivante, elle passa quelques semaines à Aix-les-Bains et s’en
retourna par Darmstadt; un an après elle se rendit directement par mer
de Portsmouth à Cannes et de Cannes à Aix-les-Bains où elle habita la
même suite d’appartements à la villa Mottet. Avec une permission
spéciale du pape, elle visita la Grande-Chartreuse où aucune femme ne
doit pénétrer; l’année d’après, elle choisit Biarritz et visita la reine
régente et le petit roi d’Espagne à San Sébastien. Chaque année nous la
ramène; elle vient redemander au climat du midi de la France ou au
climat italien, les forces dont elle a besoin pour continuer d’accomplir
sa tâche. Les catholiques d’Angleterre voient dans cette émigration, au
printemps de chaque année, à l’époque de la semaine sainte, un retour
des souverains du
[Illustration:
Phot. H. N. King.
Osborne.--Pièce décorée à l’indienne suivant les indications de la
Reine.]
Royaume-Uni à la religion catholique; la raison de ces déplacements est
beaucoup plus profane: les médecins de la reine redoutent pour ses
poumons devenus délicats l’humidité du climat britannique, à cette
époque de l’année.
On a prétendu que, profondément froissée des caricatures qui ont paru
d’elle dans les journaux humoristiques français, à propos de la guerre
du Transvaal, elle éviterait de passer sur le territoire français et
séjournerait en Italie. Elle pourrait peut-être se souvenir des raisons
qu’elle donna à Cherbourg, à Napoléon III, lorsque celui-ci se plaignait
d’être attaqué dans le _Times_: «Notre presse est libre, en Angleterre,
dit-elle à l’empereur pour repousser toute responsabilité». La nôtre
l’est devenue depuis la visite à Cherbourg, et il est enfantin de tenir
rigueur à une nation libre de l’humour de ses caricaturistes. Cela
n’empêche que le monde juge sévèrement l’attitude de la reine dans
l’affaire du Transvaal. Chaque fois que Victoria l’a voulu, elle a su
éviter la guerre, notamment avec la Russie et les États-Unis; cette
fois, au contraire, elle n’a pas cherché à retenir ses ministres; elle a
même encouragé les lâches agressions,--lâches parce qu’il croyait les
diriger contre des faibles--de son ministre des colonies, Mr. J.
Chamberlain, ce fléau de notre fin de siècle, dont l’ambition et la
rapacité menacent de coûter si cher à son pays.