Attentats contre la Reine Victoria.
Les sept attentats contre la reine.--Oxford, Francis, Bean,
Hamilton, le capitaine Peter, Arthur O’Connor, Roderick
Maclean.--Un accident de voiture dans les Highlands.--Mot de la
reine.--Le naufrage de _Misletoe_.
En dehors des dangers qu’elle courut au cours de son existence, Victoria
échappa sept fois aux coups de ses assassins. Quelques mois après son
mariage, le 10 juin 1840, elle se promenait avec le prince Albert en
landau découvert dans Hyde Park, avant l’heure du dîner, sans aucune
escorte, comme elle aimait le faire lorsqu’elle n’accomplissait pas un
acte officiel, quand un tout jeune homme de dix-sept ans, nommé Oxford,
se précipita sur la portière droite de la voiture, du côté où se tenait
la reine et déchargea un pistolet presque à bout portant. Dans sa
précipitation, il n’eut heureusement pas le temps de viser, car la balle
n’atteignit pas son but. Le cocher, au bruit de la détonation et se
rendant compte de ce qui venait de se passer, avait arrêté ses chevaux.
Le prince Albert lui donna l’ordre de continuer son chemin, tout heureux
que sa femme eût échappé si miraculeusement à la mort. Il prit aussitôt
les mains de la reine et lui demanda si la peur ne l’avait pas saisie;
mais celle-ci, qui regardait d’un autre côté, ne s’était pas encore
rendu compte de ce qui s’était passé, ni de la nature du bruit qu’elle
avait entendu à son oreille. La voiture démarrait à peine que l’assassin
s’écriait: «J’en ai encore un» et déchargeait un second pistolet. Cette
fois le prince Albert avait eu le temps de le voir se préparer à tirer
et avait fait baisser la tête à la reine, qui en était encore quitte
pour la peur. Cependant la foule de promeneurs élégants qui encombre
Hyde Park à cette heure de la journée avait reconnu le couple royal et
s’était emparée de l’assassin. Pour la tranquilliser sur son sort,
Victoria se leva dans sa voiture et la salua. Puis elle ordonna au
cocher de la mener chez sa mère, afin que la duchesse de Kent n’apprît
que par elle-même l’attentat dont elle avait failli être victime.
L’assassin Oxford était un garçon de cabaret. Il fut jugé et condamné à
mort pour crime de haute trahison; mais la reine fit commuer sa peine en
celle des travaux forcés à vie et lui accorda même la relégation en
Australie.
Lorsque la reine revint de chez sa mère par Hyde Park, elle fut l’objet
d’une ovation sympathique et rentra à Buckingham Palace escortée de
cavaliers et d’amazones qui s’étaient improvisés en garde d’honneur. Le
soir on chanta le _God save the Queen_ dans tous les théâtres et, le
dimanche suivant, des prières d’actions de grâces furent prescrites dans
toutes les églises. Le Parlement lui adressa un message de
félicitations. Enfin la reine fut elle-même l’objet d’une manifestation
de loyalisme, quelques jours après, à l’Opéra.
Deux ans après, un dimanche, comme elle revenait de l’église en
compagnie de son époux, ce dernier remarqua à un coin de rue désert un
individu qui visait la reine avec un pistolet. Heureusement le coup ne
partit pas. La reine, prévenue par le prince Albert une fois le danger
passé, ne put rester sous la menace d’un nouveau danger et elle résolut
de l’affronter dès le lendemain. Après avoir prévenu la police, elle se
rendit donc en voiture découverte au même endroit que la veille, qui
n’était d’ailleurs pas très éloigné du lieu de l’attentat d’Oxford et,
en effet, comme elle passait, un individu petit, chétif, nommé Francis,
tira un coup de pistolet dans sa direction. Le prince Albert n’eut pas
de peine à reconnaître le même individu que la veille.
«Le soir, lorsque la reine rentra au Palais, écrit Miss Liddell,
demoiselle d’honneur, la première personne qu’elle rencontra fut sir
Robert Peel, alors premier ministre, qui se montra très affecté à la
nouvelle de l’attentat et lui adressa ses félicitations. La reine
m’aperçut alors et, se tournant vers moi: «Dites-moi, Georgette, vous
vous êtes étonnée que je ne vous aie pas emmenée à la promenade avec moi
cet après-midi; c’est qu’hier j’avais essuyé un coup de feu et que je
voulais affronter de nouveau le danger aujourd’hui, pensant que
l’assassin recommencerait sa tentative. Or je ne voulais exposer d’autre
vie que la mienne.»
Francis essaya, dans son procès, de prendre l’attitude d’un héroïque
républicain; mais lorsqu’il s’entendit condamner à mort pour crime de
haute trahison, son courage l’abandonna et il s’évanouit. La reine ne
voulut pas le laisser exécuter et sa peine fut également commuée en
celle de la déportation perpétuelle.
Le jour même où la nouvelle de la grâce fut connue du public, la reine
échappa une troisième fois. L’auteur du régicide était cette fois un
petit bossu du nom de Bean. Bien inspirée, la reine demanda qu’on le
jugeât en vulgaire assassin et non en régicide. Le crime de haute
trahison attirant les esprits faibles ou dérangés avides de jouer
quelque rôle important, pensait la reine, mieux valait donc ne pas leur
laisser ce rôle et les juger pour une tentative de meurtre ordinaire.
L’idée était bonne, car après le jugement de Bean, qui fut condamné à
être fouetté et à sept ans de déportation, on n’entendit plus parler de
nouvel attentat pendant sept années.
Le quatrième fut celui du maçon Hamilton, qui tira sur la reine avec un
pistolet chargé de poudre seulement. Celle-ci garda, comme les fois
précédentes, tout son sang-froid et se mit à parler très énergiquement à
ceux de ses enfants qui étaient avec elle dans la voiture, afin de
distraire leur attention. Hamilton se vit infliger la même condamnation
que le bossu Bean.
L’attentat de 1850 fut plutôt un outrage. Son auteur n’en voulait pas à
la vie de la souveraine. C’était en juin 1850. La reine venait de rendre
visite à son oncle, le duc de Cambridge, qui était à toute extrémité. Au
moment où sa voiture franchissait la grille de l’hôtel du duc, un
gentleman, d’extérieur élégant, nommé Pates, qui avait été capitaine
[Illustration: Le prince Albert, d’après le tableau de Winterhalter.]
de hussards, s’élança vers sa voiture, la canne levée, et lui cingla le
visage. Quelque cuisante qu’elle fût, la blessure ne fut pas grave,
puisqu’elle n’empêcha pas la royale blessée de paraître le lendemain de
l’attentat, dans sa loge, à l’Opéra.
Jusqu’en 1872, Victoria ne fut plus l’objet des attentions des
régicides. Au mois de février de cette année, cependant, un fou de
nationalité irlandaise, nommé Arthur O’Connor, s’élança à la portière de
la voiture de la reine, tenant d’une main un pistolet et de l’autre une
supplique; mais il fut aussitôt saisi d’une main vigoureuse par le
domestique écossais John Brown, qui ne lui laissa pas le temps de se
reconnaître; un autre irlandais nommé Roderick Maclean tira en 1882 sur
la reine, lorsque, descendant du train, elle se disposait à monter dans
sa voiture à la station de Windsor. Ce furent deux jeunes gens, élèves
du collège d’Eton, qui s’emparèrent de l’assassin. La reine tint à les
remercier de vive voix et les fit venir à cet effet au château.
En aucune occasion Victoria ne perdit la tête et ne laissa même paraître
la moindre émotion. Elle s’informa seulement dans ce dernier cas si
personne n’avait été blessé pour elle.
Elle a toujours eu une horreur particulière pour les crimes de cette
nature et n’a jamais été la dernière à faire parvenir ses félicitations,
lorsque ces attentats n’ont pas été suivis d’effet ou ses condoléances
dans les cas contraires. C’est ainsi que les veuves des présidents
américains Lincoln et Garfield et de notre président Carnot reçurent
d’elle des mots touchants. Après le crime de Caserio, le gouvernement
anglais ayant voulu prendre des mesures pour la protéger plus
efficacement, elle s’y opposa énergiquement, ne voulant pas que «ces
mécréants pussent s’imaginer qu’ils avaient fait peur à une femme».
Pourtant la mort tragique de l’impératrice Élisabeth d’Autriche fit une
profonde impression sur son esprit.
Lorsqu’elle faillit être victime d’un accident en Écosse, sa voiture
s’étant renversée dans un fossé sur une mauvaise route déserte, elle
écrivit: «Ces occasions extraordinaires me trouvent toujours calme et en
pleine possession de moi-même; cette fois-ci je n’ai pensé qu’à une
chose: c’est que je n’avais pas encore fait tout ce que je me suis
proposé d’accomplir avant de mourir».
Elle a toujours montré de la reconnaissance à ceux qui l’ont tirée de
mauvais pas. Elle fit une pension à un soldat irlandais qui l’avait
sauvée dans ses bras dans un grave accident de voiture. Elle donna un
poste à la Cour à un brave matelot qui l’avait, au péril de sa vie,
emportée au moment où un mât rompu par la tempête, allait s’abattre sur
elle et elle s’occupa, après sa mort, de sa veuve et de ses orphelins.
Il lui est arrivé de causer, de son côté, des accidents.
Un jour, faisant la traversée du Solent, d’East Cowes à Gosport, le
yacht royal _Victoria and Albert_ vint en collision avec un yacht de
plaisance, le _Misletoe_, qui croisait à cet endroit. Le petit navire
fut aussitôt coulé. La reine, qui était sur le pont, fit tout ce qui
dépendit d’elle pour sauver la vie du propriétaire du yacht, à sa
belle-sœur et au vieillard qui étaient à bord et elle fut navrée d’avoir
à s’éloigner, sur l’ordre du capitaine, sans qu’on eût réussi à les
tirer de l’eau.
Elle se montre généralement pitoyable aux malheurs des autres. Dans une
autre circonstance, à Balmoral, elle passa une grande après-midi et une
partie de la soirée à chercher avec le ghillies des Highlands, le corps
d’un petit garçon qui s’était jeté dans la Dee, à un endroit très
dangereux, pour sauver la vie d’un de ses petits frères tombé à la
rivière. Lorsqu’elle apprit qu’on avait enfin retrouvé le petit cadavre
à une bonne distance du lieu de l’accident, elle fut la première à
envoyer ses consolations aux parents désolés et voulut assister à son
enterrement.
On citerait des milliers de traits analogues où se révèle la sensibilité
d’âme de la reine Victoria. En somme, elle n’a pas d’ennemi à proprement
parler et tous ceux qui ont porté atteinte à ses jours étaient des
détraqués ou des maniaques avides d’une sinistre renommée.