La reine Victoria en 1892.]

Elle se contente de nous faire assister minute par minute à ses moindres

actions, parce qu’elle s’occupe surtout d’elle-même et que, du moment

que quelque chose la touche ou l’approche, cette chose fût-elle des plus

futiles, prend une grande importance à ses yeux. Nous aimerions savoir

par elle l’émotion ressentie à la vue d’une de ces scènes grandioses de

la nature, inconnue d’elle jusqu’alors et au milieu de laquelle elle se

trouve pour la première fois, et nous devons nous contenter d’une

épithète généralement banale; mais aussi elle nous dit, par

compensation, si elle était à voiture à deux ou quatre chevaux, quels

étaient les chevaux, le nom du cocher, si Brown était sur le siège et si

le prince avait revêtu son kilt et son plaid écossais.

A chaque ligne de ses mémoires, on éprouve la même déception. Elle

apprend la mort de Wellington, dont l’Angleterre a fait un dieu de son

vivant pour avoir eu le mérite ou la bonne fortune de s’être trouvé là

en même temps que Blücher à Waterloo; que dit la reine: «Il est vrai que

le duc avait quatre-vingt-trois ans!» On reste confondu devant tant

d’inconscience et de naïveté. Quelques-uns ont été jusqu’à dire que les

mémoires de Victoria ne seraient même pas corrects, si l’historien Sir

Théodore Martin n’y avait fait de nombreuses retouches nécessaires. Nous

leur laissons la responsabilité de ce jugement.

Si la reine n’a pas le tempérament d’un écrivain, elle aime du moins les

bons écrivains et sait goûter les poètes. Dans les premières années de

son mariage, elle aimait à se faire la lectrice de son époux et à lui

faire saisir les beautés de la littérature anglaise.

On cite de la reine des lettres rendues publiques, notamment celle

adressée au prince de Galles à l’occasion de sa majorité. Nous n’en

parlerons pas, soupçonnant que dans tous les écrits publics, il ne faut

attribuer à la souveraine ni l’initiative de la pensée, ni l’élévation

de la forme. Il doit y avoir tant de talents qui ne demandent qu’à

s’employer parmi les nombreux personnages d’élite qui ont le privilège

d’exercer une sinécure à la Cour de Saint-James!

Quoi qu’on puisse penser des dons de Victoria aux points de vue des arts

et de la littérature, on doit lui savoir gré d’une chose: c’est d’avoir

cherché à encourager les arts, ou tout au moins d’avoir aidé son époux à

les encourager. Cette noble tâche, le prince Albert l’assuma et la

remplit de son mieux et c’est à lui, en grande partie, que l’Angleterre,

qui n’a jamais pu avoir un musicien, doit d’avoir aujourd’hui une école

de peinture qui, avec de très grands mérites, possède une réelle

originalité.

La reine Victoria intime Ouvrage illustré de 60 gravures d'après des photographies et des documents inédits · 第 33 / 62 题