La voiture de gala de la Reine.]

Il ne faudrait pas croire cependant que Victoria ait du génie; elle en

manque au contraire totalement, comme d’imagination; mais elle a un goût

réel pour la peinture et le dessin, et comme peindre et dessiner sont

ses occupations favorites, elle est parvenue à une certaine habileté.

Dans les environs de ses châteaux, les paysans sont au courant de ce

faible de la reine, pour avoir été priés par elle de poser avec ou sans

leurs animaux.

Le prince Albert adorait la gravure en taille douce et il avait à manier

le burin ou à se servir de l’eau-forte un certain talent. Il voulut

initier la reine à cet art et celle-ci était déjà arrivée à un certain

degré de talent à reproduire des dessins sur le cuivre.

En musique, c’est le contraire. Ses goûts ne l’y portent pas du tout et

nous avons dit, en parlant de son éducation, quels efforts elle avait dû

faire pour arriver à se rendre maîtresse des difficultés du piano. A

force de persévérance, elle est parvenue, non pas à la virtuosité, mais

à se rendre agréable, soit qu’elle chante, soit qu’elle exécute un

morceau. Elle a de l’oreille, de la mesure; son rythme est impeccable et

elle possède assez bien l’art des nuances. Son professeur de chant fut

un Français nommé Lablache.

Nous extrayons d’une lettre de Lady Bloomfield, une des dames de la

Cour, le compte rendu d’une soirée intime à la Cour, où il est question

de la reine pianiste. Elle écrit de Windsor Castle, à la date du 12

décembre 1843:

«Nous nous sommes exercés hier après-midi pendant deux heures avec la

reine et le prince Albert. Nous avons joué à six mains un morceau de

Beethoven, charmant, mais extrêmement dur. La mesure était si

difficile, qu’il fallait être excellent musicien pour l’observer.»

Presque un an plus tard, la même dame écrit à la date du 19 novembre:

«Hier soir, nous avons joué à première vue, la reine, Mathilde Pagès et

moi, un septuor de Beethoven. Nous jouons généralement à première vue

des ouvertures et des morceaux classiques. Mais celui-ci était si

difficile que, lorsque nous frappâmes toutes ensemble la dernière

mesure, la reine dit que nous pouvions nous féliciter de ne pas avoir

fait de faute, car si l’une de nous avait manqué la mesure, il aurait

été impossible de nous y retrouver. J’éprouve un grand plaisir à jouir

de cette intimité de la reine et je voudrais que tous ceux qui la

méconnaissent, pussent juger par eux-mêmes à quel point elle est

agréable, lorsqu’elle est à son aise et qu’elle a dépouillé toute

contrainte.»

Peu après son mariage et au lendemain de l’attentat d’Oxford, la reine

donna un concert privé à Buckingham-Palace, dans lequel elle ne chanta

pas moins de cinq fois en italien. Voici, extrait du programme, les

numéros dans lesquels elle se fit entendre avec succès:

1º _Non funestar crudele_ (de Il Desertore) RICCI.

Duo par Sa Majesté et le prince Albert.

2º _Dunque il mio bene_ (Il flauto magico) MOZART.

La flûte enchantée

Trio par Sa Majesté, MM. Rubini et Lablache.

3º _Felice Eta_, chœur pastoral COSTA.

Sa Majesté et les Dames de la Cour.

4º _Tu di grazia_ HAYDN.

Quatuor avec chœur: Sa Majesté, le prince

Albert, MM. Rubini et Lablache.

5º _Oh! come licto guinze_ MENDELSSOHN.

Chœur.

La reine avait une voix de soprano, et le prince Albert une voix de

basse. La marquise de Donco qui l’entendit ce jour-là, écrit à Michael

Costa, l’auteur d’un des morceaux: «La reine chante bien et très

correctement.»

Mendelssohn étant de passage à Londres, où il était venu rendre visite à

Denmark Hill à la famille de sa femme (c’est pendant cette visite qu’il

composa sa _Romance sans paroles_), fut invité au palais de Buckingham

par le prince Albert, qui le retint des heures dans sa salle de musique.

De retour à Francfort, il écrit à sa mère le 19 juillet 1842 une longue

lettre dans laquelle il lui conte les moindres incidents de son entrevue

avec la reine. Nous laissons la plume au grand maître:

«Le prince Albert m’avait invité à venir essayer son orgue, samedi, à

une heure et demie, avant mon départ de Londres. Je me rendis donc à

Buckingham-Palace, où je le trouvai seul. Nous nous étions mis à causer

tranquillement, quand la reine entra, également seule, dans une simple

robe de matin. Elle annonça à son époux son intention de partir pour

Claremont après lunch et allait se retirer, quand ses yeux tombèrent sur

toutes les feuilles de musique que le vent venait de disperser par toute

la chambre et jusque sur les pédales de l’orgue du prince, lequel, en

passant, est un instrument merveilleux et le plus bel ornement de la

pièce. «Quel désordre!» s’écria la reine et elle se mit aussitôt en

devoir de ramasser notre musique et de la remettre en ordre. Elle était

déjà à genoux, lorsque le prince et moi nous empressâmes à son aide. Le

prince se mit alors à m’expliquer les registres et la reine me renvoya,

alléguant qu’elle finirait bien le rangement seule. Je priai alors le

prince de me jouer quelque chose, afin de pouvoir dire en Allemagne que

je l’avais entendu. Il joua quelque morceau par cœur en s’aidant des

pédales: son jeu est très correct et son style clair mérite qu’on le

propose en exemple à plus d’un organiste professionnel. La reine,

probablement charmée, s’assit à côté de nous, après avoir remis la

musique en ordre et écouta son mari avec un plaisir qu’elle ne cherchait

pas à dissimuler.

«Lorsque le morceau du prince fut terminé, ce fut à mon tour à jouer et

je commençai les «Gracieux Messagers» de mon chœur de Saint-Paul. Je

n’avais pas achevé la première partie que la reine et le prince

m’accompagnaient de leur chant, le prince maniant en outre les registres

à ma place et tout le temps très habilement, faisant entendre, fort à

propos, le grand jeu, et observant scrupuleusement toutes les nuances.

J’étais ravi!

«Le prince héritier de Saxe-Cobourg fit alors son entrée; on causa et,

au cours de la conversation tout amicale, la reine me dit qu’elle

adorait chanter ma musique et me demanda si je n’avais rien écrit de

nouveau.

--Vous devriez bien nous chanter quelque chose, dit à Sa Majesté le

prince Albert.

«La reine se fit d’abord un peu prier et dit ensuite qu’elle allait

essayer le «Chant du Printemps» en si bémol, si toutefois l’on pouvait

le trouver, car toute sa musique venait d’être emballée pour Claremont.

Le prince alla lui-même la chercher, mais il revint en disant qu’elle

était dans la malle.

--Oh! ne pourrait-on pas la déballer? demandai-je.

«La reine sonna et demanda Lady...; mais personne ne put rien trouver

et la reine daigna se déranger elle-même. Elle revint sans avoir été

plus heureuse que les autres.

--La reine va vous chanter quelque chose de Gluck, dit alors le prince

Albert.

«La princesse de Saxe-Cobourg venait d’arriver. Nous nous rendîmes tous

dans le sitting-room de la reine où la duchesse de Kent ne tarda pas à

nous rejoindre. Mon premier livre de chant était précisément sur le

piano. La reine l’ouvrit et choisit «Italy». J’écoutai la reine dans le

ravissement. Elle s’en acquitta presque parfaitement; la seule faute que

je relevai fut, à la fin, un ré naturel donné au lieu d’un ré dièze.

«J’avouai à la reine que ce morceau n’était pas de moi, mais de Fanny,

ma sœur, et je la priai de chanter quelque chose de ma composition. Elle

accepta volontiers et nous fit entendre le «Chant du Pèlerin» avec

toutes les nuances et beaucoup d’expression. Comme je la félicitais sur

la perfection de son chant:

--Oh! dit-elle avec beaucoup de simplicité, j’aurais fait beaucoup

mieux, si je n’avais pas été si intimidée, car d’habitude j’ai beaucoup

plus de souffle.

«Après quoi, le prince Albert voulut bien nous faire entendre «le

Moissonneur et les fleurs», puis il me demanda d’improviser quelque

chose pour finir. Étant très embarrassé, je priai le prince de me donner

un thème. Il m’imposa la chorale qu’il avait jouée sur l’orgue et le

morceau qu’il venait de chanter.

«Contrairement à mon habitude en pareille circonstance, je réussis

admirablement et eus peut-être le défaut d’être long; mais je voulais

prolonger mon plaisir. Naturellement j’ajoutai aux deux motifs imposés

ceux chantés par Sa Majesté.

«Lorsque j’eus fini, la reine me dit: J’espère bien que vous reviendrez

bientôt en Angleterre et que nous aurons alors le plaisir de votre

visite.

«Je remerciai et, en saluant pour me retirer, je priai la reine de

daigner accepter la dédicace de ma «Symphonie écossaise» en la mineur,

qui avait été la cause de mon voyage, ce qu’elle accepta avec une

parfaite bonne grâce.»

Cette simple lettre nous en dit plus long sur les talents de la reine

que de gros volumes.

A Windsor, à Osborne, à Balmoral, dans ses soirées, la reine s’est

souvent fait entendre. Depuis la mort du prince Albert, elle a surtout

fait jouer ses dames d’honneur, mais s’est abstenue presque entièrement

de jouer elle-même en public.

Quelques critiques, parlant des écrits de la reine, ont déclaré que

ceux-ci n’enrichiraient pas beaucoup la littérature de son pays. La

vérité est qu’il ne faut pas considérer les mémoires de la reine et le

journal de sa vie dans les highlands d’Écosse comme une tentative

d’écrivain. Victoria, en publiant ces simples notes, n’a voulu qu’offrir

à son peuple le récit au jour le jour d’une vie qu’elle lui a vouée tout

entière. Il est vrai que, même dans un écrit de ce genre, un écrivain

aurait pu se révéler. La reine ne s’est pas révélée écrivain, c’est tout

ce que l’on peut dire; elle n’y fait preuve ni d’imagination, ni même de

cœur. C’est qu’à la vérité l’imagination lui fait complètement défaut et

que les qualités du cœur sont chez elle étouffées le plus souvent par

son défaut dominant qui est un égoïsme féroce.

[Illustration:

Phot. Russel and sons.

La reine Victoria intime Ouvrage illustré de 60 gravures d'après des photographies et des documents inédits · 第 32 / 62 题