XV

La Reine Victoria propriétaire.

La plus riche propriétaire du Royaume-Uni.--Les dettes du duc de

Kent.--Principales propriétés de Victoria.--Les bons conseils de

lord Sydney et de lord Cross.--La reine et ses métayers.--Trop cher

pour ses moyens.--Un autographe de la reine aux enchères.--Prodigue

ou avare de son effigie, suivant les cas.--Les fermes et leurs

produits.--Les legs de ses admirateurs.--Son portefeuille de mines

d’or.--Fils prodigues.

Bien que montée sur le trône de ses ancêtres avec un passif de 50.000

livres sterling, ou de 1.250.000 francs, représentant le montant des

dettes du duc de Kent son père, qu’elle s’était engagée vis-à-vis des

créanciers à payer sur sa cassette, Victoria est aujourd’hui la plus

riche propriétaire foncière du Royaume-Uni.

Outre ses châteaux d’Osborne, de Balmoral, d’Albergeldie, de Sundrigham,

de Claremont, de Frogmore, de Farnborough qu’elle a mis à la disposition

de l’impératrice Eugénie, elle possède un grand nombre de domaines de

grande étendue qu’elle a administrés avec le concours du

[Illustration: La Reine et la princesse Victoria de Schleswig-Holstein.

Phot. Huhues et Mullins. Hyde.

]

comte de Sydney, puis, après la mort de ce dernier, avec le vicomte

Cross. Du vivant du prince Albert, elle n’avait d’autre intendant pour

ses biens particuliers que son époux, qui s’était constitué à la fois le

gardien de sa bourse privée et son intendant. Toutefois, elle a toujours

eu d’excellents conseillers, qui lui ont fait faire des placements

avantageux et réaliser d’énormes bénéfices.

La reine connaît si bien ses affaires qu’il n’est pas un seul de ses

métayers dont elle ne connaisse le nom, l’âge, le lieu de naissance, le

nombre d’enfants, en un mot toute l’histoire. Comme pour les domestiques

qui ont quitté son service, la reine exige que les lettres de ses gens

lui soient toujours remises et il est répondu à chacune par les soins de

son secrétaire particulier. Elle veut, et le recommande dans chacune de

ses lettres, qu’on lui fasse part des grands événements heureux ou

malheureux qui surviennent dans chaque famille et se montre humaine dans

les mauvaises années.

Nul ne saurait dire, même approximativement, à quel chiffre est évaluée

la fortune de Victoria, ni par quels moyens elle a prospéré. Ce sont là

des secrets pour lesquels les Anglais professent la plus grande

discrétion. Tout ce que l’on sait, et parce que la reine en a donné

maints exemples au cours de sa très longue carrière, c’est qu’elle est

plus que parcimonieuse; que, comme son oncle le duc de Sussex et son

fils le duc d’Edimbourg, elle n’aime pas dépenser; qu’elle n’a jamais

dépassé de ses deniers la partie de sa liste civile qui lui est allouée

pour être dépensée en bonnes œuvres; qu’enfin elle économise sur sa

liste civile elle-même et n’a jamais refusé aucun des legs que de

loyaux sujets se sont plu à lui faire.

Dès son enfance, la duchesse de Kent, sa mère, qui a connu bien des fois

la gêne du vivant de son mari, avait habitué sa fille à connaître la

valeur de l’argent. On raconte que bien des fois la petite princesse

Victoria entra dans des boutiques de bijoutiers dans l’intention

d’acheter pour elle-même ou pour quelque amie un bijou de bas prix que

l’état de sa bourse ne lui permettait pas de se payer et que, chaque

fois, sa mère se refusa à ce que l’achat en fût fait à crédit. Victoria

dut donc s’en passer et souvent elle en éprouva de gros crève-cœurs.

C’est sans doute en souvenir de ces leçons qu’elle jugeait profitables

qu’un jour ayant reçu d’Eton une demande d’emprunt d’une livre sterling

(25 francs) de son petit-fils le prince Albert-Victor, fils aîné du

prince de Galles et alors héritier présomptif de la couronne, fait plus

tard duc de Clarence et d’Avondale, pour payer un pari perdu par lui

contre un de ses condisciples, se vit refuser cette modique somme. Le

refus de la reine était accompagné d’une longue lettre dans laquelle la

grand’mère faisait des remontrances à son petit-fils, lui faisant

ressortir l’immoralité du pari, surtout lorsqu’on n’a pas la somme pour

l’acquitter.

La leçon profita-t-elle? C’est ce qu’on ne saurait dire; toujours est-il

que le jeune prince, en garçon pratique, vendit aux enchères la lettre

autographe de sa grand’mère, qu’elle monta à trois livres, qu’il

acquitta son pari, mit deux livres dans sa poche et fit savoir à la

reine, par retour du courrier, le résultat de cette fructueuse

opération. Depuis ce moment, la reine dut avoir une plus haute idée de

l’intelligence de son petit-fils.

La reine entre d’ailleurs souvent elle-même dans cet ordre d’idées.

Chaque fois qu’on sollicite d’elle un don, ou un cadeau pour une loterie

ou un bazar de charité, elle préfère envoyer soit un dessin de sa main,

ses photographies signées d’elle, un ouvrage de broderie, un exemplaire

de ses mémoires avec dédicace, en un mot un objet de valeur relative,

qu’un objet de réelle valeur intrinsèque ou qu’un don en espèces. Autant

elle est prodigue de son effigie sur le papier, autant elle aime peu

offrir cette même effigie sur une pièce de monnaie.

Les fermes de la reine sont toutes des fermes-modèles, fort bien

entretenues, dont les produits sont vendus dans le commerce.

On dit, mais nous ne nous portons pas garants de ce bruit, qu’elle

possède un grand nombre d’actions des mines d’or du Transvaal, ainsi que

de la compagnie à charte qui gouverne la Rhodésie et dont le duc de

Fife, son petit-fils par alliance, est un des principaux actionnaires.

Il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’elle se fût laissé tenter, comme

bien d’autres, par les rendements merveilleux de l’industrie aurifère du

premier de ces pays, industrie unique auquel a donné naissance un

gisement également unique au monde. Il n’y a pas incompatibilité entre

la possession d’une couronne et le devoir qu’a tout bon propriétaire de

faire fructifier ses capitaux; mais on aimerait mieux penser qu’en

faisant la guerre au Transvaal, la reine d’Angleterre n’est pas

directement intéressée à l’issue de la campagne.

En tout cas, les nombreux membres de la famille royale pourront bénir la

mémoire de Victoria, lorsqu’elle ne sera plus, car elle aura rétabli la

fortune de la famille et l’aura désormais assise sur des bases solides.

C’est un éloge qu’on ne pourra sans doute pas faire du prince de Galles,

son fils, après sa mort.

La reine Victoria intime Ouvrage illustré de 60 gravures d'après des photographies et des documents inédits · 第 30 / 62 题