La Reine Victoria propriétaire.
La plus riche propriétaire du Royaume-Uni.--Les dettes du duc de
Kent.--Principales propriétés de Victoria.--Les bons conseils de
lord Sydney et de lord Cross.--La reine et ses métayers.--Trop cher
pour ses moyens.--Un autographe de la reine aux enchères.--Prodigue
ou avare de son effigie, suivant les cas.--Les fermes et leurs
produits.--Les legs de ses admirateurs.--Son portefeuille de mines
d’or.--Fils prodigues.
Bien que montée sur le trône de ses ancêtres avec un passif de 50.000
livres sterling, ou de 1.250.000 francs, représentant le montant des
dettes du duc de Kent son père, qu’elle s’était engagée vis-à-vis des
créanciers à payer sur sa cassette, Victoria est aujourd’hui la plus
riche propriétaire foncière du Royaume-Uni.
Outre ses châteaux d’Osborne, de Balmoral, d’Albergeldie, de Sundrigham,
de Claremont, de Frogmore, de Farnborough qu’elle a mis à la disposition
de l’impératrice Eugénie, elle possède un grand nombre de domaines de
grande étendue qu’elle a administrés avec le concours du
[Illustration: La Reine et la princesse Victoria de Schleswig-Holstein.
Phot. Huhues et Mullins. Hyde.
]
comte de Sydney, puis, après la mort de ce dernier, avec le vicomte
Cross. Du vivant du prince Albert, elle n’avait d’autre intendant pour
ses biens particuliers que son époux, qui s’était constitué à la fois le
gardien de sa bourse privée et son intendant. Toutefois, elle a toujours
eu d’excellents conseillers, qui lui ont fait faire des placements
avantageux et réaliser d’énormes bénéfices.
La reine connaît si bien ses affaires qu’il n’est pas un seul de ses
métayers dont elle ne connaisse le nom, l’âge, le lieu de naissance, le
nombre d’enfants, en un mot toute l’histoire. Comme pour les domestiques
qui ont quitté son service, la reine exige que les lettres de ses gens
lui soient toujours remises et il est répondu à chacune par les soins de
son secrétaire particulier. Elle veut, et le recommande dans chacune de
ses lettres, qu’on lui fasse part des grands événements heureux ou
malheureux qui surviennent dans chaque famille et se montre humaine dans
les mauvaises années.
Nul ne saurait dire, même approximativement, à quel chiffre est évaluée
la fortune de Victoria, ni par quels moyens elle a prospéré. Ce sont là
des secrets pour lesquels les Anglais professent la plus grande
discrétion. Tout ce que l’on sait, et parce que la reine en a donné
maints exemples au cours de sa très longue carrière, c’est qu’elle est
plus que parcimonieuse; que, comme son oncle le duc de Sussex et son
fils le duc d’Edimbourg, elle n’aime pas dépenser; qu’elle n’a jamais
dépassé de ses deniers la partie de sa liste civile qui lui est allouée
pour être dépensée en bonnes œuvres; qu’enfin elle économise sur sa
liste civile elle-même et n’a jamais refusé aucun des legs que de
loyaux sujets se sont plu à lui faire.
Dès son enfance, la duchesse de Kent, sa mère, qui a connu bien des fois
la gêne du vivant de son mari, avait habitué sa fille à connaître la
valeur de l’argent. On raconte que bien des fois la petite princesse
Victoria entra dans des boutiques de bijoutiers dans l’intention
d’acheter pour elle-même ou pour quelque amie un bijou de bas prix que
l’état de sa bourse ne lui permettait pas de se payer et que, chaque
fois, sa mère se refusa à ce que l’achat en fût fait à crédit. Victoria
dut donc s’en passer et souvent elle en éprouva de gros crève-cœurs.
C’est sans doute en souvenir de ces leçons qu’elle jugeait profitables
qu’un jour ayant reçu d’Eton une demande d’emprunt d’une livre sterling
(25 francs) de son petit-fils le prince Albert-Victor, fils aîné du
prince de Galles et alors héritier présomptif de la couronne, fait plus
tard duc de Clarence et d’Avondale, pour payer un pari perdu par lui
contre un de ses condisciples, se vit refuser cette modique somme. Le
refus de la reine était accompagné d’une longue lettre dans laquelle la
grand’mère faisait des remontrances à son petit-fils, lui faisant
ressortir l’immoralité du pari, surtout lorsqu’on n’a pas la somme pour
l’acquitter.
La leçon profita-t-elle? C’est ce qu’on ne saurait dire; toujours est-il
que le jeune prince, en garçon pratique, vendit aux enchères la lettre
autographe de sa grand’mère, qu’elle monta à trois livres, qu’il
acquitta son pari, mit deux livres dans sa poche et fit savoir à la
reine, par retour du courrier, le résultat de cette fructueuse
opération. Depuis ce moment, la reine dut avoir une plus haute idée de
l’intelligence de son petit-fils.
La reine entre d’ailleurs souvent elle-même dans cet ordre d’idées.
Chaque fois qu’on sollicite d’elle un don, ou un cadeau pour une loterie
ou un bazar de charité, elle préfère envoyer soit un dessin de sa main,
ses photographies signées d’elle, un ouvrage de broderie, un exemplaire
de ses mémoires avec dédicace, en un mot un objet de valeur relative,
qu’un objet de réelle valeur intrinsèque ou qu’un don en espèces. Autant
elle est prodigue de son effigie sur le papier, autant elle aime peu
offrir cette même effigie sur une pièce de monnaie.
Les fermes de la reine sont toutes des fermes-modèles, fort bien
entretenues, dont les produits sont vendus dans le commerce.
On dit, mais nous ne nous portons pas garants de ce bruit, qu’elle
possède un grand nombre d’actions des mines d’or du Transvaal, ainsi que
de la compagnie à charte qui gouverne la Rhodésie et dont le duc de
Fife, son petit-fils par alliance, est un des principaux actionnaires.
Il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’elle se fût laissé tenter, comme
bien d’autres, par les rendements merveilleux de l’industrie aurifère du
premier de ces pays, industrie unique auquel a donné naissance un
gisement également unique au monde. Il n’y a pas incompatibilité entre
la possession d’une couronne et le devoir qu’a tout bon propriétaire de
faire fructifier ses capitaux; mais on aimerait mieux penser qu’en
faisant la guerre au Transvaal, la reine d’Angleterre n’est pas
directement intéressée à l’issue de la campagne.
En tout cas, les nombreux membres de la famille royale pourront bénir la
mémoire de Victoria, lorsqu’elle ne sera plus, car elle aura rétabli la
fortune de la famille et l’aura désormais assise sur des bases solides.
C’est un éloge qu’on ne pourra sans doute pas faire du prince de Galles,
son fils, après sa mort.