La Reine Victoria et ses bêtes.
L’amour des bêtes.--La ménagerie royale.--La maternité à Hampton
Court.--On ne vieillit pas sous les harnais royaux.--Le musée des
chiens de Windsor Park.--La véranda de la reine.--Thermes de
chiens.--La liste des grands favoris.--On ne passe pas, même au nom
de la reine.--Schopenhauer a raison.--Le proscrit de
Mendelssohn.--Amour platonique.--Le pauvre Sanger.--Empereur et
Jacquot; grandeur et décadence.
La reine Victoria a toujours adoré les bêtes, particulièrement les
chiens, les chevaux et les ânes. Elle répète à plaisir le mot de
Schopenhauer: «Sans les honnêtes figures des chiens, nous oublierions
que la sincérité existe.» Nous ne parlerons pas de tous ceux qui ont
vécu à son service: les dimensions de notre cadre n’y suffiraient pas.
Nous nous bornerons à mentionner ceux avec lesquels elle a été en plus
grande intimité ou qui ont tenu un rang plus élevé dans les bonnes
grâces de la souveraine.
Le premier en date fut le petit âne tout caparaçonné de satin bleu sur
lequel la princesse Victoria faisait ses promenades dans les jardins de
Kensington, que rappelle si fidèlement aujourd’hui Ninette, achetée à
Grasse par la reine et affectée à sa petite-fille, la petite princesse
Victoria de Connaught.
Mais une visite méthodique au chenil de Windsor, aux écuries de Windsor
et de Buckingham Palace va nous permettre de passer en revue les favoris
du jour et d’évoquer la mémoire de ceux qui ne sont plus.
A Windsor, ou plutôt dans la ferme-modèle construite sur les dépendances
du château par le prince consort, se trouve le chenil, les écuries des
chevaux préférés, les invalides des favoris. Aux écuries de Buckingham
Palace, où le grand écuyer, actuellement le populaire duc de Portland, a
son bureau central, nous visiterons les chevaux d’apparat et les
équipages de la Cour. Il existe, au vieux château royal de Hampton-Court
qui appartint au cardinal Wolsey, ministre de Henry VIII, et que l’on
aperçoit de la magnifique terrasse de Richmond, à travers la vallée, de
l’autre côté de la Tamise, une écurie d’élevage. C’est là que vont se
perpétuer les races, notamment celle des chevaux de satin isabelle, à la
crinière et à la queue de soie crème, qu’on attelle à douze au carrosse
de gala, les jours de couronnement. Il arrive, comme dans le cas de
Victoria, que plusieurs générations de ces chevaux passent sans avoir
servi; mais leur élevage est si soigné, leur race est conservée si
intacte à l’abri de tout croisement de sang, qu’ils se succèdent sous
les harnais royaux sans que l’on s’aperçoive du changement.
Nous sommes à la ferme-modèle de Windsor où sont les chenils. Le maître
de céans, M. Hugh Brown et son sous-intendant M. Hill nous montrent
l’appartement où s’arrête la reine, quand elle vient visiter «ses plus
fidèles amis». L’ameublement de cette pièce est en chêne sculpté avec
tentures rouges. Les murs disparaissent derrière les centaines de
portraits de chiens, les uns photographiques, d’autres peints à
l’aquarelle, d’autres à l’huile. Ces portraits sont signés de noms
célèbres, tels que ceux de Landseer, le grand peintre animalier de
l’Angleterre, ou de noms respectés comme ceux de Victoria la reine même
ou d’Albert, son époux. Par une attention délicate, une mèche du poil
des favoris trépassés est tressée dans la découpure du cadre sculpté qui
entoure leur peinture ou leur photographie. Le long des chenils, un
passage couvert à l’abri des intempéries, appelé la «Vérandah de la
reine», permet à la souveraine de visiter les stands en détail. Chaque
stand de chien ou de couple de chien est composé d’une niche et d’un
petit jardinet. Les niches sont chauffées par un calorifère unique à eau
chaude. Un petit lac triangulaire sert de bain public à toute la gent
canine. On ne consulte pour leur imposer la cohabitation, que leurs
sympathies réciproques, sans égard pour la taille, ni la race. Enfin il
existe un petit hôpital pour les malades. On compte en tout à Windsor
cinquante-cinq chiens.
On les sort en promenade deux fois par jour, dans la matinée et
l’après-midi. Le grand repas se fait à quatre heures de l’après-midi; en
hiver, par les temps rigoureux, on leur donne à manger également le
matin. Ceux qui accompagnent partout la reine actuellement, sont un
superbe fox-terrier nommé _Spot_, un magnifique basset noir et feu _Roy_
et un petit spitz plein d’esprit répondant au nom de _Marco_. La race
favorite de la reine est celle des colliers dont _Darnley_ est un des
plus beaux types. Darnley est le chien le plus aimable de la création;
il suffit de lui demander un sourire pour être à même de compter toutes
ses dents. Le plus intelligent de toute la collection est _Beppo_, un
petit toutou à longs poils blancs envoyé de Poméranie, qui a pris ses
habitudes à la Cour.
[Illustration: La Reine et son chien.]
[Illustration: La Reine dans le parc d’Osborne, d’après le tableau de
sir Edwin Landseer. R. A.]
Le prince Albert préférait les dachshounds, le prince de Galles a des
préférences pour les bassets.
A toutes les expositions de chiens du Royaume-Uni, la reine a l’habitude
d’envoyer des pensionnaires de ses chenils et il est rare qu’elle n’y
remporte pas quelque prix de beauté.
Partout à travers le domaine royal, on rencontre une tombe de chien: ici
gît _Dash_, le fidèle épagneul qui aboya si joyeusement à la reine, à
son retour de Westminster Abbey, le jour de son couronnement; là _Eos_,
le superbe lévrier qui vint en Angleterre avec le prince Albert, ne
l’ayant jamais quitté, et dont la mort, survenue en 1844, faisait écrire
au prince s’adressant à sa mère: «Je suis sûr que vous partagerez mon
chagrin; il était si intelligent et si dévoué. Combien il me rappelait
de doux souvenirs!» Plus loin des plaques de bronze rappellent les
mémoires de _Quiz_, le chien-lion de l’île de Malte, dernier de sa race,
qui fut le plus grand favori de la duchesse de Kent, mère de la reine;
de _Dachel_, chien allemand, unique pour la chasse; d’_Islay_, qui
servit tant de fois de modèle à la royale élève de Landseer; _Sharp_,
auquel la reine fait souvent allusion dans ses mémoires, comme à un
modèle de fidélité et d’obéissance passive. Ce Sharp, dont l’éducation
était l’œuvre de John Brown, avait été dressé à ne laisser toucher à
rien dans la chambre de son maître. Un jour que la reine avait envoyé
une dame d’honneur à son fidèle écossais, celle-ci ne trouvant dans la
chambre que Sharp, voulut s’acquitter de sa commission par écrit. Elle
prit donc un crayon sur la table et écrivit à Brown ce que la reine
attendait de lui. Lorsqu’elle voulut sortir, Sharp se dressa entre elle
et la porte; elle eut beau crier, appeler au secours, ameuter tout le
château: Sharp ne lâcha sa prisonnière qu’en présence de John Brown, que
l’on finit par découvrir après de longues heures. La statue de Sharp
représente le chien couché, gardant un gant de la reine. _Noble_ est un
autre chien de même race, offert à la reine en 1872, par une dame de la
Cour, à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance: il mourut
subitement à Balmoral où il a son monument; sa statue est à Osborne.
C’est à son sujet que la reine a écrit: «Tant qu’il y aura sur terre de
ces têtes-là, on ne pourra douter de la fidélité».
Deux favoris ont encore leurs traits coulés dans le bronze: ce sont
_Boy_ et _Boz_.
A côté de ces favoris et seul de son espèce, il nous faut placer ici
_Lorie_, un perroquet bavard, don du prince Albert, qui, par deux fois,
a eu les honneurs du pinceau de Landseer. Toujours avec la reine, où
qu’elle soit, excepté dans la chambre à coucher, il imite sa voix, à tel
point qu’elle ne peut chanter sans qu’il cherche à convertir le solo
royal en un désagréable duo. C’est lui que Mendelssohn dut un jour
sortir lui-même du salon pour pouvoir entendre la reine chanter un de
ses morceaux. Aujourd’hui Lorie vit à côté de sa royale maîtresse, qui a
blanchi et s’est courbée vers la terre, sans paraître de son côté
ressentir les atteintes de l’âge.
La visite des étables n’est pas moins intéressante. L’espèce bovine y
est à peu près représentée dans toutes ses variétés. Les vaches de
Jersey sont couchées à côté de celles du Zoulouland. La race espagnole
avec ses longues cornes forme à elle seule une collection des plus
complètes.
Les écuries royales évoquent de plus piquants souvenirs: voici _Flora_
et _Alma_, les deux juments offertes à la reine par le roi
Victor-Emmanuel: elles goûtent aujourd’hui les douceurs de la retraite.
A côté est le fougueux chargeur alezan que l’empereur Frédéric
d’Allemagne offrit à son beau-frère le prince Christian. Il fait écurie
commune avec _Ninette_, l’ânesse blanche de la petite Victoria de
Connaught. Il n’y a pas moyen de le tenir lorsqu’on lui enlève Ninette
et il faut voir la joie qu’il manifeste à son retour. _Jenny_ est une
ânesse blanche de 25 ans d’âge, née à Windsor et élevée dans la
dépendance du château, à Virginia Water. _Tewfik_ est un âne égyptien
acheté au Caire par lord Wolseley, le généralissime actuel de l’armée du
Royaume-Uni, et offert à la reine sous ses harnais orientaux. On le
laisse souvent à l’état libre dans le parc au milieu du nombreux bétail
écossais. Voici la _Skewbald_, jolie petite jument shetlandaise, de la
grosseur d’un petit poney, qui fait la joie des arrière-petits-enfants
de la reine; le pauvre _Sanger_, qui fut offert un jour dans les
highlands à la reine par Sanger, le vieux propriétaire d’un cirque jadis
fameux. La reine raconte dans ses mémoires sa rencontre sur la route
avec le cirque Sanger et comment elle l’invita, par commisération pour
sa déchéance, à donner une représentation à Balmoral. Le vieux bonhomme
faillit en devenir fou. Il avait depuis longtemps perdu sa position de
premier cirque d’Angleterre et tout son matériel était démodé et
défraîchi. N’importe, la représentation eut lieu et un petit âne blanc
fut même fort admiré des enfants de la reine. Celle-ci voulut l’avoir.
Sanger, dont il était la _great attraction_, promit d’en dresser un
semblable pour la Cour. Il tint parole et envoya à Windsor celui qui,
depuis, y rappelle son nom. _Empereur_, le fougueux Empereur sur lequel
la reine passait à Aldershot la revue de ses troupes, n’est plus depuis
longtemps; mais on voit encore _Jessie_, la jument favorite à la longue
robe de velours tachetée, que conduisait John Brown à la main dans les
jardins d’Osborne, quand sa royale maîtresse commença à vieillir. Enfin
voici _Jacquot_, le favori du jour, celui qu’on attelle à la chaise
royale partout et toujours, aussi bien sur le territoire du Royaume-Uni
que sur le continent.
Les chevaux de Buckingham n’ont d’histoire que pour les valets d’écurie,
à part le fameux team isabelle dont nous avons parlé. Au contraire,
chacun des carrosses que l’on y voit dans les remises du palais, a eu sa
part de succès dans les grandes journées historiques du règne de
Victoria. C’est d’abord le carrosse d’apparat construit pour la
cérémonie du couronnement de Georges III et qui coûta 200.000 francs.
C’est une pure merveille de carrosserie, de sculpture et de peinture,
qui peut soutenir la comparaison avec nos plus magnifiques voitures de
Trianon. Il a servi au couronnement et au mariage de la reine et une
dernière fois en 1861. C’est le brave Miller, cocher en premier de la
reine, un vieillard, qui le présente avec une fierté jalouse. Vient
ensuite la voiture de demi-gala construite en 1845 pour la reine et le
prince consort. Le toit, surmonté d’une couronne massive, en est assez
lourd et d’un goût allemand. Chacun des membres de la famille royale a
sa voiture de gala avec des petites couronnes à chaque angle. Elles ne
servent que pour les grandes cérémonies et lorsque les princes vont
inaugurer quelque monument ou ouvrir un bazar au nom de la souveraine.
Les 60 ou 80 landaus que l’on voit encore à Buckingham n’ont pas d’autre
intérêt. On y voit aussi le manège avec sa petite tribune, où la reine
vint plus d’une fois assister aux premières leçons d’équitation de sa
nombreuse progéniture.
C’est de Buckingham que sont expédiées les voitures de la Cour dans tous
les lieux de villégiature de la reine. Elles l’y précèdent toujours et
n’en reviennent qu’après elle. Les nombreux déplacements des membres de
la grande famille royale donnent de tout temps lieu au va-et-vient dans
les écuries de Londres; pendant la saison d’été, la London season, les
écuries présentent la plus vive animation. Les jours de drawing-rooms,
le personnel, pourtant nombreux, est sur les dents. Que serait-ce si
Victoria tenait une Cour!