Comment la Reine voyage.
Le train royal.--Sa composition.--Le jour d’un départ.--En voiture,
les voyageurs.--Voici la reine.--Partir.--La surveillance de la
voie.--De Portsmouth à Cowes par mer.--Un voyage sur le
continent.--Jacquot à destination.--Coquetterie patriotique de la
reine des mers.
Le train de la reine est ordinairement composé de deux locomotives, des
deux longs wagons de la reine, de neuf autres pour sa suite et de deux
fourgons de bagages.
Les deux wagons de la reine sont placés au milieu du train. Ils sont du
dernier confortable, tout capitonnés de soie blanche. Ils portent les
armes royales et l’inscription: train spécial de Sa Majesté. On y monte
par des marchepieds articulés qui s’abaissent d’eux-mêmes lorsqu’on
ouvre la portière et se replient, lorsqu’on la referme. Toutes les
barres d’appui sont dorées. Le premier compartiment possède deux canapés
qui peuvent être convertis pour la nuit en quatre lits très
confortables. Ce compartiment est réservé à la dame d’honneur chargée de
la toilette de
[Illustration: La reine Victoria en costume de voyage.]
la reine et à une dame de la garde-robe. Pendant la nuit, une de ces
dames veille à la porte de la chambre à coucher de la reine. Elles se
relayent de deux en deux heures.
La chambre à coucher de Sa Majesté est en soie rouge foncé. Les rideaux
sont verts. Elle renferme deux couchettes, séparées par un passage
étroit: l’une d’elles est pour la reine, l’autre pour la princesse
Béatrice qui ne la quitte pas. Une sonnette électrique est à la portée
de chacune. Un cabinet de toilette fort bien aménagé sépare la chambre
du salon. Le salon est bleu royal, qui approche de près le bleu ciel.
L’ameublement se compose de larges fauteuils, d’un sofa, de deux tables
et de lampes fixes. Un petit couloir tapissé conduit du salon au
compartiment des personnes de la suite.
Le secrétaire indien de la reine, Munshi Abdul Karim, et ses compagnons
occupent un wagon. Un autre wagon est généralement occupé par les
directeurs de la Compagnie de chemin de fer sur le réseau de laquelle
voyage la reine.
Partout de moelleux tapis couvrent le parquet.
Afin de ne pas troubler le sommeil de la reine, ses wagons n’ont pas de
freins; les locomotives et les fourgons sont seuls munis de cet engin
d’arrêt. La suspension en est parfaite et il est très difficile, si les
rideaux sont baissés, de pouvoir dire si le train est en marche ou au
repos. A Windsor, à Ballater et dans toutes les stations dans lesquelles
elle a coutume de s’arrêter, soit au départ, soit à l’arrivée, la reine
a une salle d’attente spéciale avec lavatory. On y sert souvent le thé à
la famille royale venue pour saluer la souveraine à l’arrivée ou au
départ.
[Illustration: La Reine en 1890.]
Lorsque la reine est sur son départ, un grand mouvement s’établit dès
l’aube entre le château et la gare. Toute la cavalerie est
réquisitionnée pour le transport des bagages que des valets de pied de
la Cour, de forts gaillards vêtus de rouge, empilent soigneusement sur
les quais. C’est un va-et-vient de gens affairés pendant quatre ou cinq
heures. Après les colis, viennent les animaux, les chiens, puis les
voitures et harnais, puis les chevaux. Enfin, dès que l’heure du départ
approche, ce sont la garde d’honneur qui se rend à la gare, puis les
gens de la reine, les dames et seigneurs de la Cour dans des voitures à
la livrée royale, ensuite le secrétaire particulier et le médecin de la
reine, puis enfin et en dernier la reine, qu’annonce de loin l’attelage
à quatre avec postillons à cheval dans la livrée noire et blanche
qu’elle a adoptée depuis la mort de son époux; on reconnaît aussi la
voiture royale à la livrée pittoresque du serviteur écossais, qui, les
genoux nus, vêtu du jupon plissé qui constitue la grande originalité du
costume national des montagnards du nord, est assis sur le siège
d’arrière. La reine est accompagnée soit de la princesse Béatrice, soit
d’une autre dame de la famille royale.
[Illustration: Le wagon de la Reine.--La chambre à coucher.]
Dès que la reine pénètre dans la cour de la gare, la musique de la Garde
ou les joueurs de cornemuse, selon que le départ a lieu de Windsor ou
de Ballater, station du domaine de Balmoral, joue le _God save the
Queen_. La reine descend péniblement de voiture et traverse la gare en
hâte. Elle adresse toujours un compliment au chef de train et monte en
wagon. Tout le monde est prêt pour le départ, car, à peine la portière
du wagon royal s’est-elle refermée sur la souveraine, que le train
s’ébranle sans secousse, sans bruit, au coup de sifflet.
De même qu’elle est la dernière à monter en wagon, de même elle est la
première à en descendre. Aussi les dames et seigneurs désignés pour
prendre le service d’honneur à l’arrivée doivent-ils partir la veille de
son départ.
Sur le passage de la reine, dans les lieux qui lui sont familiers et où
elle revient chaque année, on sait qu’elle n’aime ni les cris, ni les
acclamations; aussi les hommes se contentent-ils de se découvrir et les
dames de s’incliner sur son passage. La reine répond par de simples
mouvements de tête, et en souriant.
Lorsque par hasard la princesse de Galles voyage avec la reine, il lui
faut un wagon pour elle et pour sa multitude de chiens, dont elle
encombre les bras de toutes les dames d’honneur et de toutes les
personnes de sa suite.
La reine prend généralement place dans un angle de son wagon-salon où
elle s’assied à reculons et du côté opposé à la voie adjacente.
Le train royal n’est jamais rapide. Sa vitesse maxima ne dépasse guère
trente-cinq mille, soit plus de 56 kilomètres à l’heure. Il était
autrefois précédé d’une locomotive-pilote, envoyée en avant-garde; mais
depuis quelques années on a adopté un autre système de reconnaissance
de la voie. Les jours où le train royal doit passer sur une ligne, tous
les ouvriers employés à l’année pour la réparation des voies sont
transformés en signaleurs. Chacun d’eux reçoit un drapeau blanc et un
rouge. Ils sont assez rapprochés les uns des autres pour que le
mécanicien en aperçoive toujours au moins un. Tant qu’il voit le drapeau
blanc, il n’a qu’à laisser courir son train; dès qu’il aperçoit le
rouge, il stoppe. La nuit, des lanternes blanches et rouges remplacent
les drapeaux.
Le train royal n’emporte ni les chevaux, ni les ânes, ni les chiens, ni
le gros des bagages; un autre train, qui part trois heures après le
_special_, est formé à cet effet.
Sauf dans le cas d’encombrement de la voie, le train royal n’a pas
d’arrêt.
Lorsque la reine ne dort pas, une dame d’honneur lui fait la lecture ou
organise une partie de whist, à moins que Sa Majesté ne préfère laisser
errer sa rêverie à travers les sites merveilleusement frais qu’elle
traverse.
Les choses se passent de la même façon lorsque la reine se rend à
Osborne, dans son home du Sud, situé dans l’île de Wight. Jusqu’à
Portsmouth, dans le comté de Hants, célèbre par son port militaire, il
n’est fait aucune dérogation aux usages décrits plus haut. A Portsmouth,
le yacht royal _Victoria and Albert_, et quelquefois aussi les deux
yachts le _Fairy_ et l’_Elfin_, attendent la reine et sa suite pour les
transporter à East Cowes, où ils débarquent et de là ils se rendent à
Osborne House en voitures.
Lorsque la reine voyage sur mer, soit pour visiter la côte anglaise, ce
qui ne lui arrive plus depuis longtemps, soit pour venir voir naître le
printemps sur une plage du midi
[Illustration: Le wagon de la Reine.
Phot. A. H. Fry.
]
de la France ou du nord de l’Italie, elle fait généralement la traversée
par mer de Portsmouth à Cherbourg, escortée de quelques cuirassés; un
train spécial, formé par les soins de la Compagnie internationale des
wagons-lits sur les ordres du chambellan, attend la comtesse de
Balmoral, car elle n’est plus reine du Royaume-Uni, pour la transporter
aussi rapidement que possible au lieu de destination. Elle ne traverse
jamais Paris et s’en détourne en empruntant une partie du réseau de la
grande ceinture. Le train royal sur le continent se compose de six ou
sept wagons seulement et est traîné, comme en Angleterre, par deux
locomotives. Un sous-intendant délégué par le chambellan part
généralement quelques jours avant elle, afin de prendre toutes les
dispositions pour que Sa Majesté ne manque de rien. L’âne Jacquot, la
chaise roulante et les bagages sont partis quarante-huit heures avant la
reine.
Il n’est pas rare qu’au cours de ses voyages sur le continent, la reine
admette quelque personnage de distinction à venir la saluer. Dans ce
cas, son train stoppe à l’heure précise au lieu fixé pour le
rendez-vous. L’arrêt ne dépasse jamais un quart d’heure.
La reine ne paraît pas se ressentir outre mesure des fatigues de ces
longs voyages et, malgré ses quatre-vingts ans passés, surmonte
allègrement les inconvénients du mal de mer. Elle aime la mer et tient à
ce que son peuple le sache. C’est par une sorte de coquetterie
patriotique qu’elle ne cherche pas à abréger la traversée et quelle
vient en six heures, par un beau temps, de Portsmouth à Cherbourg,
tandis qu’elle pourrait faire confortablement le voyage de Portsmouth à
Folkestone ou à Douvres et n’aurait plus à redouter qu’une traversée
d’une heure et demie au plus par Boulogne ou Calais. Elle sait qu’elle
est reine d’un peuple qui est fier de posséder l’empire des mers et que
par conséquent elle doit à son titre de reine des mers de ne pas se
dérober au mal de cœur qu’elle n’arrive que rarement à éviter.
A l’époque de ces déplacements qui coïncident toujours avec les fêtes de
Pâques, ce qui a fait chuchoter, bien à tort, que la reine se cachait
d’avoir été convertie au catholicisme et qu’elle ne venait sur le
continent que pour y faire son devoir pascal, à l’abri des yeux
indiscrets, l’état de la mer est généralement troublé. Malgré cela et
malgré son grand âge, Victoria affronte de longues traversées. Ses
sujets lui savent gré de mépriser le mal de mer; pour un peu, ils lui
prescriraient de le rechercher. Quand on est reine de la première
puissance maritime, de nombreuses et puissantes colonies au delà des
mers, d’une flotte capable de tenir tête ou peut-être même de lutter
avec avantage contre toutes les flottes du monde réunies, le mal de mer
ne doit pas compter.
Lorsque Victoria est arrivée à destination, c’est dans ses propres
attelages qu’elle se rend à la villa qui a été louée pour son séjour et
c’est dans sa propre chaise, traînée par Jacquot, avec John Brown
autrefois, aujourd’hui Francis Clark, son domestique écossais au
marchepied de droite et avec la princesse Béatrice ou Henry de
Battenberg, comme on l’appelle depuis son mariage, au marchepied de
gauche, qu’elle se promène deux fois par jour dans le parc qui entoure
sa maison d’emprunt.
Au bout de son séjour, la reine retourne directement en Angleterre. Le
retour s’effectue invariablement dans les mêmes conditions que l’aller:
la reine est en tout très conservatrice et aime n’avoir rien à changer à
ses moindres habitudes.
C’est dans un sentiment d’orgueil que l’Angleterre voulut dernièrement
que le yacht royal et impérial fût un bâtiment de plus grande importance
que n’est le _Victoria and Albert_ actuel, lequel a un plus faible
tonnage que le _Hohenzollern_, dans lequel Guillaume II, petit-fils de
la reine et chef d’une nation qui n’a rien de maritime, a l’habitude de
naviguer. On fit donc construire le nouveau yacht, qui devait prendre le
nom de son prédécesseur _Victoria and Albert_, sur les plans de sir
William White, l’ingénieur-architecte en chef de la marine britannique.
Il devait déplacer 1.200 tonneaux, 800 de moins que l’_Etendard_, le
yacht de guerre du tzar de toutes les Russies, mais quelques centaines
de plus que le _Hohenzollern_ de l’empereur allemand. Il devait filer 20
nœuds à l’heure et, d’une façon courante, 17 nœuds sans trépidation. Les
devis s’élevèrent à £ 360.000 soit à 9.000.000 de francs. Il avait été
solennellement lancé par la duchesse d’York le 9 mai 1899 et devait être
mis à la mer le 1e janvier 1900. Les ordres avaient été donnés
d’envoyer de Portsmouth l’équipage qui devait l’amener de Pembroke dans
les eaux du Solent et de nombreuses invitations avaient été lancées à
l’aristocratie et au monde maritime. Une foule était de plus accourue
de tous les environs pour assister à cet événement. A neuf heures
précises, les écluses laissaient pénétrer l’eau dans le bassin de
construction; à neuf heures et demie le navire commençait à flotter;
mais on remarqua qu’il s’inclinait fortement à bâbord et qu’il restait
dans cette position sans qu’il fût possible de le redresser sur sa
quille. L’angle d’inclinaison était de 25 degrés. On ne pouvait en
croire ses yeux. On commanda aussitôt d’étayer le navire de tous côtés
de peur qu’il ne portât sur le quai du bassin et les pompes d’épuisement
furent mises en œuvre, tandis qu’on télégraphiait de tous côtés aux
autorités de venir constater les défauts de construction.
On comprend que la marine anglaise ne soit pas fière de ce loup et que
tout ait été fait pour empêcher que la mésaventure du nouveau _Victoria
and Albert_, qui devait être présenté à la reine pour ses étrennes, se
répandît. La nouvelle s’en est propagée malgré tout et elle n’a pas
contribué à relever la réputation de l’Angleterre dans l’art de la
construction navale, réputation ébranlée déjà par les échecs successifs
que les Américains ont infligés aux yachts de construction anglaise
depuis que la coupe America a traversé l’Atlantique.
On espère être en mesure de présenter le yacht réparé à la reine à
l’occasion de l’anniversaire de sa naissance.