La reine Victoria chez ses sujets.
Comment la reine s’invite chez les autres.--Partout
maîtresse.--Coucher de bonne heure.--Croquis et souvenirs.
La reine Victoria aime à vivre de la vie de ses sujets. Aussi
exprime-t-elle fréquemment, dans ses excursions, ou dans ses
villégiatures, le désir d’être reçue par l’un d’eux. C’est toujours avec
un grand plaisir qu’un seigneur reçoit la nouvelle d’une visite de la
reine. Il se mêle bien souvent à ce plaisir un sentiment de fierté; cela
pose aux yeux de l’aristocratie d’avoir hébergé la reine. Aussi la
faveur d’être son hôte est-elle universellement recherchée. Lorsque la
reine a manifesté le désir de visiter un château, le propriétaire en est
avisé officieusement. Il n’a plus alors qu’à envoyer l’invitation
officielle qu’il est sûr de ne pas voir déclinée. Il met sa demeure sens
dessus dessous pour que rien ne cloche et bien souvent il se lance dans
les dépenses.
Il arrive quelquefois, lorsque tout est prêt pour la recevoir, que la
reine change brusquement d’avis et que son hôte en reste pour ses frais.
Le plus souvent cependant, elle arrive ponctuellement à l’heure dite et
elle se montre reconnaissante de ce qu’on a fait pour elle.
Lorsque le prince Albert fut élu chancelier de l’Université de
Cambridge, une des hautes personnalités de la ville universitaire fut
choisie pour donner l’hospitalité au couple royal.
Celui-ci ne changea rien à ses habitudes et fut hors de lui, quand, avec
la reine et le prince qu’il attendait, il vit tomber chez lui toute leur
suite. Il prit cependant son parti en brave et fit de son mieux pour
faire face à ses obligations.
Son hospitalité fut des plus simples. Au dîner, confortable mais simple,
il affecta d’oublier la haute situation de ses hôtes et les traita avec
la plus grande cordialité. Après le repas, il leur désigna leur chambre
et leur souhaita une bonne nuit. Le lendemain au petit déjeuner, il
trouva la reine, qui était matinale à cette époque, levée avant lui et
lui demanda si elle avait bien dormi. Les seigneurs de la Cour ne
revenaient pas d’une telle absence de décorum, mais la reine prenait au
contraire le plus grand plaisir à être traitée comme tout le monde.
Il n’en va pas généralement ainsi. Lorsque la reine entre dans une
maison, elle en prend possession et y commande en maîtresse absolue.
Elle désire qu’on lui présente la liste des personnes invitées en son
honneur et il n’est pas sûr qu’elle consente à les recevoir toutes à sa
table. On l’a vue dans certaines maisons exprimer le désir de dîner
seule dans sa chambre avec la princesse Béatrice ou une autre dame de la
famille royale.
Le plus souvent, cependant, l’assistance est triée sur le volet et elle
se laisse aller à la familiarité. Si l’on donne un bal, elle y prend
part ou y assiste si elle ne danse pas. Elle aime les maisons où l’on
fait de l’élevage et visite toujours avec intérêt les étables bien
tenues et les fermes modèles.
La reine ne séjourne jamais dans un château sans en dessiner ou peindre
à l’eau les parties pittoresques. Ses cartons sont ainsi pleins des plus
beaux sites du Royaume-Uni.
Elle ne se couche jamais tard. A neuf heures et demie ou dix heures, une
heure après la fin de son dîner, elle monte dans les appartements qui
lui ont été réservés. On lui garde toujours une chambre à coucher aussi
spacieuse que possible, un sitting-room, un cabinet de toilette et une
salle de bain. La dame d’honneur qui l’accompagne ou la princesse
Béatrice qui ne la quitte pour ainsi dire jamais, couche à côté d’elle,
dans le sitting-room.
La conversation chez ses lords roule le plus souvent sur les beautés du
pays ou sur l’histoire de la famille qu’elle aime à entendre raconter.
Elle se fait conter la vie des parents dont les portraits sont appendus
aux murs et elle a presque toujours un souvenir personnel de chacun des
ancêtres.
Depuis son veuvage, la reine trouve un plaisir énorme à revoir les
châteaux où elle a passé avec son époux des jours heureux. Alors on
revit dans la mémoire du défunt et on ne parle que de lui. Elle a le
souvenir très fidèle des circonstances de ses visites d’alors et
indique les endroits où son époux a enfoui dans la terre une bouteille
contenant quelque inscription ou planté un arbre.
Lorsqu’elle se rend, à travers la campagne, à un château éloigné et non
desservi par le chemin de fer, il arrive qu’elle couche à l’hôtel. Dans
ce cas elle prend un pseudonyme et c’est toujours lorsqu’elle est loin
que l’hôtelier apprend qu’il a hébergé la reine d’Angleterre.
Les privilégiés qui ont l’honneur d’une de ses visites ont toujours soin
de lui demander d’en laisser un souvenir, que les aînés de la famille
conservent religieusement de génération en génération.
Depuis dix ans, Victoria ne fait plus que de très rares visites aux
châteaux voisins de ses résidences. Elle préfère inviter à venir la voir
ceux de ses lords pour lesquels elle a gardé de l’affection. C’est le
prince de Galles qui maintenant est l’hôte choyé de l’aristocratie.