La reine Victoria et ses domestiques.
L’attachement de la reine pour ses vieux serviteurs.--John
Brown.--Sa brutale franchise.--Le caractère.--La reine à
l’enterrement du père de Brown.--Brown la quitte.--La reine honore
en lui le modèle des serviteurs.
Il est rare qu’entourée, comme elle l’est toujours, de membres de la
famille royale, de gentlemen et de dames de la Cour, la reine ait
personnellement affaire avec les domestiques. Lorsqu’elle est en
promenade ou en villégiature à Balmoral, il arrive cependant qu’elle
donne directement des ordres. Il faut qu’alors elle soit promptement et
fidèlement obéie. Lorsque quelque chose ne lui paraît pas naturel, elle
prescrit ou fait elle-même une enquête et il faut qu’elle aille au fond
des choses, car, lorsqu’elle a une fois donné sa confiance, elle a de la
peine à la retirer et ne la retire qu’en toute connaissance de cause.
Elle a toujours observé elle-même et exigé des siens le respect des
serviteurs.
[Illustration: Le duc d’Albany, quatrième fils de la Reine.
_Ruckert_
]
Lorsqu’un domestique de sa maison devient vieux, elle lui fait donner
une sinécure par le gouvernement ou le propose elle-même à la
surveillance d’une de ses propriétés. Elle aime recevoir des nouvelles
de ses anciennes femmes de chambre et est toujours heureuse lorsqu’elles
la quittent pour se marier. Alors elle se fait tenir au courant des
naissances et, si quelque jour, elle passe à proximité des villages où
elles se sont retirées, elle ne dédaigne pas d’aller leur rendre une
petite visite. A chaque nouveau né elle fait son petit cadeau.
[Illustration: Béatrice-Marie-Féodora, neuvième enfant de la Reine.]
Victoria est douce aux humbles et pardonne toujours les défauts de
caractère. Elle ne se montre insensible que lorsqu’on a trompé sa
confiance ou qu’on lui a menti.
Elle a toujours voulu avoir le choix de ses domestiques et c’est à cela
qu’elle doit d’avoir toujours été bien servie.
Elle dit un jour au doyen Stanley: «Je suis de ceux qui pensent que la
perte d’un fidèle serviteur est la perte d’un ami qu’on ne peut plus
remplacer».
* * * * *
De tous les domestiques qui l’ont approchée, aucun n’a eu autant de
pouvoir que John Brown, un écossais qui, entré en 1849 comme ghillie au
service du prince Albert, devint, en 1858, le domestique particulier de
la reine hors de la maison.
C’était une de ces natures brusques dans leur franchise, ayant horreur
du mensonge; la reine trouvait toujours en lui l’expression de la
vérité. Il lui avait sauvé la vie dans l’attentat du fou Daniel O’Connor
et bien des fois, dans les highlands, l’avait tirée de mauvais pas.
Après la mort du prince Albert, il l’avait défendue contre les
importuns, contre l’indiscrétion de reporters qui avaient trouvé moyen
de s’introduire dans les allées de ses parcs. Plus tard, les infirmités
étant venues, il avait montré le plus grand dévouement.
Peu à peu Brown avait ainsi pris un certain ascendant sur l’esprit de la
reine, à l’insu même de celle-ci. Les autres valets s’étaient vite
aperçus qu’il fallait avant tout lui obéir et les seigneurs de la cour
avaient compris qu’ils devaient le traiter avec beaucoup de douceur et
même avec une certaine déférence. Un seul était resté indépendant de
John Brown, c’était Löhlein; le valet de chambre du prince Albert.
Il vint un jour où la reine ne put plus se passer des services de celui
qui connaissait si bien toutes ses habitudes, savait satisfaire toutes
ses manies et deviner jusqu’à ses caprices. Aussi de son côté lui
passait-elle des moments d’humeur.
Un jour, à Balmoral, elle eut la fantaisie de dessiner dans les jardins
et demanda au premier valet qui vint à passer de lui apporter une table.
Celui-ci revint avec une table trop haute: la reine la renvoya. Le même
valet revint avec une autre table trop petite: la reine n’en voulut
point. Comme le valet revenait sa table à la main, John Brown le
rencontra:
--Qu’y a-t-il encore? demanda-t-il.
--La reine ne veut pas non plus de cette table; l’autre était trop
haute, celle-ci est trop basse.
John Brown saisit la table, la porte à la reine et la posant brusquement
devant elle:
--Il faut savoir vous contenter de celle-ci, dit-il, on ne peut vous en
fabriquer une autre sur l’heure. Il ne faut pas demander l’impossible!
Un autre eût été immédiatement congédié.
La reine se contenta de rire en regardant John Brown se fâcher.
De même que la reine a dédié le premier volume des mémoires de sa vie
dans les Highlands «à la chère mémoire de celui qui a rendu heureuse et
sans nuage la vie de l’auteur», c’est-à-dire à son époux le prince
Albert, de même elle en a dédié le second volume à John Brown.
On lit en effet sur la première page du livre:
A MES LOYAUX HIGHLANDERS
ET SPÉCIALEMENT
A LA MÉMOIRE DE
MON DÉVOUÉ SERVITEUR PERSONNEL ET FIDÈLE AMI
JOHN BROWN
CES MÉMOIRES DE MA VIE DE VEUVE EN ÉCOSSE
SONT DÉDIÉS AVEC RECONNAISSANCE
PAR
VICTORIA, _Regina Imperatrix_.
John Brown vient à perdre son père âgé de quatre-vingt six ans. Le 21
octobre 1875, la reine assiste aux funérailles qui se font à Micras,
petit village en face d’Abergeldie, voisin de Balmoral et écrit le soir
dans son journal:
Jeudi, 21 octobre 1875.
«Je suis très contrariée que le temps soit si mauvais pour les
funérailles du père de Brown, triste cérémonie qui doit avoir lieu
aujourd’hui. Il pleut désespérément, c’est le neuvième jour qu’il
fait pareil temps. Ironie! J’ai vu le bon Brown un instant avant
déjeuner: il était abattu et triste et partait pour Micras. A midi
moins vingt, nous partons en voiture avec Béatrice et Jane Ely pour
Micras. En route nous rencontrons le docteur Robertson. Tout le
long de la maison mortuaire, se tiennent des quantités de gens.
Brown me dit qu’il y en avait au moins une centaine. Tous mes
gardes, Mitchell le forgeron, Vern de Blachanturn, Symon, Graat,
les cinq oncles de Brown, Leys, Thomson le maître de poste, le
garde forestier, les gens de Micras-le-bas et d’Aberarder, et mes
gens Heale, Löhlein de retour aujourd’hui d’un congé d’une
semaine, Cowley Jarrett, Ross et Collins, sergent valet de pied,
Brown et ses quatre frères, le cinquième étant en Nouvelle-Zélande.
Donald, arrivé seulement pendant la nuit et qui arrive du
_Buisson_, la ferme de son frère Guillaume, nous conduit à la
cuisine où se tient la pauvre mistress Brown, assise près du feu et
tout abattue, mais cependant calme et pleine de dignité. Mr.
William Brown est d’une extrême bonté et se rend utile ainsi que la
vieille belle-sœur et sa fille. L’honorable Mr. West, Mr. Sahl, les
docteurs Marshall et Profeit, Mr. Begg et le docteur Robertson sont
également présents. Les fils et un petit nombre de personnes que
Brown a renvoyés de la cuisine, sont dans l’autre petite chambre,
avec le cercueil. Un petit passage sépare toujours la cuisine du
sitting-room dans ces vieilles maisons et la porte est en face de
cette dernière pièce, l’unique porte. Mr. Campbell, le ministre de
l’église de Crathie est debout dans le passage de la porte.
Aussitôt qu’il commence les prières, la pauvre vieille mistress
Brown se lève et vient auprès de moi, entendant, mais hélas ne
voyant plus et s’appuyant sur le dos d’une chaise pendant les
oraisons que Mr. Campbell dit d’une façon admirable.
«Quand il a terminé, Brown vient et fait asseoir sa mère pendant
que ses frères emportent le cercueil. Tout le monde sort et suit.
Nous sortons aussi en toute hâte et voyons mettre le cercueil sur
le corbillard, puis nous gagnons un petit monticule d’où nous
voyons la procession s’éloigner tristement sur la route tortueuse.
«Les fils sont là; je puis les distinguer facilement à ce qu’ils
sont tout près de Brown qui marche le premier derrière le
corbillard. Tout le monde est à pied, à l’exception de nos
gentlemen qui sont en voiture. La pluie cesse heureusement. Je
rentre de nouveau dans la maison et essaye de consoler la chère
mistress Brown. Je lui fais cadeau d’une broche de deuil contenant
une mèche des cheveux de son mari coupée de la veille. J’ai
l’intention d’offrir un médaillon à chacun des fils.
«Lorsque le cercueil est parti, elle éclate douloureusement en
sanglots.
«Nous prenons un verre de whisky avec de l’eau et du fromage,
suivant la coutume des Highlands et nous rentrons, en recommandant
à la vieille dame d’avoir du courage. Je lui dis que la séparation
n’est que temporaire. Nous rattrapons en voiture la procession et
arrivons à temps pour voir par le carreau de la portière porter le
cercueil dans le cimetière. J’avais du chagrin de ne pouvoir entrer
au cimetière.
«Je vois mon bon Brown à un peu plus de deux heures. Il me dit que
tout s’est bien passé; mais il me paraît très triste. Il doit
retourner à Micras pour assister au thé de la famille. C’est là une
épreuve terrible pour la pauvre veuve, mais qu’il était impossible
de lui éviter. Déjà hier matin elle a eu plusieurs femmes et
voisins au thé. Tout le monde a été plein de bonté et de sympathie
pour elle, et Brown a été bien consolé par les marques de respect
que lui et sa famille ont reçues aujourd’hui.»
Ne dirait-on pas que cette page a été écrite par une proche parente du
défunt?
A chaque page des mémoires de la reine on retrouve le nom de Brown. Le
12 septembre 1877, la reine rapporte un accident arrivé à son domestique
«qui a le genou fortement enflé».
Lorsque Brown n’est pas là, il lui manque et elle lui rapporte tout ce
qu’elle a eu à souffrir en son absence. Elle écrit, le 23 août 1878, à
Broxmouth, où elle est en visite:
«Comme il pleuvait, je me suis étendue sur le sofa et ai lu. C’est là
qu’on m’apporta la nouvelle de la mort terrible de la chère Mme Van
de Weyer, qui m’a beaucoup affectée. A la maison on eût pris beaucoup
plus de ménagements. J’ai envoyé dire cela à Brown, qui en a été très
choqué.»
Les membres de la famille royale avaient eux-mêmes a compter avec Brown.
Le 27 mars 1883, la reine perdit ce fidèle serviteur d’un érysipèle et
faillit en faire une maladie. Elle lui avait fait construire à Crathie
une petite maison en briques pour ses vieux jours: elle en fit cadeau à
sa famille et lui éleva dans le cimetière du village un petit monument.
Elle y fit de pieux pèlerinages et versa des larmes sur sa tombe. Elle
commanda sa statue à Brœm, le même sculpteur auquel on doit la statue de
la reine qui est à la porte de la cité de Londres et la fit ériger à
Balmoral à quelques mètres du château, dans le jardin, en face de ses
fenêtres. La chambre que l’Écossais occupait à Windsor a été depuis sa
mort absolument respectée: tout y est encore à la même place, suivant le
désir de la reine.
Enfin elle termine le second volume de ses mémoires par ces mots: