La reine Victoria épouse.
Épouse et camarade.--Attentions et prévenances.--En vedette.--Le
titre de roi consort.--Dans le lac.--Dorlottée.--Tout meurt avec
lui.--Convois, statues, _memorials_.--Dernier portrait.
Victoria fut une épouse modèle, comme le prince Albert fut un époux
idéal. Se rendant parfaitement compte de la fausseté de sa position, il
n’a jamais cherché qu’à rendre service à la reine et à faire en sorte
que son règne fût aussi glorieux que possible.
La reine lui a prodigué durant toute sa vie tous les trésors d’affection
et c’est surtout son amour pour l’époux de son choix qui lui a donné la
force d’accomplir sa destinée.
Dès le début de son mariage, elle aurait voulu faire conférer au prince
Albert, par acte du Parlement, le titre de roi consort. Elle s’ouvrit de
ce projet au roi Léopold et au baron Stockmar, qui tous deux furent
d’avis qu’il fallait attendre que le prince eût acquis des droits
sérieux à la confiance de la nation. Elle patienta et, en 1845, lorsque
le prince se fut acquitté avec éclat du rôle de directeur des Beaux-Arts
qui lui avait été confié par le Conseil des ministres et qu’il eût aux
yeux de tous donné la mesure de ses hautes capacités et de la solidité
de son jugement, elle vint à la rescousse; mais cette fois encore, le
baron Stockmar fut d’avis que ce serait éveiller les susceptibilités de
la nation que de donner à un étranger le titre de roi d’Angleterre. Sir
Robert Peel et le duc d’Aberdeen furent du même avis; le premier prit
même les devants et s’arrangea pour être interpellé à ce sujet à la
Chambre des communes, afin de faire cesser les bruits qui couraient d’un
si grand changement à la Constitution.
La reine, en poursuivant son but, n’avait en vue que de conférer à son
époux une dignité qui cadrât mieux avec la haute idée qu’elle en avait.
Elle prit bravement son parti de son échec et s’attacha à régner autant
que possible selon les idées du prince Albert. En toute chose elle lui
demandait conseil et ce n’est qu’après avoir eu ses avis qu’elle
agissait.
C’est le souci de la santé de ce précieux compagnon qui lui fit acheter
successivement Osborne et Balmoral, en même temps que le désir de goûter
avec lui un genre de vie plus en rapport avec ses goûts et dans lequel
disparût la différence de leurs situations.
Le prince Albert aimait les enfants: elle voulut lui donner une
nombreuse progéniture et s’appliqua de son mieux à concilier ses devoirs
d’épouse et de reine.
En tout elle adopta ses goûts; les plaisirs favoris de son époux
devenaient aussitôt les siens; elle ne voyait que par ses yeux et
n’était jamais si heureuse que quand leurs idées se rencontraient sur un
sujet quelconque.
Plusieurs fois le prince fut l’objet des attaques de la presse. La reine
s’en montra très affectée et s’efforça de les lui faire oublier. Chaque
fois qu’elle put le mettre en vedette aux yeux du pays, elle n’en laissa
point échapper l’occasion. Elle lui sut gré de s’instruire dans les lois
de l’Angleterre et de se faire recevoir docteur de l’Université
d’Oxford. Elle le vit avec plaisir prendre en mains l’organisation de
l’exposition de 1851, qui donna un si grand essor à l’industrie
nationale. Elle le pressa d’accepter le titre de chancelier de
l’Université de Cambridge, lorsque cet honneur lui fut offert et elle
visita l’Université pour lui donner l’occasion d’exercer ses
prérogatives en souhaitant la bienvenue à sa souveraine.
Elle sut apprécier la besogne écrasante et ingrate à laquelle il se
condamna en lui servant de secrétaire particulier, avant le général sir
Henry Ponsonby et sir Bigge. Elle lui fut surtout reconnaissante de se
dévouer au bien extérieur et intérieur du Royaume-Uni.
Toutes les lettres de Victoria sont pleines d’admiration et d’amour pour
son époux; ses mémoires sont remplis de lui et, depuis sa mort, la
mémoire du cher défunt est associée à ses moindres souvenirs.
Elle constate avec plaisir qu’il produit une excellente impression sur
tous ses ministres, quoique de partis opposés; sur les souverains
étrangers qui viennent à la Cour et sur l’aristocratie. Elle dissipe
d’avance les préventions de ceux qui l’approchent pour la première fois
avec les préjugés de la foule. Lorsque la haine des partis semble
l’emporter et essaye de jeter la suspicion sur lui, elle le défend alors
énergiquement et le couvre de son autorité.
Sans la reine, le prince Albert n’eût sans doute eu à la Cour de
Saint-James que le rôle effacé de l’époux de la reine Anne; grâce à
elle, il est au contraire considéré par tous comme le premier personnage
après la reine et comme son mentor en toutes choses.
La veille du baptême de la princesse royale, devenue l’impératrice
Frédéric, le prince en patinant sur le lac de Buckingham Palace tombe
dans l’eau glacée. Tous poussent des cris et courent chercher des
cordes, des échelles; la reine se précipite sur la glace au risque de la
sentir se dérober sous elle et lui porte un prompt secours.
Dans ses excursions à travers les Highlands, elle est heureuse du charme
que son époux exerce sur tous ceux qui l’approchent et des hommages
sincères qui lui sont rendus par ses fidèles écossais.
S’il doit la quitter, ne fût-ce que pour quelques jours, elle en a du
chagrin et ses mémoires attestent qu’elle compte les jours qui la
séparent de son retour. Dans ses jeunes années elle partage ses
plaisirs, fait de longues et fatigantes chevauchées à travers les pics
montagneux, chasse le daim dans les forêts qui lui rappellent celle de
Thuringe. A sa fête et à l’anniversaire de sa naissance, elle s’ingénie
à lui faire plaisir et lui prépare des fêtes qui lui rappellent son pays
natal.
Dans ses couches, elle veut toujours l’avoir auprès d’elle pour la
soutenir de sa présence et elle ne veut être soignée que par lui.
Lorsqu’il dresse le plan de ses homes dans l’île de Wight et en Écosse,
elle tient à ce que les pièces où ils doivent vivre intimement ne soient
point trop grandes, afin d’être plus près de lui.
En un mot, c’est la femme aimante, prévenante, attentionnée, toujours
prête à embellir la vie de son époux et à lui faire oublier l’amertume
d’une position inférieure.
Aussi conçoit-on que la disparition presque subite d’un être aussi cher
ait comme foudroyé la reine. Jusqu’à sa dernière heure, elle n’a voulu
croire qu’à une indisposition passagère, à tel point qu’elle était à
faire sa promenade habituelle en voiture dans le parc de Windsor quand
le malheur arriva et qu’elle ne comprit rien lorsqu’on lui apprit
l’épouvantable nouvelle.
«Tout meurt avec lui», s’écria-t-elle, et, en effet, depuis ce jour,
Victoria n’a plus été que reine et reine désolée. Depuis elle a promené
son ennui de Windsor à Osborne et d’Osborne à Balmoral, avec la
régularité d’un automate qui accomplit une fonction prescrite
passivement, jusqu’à la mort.
Les malheurs peuvent l’accabler désormais, elle les reçoit comme s’ils
étaient depuis longtemps attendus, avec une philosophie qui confine à
l’inconscience.
Elle élève des cairns, des statues, des _memorials_ à son compagnon
défunt et elle passe chacune de ses fêtes dans le plus grand
recueillement et dans le culte de sa mémoire, aux lieux où il avait
coutume de se trouver à la même époque de l’année. Les témoins actuels
de ces hommages muets sont tentés de croire que le deuil de la reine ne
date que d’un an et cependant il y a quarante ans que la reine pleure
son époux.
Le deuil de la reine n’a jamais cessé qu’aux jours de mariage et de
baptême dans la famille. Encore dans ces circonstances n’oublie-t-on
jamais le chef de la famille parti.
Ne pouvant laisser sa dépouille dans les caveaux de la chapelle
Saint-George, au château de Windsor, à côté de celles des rois ses
aïeux, la reine lui a pieusement élevé un mausolée dans sa propriété de
Frogmore et c’est là qu’à chaque anniversaire elle se rend fidèlement
avec une de ses filles ou quelque dame d’honneur. Elle a soin d’emporter
la clé et on est toujours douloureusement saisi en la voyant pénétrer
dans le sanctuaire devenu le tombeau de son amour et rester là les yeux
fixés sur l’image sympathique de son Albert, fixée si exactement et avec
tant de vie par le ciseau d’un grand artiste.
C’est à la mémoire du prince Albert que la reine a dédié la première
partie de ses mémoires; la seconde partie, qui embrasse tous ses
souvenirs de veuve, est également pleine de lui.
Afin que l’histoire du prince consort fût aussi exacte que possible,
elle a voulu en charger un des plus grands historiens de son temps et
lui a demandé de revoir ses manuscrits et de lui permettre toutes les
observations dans l’intérêt de la vérité. Sir Théodore Martin, dans la
vie du prince consort, a surtout été le collaborateur de la veuve
dévouée de son héros. Il n’est pas un trait de son beau caractère
qu’elle ait laissé dans l’ombre et pas un acte de dévouement à sa
couronne et à son pays qu’elle n’ait tenu à y consigner. «Je veux,
écrivait-elle à l’historien, que mon cher peuple puisse apprécier par
lui-même toute l’importance de la perte que j’ai faite, que le pays et
que le monde entier a faite en lui».
Ces paroles en disent long dans la bouche de celle dont John Bright a
dit: «C’est la femme la plus sincère qu’il soit possible de rencontrer».
Le dernier portrait du prince Albert se trouve dans le tableau de
Thomas, représentant le roi et la reine au camp d’Aldershot, en 1859.
X
La reine Victoria mère.
Les neuf enfants de la reine.--Leurs aptitudes diverses.--Tête
d’homme et cœur de femme.--Le sang anglais de Guillaume II.--Le
charpentier et le ménétrier de la Cour.--La future belle-mère de
Nicolas II de Russie.--Bois-sec.--L’élève de Mrs Thornicroft.--Le
tambour orageux.--Le prince savant.--La petite vieille.--Principes
d’éducation.--L’appréciation d’un attaché à Osborne.--Les
sports.--Mère éclairée.--Le sacrifice de Benjamin.
Victoria eut, de son mariage avec le prince Albert, neuf enfants,
fécondité rare chez une reine. Le premier fut une fille qui naquit à
Windsor le 21 novembre 1840, un peu plus de neuf mois après le mariage
de ses parents, et fut baptisée à Buckingham Palace sous les noms de
Victoria-Adélaïde-Marie-Louise. Comme le prince Albert félicitait la
reine sur son heureuse délivrance:
--Êtes-vous content de moi? lui demanda-t-elle toute fière de l’avoir
fait père.
--Oui, mais je crains que la nation n’éprouve un désappointement à la
nouvelle que ce n’est pas un garçon.
--Le prochain sera un garçon, je vous le promets, répondit la reine.
La princesse royale se montra de bonne heure admirablement douée. Son
père avait coutume de dire en parlant d’elle: «Elle a une tête d’homme
et un cœur de femme». C’est elle qui épousa le prince Frédéric de
Prusse, Fritz, comme son futur peuple l’appelait, alors qu’il n’était
pas encore crown prince. On se faisait, à l’époque de son mariage, une
faible idée des princes allemands. Les journaux de l’époque, croyant
flatter la famille royale, promettaient, dans leurs horoscopes, un
avenir brillant au jeune époux de la princesse, s’il prenait du service
dans l’armée russe! On sait qu’il devint l’empereur allemand Frédéric
III, de noble et pacifique mémoire, dont le fils aîné est Guillaume II,
l’empereur actuel, qui ne paraît pas être très fier d’être le fils d’une
princesse anglaise. On raconte que s’étant un jour heurté dans une
manœuvre, il saigna abondamment du nez. Comme l’officier qui était cause
de l’accident s’en excusait à lui: «Je vous remercie, au contraire, lui
dit Guillaume, de me faire perdre ce qui me reste de sang anglais dans
les veines». On sait quelle a été l’animosité du prince de Bismarck pour
la princesse Frédéric, du vivant de Guillaume Ier.
Victoria avait promis un fils à son époux. Le 11 novembre 1841,
c’est-à-dire moins d’un an plus tard, elle tenait sa promesse, en
donnant le jour au prince Albert-Edward, événement que la nation
célébrait avec enthousiasme. Le 4 décembre, la reine créait son fils
prince de Galles et comte de Chester. Il héritait en même temps de son
père les titres de duc de Saxe, et de sa mère ceux de duc de
Cornouailles, duc de Rothesay, comte de Carrick, baron de Renfrew, lord
des Iles et grand intendant d’Écosse.
[Illustration: Adélaïde-Marie-Louise, fille aînée de la Reine,
Impératrice Frédéric.]
Le baptême eut lieu en grande pompe le 25 janvier de l’année suivante,
dans la chapelle Saint-Georges, du château de Windsor. La reine avait
fait demander de l’eau du Jourdain pour cette cérémonie que présidait
l’archevêque de Cantorbéry. Le parrain était Frédéric-Guillaume IV, roi
de Prusse, en sa qualité de maître du royaume protestant le plus
puissant du continent; la marraine, la duchesse de Saxe-Cobourg, était
représentée par la duchesse de Kent, grand-mère du petit prince.
[Illustration: Alice-Maud-Mary, deuxième fille de la Reine.]
Ses premières années s’écoulèrent à Osborne et à Richmond Park, où, en
dehors de ses leçons, il s’adonnait au métier de charpentier. Après ses
études aux Universités de Cambridge et d’Oxford et une visite aux
États-Unis et en Orient, il épousait, en 1863, la princesse Alexandra,
fille du roi Christian IX de Danemark.
Le troisième enfant de la reine et du prince Albert est la princesse
Alice-Maud-Mary, née le 25 avril 1843, qui épousa, à l’âge de dix-neuf
ans, le grand-duc de Hesse. Elle mourut de la diphtérie le 14 décembre
1878, laissant sept enfants, dont une est aujourd’hui la femme de
Nicolas II, empereur de toutes les Russies.
Le quatrième est le prince Alfred-Alexandre-Guillaume-Ernest-Albert, duc
d’Edimbourg, né le 6 août 1844. Destiné à la marine, il y entra à l’âge
de quatorze ans; mais étant héritier de son oncle le duc de Saxe-Cobourg
et Gotha, il acheva ses études en Allemagne. Son amour pour le violon,
sur lequel il est de première force, l’avait fait surnommer par son
père, dans ses jeunes années, le «ménétrier de la Cour».
Il refusa le trône de Grèce à l’âge de dix-huit ans. Il a la réputation
d’être grand buveur et fort avare. En Angleterre il n’est pas très
populaire. A l’âge de trente ans, il épousa à Saint-Pétersbourg la
princesse Marie-Alexandrovna, fille d’Alexandre II de Russie. Il avait
le grade d’amiral de la flotte anglaise, lorsque la mort de son oncle
Ernest, en 1893, le fit duc de Saxe-Cobourg et Gotha. Une de ses filles
est reine de Roumanie, célèbre dans le monde littéraire sous le
pseudonyme de Carmen Sylva.
La princesse Hélène-Augusta-Victoria est le cinquième enfant de la
reine. Elle naquit le 25 mai 1846. Elle épousa à vingt ans le prince
Frédéric-Christian de Schleswig-Holstein. Elle pèse aujourd’hui ses 100
kilos, passe pour être cancanière, mais aussi très charitable.
C’est la princesse Louise-Caroline-Alberta qui occupe le sixième rang
dans la longue liste de la progéniture royale. Elle est née le 18 mars
1848. C’est une nature romanesque qui a donné de sérieuses craintes à sa
famille. Douée merveilleusement au point de vue de l’art, elle est
devenue un sculpteur accompli, grâce aux leçons de Mrs. Thornicroft. La
statue de la reine qui orne aujourd’hui les jardins de Kensington est
son œuvre. Elle eut avec un clergyman une intrigue, qui n’eut pas les
suites que l’on redoutait. Elle épousa, en 1871, le marquis Jean de
Lorne, duc d’Argyll. Celui-ci passe pour un homme d’un très beau
caractère et de grande valeur. La duchesse sa femme est, des filles de
la reine, la seule jolie.
Le 1er mai 1850, la reine mit au monde son troisième fils et septième
enfant, qui reçut au baptême les noms d’Arthur-William-Patrick-Albert.
Son parrain fut le duc de Wellington. Le prince est très bon musicien;
il a un goût particulier pour le tambour, sur lequel il rend des orages
merveilleux. Il s’est destiné de bonne heure à l’armée. A l’âge de
vingt-trois ans, la reine le créa duc de Connaught et de Strathearn.
C’est à lui que reviendra quelque jour le bâton de généralissime de
l’armée anglaise. Il épousa en 1879 la princesse Louise-Marguerite,
fille cadette du prince Frédéric-Charles de Prusse.
Le quatrième fils et huitième enfant fut le prince
Léopold-George-Duncan-Albert, né en avril 1853. Très faible de santé,
le jeune prince ne prit de goût qu’à l’étude et fit de brillantes études
à Oxford. En 1881, la reine le créa duc d’Albany. Il épousa en 1882 la
princesse Hélène de Waldeck-Pyrmont qu’il laissa veuve et mère de deux
enfants en mars 1884.
[Illustration: Le prince de Galles au moment de son mariage.]
Enfin le neuvième enfant de la reine fut une fille, la princesse
Béatrice-Marie-Victoria-Féodora, née le 14 avril 1857. Bonne musicienne
et bon peintre, la pauvre princesse n’a jamais eu de jeunesse.
Constamment auprès de sa mère depuis son veuvage, elle a toujours eu
l’air vieux, triste et découragé. En 1885, elle épousa le prince Henri
de Battenberg, la reine ayant eu bien soin de stipuler dans le contrat
que sa fille et son gendre vivraient avec elle. Le prince est mort il y
a quelques années de la malaria, sur la côte occidentale d’Afrique,
laissant la princesse veuve et mère de quatre enfants.
[Illustration: La princesse de Galles au moment de son mariage.]
Le nombre des petits-enfants et arrière-petits-enfants de Victoria est
énorme. Malgré leur nombre, elle les connaît tous de nom tout au moins
et n’oublie jamais de leur donner de ses nouvelles à l’occasion de leur
anniversaire de naissance ou de Noël.
Les enfants de la reine ont toujours été sa constante préoccupation,
tant que leur éducation n’a pas été terminée. Elle a toujours surveillé
elle-même leurs progrès et le cours de leurs études. A toute heure et
partout, les précepteurs et gouvernantes étaient autorisés à entrer chez
la reine, lorsqu’il s’agissait de ses enfants et elle s’est toujours
montrée sévère vis-à-vis d’eux lorsque leur intérêt était en jeu.
Elle a voulu qu’ils parlassent toutes les langues européennes et
connussent, les garçons du moins, les colonies de l’empire britannique.
Son grand rêve était d’avoir un fils à la tête de l’armée et un autre à
la tête de la marine anglaise. Il sera probablement à moitié réalisé par
le duc de Connaught, qui passe pour un brillant officier et est très
aimé de la nation; quant à la marine, ce sera probablement le duc
d’York, fils aîné du prince de Galles, depuis la mort du duc de Clarence
et d’Avondale, qui recueillera plus tard l’héritage du duc d’Edimbourg
dénationalisé.
La reine s’est toujours appliquée à faire naître entre tous ses enfants
des sentiments d’affection et de dévouement inaltérables, et vis-à-vis
d’elle et du prince Albert, la plus entière confiance. Elle écrivait en
1844 sur le cahier de communication entre les gouvernantes et elle: «Le
principe qui doit dominer est que les enfants soient élevés aussi
simplement que possible, qu’on les laisse le plus souvent avec leurs
parents en dehors des heures d’étude, et qu’ils apprennent à mettre
toute leur confiance en eux.» Elle y a en grande partie réussi. Dès
leurs jeunes années, les princes et princesses jouaient en commun et
organisaient à Osborne des petites fêtes en l’honneur de leurs parents.
Dans ses mémoires, la princesse Alice, grande-duchesse de Hesse, raconte
comment, à l’occasion de l’anniversaire de leur père, ils organisèrent
entre eux une représentation de l’_Athalie_, de Racine, en français. La
princesse Alice avait le rôle de Joad et celui de Josabeth; la princesse
Wicky remplissait le rôle d’Athalie; Lenchen ou Hélène, celui d’Agar;
Affie, le prince Alfred, celui de Joas, tandis que le prince de Galles
s’était réservé celui d’Abner.
La représentation fut parfaite au dire de la reine et du prince et de
tous les personnages de la Cour qui y assistèrent.
La reine est grande amie des sports: elle veut que le corps ait sa
grande part dans l’éducation et elle donne elle-même l’exemple en
chevauchant par les montagnes chaque fois qu’elle en trouve l’occasion.
Ses enfants sont habitués de bonne heure à la vie au grand air et aux
exercices physiques. Tous les princes et princesses font de la
bicyclette, depuis le jour où elle rencontra une dame cycliste dans
Newport Road, près d’Osborne; et rien n’amuse leur mère comme de les
voir zigzaguer leurs premières pédalées; ils pratiquent le tennis, le
hockey, le canotage. Elle voit avec plaisir les progrès de
l’automobilisme et se souvient d’avoir été avec sa mère visiter son
oncle le roi George IV à la loge royale en voiture à vapeur. Il y a
encore à Windsor un vieillard qui est tout fier de raconter qu’il l’a
vue descendre de cette voiture sans chevaux.
[Illustration: Le duc d’Edimbourg, deuxième fils de la Reine.]
En matière religieuse, elle est protestante et veut que ses enfants le
soient; mais elle ne veut pas arrêter son esprit aux subtilités des
différentes sectes. Elle tient avant tout à ce que ses enfants soient
religieux dans leurs actions, plutôt que dans les marques extérieures
du culte.
[Illustration: Le duc de Connaught, troisième fils de la Reine.]
Pour ses fils, elle veut une éducation virile et, malgré son grand
regret de se séparer d’eux, elle les envoie de bonne heure aux quatre
points cardinaux, en bonne reine anglaise sur l’empire de laquelle le
soleil ne se couche jamais.
Elle veut être la confidente de ses enfants et se montre heureuse chaque
fois que ceux-ci lui font part de leurs ennuis; mais elle ne provoque
jamais leurs confidences par des questions indiscrètes, voulant, en
respectant leurs petits secrets, développer chez eux le sentiment de la
personnalité.
En un mot, Victoria est une mère éclairée, qui élève ses enfants pour
eux-mêmes et en vue de leurs différentes destinées. Elle s’en est
pourtant réservé une, la dernière, la pauvre princesse Béatrice qu’elle
a sacrifiée en l’élevant pour elle-même, par crainte de la solitude dans
l’âge avancé; mais, du moins, elle s’est ingéniée à lui rendre le
sacrifice aussi léger que possible et à la récompenser en tendresses
maternelles des soins dévoués dont elle ne cesse d’être l’objet de sa
part depuis de si nombreuses années. La princesse aura des mémoires bien
intéressants à publier, si elle survit à la reine sa mère, car elle aura
assisté aux moindres événements de la seconde moitié de son long règne.