de ses enfants. Du matin au soir, en dehors des quelques heures données
aux affaires publiques, car les papiers d’État lui parviennent là chaque
jour, elle a pu se livrer à ses occupations favorites. Lorsqu’elle n’est
pas en promenade, ou en visite chez les paysans où elle se rend seule,
sans escorte, en bonne bourgeoise, on la voit, le crayon ou le pinceau à
la main, en train de prendre un croquis ou de laver une aquarelle. Elle
adore les cornemuses et elle a ses artistes écossais qui la régalent de
leurs airs mélancoliques le matin à son lever, pendant ses repas et
aussi le soir. Elle aime les danses des ghillies, montagnards écossais,
auxquelles elle prend souvent part, à la lueur des torches de résine.
Lorsque les membres de la famille royale sont au château et que l’on
fête soit l’anniversaire de la reine, soit tout autre événement heureux,
elle donne l’ordre de danser. Alors il n’y a plus de rang, les princes
font vis-à-vis aux servantes du palais et les princesses aux
domestiques; les hommes portent tous le costume écossais, le jupon et le
plaid et la petite casquette à rubans pendants.
Elle a le plus grand goût pour la vie rustique de ces régions, la
franchise et le loyalisme de ses Ecossais. On la voit dans ses jeunes
années courrir le daim à cheval et gravir les collines les plus
escarpées; on la rencontre sur toutes les routes, en voiture, à cheval
ou à pied, quelquefois seule; on la voit entrer dans les plus humbles
chaumières porter des vêtements de laine tricotés de ses mains ou
quelques secours en argent; visiter les malades, les maisons que la mort
a frappées; prendre part aux baptêmes, accepter le verre de whisky
national et trinquer avec les derniers de ses paysans; visiter les
châteaux voisins, y accepter l’hospitalité la plus simple et la plus
cordiale; encourager l’élevage du bétail; assister aux offices dans
l’humble église du village de Crathie; recevoir la communion avec les
paysans; fonder des écoles sur ses domaines, réparer les chaumières des
pauvres; assister à l’érection de cairns commémoratifs, prendre part aux
danses aux flambeaux qui en célèbrent l’achèvement.
L’amour de la reine pour Balmoral ne fait que se fortifier d’année en
année. Le 28 septembre 1853, elle assiste avec tous les siens à la pose
de la première pierre du nouveau château; le 7 septembre 1855, elle en
prend possession et écrit:
«A sept heures un quart, nous arrivons à notre cher Balmoral. Cela me
paraît étrange de passer en voiture sur l’emplacement d’une partie de
l’ancien manoir. La nouvelle résidence paraît magnifique. La tour et les
chambres ne sont qu’à demi terminées. Les communs ne sont pas encore
bâtis. Les gentlemen, à l’exception du ministre de service, s’installent
dans l’ancienne maison, ainsi que les domestiques. On jette un vieux
soulier derrière nous, au moment où nous pénétrons dans le nouveau
bâtiment; c’est la coutume qui doit nous porter bonheur. La maison est
charmante, les pièces délicieuses, l’ameublement et les papiers de
tenture sont la perfection même.»
Deux jours après, des dépêches apportent une bonne nouvelle au château à
peine inauguré. Elles viennent de lord Clarendon et de lord Granville:
la première annonce que le maréchal Pellissier rapporte la destruction
de la flotte russe; la seconde, que Sébastopol est tombée aux mains des
alliés. La joie éclate au château. Le prince Albert donne l’ordre
d’allumer un grand feu de joie. On boit le whisky.
Le 29 septembre, le prince Frédéric de Prusse, en visite au château,
demande la main de Wickie, la fille aînée de la reine, qui doit donner
le jour à Guillaume II. Le prince sait que la bruyère blanche est
l’emblème du bonheur. Il en cueille un brin et le présente à la
princesse en lui faisant part de ses espérances.
Le 30 août 1856, en revenant au château, la reine le trouve achevé. Elle
est émerveillée de l’ensemble. Le 13 octobre de la même année, elle
écrit dans son journal:
«Chaque année, mon cœur s’attache davantage à ce cher paradis, et
d’autant plus que tout ici est l’œuvre de mon Albert bien-aimé, comme à
Osborne.»
Toute une vie de bonheur s’écoule dans ces parages. Le 21 août 1862, la
reine, devenue veuve, revient à Balmoral, pour la première fois sans
celui qu’elle adorait. Son premier soin est d’élever un cairn à sa
mémoire. Elle écrit ce jour-là:
«A onze heures, nous partons tous pour Craig Lowrigan. La vue est très
belle et le jour très brillant. La bruyère est violette; mais, hélas! je
ne ressens plus de plaisir ni de joie! Tout est mort pour moi! Voici au
sommet de la colline les fondations du cairn qui aura 42 pieds à sa base
et d’où l’image de mon précieux Albert dominera toute la vallée. Six de
mes orphelins et moi plaçons chacun notre pierre qui porte nos initiales
gravées; nous posons aussi celle des trois plus jeunes absents. Je me
sens tout ébranlée et nerveuse. Le monument aura 35 pieds de hauteur et
on y lira l’inscription suivante:
A LA MÉMOIRE BIEN-AIMÉE
D’ALBERT, LE GRAND ET BON PRINCE CONSORT,
ÉLEVÉ PAR SA VEUVE AU CŒUR BRISÉ
VICTORIA R.
LE 21 AOUT 1862
Étant parfait, il a pu accomplir sa destinée en peu de temps.
Son âme plut au Seigneur
Qui le rappela à lui
Du monde des méchants.
_Sagesse de Salomon_, IV, 13, 14.
«Je rentre très fatiguée de ce pèlerinage à travers la bruyère et par de
mauvaises routes.»
Les années suivantes, elle inaugure les statues de son époux à Aberdeen
et à Balmoral.
Le 8 octobre 1870, Victoria célèbre à Balmoral les fiançailles de sa
fille, la princesse Louise, avec le marquis de Lorne.
Le 19 juin 1879, un mois après l’érection du cairn à la mémoire de sa
fille la princesse Alice, grande-duchesse de Hesse, elle apprend à
Balmoral la mort du prince impérial Napoléon IV. Elle écrit ce jour-là:
«A onze heures moins vingt, Brown frappe et dit en entrant qu’il apporte
de mauvaises nouvelles. Tout alarmée, je lui demande de qui il s’agit:
«Le jeune prince français a été tué», me répond-il, et, comme je ne
comprenais rien à ce qu’il me disait, Béatrice entre avec le télégramme
à la main et s’écrie: «Le prince impérial vient d’être tué au
Zoulouland!» Un frémissement d’horreur me parcourt au moment où j’écris
ces lignes.
«Je me prends la tête dans les mains: «Non, non, c’est impossible!»
Béatrice pleure à chaudes larmes. Je prends connaissance du télégramme.
«Pauvre, pauvre impératrice! Son fils unique parti! Quel malheur! Je
suis dans la plus grande détresse.»
La reine se couche tard ce jour-là et ne peut fermer l’œil de la nuit.
Le lendemain, elle commence son journal par ces mots:
«Passé une très mauvaise nuit, sans pouvoir goûter le moindre sommeil,
hantée par l’horrible nouvelle et ayant des Zoulous devant les yeux. Ma
pensée n’a pas quitté la pauvre impératrice Eugénie, qui ne connaît pas
encore son malheur. Il y a aujourd’hui quarante-deux ans que je suis
montée sur le trône, mais je ne pense qu’au triste événement.»
Balmoral a aussi assisté à des événements heureux, les lunes de miel des
duc et duchesse de Connaught, des duc et duchesse d’Albany, des prince
et princesse Henry de Battenberg. La fille et le fils de ces derniers,
la princesse Eva et le prince Donald sont nés au château en 1887 et
1891.
La reine n’a jamais manqué de venir deux fois par an passer quelque
temps dans son home écossais. En mai et juin, elle y passe quelques
semaines, au cours desquelles elle célèbre toujours son anniversaire de
naissance, et elle y revient au milieu d’août pour y séjourner jusqu’au
milieu de novembre. On devine que sa vie y est quelque peu changée,
maintenant que l’âge lui interdit les longues chevauchées et les
excursions de plusieurs jours en voiture. Elle n’en vit que plus
intimement au milieu de tous les souvenirs que lui rappellent, à chaque
pas, un arbre planté, un cairn, une croix commémorative, une
inscription. Elle n’y est gardée que par un seul policeman, qui circule
dans les jardins autour de la maison pour détourner les curieux ou les
reporters qui ne manqueraient pas de s’introduire chez la reine. Malgré
tout, elle parle toujours de Balmoral comme d’un Eden, où elle puise en
quelques semaines la force de vivre ailleurs le reste de l’année.
[Illustration: Le prince Albert.]