Balmoral.--La salle de bal.]

que tous ses enfants et petits-enfants ont coutume de venir célébrer

avec elle. On y mange le plum-pudding traditionnel et on y rôtit

l’aloyau de bœuf, dont une partie est expédiée aux gens de Windsor et

une autre à ceux de Balmoral. Un immense arbre de Noël est toujours

dressé à cette occasion dans l’ancienne nursery des princes et

princesses royales et chaque petit-enfant ou arrière-petit-enfant y

trouve attaché un souvenir de la reine. Ceux qui ne peuvent être

présents à cette fête de famille ont l’habitude d’écrire. A cette

occasion, Victoria reçoit des Cours étrangères des pâtés de venaison

avec des dédicaces de toute sorte. Aussi pendant toutes les fêtes de

Noël est-ce un va-et-vient continuel de Gosport à East Cowes et les

équipages des deux yachts qui font le service de la reine à travers le

Solent, entre la côte et l’île, ont-ils de quoi s’occuper.

La reine ne quitte Osborne que pour l’époque des fêtes de Pâques, où

elle a l’habitude de venir demander au soleil du midi de la France, ou

d’Italie, un peu de la chaleur de ses rayons. Les médecins lui

conseillent de quitter le climat de l’Angleterre, particulièrement

humide à cette époque de l’année.

Osborne House s’est partagé avec Balmoral la plus grande partie de la

vie de la reine Victoria. C’est là que la souveraine a pu s’occuper avec

le prince Albert de l’éducation de leurs nombreux enfants. C’est là,

dans le cercle des intimes, que s’est surtout révélée la simplicité de

ses goûts et la modestie de ses vraies aspirations. Grâce à l’isolement

de l’île de Wight, la reine a réussi à dérober aux exigences de sa

situation élevée, des années entières qu’elle a pu consacrer aux joies

intimes de la vie familiale et, en cela surtout, elle a fait œuvre de

reine et donné à son peuple un salutaire exemple. Elle a remis en

honneur le foyer anglais, le home paternel et a resserré du même coup

les liens de la famille; elle a été un exemple de vertus domestiques

pour toutes les femmes. Par la simplicité de sa mise, elle a enrayé à

temps un goût immodéré de la toilette, qui s’était emparé de son sexe,

et c’est à elle que l’Angleterre doit surtout la rigide sobriété du

costume de ville féminin.

Autrefois, la reine se rendait, pour accomplir ses devoirs religieux, à

la petite église de Whippingham; aujourd’hui elle assiste aux offices

dans la chapelle privée du château.

On ne la voit en voiture de demi-gala que la semaine des régates.

Sa garde d’honneur se compose à Osborne d’un détachement du régiment

caserné à Parkhurst, lequel reste à East Cowes; de plus, un cuirassé

reste à l’ancre dans le Solent pendant tout son séjour.

* * * * *

Balmoral, l’autre home de la reine Victoria et son home favori, est

situé dans la vallée de la Dee, dans les highlands du comté d’Aberdeen,

dont lord Byron nous décrit, dans ses heures de paresse, _Hours of

Idleness_, la scénique grandeur. Ces montagnes, contreforts de la chaîne

des Grampians, comprennent trois des plus hauts sommets de la

Grande-Bretagne: Ben Muich Dhui, Braeriach et Cairntoul. La Dee est une

rivière dont la source remonte à ces hautes cîmes et dont les eaux de

cristal sont formées de la fonte des neiges perpétuelles qui les

couronnent. D’abord étroite, la vallée de la Dee va s’élargissant

jusqu’à Aberdeen, lieu où elle se jette dans la mer du Nord. Le château

de Balmoral est situé sur la rivière à la borne miliaire nº 50 venant

d’Aberdeen et est à mi-chemin entre Aberdeen et Braemer, renommé par son

sanatorium. Autrefois on y venait par la mer jusqu’à Aberdeen et de là

par relais. Aujourd’hui on y vient par le chemin de fer jusqu’à

Ballater, station située à 8 milles du château.

La santé du prince Albert paraissant toujours délicate, son médecin, le

docteur sir James Black, lui avait conseillé d’aller passer quelques

semaines en Écosse. L’air fortifiant des montagnes lui ferait du bien,

disait-il. Le prince Albert, qui se souvenait des joies que lui avaient

procurées ses visites en Écosse en 1842 et 1844 en compagnie de la

reine, et des bonnes journées qu’il avait passées dans ses épaisses

forêts à chasser le sanglier et le daim et les enchantements de la reine

à la vue de ces paysages sauvages, consulta le duc d’Aberdeen, qui lui

donna le conseil de louer Balmoral. Le prince le loua donc en août 1848

et il fut décidé que la famille royale irait y passer l’automne.

La reine a consigné dans ses Mémoires les moindres péripéties de sa vie

dans les montagnes d’Écosse. Voici quelle a été sa première impression

de Balmoral:

«Nous arrivons à Balmoral à trois heures moins le quart. C’est un très

joli petit château, orné d’une tour pittoresque et bâti dans le vieux

style écossais. Devant le château s’étend un jardin au bout duquel

commence la pente d’une haute colline boisée; derrière le château, le

sol tout boisé descend en pente douce vers la Dee; de toutes parts, des

collines bornent l’horizon.

«Le château se compose d’un petit hall avec une salle de billard; à côté

de celle-ci, la salle à manger. Au premier, auquel on monte par un large

escalier, on entre à droite dans un salon qui se trouve au-dessus de la

salle à manger, belle pièce contiguë à notre chambre à coucher, dans

laquelle s’ouvre un cabinet de toilette qu’Albert s’est réservé. De

l’autre côté de l’escalier, en descendant trois marches, on entre dans

les trois chambres des enfants et de Miss Hildyard. Les dames vivent en

bas et les gentlemen en haut.

«Nous lunchons en arrivant et à quatre heures et demie nous sortons pour

la promenade. Par un gentil petit sentier tortueux, nous gravissons à

pied la colline sur laquelle ont vue nos fenêtres. Nous y trouvons un

cairn[A]. Du haut de cette colline, la vue par-dessus la maison est

charmante. A l’ouest notre vue s’étend sur les collines qui entourent

Loch-na-Gar, et à droite, dans la direction de Ballater, elle embrasse

la vallée au milieu de laquelle serpente la Dee avec ses jolies collines

boisées, qui nous rappellent si bien la forêt de Thuringe[B]. Quel

calme, quelle solitude, comme cette vue fait du bien, et comme l’air pur

des montagnes vous rafraîchit! Tout semble respirer la liberté et la

paix et vous fait oublier le monde et ses tristes tracas.

«Le site est sauvage, sans être désolé; tout y paraît plus prospère et

mieux cultivé qu’à Laggan. Le sol est délicieusement sec. Nous

descendons ensuite le long de la rivière, qui est tout près derrière la

maison: la vue des collines dans la direction d’Invercauld est

extrêmement belle.

«Quand je suis de retour à six heures et demie, Albert sort pour essayer

sa chance sur quelques sangliers qui se tiennent tout près dans les

bois; mais il n’est pas heureux. Le soir, ces sangliers s’approchent

très près de la maison.»

En 1852, après trois saisons passées à Balmoral, le prince Albert se

rendit, pour la somme de 31.500 livres sterling, propriétaire du

domaine, que la reine arrondissait encore, en 1878, en faisant

l’acquisition de la forêt de Ballochbuie, bois de pin situé dans le

voisinage de Balmoral. La propriété actuelle contient 40.000 acres et

elle s’étend sur une demi-douzaine de milles le long de la rivière. Elle

comprend une portion de Loch-na-Gar.

Le nouveau château, œuvre de l’architecte William Smith, d’Aberdeen,

aidé du prince Albert, date de 1853-1855. Chaque année, une portion du

château s’ajoutait aux précédentes, de sorte que la famille royale a pu

jouir de son home écossais sans interruption. Sa tour massive a 100

pieds, soit plus de 30 mètres de haut. On l’aperçoit de très loin à la

ronde. Le château est construit en granit gris très dur, ce qui n’est

guère favorable à l’ornementation. Sa façade ouest est ornée de

bas-reliefs de marbre représentant saint André, patron de l’Écosse;

saint Georges et le Dragon; saint Hubert et le Daim. Les armes royales

sont sculptées au-dessus de la porte d’entrée principale.

La simplicité de l’aménagement intérieur du château répond à la sévérité

de son aspect extérieur. Des têtes de sangliers et de daims, rappelant

chacune une journée mémorable passée à la chasse en compagnie d’un

personnage couronné, décorent le vestibule d’entrée, dont le principal

ornement est une statue en bronze grandeur naturelle, de Malcolm

Canmore. Des bustes en marbre de la reine, du duc d’Albany, du grand-duc

de Hesse, de l’empereur Frédéric d’Allemagne, ses fils et gendres

défunts. Dans le long corridor qui dessert toutes les pièces du château,

à côté de fort belles sculptures et statues de marbre, on peut voir la

statue grandeur nature du prince consort, reproduction de celle qui est

élevée dans le jardin. Les diverses pièces ne méritent aucune mention

spéciale, à part la salle de bal, dont les dimensions et la décoration

révèlent un intérieur royal. Elle est décorée de trophées écossais et

est éclairée par de fort beaux candélabres. Les appartements privés de

la reine sont au premier étage au-dessus du salon; ils ont vue sur les

jardins à l’ouest du château.

Comme à Osborne, la reine a cherché à s’isoler du monde. La station de

Ballater ne dessert guère que son château et elle s’est arrangée pour

qu’aucune station, même celle-là, ne fût à proximité. Elle a enclavé

dans sa propriété un certain nombre de routes qui sont devenues chemins

privés, de sorte que personne ne peut venir troubler sa solitude.

C’est ici surtout que la reine Victoria a vécu selon ses goûts, qu’elle

a été l’épouse du prince Albert et la mère

[Illustration:

Phot. R. Milne.

La reine Victoria intime Ouvrage illustré de 60 gravures d'après des photographies et des documents inédits · 第 21 / 62 题