La Maison de la Reine.
Ce que coûte à la nation la reine, la famille royale et le mari de
la reine.--L’incohérence de la tour de Babel.--L’aventure d’un
ministre français très pressé.--Les emplois à la Cour et les
sinécures.--Les écuries de Pimlico.--Gants à six boutons.--Victoria
ne sait pas s’habiller.--C’est à qui ne veut pas de cadeaux.--Ce
que coûtent à l’État les révérences du Black Rod et les dithyrambes
du poète-lauréat.--L’ordre de préséance.
La liste civile de la reine d’Angleterre s’élève annuellement à la somme
de trois cent quatre-vingt-cinq mille livres sterling, soit à neuf
millions six cent vingt-cinq mille francs. Les dépenses de sa Maison
sont comprises dans ce budget pour la somme de quatre millions trois
cent douze mille francs et les salaires du personnel se chiffrent par
trois millions deux cent quatre-vingt-un mille cinq cents francs. La
bourse privée de la reine consiste en une pension annuelle de un million
cinq cent mille francs. Les enfants de la reine coûtent à l’État des
sommes assez rondelettes. Le prince de Galles touche un million, la
princesse
[Illustration: La chaise d’Édouard le Confesseur.]
de Galles deux cent cinquante mille francs pour elle-même, et, pour
l’éducation de ses enfants, neuf cent mille francs; l’impératrice
douairière d’Allemagne, veuve de l’empereur Frédéric et mère de
Guillaume II, deux cent mille francs; le duc d’Édimburg, deux cent
cinquante mille francs; le duc de Connaught, six cent vingt-cinq mille
francs. Chacune des filles de la reine émarge pour cent cinquante mille
francs. Les pensions faites aux parents de la reine jusqu’au degré de
cousin varient entre trois cent mille francs et cent vingt-cinq mille
francs par tête. Si l’on ajoute à cela une somme de trois cent
vingt-cinq mille francs, attribuée aux œuvres de bienfaisance de la
reine et une somme de deux cent mille francs laissée à son entière
discrétion chaque année, sans but spécial, on a une idée approximative
de ce que coûte à la nation l’entretien de la famille royale.
Cependant, autant le Parlement met de bonne grâce à voter des
gratifications aux membres de la famille royale, à l’occasion soit de la
naissance, soit de la majorité d’un enfant, autant il se montre
intraitable, lorsqu’il s’agit d’un étranger, cet étranger fût-il le mari
de la reine. C’est ainsi que lorsqu’il s’agit de régler quelle serait la
situation du prince Albert de Saxe-Cobourg, non seulement il ne voulut
rien entendre pour lui donner le titre de roi, mais encore il fallut lui
arracher livre par livre les deniers de sa liste civile. Cette question
de la situation à faire au prince fut discutée en pleine séance du
Parlement et certains députés de l’opposition ne craignirent pas de
froisser la susceptibilité légitime de la jeune reine. Sir Robert Peel
se fit même remarquer à cette occasion pour sa parcimonie, que la reine,
large lorsqu’il s’agit de deniers de l’État, ne lui pardonna jamais. La
liste civile du prince Albert fut définitivement arrêtée à trente mille
livres par an, soit à sept cent cinquante mille francs.
La reine s’attendait à ce qu’elle serait au moins égale à sa bourse
privée, c’est-à-dire portée à un million et demi.
Le nombre des personnes attachées à la reine est de neuf cent trente et
une, sans compter les domestiques. Dans ce nombre, ne sont comprises que
les personnes émargeant à la liste civile.
Avant le mariage de la reine, le nombre des emplois à la Cour était le
même qu’aujourd’hui; à aucune époque, il ne varia; la seule différence
que l’on peut constater, c’est que, du vivant du prince Albert et depuis
sa mort, les attributions de chacun ont été mieux définies. A ce point
de vue, du moins, on sentit qu’il y avait un maître dans la maison. On
jugera du désarroi au milieu duquel cette Cour se débattait auparavant
par certains faits que nous trouvons retracés dans les mémoires de
quelques dames d’honneur.
S’il fallait du bois dans les cheminées, c’était à l’intendant qu’il
fallait s’adresser; mais c’était au chambellan qu’il fallait recourir,
s’il y avait lieu de l’allumer. Le nettoyage des carreaux en dehors
dépendait du chambellan; à l’intérieur, de l’intendant; de sorte que
leurs nettoyages ne coïncidant pas, les fenêtres étaient sales,
constamment, d’un côté ou de l’autre. Quand on avait réussi à franchir
l’enceinte du château de Windsor, il n’était pas difficile de pénétrer
jusqu’à la reine même, sans être annoncé. Les domestiques avaient
coutume d’entrer et de sortir à volonté, sous le prétexte le plus
futile. La nuit, celui qui s’égarait dans les couloirs du palais, était
exposé à toutes les mésaventures. C’est ainsi que M. Guizot, qui avait
accompagné le roi Louis-Philippe dans sa visite à Windsor, se mit à
chercher, à une heure où il croyait tout le monde endormi, l’endroit où
les rois eux-mêmes et, à plus forte raison, leurs ministres vont à pied.
Après avoir erré de couloir en couloir, il crut se reconnaître et ouvrit
une porte. Quelle ne fut pas sa stupéfaction, quand il se trouva en
présence de la reine, que sa femme de chambre décoiffait avant le
coucher.
Une fois, un individu inconnu put se glisser et se cacher dans le
cabinet de toilette de la reine. On n’a jamais pu lui faire dire comment
il avait réussi à y pénétrer, ni le motif de son importune visite.
La Maison de la reine se compose de plusieurs grands départements. En
premier lieu, le département de l’intendant, qui est maître de la Maison
royale et secrétaire du Conseil privé. Il a la charge du personnel de la
comptabilité de la Cour, des cuisines, des caves, non seulement à
Windsor et à Buckingham, mais encore à Osborne, à Balmoral ou sur le
continent. Le département du chambellan est aussi important; mais,
tandis que l’intendant préside aux choses de la vie matérielle, le
chambellan préside à tout ce qui touche au cérémonial de la Cour. Il a
sous ses ordres les secrétaires de la Cour, les payeurs, les lords de
service, les grooms de service (on appelle ainsi les officiers
distingués admis au service de la Cour), le maître des cérémonies et son
adjudant, le gentleman de la Baguette Noire, les grooms de la chambre
privée, le bibliothécaire, le poète-lauréat, le peintre ordinaire et le
peintre de marine de Sa Majesté, le gardien des tableaux, le champion
de la reine, le maître des barques, le gardien des cygnes, le maître de
la musique, les pages des escaliers, les pages de la présence et les
différents surveillants des châteaux royaux de Buckingham, Windsor,
Osborne, Frogmore, Kensington, Saint-James, Balmoral, Claremont, Kew,
Hampton Court, Cumberland Lodge et Holyrood. Le département médical est
à part, bien que relevant de l’autorité du chambellan. La reine a trois
médecins ordinaires, quatre extraordinaires, un chirurgien ordinaire,
trois chirurgiens extraordinaires, trois pharmaciens et un dentiste
attachés à sa personne; un nombre égal d’hommes de l’art sont attachés
au personnel de la Cour. Le département religieux relève de l’évêque de
Londres, qui porte le sous-titre de diacre des chapelles royales, comme
l’évêque de Winchester porte le titre de commis du cabinet de la reine.
Un certain nombre de révérends assistent ces deux personnages dans
l’exercice de leurs fonctions, les uns à la chapelle royale, les autres
à la chapelle privée de la reine, car celle-ci n’assiste pas toujours
aux offices de la Cour dans la chapelle du château. Il y a autant de
chapelains qu’il y a de chapelles et de châteaux.
Le titre de grand aumônier de la Cour appartient héréditairement à un
noble civil; il appartient aujourd’hui au marquis d’Exeter, lequel est
chargé de répartir les aumônes royales et d’en faire tenir par ses
scribes l’exacte comptabilité.
Un des départements les plus importants est celui du maître de la
cavalerie, autrement dit du grand écuyer, charge confiée à l’heure
actuelle au duc de Portland, de richissime réputation. De même que le
chambellan a ses bureaux dans l’ancien palais de Saint-James, de même le
grand écuyer a les siens dans les écuries royales de Pimlico. Il a sous
ses ordres un grand nombre d’écuyers ordinaires et extraordinaires,
titulaires ou honoraires, ainsi qu’un très grand nombre de pages
d’honneur. C’est lui qui dirige les écuries et les chenils de la
couronne, préside à l’acquisition des fourrages, au recrutement des
valets d’écuries, des cochers, des piqueurs, et s’occupe indirectement
des chasses royales, lesquelles sont confiées à la garde du grand
veneur, pour le présent le comte de Coventry. Inutile d’ajouter que les
vétérinaires appartiennent au département du grand écuyer.
Le département de la garde-robe est confié à une dame, généralement une
duchesse, qui a à s’occuper de l’entretien des costumes historiques de
la reine, de sa garde-robe privée, depuis ses chaussures jusqu’à ses
chapeaux, ainsi que du personnel des dames et femmes de la chambre à
coucher et des demoiselles d’honneur. S’il y a des sinécures à la Cour
d’Angleterre, ce n’est certes pas à la garde-robe. Non pas que la reine
ait des goûts bien changeants, mais parce qu’elle exige que l’inventaire
de ses toilettes soit toujours tenu à jour.
La reine a toujours manqué de goût, non seulement dans l’harmonie des
couleurs, mais encore dans le choix des modes. Elle a toujours été assez
mal affublée; maintenant elle s’attife de façon ridicule. Il est vrai
qu’étant de petite taille et ayant pris de l’embonpoint dès les
premières années de son mariage, elle ne porte pas beau. Est-ce pour
cela qu’elle affecte un si grand dédain de la parure? Quoi qu’il en
soit, si ses robes ne brillent pas par le goût, elles brillent par le
nombre: il est rare qu’elle se montre deux fois dans la même toilette à
la Cour de Windsor. Aimant avant tout le confortable, elle s’inquiète
relativement peu de la mode. Son goût bourgeois va jusqu’à
l’exagération. Avec la toilette de ville, elle ne porte que des gants
d’un seul bouton; en soirée, elle en porte de plus longs, mais jamais on
ne lui en vit qui dépassassent le coude; elle ne veut pas qu’on mette
plus de dix shillings six pence, soit treize francs dix à une paire de
gants pour elle. A ses intimes qui lui demandaient la raison de cette
parcimonie au début de son règne, elle avait coutume de répondre que la
femme anglaise était trop frivole et trop dépensière et qu’elle se
proposait d’être pour ses sujettes un exemple de vertu et de simplicité
domestiques.
Tous les dons en étoffes ou riches tissus, que ce soient des cachemires
des Indes ou des dentelles en point d’Angleterre, sont déposés à la
garde-robe et c’est de la garde-robe que partent les cadeaux de la
reine, lorsqu’il lui prend fantaisie, assez rarement d’ailleurs,
d’offrir à une grande dame un souvenir personnel. Les dames de la Cour
ne redoutent rien tant qu’un cadeau de la reine, en toilette surtout,
tant ses cadeaux sont de mauvais goût et difficiles à porter sans donner
prise au ridicule.
La reine reçoit chaque année un certain nombre de châles en cachemire
des Indes qu’elle distribue aux personnes qu’elle veut honorer. C’est
chez elle une manie d’offrir un châle, à tel point que le prince de
Galles s’amuse lui-même de cette manie.
Un jour, aux régates d’Henley, le prince se trouvait en compagnie de
charmantes actrices, entre autres d’Hellen Terry, à bord d’un bateau de
plaisance loué pour assister aux courses. Une des jolies femmes de la
compagnie de l’héritier du trône, crut reconnaître la reine sur un autre
bateau. Le prince n’avait pas le moindre doute sur l’absence de la
reine. Il consentit cependant, sur les instances de l’actrice, à
regarder avec sa jumelle, la personne qu’on lui signalait.
--Je crois que vous faites erreur, dit-il.
Au même moment, la personne en question se levait pour passer son châle
à sa voisine.
--Oh! fit le prince, je crois bien que vous avez raison, car la voilà
qui distribue ses châles. Ce ne peut donc être que la reine.
Avant de quitter ce chapitre de la Maison de la reine, nous citerons
quelques exemples de sinécures dont l’existence remonte au bon vieux
temps, qui n’ont plus aucune raison d’être de nos jours et qui
continuent d’être grassement rémunérées par la liste civile. Le champion
de la reine, par exemple, dont l’unique fonction est, le jour du
couronnement, de déclarer publiquement qu’il est prêt à ramasser le gant
de quiconque contestera les droits au trône de son souverain ou de sa
souveraine et le gentleman de la Baguette Noire, Black Rod, dont la
fonction consiste à faire trois révérences à reculons au moment où la
reine ou son représentant va donner lecture du discours du trône à la
Chambre des lords, touchent le premier, 6,000 francs, le second 50,000
francs par an; par contre, le poète lauréat, pour qui ce n’est pas
toujours une sinécure
[Illustration: La Reine en 1867.]
que de célébrer les vertus du souverain, a les mêmes appointements que
le dernier des sous-dentistes.
Chacun des membres de la famille royale a, ainsi que la reine, une
petite Maison sur laquelle vivent un nombre considérable de parasites.
La préséance veut que le prince de Galles vienne immédiatement après la
reine. Jusqu’aux arrière-petits-fils de la souveraine, tous les membres
de la famille royale passent avant l’archevêque de Cantorbéry, qui a
pourtant le pas sur le grand chancelier, le président du conseil, le
garde des sceaux, le grand chambellan, le maréchal de la Cour et
l’intendant de la Maison royale. Puis viennent les ducs d’Angleterre
d’abord, d’Écosse ensuite, et d’Irlande enfin, prenant rang dans chaque
catégorie suivant la date de la création de leurs titres. Les marquis
ont le pas sur les fils aînés des ducs; les comtes sur les fils aînés
des marquis; les évêques prennent rang après les vicomtes; les barons
ont le pas sur les fils aînés des vicomtes et les fils puînés des
comtes. Après la noblesse viennent les commandeurs des différents ordres
de la Couronne, de la Jarretière d’abord, puis du Chardon, du Bain, de
Saint-Michel et de Saint-Georges, de Saint-Patrick et les ordres de
l’Inde. Suivent le chancelier de l’Echiquier, le premier juge du banc de
la reine, les juges des cours d’appel. Viennent ensuite les baronnets,
les simples chevaliers de l’ordre de la Jarretière, du Bain, de l’Étoile
de l’Inde, de l’ordre de Saint-Michel et de Saint-Georges, ceux de
l’empire des Indes, les simples compagnons de ces différents ordres
viennent ensuite. Ils sont suivis des fils puînés des baronnets, des
fils puînés des chevaliers et ce sont les gentlemen ayant droit au port
de l’épée qui ferment la marche.
Les femmes prennent le même rang que leurs maris ou frères; si elles se
sont alliées par le mariage à un pair d’un titre moins élevé qu’elles,
elles perdent, par conséquent, leur rang pour prendre celui de leur
mari. Une fille de pair ayant épousé un roturier, garde son rang de
naissance. Les filles de pairs prennent rang immédiatement après les
femmes de leurs frères aînés et avant les femmes de leurs frères puînés.
La reine a toujours tenu la main à ce que l’ordre de préséance fût
scrupuleusement respecté dans toutes les cérémonies officielles.
V
La Cour de Saint-James.
Le vieux Saint-James.--Les _Merry wives of
Windsor_.--L’assainissement.--Les Mémoires d’un vieil Anglais
parisiennant.--Reine et Empereur.--Le thé sous la feuillée.--A la
table royale.--Les Yeomen de la garde du corps.--La partie de
whist.--Le coriza de la comtesse de Bunsen.--Les petits cheveux de
la princesse de Galles.--Les divorcées.--L’oreiller de peau du
vieux duc de Cambridge.--_No smoking._--Le mot de Napoléon III.--La
loi des contrastes.
Quoiqu’il y ait beau temps que les souverains d’Angleterre ont déserté
l’ancien palais vieux jeu de Saint-James, à peine bon pour devenir un
musée d’armures, comme la vieille Tour de Londres, la Cour d’Angleterre
a gardé le nom officiel et diplomatique de Cour de Saint-James. Le monde
des diplomates tient à ses habitudes. Laissons-le satisfaire cette
fantaisie, et qu’il soit entendu que la Cour de Saint-James signifie la
Cour d’Angleterre, soit à Buckingham, soit à Windsor, partout ailleurs,
en un mot, qu’à Saint-James.
Depuis la reine Marie-Anne, l’Angleterre n’avait pas été sous le joug
féminin. Il fut donc nécessaire, en 1837, à l’avènement de Victoria, de
remodeler les usages de la Cour. Ceux en honneur du temps de son aïeul
et de ses oncles étaient en effet loin de convenir à la Cour d’une reine
jeune et vierge. C’est lord Melbourne qui dut se charger de ce soin.
La politique pourvut naturellement à un certain nombre d’emplois; on
obéit aux convenances pour donner des titulaires aux autres. Il fut
décidé que les lords, écuyers, grooms et demoiselles d’honneur
habiteraient le château de Windsor tant que la reine y serait, et que le
château serait évacué dès que la reine le quitterait. C’était surtout en
l’absence des souverains qu’on s’égayait à Windsor, comme pour ne pas
laisser s’affaiblir la légende mise en honneur par la comédie de
Shakespeare.
On établit une stricte discipline dans le roulement du service
d’honneur. On décida que les dames de la Cour seraient de service par
deux à la fois. On assigna à chaque groupe de seigneurs et dames
attachées à la souveraine, des lieux de réunion séparés les uns des
autres et fortement retranchés. On fit entrer le plus d’air et de jour
dans ce palais où l’on vivait à l’étouffée.
Malgré tout et jusqu’au mariage de Victoria, la Cour resta un foyer
d’intrigues où la reine fut à la merci de son entourage titré comme de
ses domestiques; tout changea de face dès qu’il y eut un maître dans la
maison. Un Anglais de distinction, qui mourut à Paris dans sa
quatre-vingt-neuvième année, le 3 juin 1895, sir Charles Murray, nous a
retracé, dans des Mémoires malheureusement trop hachés, l’histoire de la
Cour dans les premiers mois qui suivirent l’avènement de Victoria. Ce
personnage, qui remplissait alors les fonctions de maître de la maison
royale, s’était vu donner cet emploi par Melbourne comme fiche de
consolation à son triple insuccès dans les élections législatives, où il
avait été candidat du parti libéral. Ses Mémoires, si l’on peut leur
donner ce nom, ont, à défaut d’autres mérites, celui de refléter très
fidèlement le milieu qui nous occupe.
«Il est deux heures et demie, la reine vient d’avoir son lunch; écuyers,
seigneurs de service, dames d’honneur l’attendent dans le couloir qui
mène au perron extérieur du château de Windsor, donnant sur la grande
terrasse du parc. Trente chevaux sellés sont tenus prêts par des laquais
en livrée de Cour, bleue et rouge. Tout à coup le cheval de la reine est
avancé: c’est un superbe alezan, baptisé par elle «Empereur», qui a
plutôt trop d’allure pour une écuyère de l’âge de Victoria. En une
seconde la reine est en selle: sa position à cheval est aisée et
gracieuse; elle fait l’admiration de tous. Le roi et la reine des
Belges, qui font partie de la cavalcade, montent à leur tour, quoique
beaucoup moins lestement: on a dû leur trouver des chevaux très calmes
et très doux. La duchesse de Kent, mère de la reine, qui adore le
cheval, est une fort belle amazone; lord Conyngham, le duc de Wellington
et lord Melbourne les imitent et tous les seigneurs de service
enfourchent leurs montures. La caravane se compose de trente cavaliers
et amazones; elle se dirige, sans préséance aucune, vers la forêt de
Windsor. On cause sans affectation, on rit sans retenue, et la reine
elle-même donne l’exemple de l’abandon. Elle a l’œil vif et
observateur; elle connaît à fond l’histoire de toutes les personnes de
son entourage; elle peut désigner par leurs noms tous les chevaux et, si
par hasard l’un de ceux-ci lui est étranger, elle va droit à son
propriétaire et l’accable de questions sur sa naissance, son
tempérament, son passé, son importation en Angleterre, etc... Souvent
même elle veut le juger par elle-même et demande à le voir au trot, au
galop, à toutes les allures. Le cavalier fait alors de son mieux pour,
en même temps que faire ressortir les vertus du cheval, donner une idée
suffisante de ses propres qualités. La jeune reine prend un vif plaisir
au sport en plein air. Elle parle à tout le monde avec exubérance et
simplicité; mais on sent, dans sa voix et dans ses gestes, l’habitude du
commandement. Elle parle français avec le roi des Belges, allemand avec
sa mère, quelquefois italien avec quelques seigneurs. Les personnes de
son entourage cherchent à régler leur allure sur celle de son cheval,
mais elle ne s’en soucie pas et s’arrête, se retourne, occupe tour à
tour toutes les positions dans la caravane et met tout le monde à son
aise. A cinq heures, le thé envoyé du château est servi bouillant sur
une table improvisée, en quelque point de la forêt: on le prend debout
ou à cheval, suivant le cas, après quoi on se remet en route pour le
château. On rentre à six heures, pour avoir le temps de vaquer à sa
toilette avant le dîner.»
A sept heures un quart, les invités à la table royale qui ont été
prévenus dans l’après-midi par télégramme ou par exprès par les soins du
chambellan, sont alignés en toilette de Cour dans l’antichambre des
appartements de Sa Majesté. Il a souvent fallu faire des tours de force
[Illustration: La Reine Victoria, impératrice des Indes, d’après le
tableau de Winterhalter.]
pour faire parvenir l’invite à son destinataire, qui a dû changer en
quelques heures tous ses projets pour la soirée. La tenue pour ces
dîners est invariablement la toilette décolletée, quel que soit l’âge
des dames admises à la table royale. Celle des messieurs est l’habit de
Cour avec la culotte de soie blanche et l’épée au côté.
A sept heures et demie précises, la reine sort de ses appartements et se
dirige à travers les salons vers la salle à manger. Sa garde personnelle
est fournie par le corps d’élite des Yeomen, resté fidèle à son vieux
costume. La prérogative d’être attaché à la personne royale date de sa
création par Édouard VII, qui craignait toujours d’être assassiné.
Depuis le jour où il découvrit le complot des poudres sous les chambres
du Parlement, la garde est chargée de perquisitionner dans le sous-sol
de Westminster, la veille de la réunion des Chambres. Ces soldats de
parade portent la lance ou la hache, ils ont l’épée au côté; seul, leur
capitaine, qui est un véritable personnage à la Cour et porte, en plus
de son épée, une canne à pomme d’or, a un uniforme assez semblable à
celui de nos généraux. Derrière la reine prennent rang les membres de la
famille royale devant prendre part au dîner, puis les invités dans
l’ordre de préséance. Chacun se place devant le couvert sur lequel son
nom a été déposé. Aussitôt que la reine est assise, l’orchestre de la
Cour commence le concert. Ces dîners sont froids; la reine déteste que
la conversation y devienne générale. Si quelque seigneur y risque une
histoire plaisante qui lui attire l’attention, la reine déclare
sèchement que cette histoire n’a pas le don de l’amuser et tout le monde
met le nez dans son assiette, ne sachant plus quelle contenance avoir.
Après le banquet, les dames passent au salon, tandis que les messieurs
vont au billard. Quelques-uns y passent toute la soirée; d’autres
gentlemen rejoignent les dames au salon, pour entendre la reine chanter
seule ou avec quelque dame de la Cour, tantôt en s’accompagnant, tantôt
en se faisant accompagner. Cependant, c’est le plus souvent le whist,
avec un enjeu invariable de un shilling, qui fait les frais de la
soirée. On joue par groupes de quatre et chaque groupe a sa galerie. La
reine gagne le plus souvent, tout en faisant des fautes grossières, qui
ont le don d’exciter sa gaîté. Lorsqu’elle éprouve quelque embarras à
jouer une carte, elle se tourne vers la personne qui se trouve derrière
elle et regarde son jeu et, quelquefois, elle a recours à son aide. A
onze heures, la reine se retire dans ses appartements, et les personnes
invitées à passer la nuit au palais, sont conduites à leurs chambres par
les soins du chambellan; les autres personnes sont reconduites à la gare
de Windsor dans les voitures de la Cour pour l’heure du train.
La Compagnie est toujours prévenue à temps pour le nombre de
wagons-salons à mettre à la disposition des invités de la Reine. En été,
par une belle nuit, quelques-uns préfèrent retourner à Londres par la
route; mais, dans ce cas, ils ont à faire venir leurs équipages.
La reine passe de temps en temps la revue de ses troupes dans la cour du
château. Lorsque le temps est mauvais, sa promenade se fait en voiture;
mais, en ce cas, les cochers des personnes de la suite ont ordre de ne
pas dépasser sa voiture. Le dimanche se passe en partie à la chapelle
et le reste en promenade dans le grand parc où joue la musique des
grenadiers de la garde du corps.
La visite annuelle des élèves du collège d’Eton, où sont élevés les fils
de la noblesse, se fait dans la cour, et la reine leur adresse quelques
mots de bienvenue de la fenêtre du premier.
Jamais dans ses conversations, la reine ne fait allusion aux affaires de
l’État. On raconte même que sa mère ayant un jour voulu lui demander à
table des renseignements sur la situation politique, s’entendit prier de
ne pas insister. La duchesse de Kent a, dès le début du règne de sa
fille, été très mortifiée du dédain de sa fille pour ses conseils et
c’est ce qui la décida à fuir la Cour et à vivre dans la solitude.
La reine se rend souvent de Windsor à Londres en voiture; dans ce cas,
elle est escortée de sa garde jusqu’au palais de Buckingham. Pendant les
vingt ans qui se sont écoulés entre son mariage et la mort prématurée du
prince Albert, la Cour de Saint-James prit des allures plus mondaines.
De grandes fêtes étaient données soit à Windsor, soit à Buckingham
Palace; à Windsor, dans la salle de Waterloo; à Londres, dans la grande
salle de bal qui ressemble à un grand music-hall allemand. Les banquets
étaient généralement de cinq cents ou six cents couverts; la magnifique
vaisselle d’or de Windsor servait fréquemment à cette époque. Il y avait
des garden-parties dans les jardins de Buckingham ou sur la terrasse de
Windsor et les «five o’clock teas» sous la tente étaient des plus
brillants. Les bals de la Cour étaient le plus souvent costumés et on
n’y était admis, après y avoir été invité, qu’à la condition de ne s’y
présenter que dans un costume du temps prescrit par l’étiquette du jour.
C’est ainsi que le prince Albert aimait à faire revivre successivement
les époques et les modes les plus brillantes de l’histoire d’Angleterre.
Il paraissait couronné à côté de la reine dans ces occasions, ayant
toujours à représenter quelque personnage royal de l’histoire
d’Angleterre et la reine aimait à le voir ainsi reprendre pour un soir
sa revanche sur l’intransigeance de la Chambre des lords. Victoria était
alors dans tout l’épanouissement de sa beauté; elle se montrait aussi
gracieuse que possible avec tous ses hôtes et prenait un grand plaisir à
incarner, l’un après l’autre, les grandes figures des temps historiques.
Ainsi chaque époque revivait à son tour dans les salons de marbre de
Buckingham Palace et l’aristocratie prenait un goût très vif à ces
exhibitions. Le bal était coupé d’intermèdes pendant lesquels Sa Majesté
daignait chanter des duos avec son époux, des solos, ou même simplement
faire sa partie dans les chœurs. Les œuvres chantées étaient le plus
souvent des œuvres italiennes interprétées en italien. On dépensait
alors des fortunes pour venir briller à la Cour et tous les métiers de
luxe étaient en pleine prospérité. Lorsque ces soirées avaient lieu à
Windsor, des trains de luxe étaient toujours tenus à la disposition de
la Cour. A l’arrivée de ces trains à Londres, toutes les livrées de
l’aristocratie se trouvaient réunies sur les quais de la gare, aux
ordres de leurs maîtres et de brillants équipages emportaient
l’assistance dans les quartiers les plus luxueux de la capitale.
Il y avait souvent des soirées dramatiques, dont parfois les seigneurs
et dames, parfois des professionnels de grande réputation faisaient les
frais. Pour ces derniers, la plupart considéraient une audition à la
Cour de Saint-James comme la consécration suprême de leur talent et il
n’était pas rare qu’une simple apparition fût le point de départ de
leurs fortunes. A leur départ, la reine leur faisait remettre un petit
souvenir, le plus souvent mesquin. Après la mort du prince consort ce
souvenir fut de moins en moins brillant: une simple photographie de Sa
Majesté avec sa signature autographe, ou bien un exemplaire de ses
mémoires. Maintenant que la reine, avec l’âge, est arrivée à la
connaissance parfaite du prix des choses, elle ne donne plus rien du
tout aux artistes qu’elle admet à ses soirées et elle les trouve encore
bien payés de l’honneur qu’elle leur a fait.
Tout ce luxe d’antan a fait place à la simplicité la plus monotone et la
plus froide à la Cour, qui est, comme la reine, du reste, morte avec le
prince Albert. Tout ce qui vit et aime la vie s’est transporté depuis
cette époque à Marlborough House, à Londres ou à Sandringham, chez le
prince de Galles. Les dîners à la Cour sont si guindés qu’on ne redoute
rien tant que d’y être invité; plus la reine avance en âge, plus elle se
montre inflexible sur les questions d’étiquette. La vieille comtesse de
Bunsen raconte qu’ayant été invitée par télégramme à la table de la
reine un jour de forte grippe, elle dut faire des prodiges de
prestidigitation pour dissimuler un vrai mouchoir sous le joli morceau
de dentelle qui tient, dans les réceptions, officiellement lieu de
mouchoir.
Lorsque la princesse de Galles, sa belle-fille, introduisit en
Angleterre la mode des cheveux sur le front, quelques dames de la Cour
crurent se faire bien voir en l’imitant et se présentèrent devant la
reine avec des cheveux coupés courts. Chaque fois, la reine leur fit
dire de laisser repousser leurs cheveux avant de se représenter.
Il y a quelque temps encore, la reine se refusait à recevoir les dames
divorcées. Ce n’est qu’en 1889 qu’elle reconnut qu’il serait injuste de
tenir rigueur à certaines dames des fautes de leurs maris et qu’elle
décida que les divorcées seraient agréées à la condition de faire une
demande spéciale. Dans ce cas, Victoria étudie soigneusement les
dossiers du procès à la suite duquel le divorce a été prononcé et la
divorcée n’est admise à la Cour que si sa conduite a été absolument
irréprochable.
La reine adore les fleurs, mais déteste les parfums, de sorte qu’à la
Cour un très petit nombre de fleurs ont droit de cité. Elle ne peut
supporter la chaleur, aussi les dames de sa suite paient-elles souvent
d’un rhume l’honneur de lui avoir tenu compagnie. Les sujets de
conversation, ne pouvant être politiques, roulent généralement sur la
littérature et la musique. Il est rare qu’il y soit question de
chiffons. Actuellement la reine arrive à table ou dans les salons
appuyée d’une main sur sa canne et de l’autre au bras d’un personnage de
la famille royale. Elle ne prend plus part aux conversations pendant le
dîner; son cousin, le duc de Cambridge, fait d’ailleurs les frais de la
conversation pour elle: il est bavard comme une pie jusqu’au moment du
dessert; mais, comme il a les digestions difficiles, il arrive assez
souvent qu’il s’endorme sur les épaules nues de sa voisine. Le service
est généralement
[Illustration: La Reine en 1882.
(Phot. Russell and sons.)
]
irréprochable, tous les domestiques devant être dressés par le grand
écuyer, avant d’être admis à servir à la Cour. A la fin des grands
dîners de gala, et en l’absence de tout souverain étranger, le lord
intendant seul peut porter la santé de la reine que l’on boit debout au
son du _God save the Queen_, joué par l’orchestre royal. Si l’on boit
par hasard à la mémoire du prince Albert, on le fait debout et en grand
silence.
A Buckingham, comme à Windsor, les appartements d’État sont disposés de
telle sorte, qu’il est toujours facile de les agrandir ou de les
rétrécir suivant les besoins du moment.
La reine ne s’était-elle pas un jour imaginé d’interdire de fumer dans
l’enceinte du château. Dans toutes les salles on avait affiché «Smoking
strictly prohibited» défense absolue de fumer. Le prince de Galles, qui
ne vivrait pas une demi-heure sans un cigare, espaçait de plus en plus
ses visites. La vie déjà assez triste devenait mourante à la plupart des
seigneurs. Il ne fallut rien moins que l’intervention de John Brown pour
faire revenir Victoria de sa résolution: celui-ci lui dit qu’il n’avait
qu’un moment de bonheur, c’était celui où il pouvait fumer sa pipe. La
défense fut aussitôt levée pour tous les appartements autres que ceux de
Sa Majesté.
Lorsqu’il y a réception d’un souverain, ce qui était assez fréquent du
vivant du prince Albert, les fêtes les plus splendides y sont données.
Aujourd’hui la reine ne reçoit plus guère que ses petits enfants; le
reste du temps, on la trouve dans ses vêtements de demi-deuil, entourée
de dames d’un âge assez mûr, également en demi-deuil, plongée dans de
mélancoliques rêveries, ou prenant plaisir à des histoires sanguinaires.
Aux heures de promenade, ce n’est plus le fougueux Empereur qui piaffe
devant les marches du perron, mais la bourrique noire, qui l’accompagne
partout dans ses villégiatures. On l’attelle à une sorte de chaise
montée sur roues, dans laquelle la reine s’éloigne, mélancoliquement
abritée sous son ombrelle ou son parapluie, accompagnée d’une dame de sa
famille à pied, d’un domestique écossais au marchepied et d’un groom à
la tête du cortège, toujours prêt à modérer l’allure du pégase, si par
extraordinaire celui-ci faisait mine de s’emporter.
Il fut un temps où Napoléon III écrivait à Victoria «qu’on se sentait
meilleur à vivre dans son intimité»; les temps ont sans doute changé,
car la reine laisse plutôt un souvenir antipathique aux personnes jeunes
qui l’approchent de nos jours. Par contre les vieilles dames à
tire-bouchons ne tarissent pas d’éloges sur la vieille souveraine.
Avant Victoria, la Cour de Saint-James était dissolue; avec elle l’air
pur et vif y a pénétré, la vie y est devenue exemplaire; mais, depuis la
mort du prince Albert, on y meurt d’ennui.
La reine déteste de plus en plus Windsor et les seigneurs et dames de la
Cour ne peuvent s’y voir en peinture. Aussi sait-on gré à Victoria de
son amour pour la vie rustique de Balmoral, où l’on voudrait lui voir
prolonger ses deux séjours annuels. Mais la vieille souveraine,
ponctuelle jusque dans sa monotonie, revient toujours à la même date
faire revivre les tyrannies de l’étiquette dont elle est la première à
souffrir. Ces tyrannies ont du moins l’avantage de lui faire apprécier
la vie de Balmoral; qu’arriverait-il si la reine prenait son home
écossais en horreur?
L’aristocratie serait menacée d’une Cour qui durerait toute l’année;
elle souhaiterait la mort de la vieille reine. Mieux vaut encore que les
choses soient ainsi: _God save the Queen_!