A la conquête d’une autre couronne.
Nemours, Cumberland ou Cambridge? Saxe-Cobourg-Gotha.--Premier
voyage du prince Albert en Angleterre.--Le manuscrit de Voltaire et
la rose des Alpes.--Deuxième voyage.--La reine arrête son
choix.--Déclaration à l’Anglaise.--Le doigt du vieux Léopold et de
son _alter ego_ le baron de Stockmar.--La situation du prince
Albert discutée à la Chambre des lords.--Un mari aux enchères.--Les
délégués de la nation anglaise à Gotha.--Les fêtes de
Gotha.--Douloureuse séparation.--Mal de mer.--L’arrivée à
Buckingham Palace.--Le serment luthérien.--La couronne de
myrthes.--Noce et lune de miel.
Victoria aspire avant tout aux joies de la vie domestique, depuis
qu’elle a sondé tout le vide de sa haute situation au point de vue du
bonheur. Elle se sent née femme et n’a qu’un souci: puisqu’elle possède
ce privilège qu’ont les reines vierges de se choisir elles-mêmes un
époux, elle choisira le sien pour elle et à son seul point de vue.
Le choix n’était pas facile, en raison du petit nombre des princes alors
en âge d’être mariés. On parlait pour la jeune reine de tous ceux dont
l’âge concordait avec le sien. On a parlé du désir qu’elle aurait eu
d’épouser le duc de Nemours, un des fils de Louis-Philippe. Le jeune
prince convenait en effet à tous égards à la situation d’époux de la
reine; il était de ceux qui pouvaient faire battre un cœur de
souveraine; cependant sa qualité de catholique romain le rendait
impossible. La nation aurait rêvé pour elle un prince de sang anglais,
l’un de ses cousins, le duc de Cumberland ou le duc de Cambridge. En
dehors de ceux déjà nommés, il n’y avait plus que des princes allemands
et on avait une très petite idée d’eux en Angleterre.
Le vieux roi Léopold de Belgique, père du roi actuel, eut l’idée de
s’entremettre pour ce mariage en faveur d’un des jeunes princes de
Saxe-Cobourg-Gotha. Dans ses visites à la Cour de Windsor, il sut
habilement planter des jalons, en ayant toujours soin de faire devant la
jeune reine le portrait le plus flatteur des princes Ernest et Albert,
de ce dernier surtout. Rentré en Belgique, il attisait de loin, dans une
correspondance très suivie, les feux qu’il avait allumés au cœur de
Victoria. Le baron de Stockmar, son confident et son médecin à la fois,
avait reçu de lui la mission de préparer le prince Albert à cette union.
Fidèle à sa consigne, le vieux baron avait réussi à décider le prince à
faire un voyage à la Cour d’Angleterre, en compagnie de son frère
Ernest, qui devait régner sur le duché de Saxe-Cobourg. Les deux jeunes
gens étaient donc partis un jour en passant par la Hollande et c’est à
une indiscrétion de la princesse d’Orange, qui les avait salués avec un
malicieux sourire, à leur départ de Rotterdam, que le prince Albert
avait compris le rôle qu’il allait jouer. Ils arrivèrent donc à la Cour
de Guillaume IV, qui les considéra comme de tout petits princes sans
aucune importance et ne daigna pas s’occuper d’eux. Le prince Albert,
ainsi que son frère, acceptèrent l’hospitalité de la duchesse de Kent à
Kensington Palace; c’est alors qu’il fit une forte impression sur la
jeune princesse Victoria, avec qui il resta depuis en relations
épistolaires suivies, pendant ses dernières années d’études à
l’Université allemande de Bonn et pendant tous ses voyages à travers la
Suisse et l’Italie, d’où il lui envoya tantôt un manuscrit de Voltaire,
tantôt un bouquet de roses des Alpes. Lorsqu’elle fut devenue reine, il
lui écrivit: «Vous voici reine du plus puissant État de l’Europe; dans
vos mains est placé le bonheur de millions d’êtres. Que le ciel vous
assiste et vous fortifie dans votre tâche si élevée, mais si difficile!
Je souhaite que votre règne soit long et glorieux, et que vos efforts
vous attachent les cœurs de vos sujets.» On voit qu’à cette époque les
affaires du prince Albert n’étaient pas très avancées encore dans le
cœur de sa future femme; mais c’est ici qu’il faut surtout placer
l’intervention du roi Léopold, qui pesa d’un si grand poids dans le
choix de sa nièce.
En octobre 1839, les deux frères retournèrent en Angleterre et furent
reçus par la reine Victoria. Ils étaient porteurs d’une lettre du roi
Léopold de Belgique à sa nièce dans laquelle il lui recommandait de les
recevoir avec bonté. Ils arrivèrent au château de Windsor à sept heures
et demie du soir. Victoria les attendait en haut du grand escalier. Elle
leur fit un accueil des plus chaleureux.
[Illustration: La reine Victoria à l’époque de son mariage (Mai 1811),
d’après le tableau de W. C. Ross.]
Comme leurs bagages n’étaient pas encore arrivés, ils durent s’abstenir
de paraître au dîner; mais ils vinrent au salon dans la soirée et le
prince Albert dut y faire son effet, car, le soir même, Victoria
répondait à la lettre de Léopold et y déclarait que son cousin «Albert
est des plus séduisants».
Le charme dut même opérer rapidement pendant les quatre jours qui
suivirent et que la reine passa dans l’intimité des deux jeunes gens,
car, le 15 octobre, elle faisait part à lord Melbourne de la résolution
qu’elle avait prise de se marier. Le bon Mentor lui répondit: «Je vous
approuve; une femme ne peut vivre seule dans n’importe quelle position».
Il restait à faire savoir au principal intéressé qu’il était l’élu et la
déclaration n’était pas des plus commodes. Elle se fit cependant très
naturellement, si nous en jugeons par le souvenir que Victoria elle-même
en a consigné dans ses mémoires.
«A midi et demi, écrivit-elle, j’envoyai chercher Albert. Il vint dans
mon cabinet où je me trouvais seule et, après quelques minutes
d’hésitation, je lui dis qu’il devait bien se douter des raisons pour
lesquelles je l’avais fait venir et qu’il me rendrait très heureuse en
voulant bien consentir à un de mes désirs, lequel était qu’il m’épousât.
Il n’y eut aucune hésitation de sa part et il reçut ma proposition avec
les plus grandes démonstrations de bonté et d’affection...... Je lui
dis que j’étais tout à fait indigne de lui..... Il me répondit qu’il
serait trop heureux de passer sa vie à mes côtés.--Je le priai alors
d’aller chercher son frère Ernest, ce qu’il fit. Nous lui annonçâmes
notre accord; il nous félicita l’un et l’autre de notre choix et en
parut très heureux.»
Le lendemain de la déclaration, le prince Albert, encore sous l’émotion
de la nouvelle qui engageait sa vie, écrivait au baron Stockmar: «Je
suis trop bouleversé pour vous en dire plus long; mais mon cœur nage en
pleine félicité».
Pendant ce temps Victoria faisait part de sa décision au roi Léopold, en
ces termes: «Je l’aime déjà plus que je ne saurais dire; je me sens
prête à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour lui rendre le
sacrifice (car j’estime que c’est un très grand sacrifice qu’il me fait)
aussi facile que possible». Elle demandait qu’on lui gardât le secret de
son inclination, jusqu’à ce qu’elle eût eu le temps d’en faire part à
son Conseil privé.
Elle attendit pour cela que les princes eussent quitté le Royaume-Uni.
Cependant le prince Albert réfléchissait aux difficultés de sa nouvelle
situation et à l’homme qu’il devrait être pour aplanir toutes les
difficultés.
Il écrivait au baron Stockmar, dont il avait fait son confident pour le
reste de ses jours:
«Je dois à la fois me concilier le respect et l’amour de la reine en
même temps que ceux de la nation. Le ciel ne sera pas toujours bleu et
sans nuages.»
Le mois suivant, le Conseil privé s’assemblait. La reine, pour se donner
du courage, avait mis à son bras un bracelet orné d’une miniature
représentant son fiancé. Elle lui fit part de ses fiançailles, qu’elle
annonça peu de jours après au Parlement à l’ouverture de la session.
De tous côtés, le choix de la reine fut ratifié avec respect, sinon avec
enthousiasme. On s’occupa de la situation du futur prince consort. On
lui composa sa maison. Il eût désiré qu’on ne l’entourât que de
personnages remarquables à tous égards et, puisqu’il ne voulait jouer en
politique qu’un rôle très effacé, que la politique n’eût pas d’influence
sur leur choix. Elle en eut cependant et son secrétaire particulier fut
pris parmi les anciens secrétaires particuliers de lord Melbourne. Le
prince en fut froissé.
Lorsque la Chambre des lords discuta son adresse en réponse au message
de la reine relatif à son mariage, quelques seigneurs firent part de
leurs craintes sur les dangers que courait la religion protestante avec
le prince Albert. Pour calmer les esprits, le duc de Wellington proposa
qu’on féliciterait la reine sur le choix d’un prince appartenant à la
foi luthérienne. Ce fut alors qu’en manière d’avertissement lord
Brongham dit que la reine serait garante des sentiments religieux de son
mari et qu’elle devait savoir qu’un changement de religion était la
déchéance du trône de ses ancêtres.
La question qui fut ensuite soulevée fut la suivante: allait-on faire du
futur prince consort un pair d’Angleterre, comme on l’avait fait pour le
prince Georges de Danemark? Le prince ne tenait pas à un tel privilège.
Le duc de Wellington, connaissant ses sentiments, s’opposa à ce qu’il
fût fait pair d’Angleterre. Puis on discuta la liste civile. On proposa
de lui accorder £ 50.000, soit 1.250.000 francs sur la liste civile de
la reine; mais la plupart se refusèrent à laisser la reine entretenir
son mari. On finit par tomber d’accord sur le chiffre de £ 30,000; soit
750,000 francs, pour mettre fin à une discussion qui ne pouvait être que
très pénible à la reine. On mit à vif bien des plaies de famille dans
cette discussion; on y dit notamment que la reine avait dû payer £
50,000, soit 1,250,000 francs de dettes de son père. Le futur prince
consort s’en montra très mortifié. Il eût désiré une forte liste civile,
qu’il eût dépensée en se posant comme protecteur des arts; il se dit
qu’avec l’allocation du Parlement il ne lui serait pas possible de faire
beaucoup dans ce sens; mais il n’insista pas. La reine, de son côté, fit
la morte, bien qu’au fond les débats publics l’eussent profondément
blessée.
Ces dispositions prises, les choses ne traînèrent pas.
En janvier, lord Torrington et le colonel Grey furent désignés pour
aller porter au prince Albert les insignes de l’ordre de la Jarretière
et l’amener en Angleterre. La cérémonie d’investiture donna lieu à une
cérémonie splendide dans la salle du Trône du château de Gotha.
Le lendemain, il fallut partir pour la terre étrangère. La séparation
d’avec sa mère fut déchirante et les marques d’affection du peuple du
duché furent sincères et touchantes. Le prince n’emmena avec lui que son
chien Eos et son valet suisse Carl. Son père et son frère
l’accompagnèrent jusqu’à Calais, où toute une flotte anglaise
l’attendait. Il prit place à bord de l’_Ariel_. La traversée lui fut
dure. Lorsque l’ancre fut mouillée à Douvres, le fiancé était si malade,
qu’il dut prendre énormément sur lui pour répondre aux cris de bienvenue
d’une population enthousiaste. Enfin, le 8 février, il arrivait à
Buckingham Palace dans l’après-midi. La reine et sa mère l’attendaient à
la porte du hall d’entrée. C’était un samedi. On lui faisait aussitôt
prêter le serment de respecter et protéger la religion luthérienne. Le
lundi, 10 février, deux processions splendides se dirigeaient à la
vieille chapelle royale du palais de Saint-James, entre deux haies d’une
foule curieuse accourue malgré les menaces d’un ciel couvert et bas. La
première était celle du prince; la seconde celle de la reine, qui ne
portait ce jour-là que la couronne des vierges, couronne de myrthes et
de roses, où se mêlait un peu de fleur d’oranger. Le choix de ces fleurs
lui avait été inspiré par la vieille coutume allemande, et elle l’avait
suivie par déférence pour son fiancé. Ce choix a depuis prévalu en
Angleterre, où, comme en France, on ne connaissait, avant cette
cérémonie, que la couronne de fleurs d’oranger. Les duchesses de Kent et
de Sutherland étaient aux côtés de Victoria, la première assez triste.
Le prince avait revêtu le costume de maréchal de camp, avec la culotte
de soie blanche, les bas blancs et les petits souliers à boucles d’or
enrichies de diamants. Il avait l’épée au côté et, en sautoir, le grand
cordon de l’ordre de la Jarretière orné de diamants et de rubis offert
par la reine.
Jamais le vieux palais de Saint-James n’avait été si brillamment décoré
et la foule de seigneurs et d’officiers qui l’encombraient, le
rehaussaient encore de l’éclat de leurs uniformes.
L’autel de la chapelle était garni de toute sa vaisselle d’or et quatre
trônes étaient dressés: un pour la reine, un autre pour le prince
Albert, les deux autres pour la reine douairière Adélaïde et la duchesse
de Kent. L’archevêque de Cantorbéry, assisté de l’évêque de Londres,
officiait. Le visage de la reine, malgré ses yeux gonflés de larmes,
trahissait une joie intense. Le duc de Sussex, oncle de la reine,
faisait fonction de père et était ce jour-là de la meilleure humeur, ce
qui fit dire au _John Bull_, journal tory satirique, qui était le
_Punch_ de l’époque, que, s’il était de si belle humeur, c’est qu’en
donnant une femme au prince Albert, ce qu’il donnait ne lui avait rien
coûté. Le duc de Sussex était réputé pour sa grande avarice. Le parti
conservateur tory s’abstint de paraître ce jour-là: on boudait la reine
pour ce qu’on croyait être ses préférences libérales; aussi le duc de
Wellington et lord Liverpool étaient-ils les deux seuls membres du parti
dans l’assistance.
L’archevêque de Cantorbéry était assez embarrassé pour marier la reine.
Il s’agissait de concilier dans les questions qu’il devait lui poser, la
soumission de l’épouse et l’indépendance de la reine. Victoria trancha
tout d’un mot. Comme il lui demandait quelles questions il devait lui
poser, elle répondit: «Je veux être mariée en femme et non en reine et
je veux répondre à toutes les questions qui sont posées à la moindre de
mes sujettes. Je n’abdique aucune des prérogatives de la couronne; mais
je veux jurer fidélité et obéissance à l’époux de mon choix pour les
affaires autres que celles de l’État».
Il fut fait comme elle l’avait désiré.
Après la cérémonie, l’assistance se rendit tout entière en une seule
procession à Buckingham Palace. Le prince Albert était cette fois à côté
de la reine dans la voiture de gala traînée par huit chevaux isabelle.
Le soleil était éblouissant, le temps magnifique comme au jour du
couronnement, ce qui fit dire que les charmes de la jeune reine avaient
une influence sur la température. De même qu’on ne désignait plus le pur
langage anglais que comme
[Illustration:
Buckingham.--Le lac et les pelouses. Phot. H. N. King.
]
l’«anglais de la reine», on traduisit désormais le beau temps par «le
temps de la reine». Le peuple fit au couple royal une ovation délirante,
et le père et le frère du fiancé furent acclamés avec sympathie.
Après le lunch, les jeunes époux partirent passer deux jours à Windsor,
courte lune de miel, au bout de laquelle ils revinrent à Londres
assister aux réjouissances organisées en leur honneur. Jamais la reine
n’avait paru plus radieuse de gloire, de beauté et de bonheur.
Le mariage de Victoria fut le point de départ de trois coutumes qui se
sont perpétuées en Angleterre: on cessa de se marier le soir ou la nuit,
on se maria désormais dans la matinée; on ajouta des myrthes et des
roses aux fleurs d’oranger dans les couronnes des fiancées; après le
mariage, on prit l’habitude de laisser les mariés à eux-mêmes pendant
quelques jours et cette coutume fut à ce point goûtée des jeunes époux
que la durée de la lune de miel ne fit que s’allonger depuis.
Le dernier mariage royal avant celui de Victoria avait été celui de
George III, qui avait épousé la reine Charlotte à minuit et avait
présidé au lever le lendemain à dix heures. L’étiquette ne connaît plus
aujourd’hui de telles férocités.